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 Ce qu'une morte laisse derrière elle -pv Henry


Dim 9 Nov - 15:19

Marie-Madeleine leva des yeux remplis de larmes vers le plafond à caissons de bois de la chambre de la Mère Supérieure. La vieille pie comme l’aurait appelé Vivonne. Une sainte femme comme l’auraient, peut-être plus justement, affirmé la plupart des religieuses de l’Abbaye-aux-Bois et des jeunes filles qui y étaient élèves. Mais aujourd’hui de toutes façons, peu importaient les dénominations, elle reposait, mains jointes et visage serein, sur son oreiller de coton blanc.

La mort l’avait prise d’un coup, sans prévenir. Le moins que l’on puisse dire est que personne ne s’attendait à un tel événement. La Mère Supérieure n’était plus de la première jeunesse bien sûr, mais elle avait toujours montré tant d’énergie ! Jamais personne ne l’avait vu faiblir, jusqu’à la veille où on l’avait vue s’effondrer, d’un bloc, masse molle de chairs froides, sur son banc. Foudroyée par une attaque, Dieu l’avait rappelée à lui au milieu des chants de ses filles, et elle était morte en priant. L’agitation qui avait pris le couvent tout entier ne s’était pas encore calmée.

Les classes avaient été interrompues ; les jeunes filles pensionnaires avaient été menées à la chapelle pour prier pour le repos de l’âme de la chère Supérieure, que les sœurs veillaient, tour à tour, par groupe de cinq ou six. La classe gratuite, dispensée à des jeunes filles dans le besoin, avait elle aussi été suspendue : quelques-unes des demoiselles avaient choisi de rentrer chez elles, mais elles étaient très minoritaire, et les autres étaient en ce moment même agenouillées au pied de l’autel de la Vierge. Le deuil s’était abattu sur le Couvent tout entier comme une chape de plomb, et jusqu’au cloches restaient silencieuses. Comme si la vie de la communauté s’était arrêtée avec le ministère de la Mère.

A nouveau, Marie-Madeleine baissa les yeux vers la figure pâle et muette pour toujours ; les longs doigts décharnés, dont la chair avait fondu avec les ans, étaient joints mollement. On ne peut pas faire serrer les doigts à un cadavre –même pas pour prendre une pose éternelle. Sa peau était cireuse, parcheminée, et ses paupières veinées de bleu recouvraient le globe des yeux. Et ses lèvres, si minces, décolorées, qui ne souriraient plus jamais,… On l’avait revêtue de sa grande tenue. Les amples manches noires, et le liseré blanc dessous, faisaient une tache sur les draps blancs, et ses pieds, chaussés de souliers noirs, émergeaient de sous les deux épaisseurs de tissu fin.

La petite pendule dorée qui devait se trouver dans la pièce, mais elle ne savait pas où exactement, sonna dix coups qui ne furent pas repris par le timbre de bronze du clocher. Ils résonnèrent étonnamment longtemps dans l’espace confiné. Lentement, d’un seul mouvement, les six silhouettes se redressèrent sans un mot, et six autres, en tout point identiques pour un œil externe, les remplacèrent. En sortant de la pièce Marie-Madeleine fit un lent signe de croix –d’abord le front, qui lui parut froid –ou était-ce seulement sa main après avoir passé tant de temps immobile ? puis la poitrine, l’épaule gauche, l’épaule droite qui se souleva à demi sur un soupir.

Hors de la chambre, une agitation certaine régnait. La jeune femme n’était pas dupe : nombre des religieuses étaient, comme elle, de bonne, noble et ancienne famille, et nombre d’entre elles s’estimaient sans doute digne de remplacer la morte. Sans doute pour l’instant elles n’y songeaient pas encore, mais la Mortemart ne doutait pas un instant que ce temps viendrait –et plus tôt qu’on ne le pensait. C’était tout à fait regrettable, mais tellement humain… Mais elle n’avait pas le temps de penser à cela ; d’autres tâches mobilisaient pour l’heure son attention. Elle devait aider à débarrasser des affaires de la défunte son bureau, qui, bientôt, accueillerait une nouvelle abbesse : la Prieure, plus haute autorité après la Mère, qu’elle consulta à ce sujet, lui demanda de s’occuper des papiers de la morte, ajoutant qu’il était normal que ce travail lui revienne, puisqu’elle-même devait déjà superviser l’organisation des funérailles, et que la Mère Supérieure appréciait beaucoup la Mortemart. Lesdits papiers devraient être répartis entre ceux qui concernaient les affaires du couvent, et qui lui reviendraient, destinés reposer dans la bibliothèque, ceux qui seraient rendus à la famille, et enfin les nombreuses correspondances qui, dans un souci de discrétion, après avoir été triées, seraient renvoyées par liasses à leurs auteurs respectifs. Marie-Madeleine, ses consignes reçues, se dirigea vers le bureau auquel si souvent elle avait trouvé la Mère écrivant. Tout d’abord, en ouvrant l’un après l’autre les tiroirs au moyen de la petite clé remise par la sœur, elle se sentit un peu coupable d’une telle intrusion dans ce qui ne la regardait en aucun cas, les papiers personnels de l’ancienne abbesse ; mais très vite, elle se persuada que ce qu’elle faisait n’était guère plus qu’un travail d’archiviste, minutieux mais qui ne nécessitait en aucun cas de violer l’intimité de la morte ; la lecture des signatures et des dates suffirait amplement à son travail. Qui serait long, et fastidieux, à en juger par la quantité des feuillets de toutes tailles et de toutes écritures ; heureusement, la Mère Supérieure, esprit ordonné à l’excès, avait coutume de son vivant de tout classer et surclasser… Sans cela elle n’osait imaginer l’ampleur qu’aurait pu prendre la tâche !

Sans un mot, avec un soupir, elle s’assit dans le fauteuil de la maîtresse des lieux et commença son travail dans le bureau vide et silencieux. Les premières liasses étaient des regroupements des lettres qu’au fil des ans, la Mère avait échangé avec une régularité imperturbable avec son confesseur. Sans hésiter, elle plaça ces plis tout à fait à part. Puis elle retrouva toute une collection de lettres, qui pour la plupart formaient une correspondance plus ou moins unique –des sollicitations, la demande d’un conseil, une intention de prière… Elle les réunit en une seconde pile. Celle-ci serait remise au couvent. Elle plaça ensuite les lettres provenant des correspondants réguliers de l’abbesse en piles plus petites, et étiqueta chacune du nom de son propriétaire –elles leurs seraient renvoyées dès que possible.

Elle en était là de son travail de classement, lorsqu’elle remarqua une pile, rangée au fond, tout au fond d’un tiroir, et que sans doute elle n’aurait jamais remarquée si elle n’avait pas d’abord vidé tout le reste. Chose étrange, ce paquet, très peu fourni, était relié d’un mince ruban, d’une teinte violet-sombre noir, un peu fané –ce qui n’était le cas d’aucune autre. Comme si l’on avait voulu s’assurer que pas une seule ne s’égarerait… Vivement intriguée, Marie-Madeleine défit le nœud de velours. Les lettres, qui, toutes, avaient été cachetées de cire blanche, ordinaire, dont on voyait encore les traces grasses sur l’envers du papier –mais plus aucune trace des morceaux de cire-, glissèrent et se répandirent sur le bureau. Elles étaient, en effet, très peu nombreuses –peut-être dix, guère plus de quinze- et paraissaient avoir été lues et relues, car le papier, qui d’ailleurs n’était pas d’excellente qualité, en était usé et froissé (par endroits, les pliures étaient même un peu arrachées aux bords). La jeune femme en ouvrit une, par curiosité.

L’écriture qui la couvrait était fine, mais inégale, une graphie quelque peu maladroite, mais dont on sentait que son auteur s’était appliqué pour parvenir à ce résultat. Les p, les g, les q, gigantesques, empiétaient de leur longues arabesques sur les e minuscules et comme tassés et sur les m, qui se confondaient presque avec les n. Comme si l’on avait voulu imiter maladroitement l’une de ces élégantes écritures et distinguées que l’on apprenait généralement aux enfants des meilleures familles. Mais en ouvrant les autres plis, elle s’aperçut que ce cas était presque unique ; seules deux autres étaient aussi inégales. Le reste était bien plus régulièrement calligraphié –mais on y sentait la même application presque scolaire, méticuleuse. Pour ce qu’elle pouvait en juger, elles étaient toutes de la même main.

Les plus anciennes avaient un an environ, toutes n’étaient signées que d’un « … » . La forme pour le moins inhabituelle de cette correspondance convainquit la religieuse de passer outre ses principes pour satisfaire sa curiosité –et après tout, pour se donner bonne conscience, elle pouvait toujours prétendre vouloir uniquement savoir où classer cet échange.Elle se plongea dans la lecture d’une lettre. Pâlit. Saisit fiévreusement une deuxième missive. Puis une troisième, et pour finir lut et relut chacune d’entre elles, ne pouvant croire que quelque chose d’aussi romanesque ait pu jamais se produire hors d’un de ces petits romans que l’on vend pour quelques sous et qui traînent dans la boue toutes les institutions respectables. Elle enfouit son front entre ses mains moites, les yeux baissés sur les lettres répandues devant elle. Que faire ?

Finalement, elle rassembla les quelques missives, les noua ensemble à l’aide du ruban noir, et les glissa contre son sein. Elle garderait cela pour elle –pour le moment au moins- en attendant d’avoir trouvé une personne de confiance à mettre dans la confidence… Peut-être la Prieure, après les obsèques toutefois. Oui, après. Mais elle craignait la sévérité de cette sœur, qui, pour être juste, n’aurait peut-être pas le tact et la finesse que nécessitait sans conteste cette affaire –ou au moins, pas l’influence qui pourrait être essentielle. Elle choisit donc, ne sachant trop que faire, de remettre cela à plus tard, sachant très bien cependant qu’elle ne pourrait pas toujours se contenter de cette solution, et reprit son travail.

……………………………………………………………………………………………………………………….


Le service funèbre s’acheva enfin. Remontant lentement, solennellement l’allée centrale vers la porte, les célébrants passèrent devant chaque banc, en silence. La morte reposait désormais avec ces prédécesseurs, dans la crypte de la chapelle, qui n’était jamais ouverte que lors des enterrements. C’en était bien fini.

Les sœurs remontèrent la chapelle en procession,deux par deux, sauf quelques unes, qui s’occupaient d’encadrer les jeunes filles. Marie-Madeleine était de celles-là, et tout en marchant, elle chercha à croiser le regard de l’une d’elles : Marie-Louise de Saint-Albin, une des pensionnaires les plus âgées (elle aurait bientôt seize ans). Cette dernière avait les yeux rougis, comme nombre des jeunes filles –était-ce l’encens, l’émotion palpable dans toute l’assemblée ou bien seulement une tristesse sincère ? Elles étaient plusieurs à s’essuyer les yeux en sortant de l’église-, mais ne semblait pas particulièrement émue en dehors de cela. Etait-il possible qu’elle ne sache rien ? Ou bien était-elle si bonne comédienne ? Comment savoir ?

Une fois les pensionnaires ramenées au bercail, Marie-Madeleine entreprit de retrouver au moins quelques unes des relations épistolaires de l’abbesse. Elle avait, la veille, préparé, sur les conseils de la Prieure, plusieurs petits paquets de lettres à destination des personnes qui seraient présentes aux funérailles. L’un des plus fournis devait être remis à l’évêque de Vannes, Henry d’Aramitz, dont on lui avait dit qu’il avait été mousquetaire, par le passé, ce qui bien entendu l’avait tout de suite intriguée. Le parcours était quelque peu atypique, mais peut-être pas tant que cela finalement…

Sa liasse de feuillets à la main, elle se dirigea entre les invités pour rejoindre l’évêque de Vannes. L’homme lui parut tout de suite intimidant : de l’homme d’épée, il avait gardé le maintien ferme et altier, et, s’il ne paraissait plus de la première jeunesse, il faisait quand même plus jeune que l’âge qu’il devait avoir, si ce qu’on racontait de son ancienne carrière était exact. Elle s’approcha humblement de l’ecclésiastique, qui restait songeur près d’une fenêtre sans se mêler aux discussions qui allaient bon train –mais à mi-voix, l’enterrement étant décidément trop proche- autour de lui.

« Monseigneur, dit-elle, mettant un genou en terre comme il se doit en présence d'un evêque, je suis Marie-Madeleine de Mortemart, j’ai été chargée par la Prieure de trier la correspondance de notre défunte et regrettée Mère Supérieure… Voudrez-vous accepter ce qui vous revient, ce qui reste de votre correspondance ? »
HJ:
 


Dernière édition par Marie-M de Mortemart le Dim 30 Nov - 10:03, édité 1 fois
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Jeu 13 Nov - 13:22

Un soleil printanier perçait à travers la chape nuageuse grisâtre qui masquait le ciel. Les rayons qui se frayaient un chemin au travers des nuées venaient peindre de touches dorées les façades des bâtiments, rehaussant les jointures des tuiles sur les toits, et parsemant la Seine de milliers de reflets brillants. C'était une belle matinée, loin des torrents de pluie qui l'avaient accueilli à son arrivée à Paris, quelques jours plus tôt. La pluie pour celui qui vient, le soleil pour celle qui s'en va songeait Aramis en regardant sans le voir le spectacle à travers la vitre du fiacre. Le clapotement sourd des sabots sur les pavés et les petites secousses et balancements de la voiture forgeaient un cadre propice aux rêveries, aux souvenirs. La musique des matins Parisiens, cette nasse sonore faite de voix humaines et animales parsemée de centaines de sons divers et variés, témoignages audibles de la fourmilière dense et agitée qu'était la capitale, ne parvenait pas à le distraire de ses pensées. Pas même le léger ronflement de Charles près de lui.

Charles Mauser était un Franco-Allemand de grande taille, il dépassait Aramis d'une bonne tête, et Aramis n'était déjà pas petit. D'un roux éclatant parsemé de petites touches grises, sa moustache fournie frémissait à chaque respiration. Ses cheveux étaient coupés courts et se dégarnissaient sur le front. Des paupières lourdes et closes cachaient des yeux d'un bleu très clair. L'homme devait avoir été plaisant à regarder dans sa jeunesse, mais malheureusement pour lui, c'était sur son oreille droite que les regards se fixaient invariablement. Il en manquait une partie, emportée, d'après ce qu'Aramis avait compris, par une balle de pistolet quand il avait six ou sept ans et jouait imprudemment avec l'arme de son père. Dieu avait veillé sur lui ce jour là, indéniablement, pour que le coup de feu, au lieu de lui perforer le crâne, ne lui ait coûté qu'un morceau d'oreille et la moitié de son ouïe. De fait, lorsqu'on s'adressait à lui, Charles inclinait toujours la tête de côté avec sur le visage une grimace d'intense concentration. Et lorsqu'il parlait, c'était dans un français marqué par un effroyable accent germanique à couper au couteau. Et il avait tendance à s'endormir à la moindre occasion. Philippe de Lorraine s'était sûrement bien amusé quand il avait prit la décision de nommer ce géant roux à moitié sourd valet de son hôte et ancien précepteur.

Toutefois, sous ses dehors rustiques, l'homme était serviable, jovial et d'un naturel fort sympathique, et Aramis était disposé, la plupart du temps, à faire l'impasse sur ses défauts. C'était Charles qui lui avait annoncé la nouvelle, la veille, alors qu'Aramis l'avait envoyé à l'Abbaye -au-Bois porter une missive à l'Abbesse pour lui transmettre ses salutations et lui faire part de sa présence à Paris, et de sa volonté de lui rendre visite sous peu. Charles était revenu avec la lettre dans les mains et un air triste et solennel sur le visage.

Aramis s'était revêtu de ses habits cléricaux, tout en sobriété et en austérité. Sa robe noire, taillée sur mesure, ne masquait pas pour autant une silhouette encore altière et martiale. Il était bien entendu exclu d'arborer une arme, et sa rapière était donc sagement restée au repos dans un coffret de chêne verrouillé et caché sous la commode de sa chambre. Mais sous ses manches amples, il sentait la présence rassurante de la petite dague à lame courte et à poignée d'os dont le fourreau de cuir était attaché sur son avant bras. Sans doute guère plus utile qu'un coupe papier, mais sortir désarmé dans les rues de Paris revenait, pour Aramis, à se promener nu. Sur sa poitrine reposait sa croix d'argent, et au doigt l'anneau serti d'une améthyste était le seul symbole de son rang d’évêque. Il sourit en imaginant la tête qu'aurait fait la pauvre femme en le voyant ainsi sévèrement et dévotement paré, elle qui l'avait surtout connu comme un jeune homme fougueux, menant grand train et peu respectueux des institutions spirituelles. Elle avait toujours montré sa désapprobation quand Aramis lui avait fait part, de façon un peu provocatrice il est vrai, de son désir d'entrer dans les ordres. La sainte femme n'était pas dupe, elle savait bien  que cette vocation était bien plus motivée par la quête de pouvoir et d'influence que par un réel sentiment religieux.

D'aussi loin qu'il s'en souvienne, leur relation avait toujours été ainsi teintée à la fois de provocations et de taquineries de sa part, et de pieuses réprimandes un peu maternelles de la sienne, mais sous cela il y avait toujours eu un profond respect et une certaine loyauté. Il l'avait bien aimé, cette vieille bique acariâtre. Il avait admiré son bon sens et sa dévotion envers sa fonction et les âmes dont elle avait la responsabilité.

Il sortit de sa poche une vieille feuille de papier, fripée et jaunie par le temps. Une lettre de la vieille femme, écrite des années auparavant. Les mots résonnaient dans sa tête alors qu'il relisait pour la cinq-centième fois l'écriture serrée et nette de l'Abbesse. L'encre s'estompait par endroit, mais il pouvait presque réciter par cœur le contenu de la missive. C'était la réponse qu'il avait reçu lorsqu'il lui avait fait part, non sans taquinerie, de sa nomination au rang de prêtre, quelques temps après avoir quitté Paris et les Mousquetaires.

"N'attendez pas de moi des félicitations, Monsieur d'Aramitz, car je sais l'imposture honteuse dont vous faites preuve. Et bien que vous ayez atteint la prêtrise, j'ai bien du mal à concevoir que cela n'aie point été fait sans recourir à quelque raccourcis peu louable. Si je ne vous savais pas homme de cœur et de noble âme, je vous dénoncerais sur le champ, même si je doute que ma voix aie un bien grand poids. Une première impression ne s'oublie pas, et vous serez toujours pour moi ce garnement qui veut jouer à l'homme de Dieu pour approcher et influencer les princes du monde. Je prie toutefois de faire erreur, et que votre volonté de servir Dieu soit des plus sincère, mais, Monsieur, je ne suis pas née de la dernière pluie. Cependant, malgré le dédain que m'inspire votre avidité de pouvoir et votre goût immodéré pour les intrigues et les secrets, je ne peux que reconnaître que les rangs de l'Eglise contiennent bien malheureusement des êtres dont la sincérité, la moralité et la spiritualité laissent encore bien plus à désirer. Au moins je sais que, quelque soient vos réels desseins, ils ne peuvent qu'être meilleurs que ceux de certaines personnes déjà ancrées dans les hautes sphères. Du moins ne peuvent-ils être pire."

Un sourire mélancolique étira ses lèvres alors que la voix grinçante de la vieille femme résonnait dans sa tête. Il revoyait sa bouche pincée et désapprobatrice, son air revêche et sévère qui pourtant ne parvenait pas à assécher la bonté et l'étincelle d'amusement qui brillait dans ses yeux. Une véritable mère, prompte aux remontrances mais aussi jamais avare de bon conseils et de sagesse.

Le fiacre s'arrêta enfin, l'heure était venu d'aller rendre un dernier hommage à la Sainte Vieille Chèvre, comme lui et beaucoup avaient si souvent dû l'appeler. Il réveilla Charles d'un coup de coude, et le géant se hâta de balbutier des excuses, de descendre et de faire le tour pour lui ouvrir la portière.

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La cérémonie fut digne et solennelle, à l'image de la défunte. Il y avait foule, et cela n'étonna pas le vieux Mousquetaire. Des êtres les plus humbles aux plus distingués, nombreux étaient ceux qui avaient connu l'Abbesse, lui étaient redevable en une quelconque façon, ou tout simplement l'avaient admirée. Des sanglots et des reniflements ponctuaient régulièrement les prières et les chants mélodieux des chœurs féminins, des femmes de tous les âges que la défunte avait toujours traitées uniformément comme ses propres filles, avec austérité et sévérité mais avec une bonté infinie. Quand tout fut terminé, nombreux furent ceux qui s'attardèrent, pour deviser à demi-mots dans l'enceinte de l'édifice, dont les murs de pierre résonnaient des murmures, des souvenirs et des anecdotes pieuses que chacun se racontaient en repensant à la morte.

Aramis s'attardait lui aussi, le regard perdu dans les couleurs chatoyantes des vitraux. Un souvenir lointain lui revenait, celui de sa première rencontre avec l'Abbesse. Il était à Paris depuis trois mois, âgé de seize ans, plein de fougue et de rancœur à l'encontre de son père qui l'avait forcé à quitter son Béarn natal et sa liberté d'adolescent noble. Il avait bien trop abusé de cette liberté et de cette insouciance, et son père comptait désormais serrer la vis et l'avoir constamment à l’œil. C'était l'incident dans l'Abbaye familiale avec cette jeune femme mariée qui avait déclenché cette décision et ce déracinement. Aramis en voulait à son père, et son père lui en voulait. Il avait passé ces premiers mois à s'acquitter de corvées diverses et variées sous la houlette de Charles d'Aramitz. Des tâches ingrates, peu dignes d'un jeune homme de sa stature et de sa naissance : nettoyer les écuries de la caserne des mousquetaires, cirer les bottes... et un jour son père l'avait envoyé ici, dans cette même chapelle, afin d'assister le maître verrier qui venait restaurer ces mêmes vitraux. C'est là que son chemin avait pour la première fois croisé celui de l'Abbesse, qui l'avait tout d'abords surveillé d'un air soupçonneux - elle n'aimait guère la présence de ce jeune godelureau à la belle figure et au sourire enjôleur si près de ses filles, surtout après avoir eu vent de ses frasques et de la raison de sa présence à Paris. Et pourtant elle lui avait apporté un copieux repas et l'avait en quelque sorte pris en pitié, et sans excuser son comportement, elle avait pris le temps de discuter avec lui, d'écouter sa version des faits, et essayé de moucher l'ardeur et la rancune qu'il nourrissait pour son père.

Il fut tiré de sa rêverie par une jeune femme, une sœur du couvent qui vînt s'agenouiller près de lui. Il baissa les yeux sur son visage et fut frappé par la beauté de ses traits. Un noble nom accompagnait cette noble frimousse. Une pitié que tel enchantement soit cloîtré entre des murs aussi austères. Il lui adressa un sourire bienveillant et lui tendit la main.

"Relevez-vous, mon Enfant, et que Dieu vous bénisse. J'imagine la tâche ardue qui vous a été confiée. Etre Abbesse de ce couvent n'empêchait pas notre regrettée défunte d'être souvent sollicitée pour ses conseils et sa sagesse, et sans doute la densité de ses correspondances devait-elle égaler celle d'un ministre." Il prit le paquet qu'elle lui tendait, reconnaissant son écriture sur les enveloppes, s'étonnant lui même du nombre de ces courriers. "Je... vous remercie. Seigneur, je ne me souviens même pas avoir autant écrit. Certaines de ces lettres ont près de vingt ans !" S'étonna-t-il en regardant les dates des plus abîmées.

Son regard retrouva alors celui de la jeune femme. L'émotion se lisait sur ses traits, comme c'était le cas pour beaucoup des filles du couvent, mais aussi une expression sérieuse et digne se percevait dans ses yeux.

"J'imagine que sa succession ne sera pas chose aisée. Remplacer une femme aussi irremplaçable sera une tâche titanesque." Son regard glissa vers l'autel où se trouvait le cercueil quelques instants plus tôt. "J'ai entendu dire qu'elle était partie aussi soudainement que paisiblement. Mourir au milieu d'une prière, je ne pouvais pas imaginer fin plus appropriée pour cette sainte servante de Dieu. Mais à vrai dire, malgré son grand âge, je ne pouvais pas non plus imaginer qu'elle puisse nous quitter un jour. Trop occupée pour penser à mourir." Cette parole lui arracha un sourire mélancolique tant cela semblait vrai.


Dernière édition par Henry d'Aramitz le Ven 28 Nov - 15:33, édité 1 fois
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Sam 22 Nov - 21:39

L’évêque la fit se relever. Derrière les phrases de convenances, ces petites phrases que l’on glissait ici ou là pour ouvrir superficiellement une conversation, elle pouvait deviner l’émotion.  Une émotion qui se fit jour tout à fait lorsqu’il reçut le petit paquet de lettres, comme si lui même était étonné de son épaisseur. Elle sourit tristement et les larmes commencèrent à inonder ses yeux. Elle réussit cependant à se contenir ; mais elle se rendait compte, une fois de plus, à quel point l’abbesse avait touché le cœur de tous ceux qui l’avaient approché. A travers le trouble qu’elle percevait chez l’ancien homme d’épée, elle devinait que sans doute il rappelait à lui tous les souvenirs qui le rattachaient à la défunte Mère Supérieure… Sa disparition, si brusque, laissait un vide pour beaucoup.

Cependant la remarque suivante lui montra à quel point l’évêque de Vannes gardait, même dans ces circonstances, le sens des réalités, lorsqu’il évoqua la délicate question de la succession de l’abbesse. Cette allusion lui arracha un sourire amer. Elle n’osait même pas penser à ce que serait cette succession… Quelles intrigues en perspective ! Une place telle que celle qui venait de se libérer attirerait sans doutes bien des convoitises, et les lettres de recommandation n’avaient sans doute pas fini de pleuvoir…  Pour l’heure, même défunte et clouée dans ce cercueil de bois recouvert de son tissu d’apparat, la morte en imposait encore assez pour empêcher les luttes intestines : trop occupées à la pleurer, les sœurs n’avaient pas le temps de songer à un avancement. Mais bientôt… Oui, nul doute que bientôt cela commencerait. Une guerre souterraine et larvée. Nombre de jeunes filles –et de moins jeunes du reste- étaient entrées ici à l’insu de leur plein gré, et monter dans la hiérarchie si particulière du Couvent était tout l’espoir qui leur restait de prendre un jour quelque importance.

« Elle est morte en prière, en effet, Monseigneur… Foudroyée. Mais je crois qu’elle n’eût pu rêver plus belle mort. Elle était entourée de celles à qui elle avait consacré tant d’efforts, et qui l’aimaient comme une mère. Elle avait fait tant de bien ! » D’un geste large, le jeune femme embrassa les bancs qui accueillaient d’ordinaire les élèves. « Les jeunes filles qui sont élevées ici la regretteront profondément, et surtout les plus pauvres, celles qui bénéficient d’une classe gratuite. Elle a tant fait pour elles ! Elles lui doivent tout ou une grande partie de ce qu’elles sont aujourd’hui –et elles en ont pleinement conscience. »


Marie-Madeleine releva les yeux vers l’évêque. Elle frissonna sous la toile de la robe noire de religieuse, une robe qui convenait sans qu’il soit besoin de la modifier le moins du monde au deuil qu’elle se voyait obligée, par la force des choses, de porter. Un deuil que pas plus qu’aucune des autres sœurs elle n’aurait même pu ne serait-ce qu’imaginer trois semaines auparavant. Jusqu’au jour, à l’instant même de sa mort, l’abbesse avait toujours été d’une énergie absolument incroyable, qui faisait presque oublier son âge. Oui, il avait fallu l’immobilité et le masque de cire de la mort pour qu’elle prenne conscience, elle qui l’approchait presque quotidiennement, d’à quel point l’âge avait fatigué ce corps. Ce n’était pas sa force physique qui avait porté la Supérieure jusqu’à la minute fatidique où elle s’était effondrée sur le coussin de velours de son prie-dieu, mais bien sa volonté de fer et sa foi absolument inébranlable. Une femme admirable. Qui –et cela, elle le savait fort bien- ne se liait jamais à la légère.

« Certaines de ces lettres ont plus de vingt ans »


Contre son cœur, le dernier paquet, celui qu’elle n’avait pas porté à la connaissance de la Prieure, et dont à la vérité elle se demandait avec de plus en plus d’insistance ce qu’elle devait faire, ce paquet au ruban noir, la brûlait. Elle porta une main à sa poitrine, entr’ouvrit les lèvres, parut sur le point de parler… Se ravisa. Que l’évêque de Vannes ait correspondu pendant plus de vingt longues années avec la Supérieure prouvait sans doute qu’il était digne de confiance… Mais elle ne le connaissait pas, pas suffisamment en tous cas pour porter à sa connaissance des documents de cet ordre.

Pourtant, plus elle y songeait, et plus elle se demandait si elle ne devrait pas obéir à son intuition. Aramitz avait été homme d’épée. Il devait être capable de décisions, et ne serait sûrement pas effrayé de ce qu’elle lui montrerait… Et il était, potentiellement, l’une des seules personnes qu’elle pouvait se permettre de mettre dans un secret bien trop lourd pour elle seule, bien trop important pour être mis de côté et oublié, comme il aurait paru si simple de le faire. Mais que penserait-il de sa vieille amie, après avoir lu ces lettres, ces ignobles lettres ? Avait-elle le droit ? Agacée, elle secoua la tête. D’abord, il s’agissait d’en savoir plus. Savoir si elle pouvait placer tous ses espoirs en l’évêque de Vannes. La tâche s’avérait ardue : elle n’était pas en position de poser les questions. Mais –elle ne pensait pas devoir penser cela un jour- pour cette fois les convenances seraient oubliées. Si le prélat s’en offusquait… Eh bien, il n’y aurait pas à chercher plus loin.

« Monseigneur, dit-elle d’une voix que l’appréhension, curieusement, rendait claire et assurée, l’héritage de notre regrettée Supérieure est en effet une tâche gigantesque à assumer. Je dois reconnaître que pour beaucoup d’entre nous, il ne s’agira que de guérir une blessure vive causée par le départ brutal d’une personne aimée. Mais… Mais j’ai bien peur que pour d’autres, cette passation ne soit un désastre, vraiment. Et, à long terme, je crains que les conséquences de cette disparition ne retombent sur tout le Couvent… »


A nouveau elle porta sa main aux lettres, contre son cœur, et les agrippa. Le papier se froissa un peu entre ses doigts. Il y avait trop longtemps maintenant qu’elle laissait cette affaire en suspens. Il y avait déjà plus d’une semaine qu’elle avait retrouvé les lettres, et la dernière, dont elle n’avait aucun moyen de savoir si la Mère Supérieure avait eu déjà le temps d’y répondre, n’était daté que d’un mois auparavant. Et elle ne voulait pas –oh, surtout pas, que cette affaire s’ébruite. Encouragée par l’attitude d’Aramitz, elle continua.

« J’ai été chargée de mettre en ordre les correspondances de notre regrettée Supérieure, et ce que j’y ai découvert ne laisse pas de m’inquiéter. Il y a bien des choses que gérait l’abbesse, et dont personne autre qu’elle n’était prévenu. Je remets en vous toute ma confiance,  et vous supplie de m’accorder votre aide… La Prieure elle-même ne sait rien de ce que je vais vous dire. »

Marie-Madeleine sortit les lettres. Le ruban de velours sombre, un peu rêche par endroits, pendit le long de sa main aux doigts fins, alors qu’elle ramenait les lettres contre elle. Ces fameuses lettres…

« Voici ce que j’y ai trouvé. Je pense qu’elle vous aurait fait suffisamment confiance pour vous les montrer. Peut-être même vous en a t-elle déjà appris l’existence…»

Elle tendit le petit paquet à l’évêque de Vannes. Elle ne regrettait pas son choix ; ancien homme d’armes, évêque, et disposant de fait une certaine influence, voire une influence certaine, elle était sûre qu’il était le plus à même de résoudre ce problème délicat sans qu’il y ait lieu de craindre la moindre tentative de chantage, la moindre indiscrétion de sa part.


Dernière édition par Marie-M de Mortemart le Dim 30 Nov - 10:08, édité 1 fois
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Ven 28 Nov - 12:10

Aramis observait la jeune femme, touché par son émotion et son inquiétude, tout à fait fondée, il le savait. Dans des cercles aussi fermés que celui-ci, la moindre mésentente, le moindre clivage pouvait bouleverser l'équilibre. Et ce Couvent, avec tout le travail qu'avait fourni la défunte au cours de ces longues années, avait énormément à perdre d'une mauvaise gestion, ou d'une guerre interne. Il n'enviait pas la place de ces religieuses.

Mais la voix et le regard de Marie-Madeleine de Mortemart se mirent à changer. Il décela une intense réflexion, une profonde hésitation, et finalement, elle lui tendit une petite liasse de papiers tout en proférant des paroles plus qu'énigmatiques.

Les yeux posés sur les lettres, il hésita lui-même avant de s'en saisir délicatement, pressentant dans l'attitude de la jeune religieuse que quelque chose de grave se tramait entre ces lignes. Il les étudia un instant sans les ouvrir, tout en se dirigeant vers le banc le plus proche. Le papier était de mauvaise qualité, parcheminé et fripé. Ces lettres avaient vécu, avaient été pliées et dépliées, lues et relues. Tandis que sa propre correspondance avec la défunte arborait une mince couche de poussière, celles-ci étaient très nettes, preuve qu'elles avaient été consultées récemment. Il leva les yeux vers la jeune femme, plongeant son regard au fond de ses prunelles où il lisait l'appréhension. Après avoir vérifié que personne ne se tenait trop près - car il y avait encore du monde dans la chapelle, il déplia celle qui semblait la plus ancienne. Une date griffonnée dans un coin indiquait le mois d'avril de l'année précédente.

Un premier regard sur l'écriture le fit ciller. Elle était tantôt très irrégulière, tantôt trop appliquée, visiblement rédigée d'une main peu habituée et nerveuse. Il nota tout de suite les trois petits points en guise de signature, ce qui ne présageait rien de bon. La lumière filtrée par les vitraux projetait des touches de couleurs sur les lignes alors qu'il en commençait la lecture en silence. Le courrier était dense et long, l'écriture anarchique courant sur deux pages.

Madame l'Abbesse,

On dit beaucoup de bien de votre couvent, que vous êtes une bonne âme et que vous aidez beaucoup de monde. On dit aussi que beaucoup de vos pensionnaires viennent de bonnes familles, des familles nobles, des gens riches et prestigieux dont le nom seul fait la gloire et la fortune.
Aussi, en tant que bon chrétien, je serais triste qu'une mauvaise presse vous fasse perdre votre renom. Nous sommes d'accord qu'un scandale, une histoire sordide, entacherait non seulement votre couvent, mais aussi toutes les jolies filles et les moins jolies qui y vivent, et encore au delà, ces fameuses grandes familles pour qui la réputation fait ou défait tout.

Il se trouve qu'une de ces histoires sordides s'est déroulée et pourrait bien menacer votre joli petit monde. Je veux parler d'une adorable créature, aussi jolie que stupide, la petite de Saint-Albin au doux nom de Marie-Louise. Saint-Albin, c'est un nom que même un modeste pêcheur comme moi connait, tout comme je connais le nom de leurs rivaux qui rêveraient d'avoir un scandale à se mettre sous la dent pour faire tomber leur réputation, et paieraient une petite fortune pour certaines informations dont je dispose. Je suis charitable, et ces informations, à vous, je les livre gratuitement.

La petite Marie-Louise donc, est tombée sous le charme d'un bel homme à la voix d'ange. Il ne faut pas lui en vouloir, cet homme est un parangon de la séduction, un véritable Apollon. Il s'agit de moi. Croyez-le ou non, il a suffit de quelques échanges discrets de mots doux et de quelques regards tendres lors des rares occasions où vous laissez vos protégées voir le jour pour que cette jolie fille bien née se décide à s'éclipser de vos murs au cœur de la nuit pour rejoindre son Apollon. D'ailleurs, Madame, je ne vous félicite pas, l'instruction que vous semblez délivrer à vos filles est loin d'être complète. Dans le cas de la petite Saint-Albin cependant, n'ayez crainte, je me suis chargé de combler ces lacunes pour son plus grand plaisir et le mien. J'en veux pour preuve que par trois fois elle s'est glissé hors de chez vous pour venir quémander mes caresses et mes baisers, et plus encore. Elle a cessé cependant, peut-être s'est-elle dit dans sa jolie petite tête bien faite que ce n'était pas là l'attitude d'une fille de son rang. Ou peut-être l'avez-vous tout simplement surprise et enfermée dans sa cellule avec un tour de clé. Peut-être même lui avez vous déjà arraché cette histoire. Je n'en ai cure, à vrai dire.

Voyez-vous, je suis un homme d'opportunité, et un observateur talentueux. Le joli corps de notre amie m'a laissé de nombreuses images très nettes en tête, des petits détails très privés, que seuls peuvent connaître ceux qui ont pu jeter un œil sous ces immondes robes de grenouilles de bénitier dont vous les affublez. Je vous citerai par exemple une jolie constellation de grains de beauté que la belle arbore sous le sein gauche - qu'elle a très joli d'ailleurs, à l'instar du droit - et qui n'est pas sans rappeler la forme d'un cœur, voyez comme c'est charmant. Ou encore, la mignonne petite cicatrice à l'intérieur de sa cuisse droite, haut, très haut, là où même vous n'oserez sans doute pas regarder. Croyez-moi si je vous dit que je n'ai pas eu autant de scrupules. Une blessure due à une selle de mauvaise qualité alors qu'elle était petite, m'a-t-elle confiée.

Trêve de badinage, vous avez certainement saisi l'objet de ma missive. Comme je vous l'ai écrit plus haut, l'histoire d'une jeune femme à peine adulte, confiée aux bons soins de la prestigieuse Abbaye-aux-Bois et de sa non moins prestigieuse Abbesse, une jeune femme issue des Saint-Albin de surcroît, qui malgré tout cela échappe à la surveillance de ses pieuses chaperonnes pour aller se dévergonder dans les bras d'un inconnu au milieu de la nuit, voilà une histoire qui ne ferait pas votre affaire, qui pourrait faire couler beaucoup d'encre... faire couler beaucoup de chose, à commencer par votre réputation et celle de toutes celles qui vous entourent.

Je vous offre l'opportunité de faire une bonne action : sauvegarder la sérénité de ces pauvres âmes égarées et de leurs familles. Pour cela, rien de plus simple.

Dimanche prochain, après la messe, vous vous apercevrez de la présence d'un missel supplémentaire parmi ceux que vous distribuez aux dévots qui viennent prier. Ce missel sera écorné, usé et tâché, des pages déchirées, de sorte que personne n'aura envie de s'en servir. Vous le conserverez avec les autres cependant, tout au fond du coffret dans lequel les fidèles viennent se servir à chaque messe, en veillant à ce qu'aucune de vos idiotes bigotes ne s'avise de le jeter. Dans deux semaines, avant la messe, vous rédigerez un billet au porteur d'un montant de 100 Livres que vous glisserez dans ce missel. Rien de plus simple. Cela suffira à encourager ma langue de garder ses secrets pour quelques temps.

Inutile de vous préciser ce que vous risquez si vous essayez de me doubler.

J'ai hâte que nous puissions mettre en route cette belle et durable collaboration. Transmettez mes amitiés à la petite Saint-Albin, et inutile de le lui demander, elle ne connaît bien sûr pas mon vrai nom ni ma véritable adresse.

...



Les sourcils d'Aramis se froncèrent alors que ses yeux couraient sur les mots, et sa mâchoire se crispa. A la fin de sa lecture silencieuse, il resta un moment interdit, puis replia rapidement la lettre. Charles qui l'observait en retrait, haussa un sourcil interrogateur. Aramis l'ignora et se leva lentement, se tournant vers la religieuse en rangeant soigneusement les lettres dans les plis de son habit. Il y avait soudain beaucoup trop de monde à son goût dans cette chapelle, beaucoup trop d'oreilles, trop d'yeux. Il ne comprenait que trop bien le trouble qui habitait la jeune femme, maintenant qu'il le partageait. Ses mâchoires s'activèrent doucement comme s'il mâchait sa propre colère pour mieux la ravaler.

Enfin, son visage repris une expression neutre, un sourire paternaliste et bienveillant s'étira sur ses lèvres. Il plongea un regard insistant au fond des yeux de la jeune femme, un regard concentré et grave loin de la légèreté de son visage et du ton qu'il prît pour lui parler, alors que les invités traînards du clergé et de la bonne et pieuse société évoluaient autour d'eux.

"Très bien ma Soeur, je vous entendrai donc en confession dans l'après-midi, à 2h tapantes. Votre aumônier ne refusera certainement pas de prêter son confessionnal à un évêque. Vous aurez ainsi le temps de vous occuper de ces jeunes femmes et... d'organiser pleinement toutes vos pensées et tout ce que vous avez à me dire."

Un dernier regard insistant, puis il inclina la tête pour prendre congé, afin que personne ne se questionne sur la longueur de cet entretien entre un évêque inconnu et une bonne sœur du couvent. Il glissa quelques mots à l'oreille de Charles et celui-ci se fraya un chemin vers l'aumônier du couvent, tandis qu'Aramis regagnait son fiacre d'un pas faussement tranquille.

Quand Charles revînt avec l'accord de l'aumônier, ils partirent se restaurer à quelques rues de là dans une belle taverne bien fréquentée. Il offrit une pinte à son valet et alla s'installer seul à une table dans un coin de l'établissement où il ne serait pas dérangé. Là, tout en piochant dans son assiette et en sirotant un verre de vin, il étudia les autres lettres. Alors que la première prenait deux pages, ses suivantes n'arboraient toutes que quelques phrases. Les dates étaient irrégulières, tout comme les sommes demandées. Le maître chanteur agissait visiblement en fonction de ses besoins et de sa fantaisie, et non en suivant une organisation régulière et établie. Aramis ne pouvait qu'imaginer l'angoisse de sa vieille amie, de ne pas savoir à quel moment l'une de ces horribles missives pouvait arriver ni combien elle allait lui extorquer. Il ne comprenait que trop bien, connaissant la vieille femme, la frustration qui avait dû être la sienne de n'avoir d'autre choix que de se plier à la volonté de ce chien. Peut-être, s'il était revenu plus tôt à Paris, aurait-elle osé lui en faire part, lui demander son aide ? Ou peut-être pas. Malgré leur loyauté, il était difficile de savoir à quel degré l'Abbesse lui faisait confiance, connaissant son goût pour les intrigues et les sarcasmes. Bien sûr, il avait mûri depuis, mais cela, l'Abbesse n'avait pas eu l'occasion de s'en rendre vraiment compte.
Ils ne s'étaient pas revus depuis la Fronde.

A l'heure convenue, Aramis retourna au Couvent. L'aumônier l’accueilli avec des trésors d'obséquiosité, répétant combien il était honoré de sa demande et combien il était mortifié de n'avoir qu'un modeste petit confessionnal à lui mettre à disposition. Et combien il était généreux pour un homme de son importance de se déranger pour les confessions d'une simple soeur de couvent, aussi prestigieux soit son nom. Sentant une curiosité déplacée derrière cette remarque, Aramis répondit par un mensonge en disant qu'il était lié d'amitié avec les Mortemart et qu'il était naturel pour lui d'apporter son soutient à leur fille adorée dans une épreuve aussi terrible.

Enfin, s'étant débarrassé de l'homme, il se signa devant l'autel et s'agenouilla pour une courte prière de circonstance, d'avantage pour le soin des apparences que par réel élan spirituel. Puis il s'installa dans l'espace étroit du confessionnal, après avoir ordonné à Charles de s'assurer que personne ne s'en approcherait à portée d'oreille durant l'entretien qu'il allait avoir. Là, ruminant ses réflexions dans l'obscurité, il attendit d'entendre les deux coups de cloche, et le bruit des pas féminins et discrets sur le dallage.


Dernière édition par Henry d'Aramitz le Dim 30 Nov - 22:57, édité 1 fois
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Dim 30 Nov - 14:37

Le prélat parut hésiter un instant, un court instant devant les lettres tendues vers lui –mais il les saisit. Marie-Madeleine le fixa avec espoir et inquiétude alors qu’il commençait la lecture de la toute première lettre, la plus ancienne-et celle qui l’avait le plus frappée, elle qui les avait toutes lues… Son regard se faisant dur, sa mâchoire se crispant lui laissèrent voir qu’elle avait gagné son soutien. Soulagée, elle se détendit et ses épaules s’abaissèrent comme elle soupirait. Comme une lumière tremblotante au fond d’un long corridor sombre, l’espoir lui revenait : il est vrai que, vu de l’intérieur de la clôture quasi-hermétique du Couvent, le problème posé par ces lettres paraissait assez insoluble…

Aramitz lui donna rendez-vous pour deux heures cet après-midi là ; elle baissa la tête en signe d’assentiment et, une fois de plus, s’agenouilla, murmurant du bout des lèvres un rapide merci pendant qu’elle effleurait du bout des lèvres la bague de l’évêque. Sous le prétexte léger de la confession, dont elle espérait qu’il n’étonnerait pas trop autour d’eux, elle avait bien compris qu’il voulait plus de renseignements, peut-être définir un plan d’action, ou qu’en savait-elle encore ? L’important était qu’une solution, rapide mais surtout discrète voit le jour. Et la prudence dont le prélat lui paraissait faire preuve, ainsi que son sourire rassurant, la persuadèrent une fois de plus qu’elle n’aurait pas pu mieux choisir. Avec un regard pour l’autel de Marie à laquelle elle remettait souvent ses décisions les plus difficiles, la pieuse jeune femme adressa une rapide prière pour remercier de cette rencontre fortuite.

Il lui restait à tromper son angoisse et ses appréhensions pendant quelques heures encore… Elle passa la fin de cette matinée déjà fort entamée auprès de la classe des demoiselles indigentes, auxquelles elle était chargée de faire la lecture. Mais elle n’avait pas ce jour-là l’esprit à ce qu’elle lisait, et après que les petites lui aient fait remarquer par trois fois qu’elle se trompait de mots, craignant un lapsus révélateur, elle laissa une volontaire continuer à sa place, se contentant de la reprendre sur une liaison de temps en temps, tandis qu’elle-même était concentrée uniquement sur l’entretien à venir avec l’évêque de Vannes. Que pourrait-elle bien lui dire pour l’aider ? Elle n’avait eu connaissance de cette histoire que quelques jours à peine auparavant…. C’était bien peu pour se former une idée, surtout lorsqu’on n’avait de sa vie jamais été confrontée à pareille situation. Avec un sourire amer, elle pensa que ce genre d’imbroglio aurait fait les délices de ses sœurs, qui n’étaient pas les dernières à tirer les ficelles en coulisses… Ou du moins était-ce ainsi qu’elle les voyait, mais Marie-Madeleine n’avait pas le tempérament d’une femme de cour. Élevée dans un couvent, et n’en étant pas sortie depuis bien longtemps, elle n’avait guère connu la vie mondaine, et y était de toutes façons bien moins accoutumée qu’à celle, humble et retirée, de sa pieuse retraite. Elle n’était pas faite pour les scandales et les affaires de chantage aux lettres anonymes ! Et pourtant on ne lui avait guère laissé le choix.

L’heure du repas, qui était pris en silence, et plus encore peut-être que d’habitude en ce jour de deuil, fut peut-être la pire. Une atmosphère lourde de tristesse lui rendait ses interrogations plus lourdes encore. De temps en temps, par une habitude contractée au cours des derniers jours, elle portait une main rapide aux lettres –lettres qu’elle n’avait plus, puisqu’elle les avaient confiées à Aramitz. Une ou deux fois une panique lui vint, que peut-être elle aurait dû garder ces compromettants papiers ; mais après tout, son attitude présente lui prouvait assez que ce secret était trop lourd à porter pour elle seule, et qu’elle devait à tout prix s’en décharger. Après le repas cependant, la Prieure la prit à part pour lui exprimer ses inquiétudes quand à sa mine soucieuse. La jeune femme n’eut aucun mal à trouver une excuse –le décès si récent de la Mère Supérieure semblait tout indiqué, d’autant que ce n’était qu’un demi-mensonge, puisque toutes ses préoccupations venaient de là- mais le regard aigu et perçant comme celui d’une chouette que lui lança la vieille femme lui parut d’assez mauvais augure. Peut-être serait-elle obligée de faire part de sa découverte à la Prieure ; ou peut-être, un jour ou l’autre, une lettre arriverait réclamant à nouveau une somme exorbitante, et qu’ainsi serait découvert le pot-aux-roses…. Mais en attendant, pas un mot . Pour autant, elle s’applique ensuite à prendre un air un peu plus dégagé, tout en gardant une contenance digne et grave, comme l’exigeait le deuil qu’elles portaient toutes.

Cependant la remarque de la Prieure avait amené son attention sur une nouvelle source d’inquiétude, dont elle se serait volontiers passée. Et si le maître-chanteur venait à apprendre le décès de la Supérieure ? (ce qui de toutes les façons arriverait, et sans doutes bien plus tôt que tard !) Que ferait-il ? Choisirait-il d’abandonner là un jeu si lucratif ? Ou bien tenterait-il de réitérer sa manœuvre avec la nouvelle maîtresse des lieux ? Ou, pire encore, choisirait-il, sur un coup de tête, de tout révéler anonymement ? Comment savoir, comment prévoir ?

L’heure tant attendue arriva enfin, la délivrant de toutes ces angoissantes questions –provisoirement tout au moins, et durablement elle l’espérait. Les coups annonçant les deux heures de relevée sonnaient encore lorsqu’elle entra dans la Chapelle, sa robe bruissant doucement contre les dalles. Elle se signa au bénitier en forme de coquille Saint-Jacques, s’agenouilla quelques instants devant l’Autel. Ayant aperçu la silhouette furtive de l’aumônier dans le transept, elle s’absorba dans une courte mais non moins sincère prière à la Vierge Marie, puis se releva et se dirigea à son tour vers le confessionnal, dans l’étroit abri de bois sculpté ; au passage, elle remarqua une silhouette trop massive pour être celle de l’aumônier cette fois-ci, postée comme en sentinelle non loin du confessionnal, et auquel elle jeta un long regard auquel l’homme à demi-caché par la pénombre ne répondit nullement –ou alors elle n’en vit rien. Derrière la grille de fer forgé, elle entr’apercevait le visage de l’évêque de Vannes.

« Monseigneur,
murmura-t-elle, je vous prie d’excuser mon retard, et vous remercie une fois encore d’être venu. »

Elle baissa la voix, car ses paroles lui paraissaient résonner affreusement dans l’immense espace de la chapelle, et ce qu’elle avait à dire s’adressait uniquement à l’évêque. D’une voix rapide et presque saccadée, et non sans jeter un œil hors du meuble de bois qu’était le confessionnal, pour fouiller l’ombre que la lumière tombant des vitraux colorait étrangement à la recherche du mystérieux inconnu, elle murmura :

« Il y a un homme posté comme en sentinelle dans le transept, tout près. Je ne sais ce qu’il fait ici, je ne crois pas l’avoir jamais vu… Mais il pourrait entendre, cela m’inquiète fort, ne croyez-vous pas que nous devrions à tout le moins reporter cette discussion?"
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Dim 7 Déc - 23:35

Il attendait, les yeux fermés dans la pénombre du confessionnal, perdu dans ses réflexions. Ses doigts pianotaient inconsciemment sur les feuillets qu'il avait posé sur ses genoux. L'endroit sentait le vieux bois et le renfermé. Il n'avait toujours pas pris l'habitude de se retrouver de ce côté-ci de la grille, et cet espace exigu dédié à la confidence et à la rédemption lui inspirait toujours une certaine nervosité, mêlée d'un sentiment de claustrophobie. Là dans l'ombre, avec pour seule source de lumière celle du transept qui filtrait à travers les petites ouvertures, l'esprit laissait libre cours à la réflexion, à la remise en question. Aramis ne connaissait que trop bien ce piège, cette mise en confiance apparente qui, si on s'y laissait prendre, vous poussait à vous confier à la personne en face de vous, ce prêtre dont vous ne voyez qu'une vague silhouette, un aperçu de visage, un éclat brillant au fond d'une pupille qui vous scrute depuis l'autre côté du grillage de bois fin. Ce regard à la fois proche et distant que l'on vous encourage à considérer comme l’œil de Dieu, à l'écoute de vos confessions. Et combien de fidèles crédules s'y laissent prendre, sans s'imaginer un instant que parfois, l'être derrière la grille n'est pas un fervent serviteur du Seigneur, mais bien un homme comme un autre, qui n'hésitera pas à vous juger, vous mépriser, à rire intérieurement de vous, et parfois à monnayer les secrets que vous lui confiez au détriment du caractère sacré de la confession. Oui, cette espèce d'armoire de bois était peut-être un temple du secret, mais certainement pas aussi inviolable que certains le prétendaient.

Il en était là de ses réflexions quand les cloches sonnèrent, deux coups clairs et résonnant quelque part loin au dessus de lui. Peu de temps après, le glissement d'un pas léger et discret sur le dallage de la chapelle se rapprocha, s'arrêta un instant, puis la porte de l'autre côté du grillage s'ouvrit. La lumière l'aveugla un instant, puis dans un grincement de bois et des bruissements d'étoffe, la porte se referma et le monde devînt ténèbres de nouveau. Des tâches de lumière dansèrent un instant devant les yeux de l’évêque, tandis que la sœur prenait place, son visage apparaissant tout près du sien, derrière le grillage. Un doux parfum féminin, léger et subtil, chassa l'air lourd du confessionnal. Des yeux de biche le scrutaient d'un air inquiet dans la demi-pénombre. Un bel oiseau dans une bien triste cage.

Il écouta son murmure où perçait l'inquiétude et un sourire étira ses lèvres.

"L'art de se faire attendre est l’apanage du beau sexe, ma Chère. Et que ce soit en habit de Cour ou vêtue comme une servante de Dieu, nul ne saurait vous en tenir rigueur. Vous n'êtes pas si en retard. L'homme que vous avez vu est mon valet, Charles. Je l'ai chargé de veiller à ce que personne ne vienne jouer les indiscrets pendant que nous avons cette conversation. Lui-même est à moitié sourd, et je lui fais confiance pour ne pas faire mauvais usage du peu qu'il pourrait entendre. La discrétion reste de mise cependant, bien entendu."

Il se tut un instant, organisant ses pensées. Ses doigts jouèrent sur les lettres.

"Tout cela est extrêmement grave." reprit-il en murmurant plus bas encore, se rapprochant de la grille. "Grave et sordide. Vous avez été bien inspirée de garder la chose secrète. Mais à quel point l'est-elle ? Je n'ai pas fréquenté l'Abbesse aussi longtemps que vous, mais si je me fonde sur ce que j'ai connu d'elle, je pense qu'elle aura gardé tout ceci pour elle, sans chercher à partager son fardeau avec qui que ce soit. Elle a dû prendre la chose comme une honte et une responsabilité personnelle, et aura sans doute décidé d'y faire face seule... Et de s'y plier, si j'en crois le contenu de ces immondes lettres. Si j'ai bien compté, par neuf fois elle a accepté de donner à ce vaurien ce qu'il demandait, pour un montant total d'un peu plus de deux-mille livres. Pour une institution telle que ce couvent, c'est une somme certes conséquente mais pas non plus phénoménale. Assez pour un homme du commun pour vivre dans un certains confort et ne manquer de rien sans pour autant trop attirer l'attention."

Il plongea son regard dans celui de la jeune femme. Dans l'espace réduit, guère plus d'une vingtaine de centimètres séparait leurs visage - ça et le grillage de bois. Ils étaient dans une bulle de confidence et, Aramis le sentait, de confiance. La jeune femme l'avait trouvé et avait demandé son aide. Pour une affaire aussi grave que celle-ci, il mesurait à quel point ses espoirs reposaient sur lui.

"Mais si l'Abbesse n'en a rien dit, ce n'est peut-être pas le cas de cette fille, Mademoiselle de Saint-Albin. Si nous voulons démasquer cet homme, nous n'avons d'autre choix que de la confronter à la situation et à ses propres responsabilités. Savoir dans un premier temps si, à sa connaissance, quelqu'un d'autre est au courant. Puis dans un second temps, recueillir de sa part le plus d'information possible sur notre tourmenteur. Il se vante d'avoir mémorisé bon nombre de détails parmi les plus intimes sur elle, avec un peu de chance elle-même se souviendra d'éléments qui l'auront marquée chez lui. Dans son physique, sa personnalité, sa façon de parler, de se mouvoir, de s'habiller. Savoir également où elle l'a vu la première fois. Où ils se retrouvaient. Qui a pu assister à leurs badinages..."

Il prît une profonde inspiration, soupira longuement, puis reprît, d'un ton décidé et ferme.

"Je vous aiderai, Mademoiselle de Mortemart. En mémoire de notre amie commune, et car vous me semblez une belle âme qui vaut la peine qu'on lui apporte tout le soutien nécessaire dans des temps comme celui-ci. Mais démasquer cet homme et mettre fin à cette situation sera difficile, et d'une extrême délicatesse, vous vous en doutez. La plus grande discrétion sera indispensable. Nous ne savons pas grand chose de lui. Nous ignorons à quel point il serait prompt à faire éclater ce scandale au grand jour, à quel point ses menaces sont sérieuses. Il a en tout cas assez de félonie pour faire chanter des âmes pieuses, donc il n'est pas à prendre à la légère. Il semble rusé, réfléchi. Sa manigance avec les bons au porteur, les missels... tout cela démontre qu'il est loin d'être idiot. Toutefois il commet des erreurs, et la première est sa vanité, son arrogance. Sa première lettre transpire le contentement, l'autosatisfaction, la vantardise. Ce sont des choses qui en disent long sur sa personnalité."

Il marqua une pause, fixant le panneau de bois de la porte, devant lui, avant de reporter son regard vers la jeune femme.

"La dernière lettre date d'un peu plus d'un mois, soit l'intervalle moyen qui sépare ses missives, bien qu'elles soient assez irrégulières. On peut s'attendre à ce qu'il ait eu vent du décès de l'Abbesse. Si ça se trouve, il était présent à nos côté durant la cérémonie. Quelles seront ses prochaines actions ? C'est difficile à prévoir. Il pourrait en rester là, mais le Seigneur est rarement aussi arrangeant. Je pencherai plutôt pour penser qu'il va soit entrer en contact avec un autre de ses acheteurs potentiels - sans doute parmi les ennemis des Saint-Albin - soit essayer de poursuivre son chantage déplorable ici. Peut-être dans cette deuxième option attendra-t-il que soit désignée celle qui succédera à l'Abbesse. Dans tous les cas, il faut agir promptement."

La vieille Abbesse avait souvent fait preuve de trésors de sagesse, songeait-il, mais dans ce cas précis, en cédant ainsi à cet homme et en taisant ce qu'elle savait, elle avait peut-être condamné la sérénité de son cher couvent.
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Dim 21 Déc - 22:18

Derrière les fins croisillons du confessionnal, elle devina le sourire et les yeux amusés de l’évêque. Sa voix chargée d’inquiétude, son attitude anxieuse, ne paraissaient pas le tarauder plus que cela. Avec une galanterie parfaite –et qu’on n’aurait peut-être pas attendu d’un homme occupant une telle fonction-, il commença par la rassurer quant au retard dont elle s’accusait –mais qui était, à cet instant, le cadet de ses soucis-, avant d’enfin la tranquilliser au sujet de cette étrange sentinelle, qui n’était que son valet. Soulagée, Marie-Madeleine laissa ses épaules se relâcher. Il y avait eu tant de tensions depuis ce matin ! La présence d’un homme fidèle à Aramitz aux alentours pour veiller à la confidentialité de leur entretien la rassurait infiniment. Elle n’était pas sans savoir qu’un jour ou l’autre, la vérité reviendrait aux oreilles des autorités du couvent. Mais le plus tard serait le mieux.

Cependant cette sentinelle ne les dispensait pas des précautions les plus strictes, et la jeune femme dut rapprocher son visage de la grille pour bien distinguer les paroles du prélat, qui murmurait d’une voix calme et grave. Elle réalisa bien vite qu’il partageait exactement ses propres craintes, mais également qu’il mesurait bien plus qu’elle ne l’avait fait la difficulté d’agir : le maître chanteur auquel avait eu affaire la chère disparue était un homme habile, qui s’était bien gardé de demander assez pour sortir d’un coup de son ordinaire, ce qui immanquablement l’aurait fait remarquer ; le retrouver paraissait presque impossible. Quant à prévoir ses actes, il n’en était pas question ; il avait prouvé par le contenu de ses lettres être suffisamment fort pour les mener en bateau, et ne laisserait sûrement pas dévoiler si aisément ses desseins.

Enfin, l’évêque de Vannes évoqua la demoiselle de Saint-Albin. Marie-Madeleine avait craint devoir en arriver là… Mais après tout, n’était-elle pas la seule à avoir fréquenté le malfrat qui les inquiétait tant à présent ? Elle pourrait peut-être les aider… Quoique. Connaissant le caractère de la demoiselle, qui faisait montre en toute occasion d’une indépendance d’esprit qui frôlait l’insolence, elle n’était pas absolument pas certaine d’en tirer quelque chose. Car elle ignorait, d’abord, si elle était était informée de l’odieux chantage exercé par son fugace amant sur la Supérieure du couvent ; ensuite, elle ne savait pas si l’effrontée jeune fille accepterait ce qui lui paraîtrait peut-être une dénonciation honteuse. Enfin, elle avait peur que l’élève ne se sente menacée par leurs questions, et qu’elle ne se ferme définitivement à toute confidence, ce qui serait bien la pire chose qui puisse leur arriver –car comment remonter la chaîne, si le premier et unique maillon auquel ils pouvaient espérer avoir accès se dérobait de manière définitive ?

Troublée, elle opina pourtant aux paroles d’Aramitz, et décida de ne pas lui faire part de ses craintes au sujet de la jeune Saint-Albin –craintes qui ne changeaient rien à leur situation, sinon pour la faire paraître encore un peu plus fermée et insoluble. Mais elle se promit de lui glisser deux mots de la conduite à adopter avec elle –on n’interrogeait pas une pensionnaire comme on le ferait d’un quidam.

Ce dernier, après un silence, ponctué d’un soupir, l’assura de son aide. Sa voix, grave, ferme, assurée, la réconforta. Avec un tel homme, elle sentait que cette fâcheuse affaire pourrait trouver une résolution qu’elle espérait prompte mais surtout discrète. D’un signe de tête, elle le remercia gravement de son soutien, et l’écouta dérouler le fil de son raisonnement. Lorsqu’il se tut, elle s’accorda quelques instants de réflexion, ne voulant pas parler à la légère de choses qui dépassaient de beaucoup son entendement.

« Monseigneur, dit-elle finalement, laissez-moi vous dire que je ne vous remercierai jamais assez de l’aide que vous accordez à ce couvent, quelle que doive être la fin de cette histoire. Mes réflexions m’avaient conduit à peu près au même point –quoique je ne n’aie pas prêté autant d’attention que vous au caractère de notre maître-chanteur. J’espère que ces faiblesses, que vous soulignez, nous serons d’une quelconque aide, quoique je ne voie pas tout à fait comment. Mais en tous les cas le travail qui nous attend est considérable, et ne manquera pas de nécessiter minutie et délicatesse. Or nous n’avons que peu de temps. Je vous rejoins sur la fréquence des lettres, et je pense qu’avec tout l’intérêt qu’il portait à la vie de ce couvent, cet odieux personnage est d’ores et déjà averti du décès de notre Abbesse, décès qui je pense a fait grand bruit alentours. Et ses lettres laissent percevoir l’homme d’audace et d’action ; il risque de nous prendre de vitesse. »

Elle s’arrêta un instant, méditant le problème que lui posait la jeune élève.

« Pour ce qui est de Marie-Louise de Saint-Albin… Je pense que le mieux serait que vous la rencontriez et que vous puissiez lui parler. Cependant j’ai peur de la réaction de mademoiselle de Saint-Albin, dont je dois vous prévenir qu’elle n’est pas l’élément le plus facile de cette maison. Elle fait d’ordinaire preuve d’une soif de libertés absolument inextinguible, et aimerait fort avoir plus d’indépendance qu’elle n’en a actuellement (et nous n’arrivons pas à changer cet état d’esprit qui causera sans aucun doute son malheur. ) . Tout le délicat dans cette affaire sera de trouver un moyen de vous ménager un entretien avec elle, auquel je pourrais s’il le faut prendre part en tant que tierce personne, ce qui tranquillisera les esprits ici, et lui donnera peut-être un peu confiance –j’ai toujours veillé à entretenir une confiance mutuelle avec mes élèves, dont elle fait partie- sans que personne ne soupçonne rien. Je dois avouer que j’ai sans doute laissé transparaître plus de mes émotions que ce que j’aurais désiré… Mais le mal est fait, et je crois que l’inhumation de notre regrettée supérieure rattrapera ce manque de prudence. Je ne sais si elle acceptera de nous répondre, et je crains ce qu’elle dira, ou ne dira pas. Ce dont j’ai le plus peur est qu’elle ne parle à ce malfrat. Nous ne savons pas si elle a encore des moyens d’entrer en  contact avec lui, et ce point me semble absolument crucial avant de l’aborder –je pense que vous serez d’accord avec moi : s’il se sent inquiété, notre homme risque d’agir impulsivement, et je ne sais quels seraient les résultats, mais je les prédis bien plus funestes que si nous le laissons se conforter dans l’idée qu’il est absolument intouchable, inaccessible. Je sais bien qu’il a dit dans sa lettre ne l’avoir plus revue depuis longtemps : mais qu’elle se soit repentie ne signifie pas forcément qu’elle ait cessé de l’aimer.  Elle pourrait vouloir… »

Marie-Madeleine retint sa respiration, et les paroles moururent sur ses lèvres entr’ouvertes. Elle était certaine d’avoir entendu le bruit de pas sur les dalles de l’église. S’écartant précipitamment de la grille de bois au travers de laquelle se dessinait la silhouette du prélat, elle se pencha pour tenter de discerner l’origine du bruit. Les voûtes étaient maintenant silencieuses, et dans la semi-obscurité, que colorait la lumière des vitraux et les bougies qui dispensaient des ombres fantastiques que le visage de la vierge peinte de l’autel secondaire, rien ne bougeait. A quelques pas, aussi immobile que les statues de saints et de martyrs qui l’entouraient, la haute silhouette de Charles se dressait. Après quelques secondes d’observation attentive et silencieuse, la jeune femme rapprocha son visage de la grille ouvragée, soulagée.

« Excusez-moi, murmura-t-elle rapidement, mais j’ai cru entendre… Ce n’est rien, je suis trop nerveuse. Je disais donc que Marie-Louise de Saint-Albin pourrait vouloir le protéger. Ce qui compliquerait infiniment notre situation… Cependant elle est notre seule et dernière lueur d’espoir pour avoir une chance de retrouver l’infâme personnage. Aussi, si vous le souhaitez, je peux vous conduire jusqu’à elle, sous un quelconque prétexte qu’il me sera assez facile d’inventer, je pense – et d’ailleurs votre fonction vous blanchit de tous soupçon, et de toutes questions. Je crois qu’au vu de son intelligence très vive, mieux vaut ne pas chercher à lui dissimuler les faits. Lui dire toute la vérité la poussera sans doute à nous dire ce dont nous avons besoin, et de toutes façons, ne pas le faire serait s’assurer sa méfiance et donc son silence –et qui plus est, je la crois capable de deviner les grandes lignes de toute cette affaire, au vu des éléments dont elle ne doit pas manquer de disposer. Désireriez-vous la rencontrer aujourd’hui ? Ou bien préfereriez-vous que je me charge seule de l’aller voir ? Je pense que votre présence et votre rang l’intimideront, et que cela aura un effet pour le moins bénéfique quant au but que nous poursuivons.»

Comme l’avait souligné le prélat, ils devaient faire vite –et qui plus est, Aramitz ne resterait sans doute pas indéfiniment ici, et de trop fréquentes visites paraîtraient rapidement suspectes. Ils leur faudrait sans doute, par la suite, user de la correspondance, un peu moins sûre certes, mais beaucoup plus discrète.

Du reste, cet entretien lui-même ne pouvait se prolonger indéfiniment. Il y avait déjà longtemps qu’ils étaient face à face dans l’étroit espace du confessionnal –et l’aumônier, qui aimait toujours tant à être informé de tout, ne manquerait pas sans doute de le remarquer. Aramitz devait prendre sa décision, rapidement. Ils étaient entrés dans un jeu dont la victoire dépendrait en grande partie de ce simple facteur –la capacité à agir promptement, et au mieux. Dans cette optique, l'ancien mousquetaire était sans doute le meilleur allié possible.
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Lun 29 Déc - 21:31

L’évêque écouta la jeune femme murmurer ses réponses avec une fluidité et une célérité qui, sans oublier de rappeler l'urgence de la situation, témoignaient aussi de la vivacité de son esprit. Guettant d'une oreille les bruits de la chapelle, il retînt son souffle également à quelque reprises. Bien que confiant dans l'aptitude de Charles à couvrir cette rencontre, il ne pouvait non plus ignorer les mouvements qui se faisaient entendre, pas plus que le besoin impérieux de sauvegarder les apparences. Il faudrait bientôt mettre un terme à cette confession, sous peine d'éveiller certains soupçons malvenus. Il réfléchit rapidement aux paroles de la jeune Mademoiselle de Mortemart avant de répondre un ton plus bas encore.

"Oh je suis certain que Mademoiselle de Saint Albin est parfaitement au courant de cette affaire... J'imagine mal l'Abbesse passer outre une telle incartade, et particulièrement avec des suites comme celles-ci. Elle l'aura certainement confrontée à ses responsabilités et aux conséquences de ses actes, tout en la protégeant. Mais à vous entendre, l'attitude de cette jeune personne semble contraire à tout ce qu'on pourrait s'attendre de la part de quelqu'un à l'origine de tant de troubles. Ce qui pourrait signifier trois possibilités : soit c'est une écervelée qui ne réalise pas dans quelle situation elle a plongé le couvent et sa propre famille; soit elle n'est pas au courant de la persistance de ce chantage; soit, et ce serait la pire option, elle en est complice... bien que j'aie du mal à déterminer ce qu'elle pourrait en tirer... Je ne vois rien dans cette situation qui puisse être à son avantage, et l'amour à beau être aveugle, il s'agirait là de la plus effroyable stupidité qui soit..."

Il rangea les lettres dans la doublure de son habit. Il était grand temps de mettre fin à cette discussion.

"Nous devons la confronter, et le plus tôt sera le mieux. Vous avez raison, lui en parler tous les deux me semble être la bonne option. Allions l'intimidation et la gravité au réconfort et à la confidence. Où et quand pourriez-vous nous l'amener ? Je vais faire part à qui de droit de mon désir de me reposer un peu et de visiter les lieux pour l'après-midi. Au vu de la situation et de ma position, on m'autorisera sans aucun doute cette lubie."

Après avoir convenu d'un rendez-vous, il lui accorda une bénédiction très solennelle, et attendit quelques minutes après son départ pour s'extirper à son tour du confessionnal. La lumière de la chapelle lui blessa un instant les yeux, et c'est en se massant les paupières qu'il rejoignît Charles dans l'alcôve où son germanique valet s'était posté.

"Rien à signaler ? Personne n'a fait preuve de curiosité mal placée ?" demanda-t-il

"Juste l'aumônier qui ne cessait de jeter des coups d’œil, mais il s'est bien gardé d'approcher ou de tendre l'oreille Monseigneur." répondit Charles dans un murmure qui rendait son accent outre-Rhin encore plus palpable.

Aramis promena son regard sur la chapelle où deux ou trois dévots étaient entré depuis qu'il s'était enfermé dans le confessionnal avec la religieuse. Un vieil homme était assis sur l'un des premiers bancs, les yeux fixés sur la croix énorme qui ornait le mur derrière l'autel, ses lèvres bougeant dans une prière muette. Deux vieilles nonnes à genoux non loin de là égrenaient leurs chapelets, les yeux fermés et têtes baissées. L'aumônier évoluait lentement le long des murs, allumant les cierges. Aramis l'observa un moment.

"Je vais rester encore quelques heures" dit-il à son valet. "Rend-toi aux écuries, veille sur les chevaux, et laisse traîner un peu ton oreille valide." Charles acquiesça d'un bref et martial hochement de tête puis prît congé.

Il y avait un peu moins de trois heures à attendre avant de rencontrer de nouveau Marie-Madeleine et la jeune Saint-Albin. Aussi Aramis erra-t-il un moment dans les jardins du couvent, feignant d'admirer les bosquets et les statues usées par le temps et la pluie. Puis ses pas le menèrent vers une salle d'étude désertée de ses étudiantes, où il déroba sur un écritoire un petit morceau de fusain, et enfin, vers le cloître où il s'installa sur un banc de pierre. Il sortit de sa poche l'une des dernières lettres du corbeau, où juste une phrase courrait au sommet du papier froissé. Il en déchira la moitié, replaça dans sa poche la partie écrite et se mit à griffonner avec le fusain sur la partie vierge.

Quelques nonnes passèrent non loin, jetant un coup d’œil intrigué vers cet étrange évêque qui passait son après-midi, semblait-il, à réaliser le croquis des arches gothiques du cloître sur un misérable bout de papier. Mais il suffisait qu'il lève les yeux vers elles pour qu'elles s'inclinent aussitôt et s'éloignent à petits pas rapides. La plupart des autres passantes drapées de noir l'ignorèrent, ce qui pouvait démontrer la confusion qui pouvait régner sur l'institut en ces heures sombres. La majorité étaient trop occupées à essayer de maintenir de l'ordre dans ce navire sans capitaine, et sans doute plus de la moitié d'entre-elles avaient en tête la succession à venir.

Les cloches sonnèrent finalement les cinq heures de l'après-midi. Les passantes se firent plus rares dans le cloître, à mesure que les différentes activités, études et prières rassemblaient toutes les religieuses aux quatre coins du couvent. Aramis posa son fusain et observa le papier dans ses mains. Sur le recto figuraient plusieurs croquis des arches et de l'architecture qui l'entouraient. C'était loin d'être un travail d'artiste, mais il se défendait tout de même. Mais c'est sur le verso qu'il concentra son attention, relisant les colonnes de lettres et de chiffres qu'il avait inscrit tout au long de l'après-midi entre deux dessins. Il voulait s'assurer que ce code et ses consignes de décryptage seraient assez compréhensibles pour la jeune femme. C'était un code qu'il avait élaboré bien des années auparavant, pour ses correspondances secrètes durant la Fronde, et auquel il avait ajouté quelques modifications pour plus de sécurité. Il le glisserait à Marie-Madeleine avant de partir.

D'un geste habile, il dissimula le papier dans sa manche et se leva en entendant les pas derrière lui. Il se retourna pour regarder approcher Marie-Madeleine, et à ses côtés, une jeune fille qui levait fièrement le menton et le jaugeait des pieds à la tête sans aucune gêne apparente. L'arrogance de la jeunesse et de la beauté.

Belle, Marie-Louise de Saint-Albin l'était. Mais ce n'était pas une beauté de femme faite comme celle de Marie-Madeleine. C'était une beauté plus infantile, adolescente, faite de petits défauts charmants et avec un petit côté sauvage et indompté. Des tâches de rousseur, un nez fin légèrement en trompette, des yeux bleus ornés de long cils, d'épais sourcils couleur de feu et des lèvres étirées en un léger sourire un peu hautain, quoique crispé. Ses sourcils arqués avaient un côté dédaigneux, mais ses yeux reflétaient la curiosité et un certain malaise. Une impression qui s'accentua alors qu'elle approchait d'Aramis et le dévisageait.

Il fallait avouer qu'avec sa haute taille, son visage taillé à la serpe et ses yeux sombres et vifs, l'évêque savait se montrer intimidant quand il le fallait. Il plongea son regard dans celui de la jeune novice et ferra ses prunelles comme un pêcheur ferre un poisson qui mord à l'hameçon. Il inclina la tête avec une élégante courtoisie quand Marie-Madeleine fit les présentations, mais conserva un air grave accentué par l'absence de son habituel sourire bienveillant. La jeune femme s'inclina pour effleurer de ses lèvres l'améthyste de son anneau, sans le quitter des yeux.

"Aramitz... J'ai déjà entendu votre nom Monseigneur," dit-elle, "quoique l'on vous appelait plus couramment Aramis dans les récits que j'ai entendu. Aramis, ancien mousquetaire du Roi. Vous venez du Béarn, parait-il. Une région bien lointaine. Elle doit vous manquer." finit-elle en affichant un petit air satisfait malgré son malaise évident.

Elle cherchait à le piquer sur son âge et ses origines provinciales. Un vieux paysan qui a troqué l'épée pour la croix. Mais Aramis avait côtoyé assez de rejetons de la haute noblesse pour se laisser décontenancer sur de telles broutilles. Le coin de ses lèvres s'étira en un petit sourire cynique. Il parla avec un ton courtois, d'une voix grave et posée où perçaient des accents d'autorité.

"C'est bien de moi qu'il s'agit, Mademoiselle de Saint-Albin. Et j'imagine que vous vous demandez pourquoi nous désirons vous parler avec tant de mystères, Mademoiselle de Mortemart et moi."

"En effet Monseigneur, je n'en devine pas la raison" reprit-elle, avec un regard vers Marie-Madeleine.

"Vous comprendrez bien assez vite, ma chère, répondit-il. Aussi permettez-moi d'aller à l'essentiel."

D'un geste élégant mais ferme de la main, Aramis l'invita à s'asseoir, tandis que lui-même demeurait debout, la dominant de toute sa hauteur. Il glissa sa main dans son habit et en sortit la liasse de lettres, les yeux rivés sur le visage de la jeune sœur, guettant ses réactions. Il lui tendit la première.

"Je pense, Mademoiselle, que vous avez déjà parcouru ces lignes. Je pense que votre défunte Abbesse vous a convoqué en secret, un jour, l'air grave et sévère, et vous a brandit cette même lettre sous le nez, exigeant de vous des explications."

Le visage de la jeune femme se décomposa à mesure que la réalisation de ce qui se tramait prenait place dans sa tête. Toute arrogance avait déserté ses traits, et sa peau semblait hésiter cruellement entre adopter une teinte rouge pivoine ou un blanc cadavérique. En revanche, il décela aussi de la surprise quand elle commença à parcourir les lettres suivantes. Ainsi elle ne savait pas que cela perdurait, songea-t-il avec un certains soulagement.

Ses lèvres tremblèrent, ses yeux s'humidifièrent, son souffle s'accéléra. Sa bouche s'actionna pour parler, mais les mots ne parvenaient pas à la franchir. Elle n'osait plus désormais lever le regard vers lui. Malheureuse et naïve enfant.

"Mademoiselle de Saint-Albin, reprit-il d'une voix un peu plus douce et empreinte d'un paternalisme sincère, nous ne sommes pas ici pour vous juger et vous accabler. Je pense que l'Abbesse vous aura déjà mise face à vos erreurs passées. Ce sont des erreurs finalement, sinon excusables, du moins parfaitement compréhensibles pour une jeune personne de votre âge, surtout confrontée à des cadres aussi strictes. Vous n'êtes pas la première à avoir succombé dans un moment de faiblesse à l'appel du cœur et du désir, et vous ne serez pas la dernière. Ce ne serait pas si grave si vos... écarts de conduite n'avaient pas entraîné de conséquences aussi sordides. Vous êtes tombée sur un être dépourvu de tout scrupule. Un être qui joue à vous humilier et à mettre en danger non seulement vos sœurs et amies, ce couvent et tout ce qu'il représente, mais aussi votre famille."

Il marqua une pause, laissant la jeune femme assimiler ses paroles. Il échangea un regard avec Marie-Madeleine et continua.

"Je suis décidé à mettre fin à ce chantage odieux, et le seul moyen pour cela est d'en atteindre directement la source avant qu'elle ne commette d'irréparables ravages. Mais je ne peux rien faire sans votre aide. Vous devez me dire tout ce que vous pouvez sur cet homme. Absolument tout, sans omettre aucun élément. Sa description la plus détaillée possible. Son attitude. Sa voix. Les lieux dans lesquels ils vous a entraîné. Les personnes qu'il côtoyait. Tout."

Il laissa encore un court silence s'installer, puis se pencha de sorte à ramener son visage au niveau de celui de la jeune femme, la fixant au fond des yeux. Sa voix se fit plus douce, plus murmurante, mais ferme et implacable.

"Nous sommes humains, et donc faillibles. Notre valeur ne consiste pas à ne jamais faire d'erreur. Elle consiste en revanche à toujours faire de notre mieux pour réparer celles que nous faisons, et à apprendre d'elles. Vous êtes consciente de ce qu'il adviendrait si vous refusiez de coopérer. Sous peu, une nouvelle Abbesse sera désignée. Si cette histoire n'est pas résolue d'ici là, elle en prendra connaissance. Et risque de se montrer moins clémente envers vous que la sainte femme qui occupait ces fonctions avant elle. Si elle se voyait contrainte de choisir entre tout faire pour vous sauvegarder vous et votre nom, ou tout faire pour protéger le couvent, son devoir la pousserait à choisir la deuxième option. Que se passerait-il alors ? Vous seriez chassée et renvoyée au plus vite au sein de votre famille, qui demanderait une justification. Et l'Abbesse n'aura pas d'autre explication à leur offrir que le récit de vos incartades et de leurs conséquences. Aidez-nous du mieux que vous pourrez, Mademoiselle de Saint-Albin. Le choix est vôtre."

Il détestait avoir à formuler de telle menaces à une jeune fille, mais tout ce qu'il venait de dire était vrai. Et c'était une vérité qui, bien que cruelle, se devait d'être exposée clairement à l'adolescente. Elle devait réaliser pleinement les choix qui s'offraient à elle. Elle devait en prendre conscience.

Attendant sa réaction, il échangea un regard avec Marie-Madeleine. Sa prestation d'intimidation touchait à sa fin, il s'agissait maintenant de recueillir la confession.
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"Quand on vit avec les fous, il faut faire aussi son apprentissage d'insensé." Alexandre Dumas
Titre/Métier : Évêque de Vannes, Général des Jésuites.
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Mar 30 Déc - 22:00

Depuis qu’ils étaient entrés, tout deux, dans cet étroit meuble de bois sculpté, combien de temps déjà s’était écoulé ? Une odeur d’encens tiédi imprégnait l’atmosphère de l’église, grisante, entêtante, écœurante. Elle avait beau y être exposée plusieurs heures par jour, Marie-Madeleine ne s’y était toujours pas faite. Les paroles semblaient comme absorbées dans cette atmosphère lourde et chargée. Cependant elle n’en perdait pas une. L’évêque faisait preuve d’une remarquable faculté d’analyse, et ses hypothèses concernant Marie-Louise satisfaisaient pleinement le sens critique de son interlocutrice. Elle opina sans un mot au discours d’Aramitz, qui ne tarda pas à ranger les lettres, se préparant à se lever. Ils n’étaient restés que trop longtemps dans l’espace confiné du confessionnal.

« Je vous propose de nous retrouver dans le cloître, à cinq heures de relevée. Il me sera aisé alors d’amener Mademoiselle de Saint-Albin sans que tout le Couvent soit au courant… A cette heure chacune est occupée à la tâche qui lui a été confiée, nous ne serons guère importunés. »

Ayant ainsi répondu à la demande de l’évêque de Vannes, elle s’agenouilla pour recevoir sa bénédiction, puis fit doucement tourner le bouton de cuivre de la porte de bois et sortit du confessionnal. La chapelle s’était remplie pendant leur entretien –si l’on pouvait parler ainsi. Un homme, assez âgé, tournant son bonnet de drap entre ses mains, ses yeux larmoyants tournés vers l’immense croix derrière l’Autel, en prière, et qu’elle reconnut pour l’un des boulangers du quartier voisin, qui fournissait en pain  le couvent et était de fait, en quelques sortes, un habitué de leur chapelle occupait l’un des tout premiers bancs ; plus loin, sœur Sophie et sœur Christine, deux de leurs doyennes, égrenaient lentement les perles noires de leurs immenses chapelets. Sans doute priaient-elles pour le repos de l’âme de la Supérieure. Marie-Madeleine sourit amèrement. La Supérieure avait mené une vie droite et sainte et irait sans doute tout droit en Paradis… Combien le Couvent lui-même aurait eu besoin de leurs vœux en cet instant, plus que la défunte Mère !

Sans se retourner, elle se hâta vers sa classe. Ses pas résonnaient sur les pavés froids et dur de la chapelle ; elle manqua se heurter à l’aumônier, et ralentit son pas pour retrouver une allure s’accordant mieux à sa stricte robe de religieuse. Elle se signe au bénitier de pierre, s’agenouilla dans l’allée centrale face à l’autel, puis sortit. La lumière, très intense en ce bel après-midi, lui brûla un instant les yeux ; elle s’était accommodée à la lumière tamisée et faible de la chapelle, encore plus sombre dans le confessionnal. Puis suivant le cloître, elle finit par arriver à l’aile consacrée à leurs pensionnaires.

Marie-Madeleine s’occupait des classes des plus jeunes élèves de l’extérieur –celles à qui leur peu de moyens autorisait l’admission dans ces classes défavorisées, qui était une bonne œuvre payée par les pensions versées pour les élèves des classes de jeunes filles issues de la noblesse. Evidemment, ces jeunes filles ne recevaient pas le même niveau d’éducation que les jeunes filles des bonnes, voire des très bonnes familles : on attendait d’elle qu’elles apprennent à compter principalement, lire (ânonner difficilement en suivant du doigt les caractères et en détachant les syllabes était considéré, pour elle, comme de la lecture courante), écrire. Les plus douées de ces jeunes filles pouvaient ensuite prétendre à devenir domestiques, mais pour la plupart elles oubliaient assez rapidement l’essentiel de ce qu’elles avaient pu apprendre, parce qu’elles n’avaient pas nécessairement l’occasion de pratiquer, épousaient un manouvrier, ou alors quelque commerçant, et tenaient les livres de comptes. Cependant Marie-Madeleine, dont les élèves avaient de sept à neuf ans, s’était fortement attachée à ces demoiselles si modestes, dont la simplicité lui était inconnue jusqu’alors, et espérait beaucoup de certaines d’entre elles, dont la vive intelligence l’émerveillait.

Elle était également en charge de la classe des demoiselles nobles les plus âgées, des jeunes filles de treize ans pour les plus jeunes jusqu’à quinze, voire seize ans –âges auxquels souvent elles quittaient le couvent pour épouser le parti auquel elles étaient destinées, le plus souvent sans même le connaître. Avec ces demoiselles, plus question de vulgaire lecture en français : elles apprenaient des rudiments de latin, parfois même de grec (là encore, qu’en resterait-il quelques années plus tard ?), ou se forgeaient une culture littéraire la plus conséquente possible –assurance de briller plus tard dans les salons.

En pénétrant dans la salle aux larges fenêtres qui abritait cette dernière classe, elle chercha immédiatement, parmi les demoiselles penchées sur leur table, la silhouette gracile et délicate de Marie-Louise de Saint-Albin, qu’elle trouva lisant un mince volume relié de cuir brun tout en pouffant de temps à autre avec sa voisine, la tendre, mais néanmoins mordante Agnès de Brou.  Marie-Madeleine alla rejoindre la sœur Agathe, pour qui elle avait tant d’affection et qui s’occupait avec elle de la classe. Les demoiselles, moins agitées qu’à l’ordinaire –elles avaient toutes la naïve insouciance des pensionnaires, encore pas tout à fait femmes mais déjà plus tout à fait enfants, et il leur arrivait souvent, outre les bavardages et les rires, de se lancer dans quelque petit coup bon enfant qui faisait sourire les sœurs (tant qu’il ne s’agissait que de cela, tout allait bien).

Peu avant l’heure fixée, elle s’approcha de la table où Marie-Louise, comme toutes ses camarades, écoutait avec plus ou moins d’attention la lecture que leur faisait sœur Agathe. Les demoiselles avaient passé leur matinée à s’entraîner aux travaux d’aiguilles, et elle avait encore sur sa table quelques fils et le crochet qui lui servait à faire sa dentelle –un art pour lequel elle montrait un talent certain. Marie-Madeleine se pencha vers elle.

« Marie-Louise, puis-je vous demander de me suivre dehors un instant ? Je voudrais parler avec vous d’une certaine affaire vous concernant. »


Interloquée, la jeune fille se leva sans protester –on leur avait appris à obéir sans récriminer, ce qui était d’ordinaire considéré comme un manque de respect pouvant entraîner un blâme. Cependant la démarche de la jeune religieuse n’avait rien d’exceptionnel : il arrivait fréquemment, pour quelque raison que ce soit –une visite au parloir, une lettre de sa famille venant d’arriver, ou encore une nouvelle à annoncer, ou encore, comme c’était assez régulièrement le cas de Marie-Louise, pour leur adresser en privé quelques remarques sur leur comportement. Aussi personne ne s’étonna de ce départ en pleine leçon, et toutes deux sortirent. Marie-Louise marchait quelques pas en arrière, mais loin du maintien sage et humble que l’on aurait été en droit d’attendre d’une jeune fille de son âge, et qui plus est d’une élève, elle arborait un air fier et tenait son menton relevé, comme en signe de défi. Avec une assurance qui jamais ne la quittait, celle d’être belle et reconnue comme telle, intelligente et habile, ou du moins était-ce la réputation que ses facilités pour l’étude du latin et ses doigts fins de dentellière lui avaient acquis parmi ses camarades, elle avançait d’un pas égal, sûre également de la vieillesse et de l’honorabilité de son nom et de sa famille. Arrogante, ses années de pensionnat n’avaient pas réussi à changer cette déplorable attitude, et ce malgré de réels efforts de la part des malheureuses sœurs, qui pourtant ne se décourageaient pas facilement à la tâche. Mais peut-être la correspondance découverte quelques jours plutôt pouvait-elle livrer à ce sujet quelques pistes intéressantes : il était plus que probable que cette expérience, qu’elle avait de plus que les autres, l’ait rendue encore plus sûre d’elle ; elle se considérait sans doute de fait comme moins naïve, plus mature que ses camarades.

Le trajet jusqu’au cloître se fit dans le silence le plus total. D’une part, les religieuses avaient pour habitude (fortement encouragée par leur règle) d’épargner leurs paroles. Et surtout, il ne servait à rien de parler trop vite, et de lui laisser le temps de préparer ses réponses. Elle préférait amplement laisser faire l’ancien mousquetaire, qui s’en sortirait sûrement beaucoup mieux qu’elle (la chose, croyait-elle, ne devait pas être trop malaisée. ). La jeune fille, malgré les fréquents regards qu’elle lui lança, et qu’elle devina rempli d’interrogation, n’osa poser aucune question. Enfin, avant de pousser la lourde porte de bois qui donnait accès au couloir du cloître, Marie-Madeleine se décida à lui livrer quelques réponses aux interrogations que sans doute elle ne manquai pas de se poser.

« Bien, Mademoiselle, je suppose que vous vous demandez ce qui peut justifier cette sortie, puisqu’il ne s’agit vraisemblablement d’aucune des raisons habituelles. Monseigneur l’évêque de Vannes souhaite vous rencontrer. Nous avons rencontré certain problème, pour la résolution duquel nous aurions besoin de vos lumières. »

Marie-Louise haussa les sourcils, écarquillant ses purs yeux bleus.

« Mais je ne vois pas du tout en quoi je pourrais être utile en quoi que ce soit. Je n’ai pas même l’honneur d’avoir jamais vu Monseigneur l’évêque de Vannes, et je ne comprends absolument pas de quoi vous pourriez bien vouloir m’entretenir… Je ne sais pas qu’aucun événement de ma vie ait jamais été relié à celle de Monseigneur ! »

« Je ne doute pas que vous ne compreniez très vite lorsque vous vous trouverez face à lui. En tous les cas, puis-je avoir votre parole que vous vous montrerez, et j’insiste beaucoup sur ce point, honnête ? Je sais, ajouta-t-elle vivement devant le mouvement de la jeune femme, qui se sentait visiblement insultée, que mentir n’est pas dans vos habitudes ni dans les valeurs que l’on vous enseigne en ce couvent. Cependant il est parfois très tentant de s’abriter derrière de fausses paroles ou de fausses raisons,  pour quelque raison que ce soit : or vous comprendrez je pense très vite que nous avons besoin de la vérité, uniquement. Ai-je votre parole ? »


Sous ses airs assurés, elle parut hésiter un instant –ce qui était somme toute naturel. Elle ignorait encore tout de sur quoi on allait l’interroger mais déjà elle devait promettre l’intégrité la plus totale –il y avait de quoi s’interroger, et nul doute que les petites cellules grises devaient s’agiter sous les beaux cheveux blonds-roux soigneusement coiffés en arrière. Enfin, d’un souffle, elle promit. Avec un sourire satisfait, Marie-Madeleine ouvrit la porte et la laissa passer devant elle.

Aramitz les attendait, assis sur un banc du cloître ; à leur approche, il glissa subrepticement un morceau de papier plié en quatre dans sa poche, et se leva.

« Monseigneur, j’espère ne pas vous avoir fait attendre. Voici Mademoiselle de Saint-Albin ; Marie-Louise, Monsieur d’Aramitz, évêque de Vannes. »

L’arrogance de la réponse lui fit froncer les sourcils, sévère, mais en vain car la demoiselle ne croisa pas son regard réprobateur. Cependant elle n’intervint pas ; c’eut été superflu, pour le moins. Aramitz avait la situation bien en main, et son air intimidant, joint aux lettres accablantes qu’il ne tarda pas à produire, ne tardèrent pas à faire leur effet. Dès qu’elle eut pris connaissance des lettres, l’expression de Marie-Louise changea du tout au tout. Evanouie, la belle assurance, la fière insolence, ne restait plus que l’accablement et la détresse d’une jeune fille, presque une enfant, qui tout d’un coup prend conscience des répercussions incroyables d’actes qu’elle n’a en rien mesurés. Troublée, elle paraissait au bord des larmes et tremblait. Aramitz glissa un coup d’œil vers Marie-Madeleine, qui opina rapidement, gravement.

C’était pitié, pensait-elle, que de devoir en arriver là. Mais ces informations étaient d’une importance capitale. Et puis, il n’était pas mauvais que la demoiselle se rende compte de l’étendue des dégâts. Et si la voix de l’évêque se fit ensuite plus douce, ce fut uniquement pour porter le coup fatal, l’exigence du choix.

Une grosse larme roula sous les paupières de Marie-Louise, qui, secouée de sanglots convulsifs, successivement pâle puis écarlate, semblait éprouver les pires difficultés à se remettre. Après avoir quêté l’approbation d’Aramitz, Marie-Madeleine s’approcha de la jeune fille.

« Marie-Louise,
murmura-t-elle, doucement, mais gravement ; Il faut absolument que vous compreniez que tout n’est pas encore joué, mais que le temps nous est compté, et très précieux. Nous avons besoin de votre aide, maintenant, pour l’ensemble de ce couvent et pour vous-même.  Je vous en pris, faites un effort. »

La jeune fille respirait par à-coups au milieu de sanglots de désespoir. Elle avait visiblement les plus grandes difficultés à retrouver son calme. Sans doute cette affaire l’avait-elle taraudée auparavant déjà, et avait-elle cru, comme l’avait suggéré l’évêque, que tout était fini. Revenir agiter ces spectres d’un passé qu’elle aurait sans doute préféré oublier était cruel –mais nécessaire. Enfin, elle parvint à se maîtriser.

« Je… Je suis désolée. Je ne pensais pas… On m’avait dit que tout cela était terminé, qu’on s’en occupait, et je ne croyais pas que ces lettres… Qu’il y en avait d’autres . »


Marie-Madeleine posa une main sur son épaule, et la regarda, une expression douce et compréhensive sur le visage –mais avec gravité, toujours.

« Nous savons que vous n’êtes pas responsable des agissements de cet individu, Marie-Louise. Seulement vous comprenez qu’il faut absolument le faire cesser ses activités, cela ne peut pas continuer comme ça. Mais nous ne savons rien de lui –seulement cette écriture, et vous voyez qu’elle change à chaque fois. Il nous faut plus :un nom, un portrait… Des traits de caractère, des détails enfin. »


La jeune fille acquiesça sans mot dire, ses épaules secouées de sanglots silencieux. Elle ne pleurait plus, mais continuait à trembler nerveusement.

« Il… Je ne connais pas son nom. Je sais qu’il s’était présenté à moi sous le nom de Jean de Cazeneuve. Il m’avait parlé d’un titre de comte… Mais que ne m’a-t-il dit ! Je suppose que vous voulez aussi savoir à quoi il ressemble. Au reste ce ne sera que lui rendre la monnaie de sa pièce ! dit-elle avec un geste rageur pour l’une des lettres, désignant pas là la première d’entre elles, où il se permettait de divulguer tant de précisions la concernant. Je puis vous die qu’il avait de trs beaux yeux verts ; le cheveu blond tirant sur le roux, la pommette saillante, le front bas, le nez droit, un peu gros, les dents dérangées et il lui en manque une sur le côté gauche ; il a de fort grands pieds et est plutôt bien bâti, sans rudesse. Un sourire lumineux, une voix très basse et suave ; des mains fort belles, pas de celles de qui manie l’outil ; aucune cicatrice particulière, mais les oreilles décollées. Je ne crois pas me souvenir d’aucun autre signe distinctif…»

Ce n’était plus seulement l’accablement, mais bien aussi la rage qu’exprimait son regard, sa posture. Traînée dans la boue par cette affaire, auprès de tous si elle venait à s’ébruiter, mais pour elle-même déjà et dès à présent, elle n’aspirait plus maintenant qu’à rattraper la faute qu’elle avait commise, et qui risquait d’avoir de si désastreuses conséquences.
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Mer 7 Jan - 17:27

Le cœur de l'évêque se serra devant la détresse et les larmes de la malheureuse jeune femme, mais il se disciplina et se força à conserver un visage de marbre. Il couvait Marie-Louise de Saint-Albin de son regard alors qu'enfin les larmes et les sanglots incontrôlables, qui avaient chassé toute suffisance et toute arrogance de son visage juvénile, laissaient à leur tour place à la résignation et à la repentance. La jeune fille humiliée et bafouée semblait désormais brûler du désir de les aider à punir le chien qui était la cause de tout ceci, se dont Aramis se réjouit.

Encouragée par les douces et rassurantes paroles de Marie-Madeleine de Mortemart, l'adolescente se livra à une confession très détaillée, révélant tout ce dont sa mémoire meurtrie pouvait se souvenir. Aramis grava mentalement cette description dans son esprit, dressant un portrait imaginaire de l'homme : blond vénitien, à la fois bien fait et repoussant, obséquieux et beau parleur, un visage angélique gâché par des oreilles décollées, un nez proéminent et de mauvaises dents. Le genre d'homme sachant se vêtir avec assez d'élégance pour se faire passer pour un petit gentilhomme, mais manquant certainement de la manière et de l'élégance pour parfaire l'imposture. Habile de ses paroles plutôt que de ses mains. Habile à se faire passer pour ce qu'il n'était pas. Aramis repensa à la première lettre, un exemple flagrant de suffisance et d'arrogance, mais pas de l'arrogance de la noblesse, non. Quelque chose de plus... frustre. Il relu pensivement l'ignoble missive encore et encore tandis que Marie-Madeleine consolait la jeune femme.

"Est-ce tout ce qu'il vous revient ? Qu'en est-il des lieux où il vous emmenait ? Des personnes à qui il parlait ?"

"C'était chaque fois différent, reprit-elle après une courte réflexion. Des tavernes principalement, assez communes et populaires et guère très éloignées d'ici... En vérité nous n'avons jamais emprunté de fiacre, nous nous déplacions toujours à pied. Il ne parlait jamais à personne en ma présence."

Ses yeux humides et rougis s'écarquillèrent, et elle attrapa la manche d'Aramis, mue par l'émotion d'un souvenir soudain.

"Je me souviens d'un incident, alors que nous sortions d'une taverne appelée le Chaudron Bleu, une compagnie de comédiens de rue attirait la foule non loin avec leurs cabrioles. Vous savez, ces petites pièces italiennes de la Comedia del'Arte, avec ces personnages facétieux aux costumes bigarrés et colorés... Alors que je voulais m'approcher, attirée par les rires, il m'a tirée en arrière et a insisté pour qu'on s'éloigne. Un homme a crié dans notre direction, c'était l'un des comédiens, j'en suis sûre, il était en train d'essuyer du maquillage sur son visage. Il a hélé Jean, mais sans le nommer ainsi. Je crois qu'il l'appelait Justin... ou Justinien... Jean l'a ignoré, et quand je lui ai demandé qui était cet homme il m'a juste répondu que c'était un fantoche ivrogne qui l'avait pris pour quelqu'un d'autre, mais il était contrarié et ça se voyait."

Elle reprit son souffle, s'essuya les yeux d'un geste rageur avec le revers de sa manche et renifla.

"A vrai dire je n'y ai pas tellement prêté attention. C'est ce soir là que l'Abbesse m'a surprise alors que je me faufilait vers ma cellule. Par la suite elle m'a surveillée de près et je n'ai guère pu le rejoindre à nouveau. Et puis quelques temps après, elle m'a fait appeler et m'a montré cette horrible lettre..."

Elle regarda tour à tour l'évêque et Marie-Madeleine.

"L'Abbesse était furieuse. Elle m'a fait faire pénitence sévèrement les jours qui suivirent, et je lui en ai voulu presque plus encore qu'à Jean. Elle m'a dit ensuite qu'elle s'était occupée de tout et que toute cette histoire ne devrait plus jamais être mentionnée."

Aramis laissa s'installer le silence qui suivit ces dernières révélations. La jeune adolescente était radieuse en arrivant, elle faisait désormais peine à voir, les joues rouges, les yeux plus rouges encore, les lèvres tremblotantes, des mèches échappées de sa coiffe que les larmes avaient collées sur ses pommettes.

Aramis soupira, compatissant. Son masque de fer se brisa enfin pour laisser réapparaître son regard doux et son sourire paternaliste. Il offrît son mouchoir à la jeune fille et retira délicatement les mèches de son visage, du bout des doigts.

"Je vous promet, Mademoiselle, que je ferai tout mon possible pour mettre un terme à cet odieux chantage, et pour que cet homme... se repente du mal qu'il vous a fait. Si jamais d'autre détails vous revenaient, prévenez-en immédiatement Mademoiselle de Mortemart. Quoique ce soit. le moindre élément peut s'avérer d'une grande aide. Merci de nous avoir parlé de tout ceci. Que Dieu vous garde."

Il traça un signe de croix sur le front de la jeune femme et se redressa.

"Ma soeur, puis-je échanger un dernier mot avec vous je vous prie?" demanda-t-il à Marie-Madeleine avant de faire quelques pas dans le cloître. Quand elle l'eut rejoint, il parla à voix très basse.

"Cet entretient s'est révélé des plus instructifs. Je pense avoir assez d'éléments pour lancer la traque, mais il me faudra, je pense, de l'aide. Les dernières révélations que Mademoiselle de Saint Albin nous a faite.. Concernant cette troupe de comédiens... Cela m'a permis de mettre le doigt sur une impression qui me taraudait depuis que j'ai lu ces lettres. Cette façon de s'amuser à séduire, ce jeu des apparences tout en évoluant dans un monde somme toute assez frustre et populaire... Cette assurance crâne et cette façon de jouer avec les mots... Je me demande si notre cible ne serait pas un habitué du monde du théâtre... Simple amateur, ou peut-être comédien lui-même ? Peut-être que je me trompe, mais je compte tout de même explorer cette piste... Suivre l'argent comme je le pensais au départ ne mènerait certainement à rien. L'homme est trop malin et pourrait user d'intermédiaires. Je vais tâcher de me renseigner avec les éléments dont nous disposons."

Vérifiant les alentours, tout en marchant, il glissa les doigts dans sa manche et en sortit le petit bout de papier qu'il donna à la jeune femme.

"Je ne pourrais pas accumuler les visites ici sans attirer des interrogations et des curiosités déplacées. Nous devrons communiquer par courrier quand cela s’avérera nécessaire. Avez vous déjà employé un langage codé ma chère ? Ce que je vous ai donné là est la clé d'un code que j'ai souvent utilisé et modifié au besoin. Il se révélera très pratique. Regardez le rapidement, je veux m'assurer que son fonctionnement vous apparaîtra clairement. Dès que vous en aurez parfaitement compris le principe, je vous suggère de détruire ce papier. Si vous avez besoin de me contacter, utilisez ce stratagème d'écriture. Je ferai de même. Je réside à l'Hôtel de Guise, chez les Lorraine."

Il s'arrêta et fit face à la jeune femme, droit et élégant comme le gentilhomme d'arme qu'il était bien des années auparavant.

"Il est temps de nous quitter. Vous devez prendre soin de vos élèves, et en particulier de notre jeune amie. Surveillez la de près. Quant à moi, je dois retourner auprès de mes jeunes et insupportables hôtes. Que Dieu me préserve de leurs confessions... Et j'ai une personne à retrouver."

Il fut tenté de s'incliner, de lui saisir la main et de déposer doucement ses lèvres sur ses doigts fins et délicats, mais son rôle lui revînt en tête et c'est lui qui offrit sa main et son anneau à la jeune femme. A son tour, il la bénit et s'inclina une dernière fois brièvement en guise d'adieu.

Quelques heures plus tard, il était assis devant un secrétaire richement orné, dans sa chambre de l'Hôtel de Guise. A la lueur de plusieurs chandelles, il trempa une dernière fois sa plume dans l'encrier avant d'inscrire en belles lettres déliées un nom sur une enveloppe qu'il scella ensuite avec de la cire. Puis il convoqua Charles Mauser.

"Je veux que tu portes ceci immédiatement à la Maison de Bourdon. Tu dois connaître Madeleine Béjart, de la troupe de Molière ? Cette lettre est pour elle, et elle seule. Dit lui que je serait très heureux de la revoir."
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"Quand on vit avec les fous, il faut faire aussi son apprentissage d'insensé." Alexandre Dumas
Titre/Métier : Évêque de Vannes, Général des Jésuites.
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Dim 11 Jan - 16:09

Il fallait, vraiment, que l’amour inspiré par ce Cazeneuve, ou quel que soit son véritable patronyme, fut bien fort pour que la riche et noble Marie-Louise de Saint-Albin, qui tirait une si grande gloire de son nom qu’on lui avait souvent reproché sa vanité, accepte ainsi de se rendre avec lui dans des lieux aussi populaires et populeux que ceux qu’elle décrivit à l’évêque de Vannes. Marie-Madeleine n’en pouvait croire ses oreilles. Des tavernes ! Les rues ! Soit elle l’aimait vraiment sincèrement, et plus qu’elle même, soit la nouveauté, l’interdit, l’avaient attiré… Mais elle peinait à reconnaître dans ce récit le caractère habituel de sa jeune élève.

Toujours est-il que les renseignements qu’elle acceptait maintenant de fournir de très bonne grâce –être confrontée à l’infâme correspondance l’avait visiblement ébranlée au dernier point- semblèrent satisfaire grandement l’évêque, qui s’autorisa de fait de baisser son masque de dureté impitoyable, pour retrouver une expression plus compatissante –et sans doute plus sincère, car il aurait fallu un cœur de pierre pour ne pas être ému de ces amères larmes de remords, de ce visage encore jeune et rongé par la culpabilité, chiffonné par le chagrin. L’interrogatoire était terminé. L’évêque la bénit, lui recommanda de se tourner vers elle si quoi que ce soit lui revenait –et de toutes les manières, Marie-Madeleine comptait bien garder un œil sur la demoiselle. Cette dernière, qui sanglotait encore un peu, mais semblait calmée à présent, salua rapidement et s’en repartit vers sa salle de classe, après que Marie-Madeleine lui ait bien recommandé de prévenir la sœur Agathe de son retour prochain. La sœur, se levant à la suite de l’évêque, lui emboîta le pas, comme il le lui avait proposé.

Comme elle s’y attendait, le prélat lui souligna combien cet entretien s’était montré fructueux pour lui. Cependant il avait retiré bien plus qu’elle de ce court interrogatoire. Ouvrant de grands yeux admiratifs, elle l’écouta lui exposer ses conclusions… Ainsi selon lui le mystérieux maître chanteur était un de ces comédiens si nombreux à Paris –ou du moins aurait-il des accointances avec ce milieu. Après tout, cette thèse concordait assez bien avec l’image que cet homme lui avait laissé à travers le récit de Marie-Louise, celle d’un homme maîtrisant à fond toutes les astuces du jeu, de la séduction, de la manipulation. Mais comment Marie-Louise avait-elle rencontré un tel homme ? Voilà bien un mystère qu’elle n’aurait pas détesté voir élucidé. Un tel gouffre aurait du les séparer ! Silencieuse, pensive, elle approuvait de petits hochements de tête aux paroles de l’évêque de Vannes.

Il sortit de sa poche un morceau de papier blanc, plié et replié sur lui-même à la façon d’un billet, et le lui présenta comme un code,, lui demandant même si elle en avait déjà utilisé –idée qui la fit sourire.

« Non, Monseigneur… Mais je pense que le fonctionnement de celui-ci m’est abordable» Un coup d’œil rapide lui confirma qu’il s’agissait d’un code à lettres, et non d’un de ces chiffres qui l’auraient plus intimidée. Elle sourit. En tant qu’amoureuse des langues, principalement anciennes, la perspective de jouer ainsi avec les alphabets lui plaisait particulièrement. Et puis, cela ne serait sans doute pas plus compliqué que d’utiliser l’alphabet grec !

Soigneusement, elle replia le carré de papier et le serra précieusement dans le petit livre d’heures, qui retrouva ensuite le chemin de la poche de son ample robe de religieuse, à l’égal d’une de ces petites images pieuses ou de ces petites prières que l’on y glisse ça et là. Non seulement personne n’irait l’y chercher, mais surtout elle était sûre, de cette manière, de toujours l’avoir sur elle. Mais il faudrait penser à l’apprendre très vite ; elle se promit de s’y entraîner le soir-même. Cette opération finie, elle releva les yeux. Aramitz se tenait face à elle, et il semblait bien que le moment des adieux soit finalement venu. Marie-Madeleine embrassa la bague qu’on lui tendit et reçut la bénédiction de l’évêque, ainsi que ses dernières recommandations. Elle apprit ainsi que le prélat résidait à l’Hôtel de Guise, ce qui l’étonna et fit naître sur ses lèvres un sourire. Il n’aurait sûrement pas loisir de s’y ennuyer… Décidément Aramitz était un évêque on ne peut plus atypique.

« Monseigneur, une fois de plus je vous remercie de tout ce que vous avez fait déjà et de tout ce que vous faites pour ce couvent ! Je vous promets de veiller très étroitement sur Mademoiselle de Saint-Albin, et de faire tout mon possible pour que cette histoire ne s’ébruite pas…. Et de vous contacter si quoi que ce soit de nouveau venait à ma connaissance. Tenez moi au courant de l’avancée de vos découvertes… Et, bien que je ne doute pas que cette nouvelle vous arrive très vite, je tâcherai aussi de vous maintenir informé de l’évolution de la situation ici quant à la nomination d’une nouvelle Supérieure, ce qui pourrait l’amener à se remanifester. »

En revenant vers sa salle de classe, Marie-Madeleine se pencha de nouveau sur les évènements de cette longue journée ; elle était soulagée d’avoir trouvé l’aide si précieuse d’Aramitz. Cependant, si tout s’était jusque là enchaîné avec assez d’aisance, elle espérait que la suite des choses ne leur réserverait pas de mauvaise surprise. Elle reprit place parmi les élèves, s’excusant brièvement auprès de la Sœur Agathe, qui ne lui en tint pas rancune ; Marie-Louise, un peu pâle encore, et l’œil un peu rougi, s’appliquait à expliquer à une de ses camarades qui éprouvait plus de difficulté qu’elle, ce que l’on attendait d’elle pour l’exercice en cours. Rassurée quant à la jeune fille, Marie-Madeleine reprit son cours, s’efforçant de trouver une attitude naturelle.

Elle attendait à présent les nouvelles dont elle savait qu'elles ne tarderaient sans douta pas, faisant toute confiance à Aramitz sur ce point.
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