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 Lever la voix ne donne pas nécessairement raison [Pv. Molière]


Jeu 13 Nov - 16:29

Molière rentré… Jean-Baptiste de retour ?! La chose lui tira un haussement de sourcil, presque aussitôt suivi d’un franc sourire. La bonne nouvelle ! Rapidement Madeleine mit fin à la lettre qu’elle était en train de rédiger et descendit plus à la hâte qu’elle n’aurait voulu l’admettre les escaliers, rejoignant ainsi les autres locataires de la maison qui tous étaient déjà présents. Après de longues semaines mornes et pour ainsi dire dénuées de répétition –en la quasi totale absence de Molière, on n’avait répété que sans grand entrain et informellement quelques tragédies-, savoir que le dramaturge déniait pointer le bout de son nez ne pouvait tirer que des mines ravies. Exception faite, évidemment, d’Armande, qui se contentait d’être l’incarnation de la neutralité. Accueillir l’infidèle et odieux mari à bras ouverts : très peu pour elle.
Retrouvailles dans l’ensemble chaleureuses, donc, rapidement closes par l’évocation d’une affaire aussi importante que réjouissante. Une nouvelle pièce. Pas encore finie, qui méritait bien sûr des corrections, mais dont dors et déjà Molière voulait faire la lecture à son proche entourage.

- Bien aise de savoir que tous avez fini par littéralement sortir la tête de l’eau, lança Madeleine avec un sourire qui se voulait plus amical que cynique.
La remarque ne manqua par ailleurs pas de faire gentiment rire. Comme toujours rangé du côté du dramaturge, La Grange mit cependant fin à la douce moquerie.
- Excellent, déclara-t-il, la solitude est donc signe de productivité.
Sans plus de commentaire tous prirent place autour de l’auteur, avides de savoir ce qui avait germé dans son brillant esprit.

Et ce Misanthrope n’était pas dénué d’intérêt, la chose était certaine. Ou du moins avait le mérite de faire instantanément parler de lui. Malheureusement, on ne s’attardait pas sur les qualités de la pièce.
Car des cris, encore et toujours. Si la situation n’avait pas été désespérante, peut-être aurait-elle été simplement ridicule. Une simple lecture, voilà ce que ce devait être. Une comédie, et maintenant on jouait le drame. Alors que la distribution des rôles n’avait pas même été évoquée, Catherine de Brie avait eu le malheur de se faire porte-parole de la pensée commune : Célimène était taillée pour Armande. Sans surprise, la belle l’avait mal pris. D’abord avec sobriété, avançant que si la coquetterie lui allait à souhait, elle jugeait le caractère du personnage beaucoup trop médisant et les jeux d’esprit plus méchants qu’intelligents. Si bien que l’amante d’Alceste manquait selon elle cruellement de profondeur et était d’un inintérêt profond. Le semblant de justification n’ayant pas manqué de faire rire, ce qui, par la force naturelle des choses, avait mené aux cris.
Et la comédie domestique se mit naturellement en place. Armande, comme souvent premier rôle, prenait pour soufre douleur son époux à qui elle reprochait tous les maux. La Grange prenait évidemment le parti de Molière, quand Catherine, la belle âme, tentait vaguement d’arrondir les angles. Geneviève s’était discrètement éclipsée, quand Madeleine, déjà lassée, devenait simplement spectatrice, adossée contre un meuble. Un instant elle décrocha même pour laisser son esprit vagabonder hors des murs de cette maison. Une promenade dans les jardins du Luxembourg, voilà qui lui faisait soudain envie... Mais un texte qui vola jusque devant elle la ramena à la pitoyable réalité.
Heureusement la scène se clôtura rapidement. Armande claqua la porte et peu à peu tous sortir de la pièce commune. Tous ou presque. Toujours silencieuse, Madeleine était en effet restée et fixait à présent l’accablé Jean-Baptiste. Cependant pas de bienveillance, il ne la méritait aujourd’hui pas.  

- La chose était prévisible, souffla-t-elle pour attirer son attention.
Une fois qu’il eut tourné le regard vers elle, la Béjart haussa les épaules avec fatalité.  
- Des semaines d’absence et tu reviens avec une série d’insultes à peine voilée. Reconnais que tu manques cruellement de délicatesse.

Elle soupira face à la situation, déplorant de nouveau ce mariage ridicule mais qu’il fallait à présent tenter de garder à flot. Mais car Madeleine ne pouvait se résoudre à conserver longtemps une froide distance lorsqu’elle se trouvait face à Jean-Baptiste, elle tira une chaise et vint s’asseoir près de lui.
Puis un nouveau soupir.

- Et tout de même, tu l’as bien cherché…

Entre les absences et les méchancetés sous entendues, toute imparfaite soit elle Armande était au fond dans son bon droit lorsqu’il s’agissait de lui en vouloir. Le constat était sans appel : le couple se trouvait presque aussi mal assorti que Monsieur et Madame. « Je vous l’avais dit », aurait pu lancer la Béjart. Mais bonne joueuse dans la défaite, elle se contentait d’assister, pleine d’un mélange de tristesse, d’exaspération et de regrets aux disputes continuelles. Cependant, plutôt que de rester simple spectatrice il lui fallait toujours finir par intervenir, souvent médiatrice, parfois partie. Jouant de façon égale dans les deux camps, elle se rangeait ici aux côtés de la jeune femme, aussi détestable peste qu’elle restait au fond attachante.

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Dim 16 Nov - 16:29

Molière ne put retenir un soupir de dépit. Il avait quitté sa retraite d’Auteuil pour peu de choses, puisqu’il n’avait même pas eu le loisir de lire la totalité de sa pièce à la troupe. Et maintenant, tous étaient partis, après une des ces fréquentes querelles provoquée, comme toujours, par la distribution des rôles…
En entendant le chuchotement de Madeleine, il se tourna vers elle, surpris. Elle était donc restée… A ses paroles, Molière comprit qu’elle avait pris le parti d’Armande. Et qu’elle allait, par conséquent, lui faire la morale. Heureuse perspective. Décidément, il commençait à regretter très sincèrement d’être venu.
Un manque de délicatesse ? Des insultes ? La Béjart exagérait, le différend avait aussi pour cause la susceptibilité exacerbée d’Armande, ce qu’il lui fit remarquer :

« Reconnais, Madeleine, que la faute est partagée. J’ai bien sûr forcé le trait pour le caractère de Célimène, mais c’était aussi pour l’intérêt de la pièce. Si j’écris mes rôles en les destinant à l’un de nous en particulier, je pense que tu te doutes pourtant que je ne me contente pas de décrire chacun de mes acteurs. Si Armande, tu ne m’affirmeras pas le contraire, est coquette et, il faut l’avouer, capricieuse et parfois médisante, jamais je n’ai affirmé que Célimène était son portait exact. »

Il était assez aisé de comprendre le sens que son interlocutrice voulait donner au long regard qu’elle lui lança. Madeleine regrettait ce mariage, regrettait leurs continuelles disputes, regrettait leur séparation, même elle les déplorait. Il lui fut reconnaissant de s’être assise à ses côtés, plutôt que d’être restée appuyée au mur. Si cela n’enlevait rien à la dureté des accusations qu’elle allait incontestablement lui faire dans les minutes qui allaient suivre (l’expression « passer un sale quart d’heure » prenait là tout son sens, ce qui lui occasionna un pauvre sourire), cela le mettait plus à son aise. Il n’avait jamais supporté les distances qu’ils mettaient, finalement très peu souvent, entre eux, et qui l’ébranlaient davantage que les cris et les rageurs épanchements de Madeleine. La rareté et la brièveté de ces moments le laissaient penser que sa vieille amie les détestait autant que lui.
« Tu l’as bien cherché… » Ces paroles résonnèrent à ses oreilles, et avec elles tout le dur constat qu’elles amenaient. Etait-il le seul responsable de ces échecs ? Il remit machinalement en ordre le manuscrit de sa pièce, se laissant le temps de répondre à la Béjart.

« J’ai compris, Madeleine, que ce mariage était sans doute une erreur. Mais je l’ai saisi trop tard, et maintenant Armande est ma femme, que nous le voulions ou non. Cette vie à Auteuil, séparé d’elle, m’a semblé la meilleure solution. »

Molière, une fois de plus, se prit à regretter l’absence de Catherine, Geneviève ou La Grange. La présence de ses fidèles compagnons de scène lui aurait évité une telle confrontation. Certainement, ils auraient joué le rôle de pacificateurs… Il doutait de pouvoir convaincre son amie, surtout avec ce genre de justification. Mais que lui opposer d’autre ? Elle allait lui reprocher ses infidélités, lui dire qu’il traitait d’une manière honteuse sa femme, qu’elle ne méritait pas cela,…
Il reprit son Misanthrope, se mit à le feuilleter un peu nerveusement peut-être. Ainsi donc, cette pièce aussi était destinée à créer un scandale…mais, contrairement au Tartuffe, c’était au sein de sa propre troupe qu’elle posait problème.
Madeleine… Madeleine lui semblait toujours la même, depuis toutes ces années. Evidemment, l’âge avait marqué ses traits, et, si elle restait exceptionnelle à ses yeux, elle avait peut-être perdu un peu de sa vivacité de caractère et de son espièglerie. Il n’aurait su dire précisément. Comme il avait évolué d’une façon parallèle à elle, les changements qui avaient pu transformer la Béjart ne l’avaient pas frappé. Son énergie à lui aussi avait été quelque peu altérée par le passage des années… Il la revoyait encore, lorsqu’elle s’élançait, à la fin d’une représentation, pour saluer son public avec cette grâce et ce sourire enchanteur qui faisaient l’admiration du plus grand nombre… C’était avec cette femme qu’il s’était initié à la scène. C’était avec elle qu’il avait tant partagé depuis plus de vingt ans…
Armande aussi l’avait charmé. Elle avait de quoi plaire : elle était jeune, belle, point sotte. Mais Armande se comportait en enfant gâtée, en horrible petite peste.
Quant aux infidélités… il n’était pas seul en tort : on ne pouvait pas dire que sa femme l’avait sagement attendu, avec la constance d’une ardente amoureuse. Oh non, loin de là ; il savait pertinament qu’Armande agissait à sa guise, sans se soucier d’être mariée.

« Je ne tenterai pas de te convaincre, ni même de me convaincre, que je suis un bon mari. Nous savons tous deux ce qu’il en est. Pourtant, tu sais très bien qu’Armande, de son côté, n’est pas non plus une épouse modèle. Contrairement à Sganarelle, les accusations de tromperies que je pourrais porter contre ma femme seraient justifiées autrement que par un quiproquo. »


Il s’interrompit, guettant la réaction de Madeleine, puis reprit :

« Evidemment, si l’envie me prenait de le faire, je m’enfoncerais moi-même ; car il lui serait aisé de montrer que je lui rends bien la pareille. C’est pourquoi j’ai estimé qu’il valait mieux que, pour l’instant, nous menions notre vie chacun de notre côté. »
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Sam 29 Nov - 17:44


D’un revers de la main elle signifia qu’elle n’avait que faire des justifications de Molière concernant un portrait qui n’était pas exact. Bien sûr la chose était vraie, mais il était également le premier à savoir qu’Armande supportait mal la critique. Surtout venant de lui. Ainsi le trait n’avait été ni assez exagéré pour qu’on sépare très logiquement actrice et personnage, ni assez subtil pour qu’on ne note pas une certaine ressemblance. Il avait trouvé ainsi trouvé le parfait milieu, celui qui blessait. Et qu’il n’ait pas la mauvaise foi de lui dire qu’il n’en avait pas conscience.
Cependant Madeleine resta silencieuse, se contentant de fixer la dramaturge alors qu’il avançait dans la démonstration. Pendant qu’il cherchait à s’occuper les mains, remettant nerveusement en place les feuillets de sa pièce, elle restait de marbre. Le dos droit et la tête haute, un regard neutre planté sur lui alors qu’elle n’arborait ni sourire ni air agacé. Pas de colère visible, une simple froideur sereine.
Il lui était par ailleurs inutile de quémander des explications, Molière les laissait naturellement couler. Il lui suffisait d’attendre quelques instants entre deux répliques et, sans qu’elle n’ait rien à dire, Jean-Baptiste reprenait le fil de son discours. Comme s’il cherchait à anticiper les accusations. Il semblait essayer à la convaincre, comme si soudain son opinion comptait. Ou peut-être le monologue était avant tout destiné à lui-même. Cette pensée tira finalement un léger rictus moqueur à Madeleine. Un mouvement du coin de la bouche presque imperceptible, que peu de monde aurait noté, encore moins compris. Mais évidemment cette expression n’avait rien de secret pour son interlocuteur. Il était au fond de ceux qui la connaissait le mieux, tout comme elle se targuait de savoir l’appréhender comme personne.
Ainsi elle l’écouta d’une oreille attentive, ne cherchant pas à s’interposer, attendant simplement le moment opportun pour intervenir. Lorsqu’il en vint à la conclusion qu’une vie séparée était pensée pour le meilleur, Madeleine se releva. Elle ne s’éloigna pas, vint simplement se placer derrière sa chaise, regardant ainsi Jean-Baptiste de haut.  

- Ai-je à un seul instant laissé supposer qu’Armande était une parfaite épouse ?
La question avait tout de la rhétorique. Elle ne supposait pas de réponse, même affirmative.
- Maintenant pas plus que des années en arrière.  

La remarque légère mais cinglante, aussi courte qu’amère. La satisfaction d’avoir raison qui se lisait au fond de son regard. Un sourcil se haussa légèrement en même temps que la commissure des lèvres se courbait, prétendant le cynisme quand la situation n’avait rien d’amusant. « Je te l’avais bien dit », semblait-elle exulter quand pourtant la voix restait posée. « Depuis toujours, je te l’ai répété ». De l’annonce de cette saugrenue et stupide envie de mariage qu’elle avait sur le moment violemment condamné, jusqu’à aujourd’hui. Madeleine s’était au fil du temps accommodée, aspirait désormais à la paix de leur ménage, mais avait toujours su et continuer de croire. Molière ne faisait que les frais d’une prédiction formulée sans retenue des années plus tôt. « Tu l’as bien cherché », se répéta-t-elle intérieurement.

- Mais contrairement à toi elle a le mérite de ne pas fuir.
Armande était restée, elle. Armande criait, Armande se plaignait, mais Armande ne désertait pas. La jeune femme continuait d’accomplir son devoir de mère, tentait encore de se présenter comme maîtresse de maison. En somme faisait preuve d’une certaine dignité, toute exaspérante et invivable qu’elle était par ailleurs.
- Tu voudrais présenter ta vie à Auteuil comme la recherche d’une paix que tu n’as pas dans le mariage, mais pourtant elle n’a rien d’une retraite spirituelle. Tu ne dupes personne, Jean-Baptiste, et surtout pas moi.

Un silence de quelques secondes, suffisant pour donner un ton lourd à ses mots, pas assez pour laisser à Molière l’occasion de la couper.

- Mais supposons. Considérons un instant que tu mènes en ermite une vie exemplaire et que je ne te reproche pas ton mode de vie dissolu.
Qu’il ne prenne pas cela pour une absolution. Madeleine laissait filer pour le moment mais ne manquerait pas une occasion de revenir sur ce point.
- Ne pas se trouver le seul en tort justifie-t-il d’être parti ? La faute partagée rend elle excusable le fait d’avoir abandonné ses devoirs de père, de chef de troupe… D’ami ?

Relâche théâtrale certes, mais rien qui ne supposait que le directeur doive se faire passer pour mort.  
Ses yeux se baissèrent, laissaient entrevoir la déception de la comédienne. Puis elle releva légèrement le menton et sa figure neutre se fissura légèrement. La peine était à présent lisible dans son regard, la déception se traduisait par un faible mouvement de tête et un soupir de dépit.  
Car au fond, plus encore que sa tentative de fuite face à son épouse, Molière l’avait blessée par l’indifférence avec laquelle il l’avait dernièrement traitée. Les choses avaient-elle changées au point qu’il ne se sente plus l’envie, ou même la nécessité, de prendre en compte ses avis et conseils ? Le temps était-il en train de laisser mourir une relation qui pourtant avait été fusionnelle ? Puisque force était de constater qu’une étincelle s’affaiblissait. Quel dommage, si après des décennies à vivre côte à côte, par et pour l’autre, ils en venaient à s’éloigner ainsi. S’oublier l’un l’autre, c’était passer à côté de l’essentiel. Le beau drame.

- Ton égoïsme est sans bornes, Jean-Baptiste, souffla-t-elle avant de faire deux pas en arrière. Tu as cru bon, tu as jugé nécessaire, tu as décidé en ton nom. Et pourtant il aurait été judicieux de songer à ceux qui se targuent d’avoir de l’importance à tes yeux. Ou qui tout du moins croyait en revêtir.

Sans doute exagérait-elle légèrement. Si peu. Assez tout de même pour en avoir conscience. Car évidemment elle refusait encore de se reléguer elle-même au second plan. Il l’avait ignoré sur ce point, mais Madeleine se persuadait de détenir encore une importance primordiale dans la vie de ce génie de la littérature. Cependant elle voulait faire naître en lui la culpabilité. Car il ne méritait pas de compassion. Au contraire. Qu’il songe et regrette, ne cherche pas à se justifier mais plutôt à réparer ses torts.

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Mer 3 Déc - 16:26

Ainsi, Madeleine comptait opposer à sa nervosité une froideur de marbre. Aurait-elle décidé de jouer les héroïnes antiques, glacées, malheureuses mais restant fières face à l’adversité ? Si c’était le cas, sans doute oubliait-elle qu’elle appartenait à la troupe de Molière, et qu’elle était de ce fait comédienne du Roi. Les tragédies se donnaient à l’hôtel de Bourgogne, et non au Palais-Royal. Cependant, avec sa finesse habituelle et guidée par sa longue expérience de la scène, la Béjart avait trouvé une attitude concordant parfaitement avec le discours moralisateur et blâmant qu’elle allait lui tenir sous peu. Molière reconnaissait volontiers le talent de l’actrice, qui, par sa gestuelle, allait renforcer ses paroles. Elle les voulait sans doute les plus percutantes et les plus blessantes possibles. Il ne put s’empêcher de noter le contraste marquant qu’ils devaient présenter : elle, droite et silencieuse, figée, affichant une mine hautaine, face à lui,  agité par des gestes instinctifs et nerveux, destinés surtout à remplir le vide crée par l’absence de mouvements de Madeleine. Ah, comme il aurait préféré une dispute passionnée, violente mais brève, qui aurait peut-être été agrémentée de termes trop forts et insultants, lancés dans le feu de l’action, et que l’un et l’autre auraient regretté en y repensant à tête refroidie. De tels affrontements étaient vite pardonnés et oubliés. Tandis que le courroux glacé de Madeleine…
Il la laissa faire sa propre tirade sans chercher à l’interrompre. Quand bien même il aurait voulu le faire, elle s’arrangeait pour ne pas lui offrir la moindre possibilité de reprendre la parole. Son discours était magistralement prononcé et parfaitement ponctué, pas de doute. Elle devait en être fière, elle en avait fait un chef-d’œuvre, insultant à souhait. Que me reste-il à faire, à part la féliciter ? se demanda-t-il ironiquement.
Armande avait le mérite de ne pas fuir, d’élever leur fille, de tenir la maison… Ah, si Madeleine voulait en parler, de la fuite et de l’éducation morale et sentimentale à donner à ses enfants ! Puisqu’elle était décidée à ne pas l’épargner, il ne la ménagerait pas non plus.

«  Cela m’amuse, que tu évoques le rôle des parents. Permets-moi de te rappeler que la première personne à avoir abandonné, si l’on peut dire ainsi, Armande, n’est autre que sa mère, qui refusa pendant longtemps de la reconnaître. Ce qui me fait penser que tu es particulièrement bien placée pour me faire des reproches. »

Il se força à prendre un air détendu et distant, mais également légèrement moqueur. C’était certes une accusation un peu simple, qu’elle n’apprécierait pas, mais elle l’avait cherché. Parler de l’éducation des enfants, c’était, venant d’elle, tendre le fouet pour être fustigée.

«  Quant à mon départ pour Auteuil, ai-je jamais prétendu qu’il s’agissait d’une retraite spirituelle ? Le calme, je l’ai trouvé ; je n’entends plus Armande récriminer à longueur de journée. D’ailleurs, peut-être est-ce cela qui te dérange : désormais, c’est toi qui subis ses perpétuelles jérémiades ! » reprit-il.    « Malgré ses incessantes plaintes, je suis sûr que ta fille n’est pas si malheureuse que cela de mon départ. Ainsi, elle aussi retrouve sa liberté. La vie ensemble nous était devenue impossible, tu le sais. Après, si tu souhaites que je revienne m’installer à Paris, je te laisse libre de lui demander toi-même si elle veut prendre ma place à Auteuil et me laisser la sienne ici. »

Sur ces mots, il se leva, feignant une grande légereté, et arborant un rictus quelque peu ironique. Puisqu’il avait répondu à ses accusations, il se permettait de se mettre au même niveau qu’elle. Il n’était pas question qu’il la laisse le toiser ainsi, c’était lui donner un avantage considérable qu’elle n’aurait pas manqué d’exploiter.
Madeleine jouait sur le pathétique et rendait la situation plus grave encore qu’elle ne l’était vraiment. Il n’essayerait même pas de rivaliser avec elle dans ce registre : il le savait, la tragédie ne lui réussissait pas. Il lui opposerait donc son arme favorite : le comique.

«  Puis-je savoir, très chère, s’il me faut m’adresser désormais à la mère, à la comédienne, ou à l’amie ? Il me semble que la première a commencé le réquisitoire, avant d’être remplacée par la seconde et surtout par la troisième. La question a toute son importance ; j’utilise un ton différent pour chacune d’entre elles. Tu n’ignores pas que j’ai un goût tout particulier pour les retournements de veste . »

Une phrase du discours de Madeleine, sur laquelle elle avait d’ailleurs délibérément insisté, l’avait frappé comme une gifle. « Ton égoïsme est sans bornes »… Cela, il ne pouvait le laisser passer  : l’insulte l’avait blessé trop profondément. Elle le touchait tout entier, faisant vibrer ses cordes les plus sensibles, et laissant un sentiment de meurtrissure dans tout son être. Egoïste ? Le méritait-il, lui qui avait jusque là consacré sa vie et tout son temps à son art et à sa troupe ? Sans lui, les Béjart auraient-ils pu se hisser au rang de troupe de Monsieur et de troupe royale ? S’il n’avait pensé qu’à son confort personnel, il aurait repris la charge de son père, qui lui assurait un avenir confortable et facile, déjà tout tracé. Mais il avait tout quitté pour L’Illustre Théâtre, et pour lui il avait abandonné jusqu’à sa liberté.  Il avait suivi Madeleine et  sa troupe sur les routes de provinces , et, après que ses pièces lui aient assuré le succès, il n’avait pas oublié ses amis : Madeleine partageait sa gloire, et recevait sa part des applaudissements pour les rôles qu’il écrivait. Combien de nuits blanches avait-il passé courbé sur ses feuillets, couvrant des pages et des pages de son écriture fine, pour finir un texte à temps et assurer la subsistance de l’ensemble de ses comédiens ? Croyait-elle donc qu’il écrivait uniquement pour lui ? La création, réservée à son seul auteur, perdait tout son grandiose, et même devenait médiocre. Comment pouvait-elle prétendre qu’il ne tenait pas à eux?

«  Je m’adresserai donc à l’amie. Tu m’accuses d’égoïsme. Cette insulte ne serait-elle pas dictée par la jalousie ? Oui, tu es jalouse, Madeleine ; tu me tiens rancœur car tu as l’impression que nous nous éloignons l’un de l’autre. Sûrement penses-tu que je ne t’ai pas suffisamment consultée avant mon départ. Mais ai-je une quelconque obligation de le faire ? Me demandes-tu conseil pour toutes les décisions que tu prends ? Si tu veux que nous prenions avis l’un de l’autre pour chacun de nos actes, il faut que tu en acceptes toutes les conditions ; cela voudrait dire que j’aurai droit au chapitre sur le choix de tes relations, par exemple : et si je t’interdisais de recevoir untel car il me déplaît, qu’en dirais-tu ? »


Il s’interrompit et sourit, d’une manière un peu mesquine, à cette idée. S’il voulait réguler les fréquentations de Madeleine, il aurait fort à faire. Il lui semblait même impossible de faire autre chose à côté, à moins de se dédoubler.

«  A la comédienne, maintenant. Celle-ci me dira que ce n’est pas Madeleine Béjart en particulier que j’ai abandonné, mais toute la troupe. Faux. Je me suis simplement mis à l’écart quelque temps. La preuve la plus flagrante est mon retour aujourd’hui. Au passage, je constate une fois de plus que la présence du metteur en scène ne suffit pas à calmer les passions et à faire avancer les choses. Simplement, vous ne pouvez plus exiger de moi le même rythme de travail qu’auparavant; je n’ai plus vingt ans, que diable ! La fatigue et la maladie, qui forment le cortège de la vieillesse, me rattrapent, je ne suis plus aussi résistant qu’avant. Je pense que tu es tout à fait à même de comprendre cela, car nous avons l’un comme l’autre vu augmenter le nombre de nos années et diminuer nos capacités, ces derniers temps. »


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Dim 14 Déc - 16:09

Comme il était de bon goût de rappeler le caractère pitoyable de Madeleine en tant que parent… Quelle élégance. Ajoutez aux mots l’air narquois du dramaturge et le pincement de lèvres vexé de la comédienne s’expliquait naturellement. Qu’il laisse donc le passé où il se trouvait. Car le ressasser pour le simple plaisir de contredire, voilà qui semblait à la Béjart une bien jolie bassesse.

- Eh bien non, on ne peut pas ainsi dire, souffla-t-elle surtout pour elle-même.

Se convaincre que les situations étaient tout à fait différentes, voilà une activité pour laquelle elle dépensait beaucoup d’énergie. Car en dépit de ce que Molière tendait à faire croire, à défaut de reconnaître sa fille elle avait au moins eu le mérite de la voir grandir au quotidien. Ou presque.
Mais maintenant les hostilités lancées aussi ne fallait-il pas s’attendre à un manque de répondant. Ne se trouvait face à elle pas n’importe qui. Car Molière, sur les planches tout autant qu’au quotidien, n’était pas connu et reconnu pour manquer de mordant. Se souvenait-elle seulement d’un jour où il lui avait donné raison sans tenter de protester ? Sans doute avait-il toujours eu trop de fierté pour reconnaître sans chercher à contredire. Ou elle trop d’ego pour accepter la contestation.
Il enchainait donc, sûr de lui, presque insultant tant il badinait avec la moquerie. Le sourire en coin. La détestable pointe d’humour. Ce comique subtil, qui tranchait avait l’air grave de Madeleine mais qui n’en était pas moins amer. La voix emplie de légèreté de Jean-Baptiste lui irritait l’oreille, quand face aux mots elle parvenait à garder son calme essentiellement à grand renfort d’ongles enfoncés dans la paume de la main.  
La voyait-il donc comme un personnage de théâtre qu’il pouvait singer à souhait ? Souligner les défauts de la personne pour en rire, détourner l’attention du fond pour amuser par la forme. Exagérer, grossir le trait encore et toujours. La femme jalouse, ridicule dans ses reproches, risible dans la paranoïa : voilà un portrait peu flatteur.  

- Jalouse ? Mais pour l’être il faudrait que quelqu’un ait pris ma place. Alors qui devrais-je blâmer, dis-moi donc ? Sans doute pas Armande.
Elle retint un rire nerveux et secoua légèrement la tête, les bras à présent croisés sur sa poitrine.
- Une de tes maîtresses, peut-être, ou de tes putains ?
Pour lui faire écho elle se laissa aller à son tour à un rictus cynique.
- Tu voudrais me faire croire que tu es à présent un vieil homme, mais pour elles tu ne manques sans doute pas encore totalement de temps ni d’envie. Et ne vois pas dans cette remarque la preuve de la prétendue jalousie, il s’agit d’un simple constat.
S’il voulait la dépeindre ainsi, après l’égoïsme elle pouvait bien lui reprocher la luxure. On n’était plus à un défaut près. Et au fond voilà un trait qu’ils partageaient peut-être encore.  
- La maladie, la maladie. Mais elle ne se trouve que dans ton esprit alambiqué, la maladie.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, Madeleine semblait perdre patiente. Les gestes étaient à présent légèrement moins mesurés, plus cassants, et sa voix perdait inexorablement de sa douceur. L’âpreur répondait à présent presque à l’hypocrite affectation. Encore capable de calme, mais les fissures d’un masque devenaient peu à peu apparentes.

- Un malade imaginaire, voilà ce que tu es, conclut-elle non sans fatalisme.

Son menton se releva légèrement, lui conférant ainsi un haut hautain dans l’ironie.
Comme pour s’accorder un léger répit elle se retourna et partit appuyer ses mains sur le rebord intérieur de la fenêtre. Légèrement penchée en avant, la comédienne fixa un instant le vide, sans prêter attention aux quelques gouttelettes qui, juste devant elle, venaient à présent perler contre la vitre.
Car les mots de Molière continuaient de raisonner dans son esprit. Ils semblaient à présent quittes, s’étaient l’un et l’autre répondus et accusés, expliqués ou justifiés. Sans doute auraient-ils pu en rester là, chacun blessé dans son ego mais sachant que d’ici quelques jours le mal serait oublié. Cependant Madeleine ressassait déjà, arrivait à trop lui en vouloir. Elle songeait à cette capacité de Jean-Baptiste à toujours retourner le rapport de forces, à rendre d’une situation qu’elle avait voulue accablante pour lui un mal équilibré, à simplement avoir réponse à tout. Plus que les reproches qu’elle lui avait précédemment faits, peut-être était cela qui tendait à la mettre hors d’elle. Et s’écraser en donnant raison au dramaturge, ne serait-ce qu’à moitié, était une perspective qu’aujourd’hui elle refusait finalement d’accepter. Puisque l’occasion était belle, Madeleine prit ainsi le partir de monter encore d’un cran. D’élever les complaintes à une intensité toute autre. Car le moment était donné il fallait en profiter pour étaler un sentiment qu’elle avait muri depuis bien plus que quelques semaines.  

- Par ailleurs n’oublie jamais, Jean-Baptiste.
Volte-face, et un regard dur vint se poser sur Molière.
- N’oublie jamais que sans moi tu ne serais rien. Sans mon argent, sans mes relations, sans ma famille, ton talent serait resté lettre morte.

La protection du duc d’Epernon, les acteurs de la troupe, encore aujourd’hui bon nombre de dépenses. Quelques composantes de leur réussite commune qui ainsi étaient à lui reconnaître.  

- J’ai quitté Paris pour toi. J’ai abandonné une carrière fleurissante pour toi. J’ai écumé les routes pour toi.

Cela avait été une liberté qu’on avait sur le moment cru impossible de refuser. Des années étranges mais enivrantes. Certainement heureuses. Mais, le recul prenant, peut-être sacrifiée. Abandonner le rêve d’un Illustre théâtre pour se contenter de la carrière parisienne et réussite qui lui tendait les bras, voilà qui sans doute l’aurait fait plus briller que des années à jouer en province. Ce qu’on trouvait ne valait pas toujours ce qu’on quittait. Et pourtant… Pourtant le sentiment avait pris le pas sur la raison, et sans même hésiter Madeleine s’était lancée à corps perdu. Qu’on était idiote lorsqu’un spectre d’amour venait se mêler.
Mais si seulement l’histoire en était restée là.

- Je t’ai finalement laissé les rênes de ma troupe –elle insista fortement sur ces deux mots-, et tout cela pour quoi ?

Une nouvelle chose qu’on oubliait souvent volontiers. Qu’aveuglée par le talent de Molière et son charisme naturel Madeleine en était arrivée à se laisser spolier d’un théâtre ambulant qui un jour avait porté son nom. La Béjart, chef de troupe. Voilà un souvenir qui faisait aujourd’hui presque rire.

- Pour qu’encore une fois tu ne manques pas de déformer la réalité. De te donner le beau rôle, celui du martyre se sacrifiant pour l’art. Quand de mon côté je n’aurais qu’à te remercie à genoux du moindre d’égard que tu aurais pour moi, comédienne autant que femme. M’incliner devant toi dès que tu daignes prendre mon avis en compte, dès lors que tu nous fais l’honneur de présenter un texte malgré ta prétendue maladie.  

Quelle déchéance, songea-t-elle.

- Ouvre les yeux et fais face aux faits. Nous ne sommes ici pas au théâtre.
Elle revint s’asseoir face à lui et pointa en sa direction un index accusateur.  
- Mais au fond je n’ai pas besoin de vous, monsieur de Molière. Pas en tant que personne, pas en tant que metteur en scène ni auteur. Et je crois que vous le savez.

Un ballet des incompatibles. Voilà à quoi la chose ressemblait à présent.
L’un et l’autre n’avaient, selon l’histoire qu’elle peignait, rien à faire ensemble. Et pourtant. Encore et toujours et ils étaient là, quand bien même ils semblaient respectivement convaincus de l’inutilité de l’autre.

- Si je suis encore ici aujourd’hui, à supporter tes justifications bancales, ce n’est pas pour moi. Pour la troupe sans doute, mais pour toi surtout. Car au fond ce n’est pas de la jalousie que je ressens, ce serait plutôt… de la pitié.  

Le ton n’avait pas été méprisant. Jamais la voix n’avait été élevée plus que de besoin. Madeleine semblait même revenue à un étrange état de sérénité, satisfaite. Quand bien même Molière démentirait, il lui semblait maintenant qu’elle n’aurait définitivement plus rien à ajouter. Tout avait enfin été dit.

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Ven 26 Déc - 20:41

Un moment il crut qu’elle allait céder. Sa belle assurance semblait se défaire, elle paraissait moins maîtresse d’elle-même. Cependant, croire à une reddition si rapide eût été sans compter sur le caractère battant, poussant parfois à l’opiniâtreté de Madeleine. C’est pourquoi Molière ne laissa transparaître sur son visage ni dans ses gestes aucun signe de victoire ou d’assurance, et bien lui en prit. La comédienne s’accorda un moment de répit en se rapprochant de la fenêtre, l’empêchant de ce fait de voir son expression faciale. Alors qu’elle lui tournait le dos, il se permit une remarque sur sa maladie qu’elle prétendait imaginaire, cherchant à l’ébranler davantage et à clore ainsi un affrontement si désagréable.

«  Serais-tu médecin, Madeleine, pour te permettre un tel diagnostic ? Si tu prétends à le devenir, informe-moi dûment, car tu n’es pas sans ignorer que je ne fréquente guère ces charlatans, voire même que je les évite comme la peste. »

Elle ne releva pas, et il se demanda même si elle l’avait entendu. Lorsqu’elle se retourna, son masque d’impassibilité était reconstruit, plus solide peut-être qu’auparavant. Elle avait repris courage, et ses traits lui parurent plus déterminés que jamais. Et en effet, elle était décidée à repartir à l’attaque, et de plus belle.
« Par ailleurs, n’oublie pas, Jean-Baptiste. » Quel souvenir allait-elle utiliser comme prétexte à une nouvelle accusation ? Il n’arrivait pas encore à discerner la volonté et la tactique de Madeleine. Le regard qui accompagnait ces mots, phrase trop courte pour avoir un sens, était d’une dureté laissant bien entendre que l’actrice ne se montrerait pas tendre.

«  Oublier quoi, ma chère ? Tu connais ma mémoire. »



Madeleine rebondit sur ces mots. D’ailleurs, elle n’aurait pas eu besoin de son incitation pour continuer, il ne l’ignorait pas. Il l’observa pendant qu’elle lui reprochait son implication dans la troupe Béjart, puis l’Illustre Théâtre et la création de la troupe de Molière. Il l’écouta sans chercher à l’interrompre, en maintenant ses traits inexpressifs, alors qu’il se sentait frémir sous les mots durs de la comédienne. En somme, c’était tout ce qu’ils avaient vécu depuis leur rencontre plus de vingt ans auparavant qu’elle semblait regretter. Jamais il n’aurait imaginé que Madeleine tienne pareil discours. Pour lui, cela revenait à entendre dire par sa plus vieille et plus précieuse amie que, non content de ne l’avoir jamais aidée, il lui avait apporté en tout et pour tout des malheurs et des soucis. Il sentait monter en lui de la colère, de l’indignation, mais aussi de la stupéfaction devant ce qui lui semblait être la plus cruelle injustice. Comment pouvait-elle oublier les bons moments, les fous rires, la solidarité née de leur exil provisoire en province ? Feignait-elle la joie durant toutes ces années qu’ils avaient vécues côte à côte ? Il ne pouvait croire Madeleine capable d’une telle hypocrisie. Non, elle avait forcément ressenti quelque bonheur durant ce temps. Ou sinon, il refusait irrémédiablement de croire un instant de plus en l’amitié et en la bonté humaine. Quoi qu’il en soit, il se devait de conserver son impassibilité. Ne montrer aucun sentiment fort, qu’il s’agisse de colère ou de douleur. Laisser transparaître sa sensibilité eût été une erreur, et il savait Madeleine trop fine pour ne pas l’exploiter. Se retrancher au plus profond de lui-même et conserver un calme de façade sans pour autant jouer faux, voilà le défi auquel le contraignait son interlocutrice.

« Tes paroles m’affectent beaucoup. Ce que tu me reproches est donc d’être entré dans ta vie ? »

A son tour il se leva, et fit quelques pas, les bras croisés et l’air rêveur, cherchant à éviter le regard de Madeleine. Il avait conscience que le sien reflétait cette peine qu’il ne parvenait pas à réprimer. S’étant donné quelques instants pour la faire taire et tenter de la remplacer par son habituelle lueur d’ironie tranquille, il fixa Madeleine bien en face, montrant une assurance qu’il comptait ne pas laisser faillir.

« Oui, j’admets que tu as quitté Paris alors qu’avant l’Illustre Théâtre, tu y étais somme toute assez reconnue. Mais à aucun moment, je ne t’ai obligée à me suivre. Tu as décidé par toi-même, comme tu as fait le choix de jouer mes pièces, comme tu as fait celui de me laisser reprendre ta troupe. Ces décisions ne m’appartenaient pas, et tu as été seule à les prendre. Je te prierai donc d’assumer ces choix, et de ne pas me rendre responsable des regrets qu’ils semblent t’inspirer.»


Il plaça une courte pause, qu’il savait nécessaire à la portée de ses paroles, et inspira profondément. Comme l’avait fait Madeleine, il se dirigea vers la fenêtre. Mais, l’ayant atteinte, il ne s’y accouda pas pour observer la rue. Au contraire, il se retourna vers la comédienne, cherchant à nouveau son regard. Le contre-jour lui offrait une position idéale : il pouvait parfaitement discerner les traits de Madeleine, tandis que le contraste entre l’atmosphère sombre de la pièce et l’éblouissante clarté de l’extérieur empêcherait son interlocutrice de percevoir son émotion, si jamais il ne parvenait à la réprimer complètement.

« En effet,  notre départ pour la province a coupé net la carrière de comédienne et de chef de troupe que tu menais jusque lors. Mais en échange, je t’ai procuré un statut de comédienne du roi. Tu as donc perdu une réputation finalement banale pour t’élever à la place si rare et convoitée que tu occupes actuellement. Pour cela aussi, tu m’en veux ? »

De nouveau, il observa une pause purement rhétorique, puis reprit :

« A défaut d’être connue par le peuple et les bourgeois comme une simple actrice et metteuse en scène, tu es sans doute la comédienne la plus réputée de tout Paris, te produisant à la fois devant les humbles et les plus grands du royaume, ayant participé au développement d’un nouveau genre, la comédie ; cela aussi, tu le regrettes ? »

Si elle lui avait permis de débuter, c’était grâce à lui que Madeleine Béjart était désormais l’amie, voire l’amie très intime, des puissants du moment. Elle était rapide à l’oublier, ainsi qu’elle oubliait qu’il avait contribué à rendre son nom évocateur pour tout un chacun Paris.

« Tu m’as été indispensable à mes débuts, je le reconnais de bonne grâce et je t’en remercie, comme je l’ai déjà fait à plusieurs reprises. Mais le dévouement que tu m’as porté n’a pas été vain, reconnais-le ; tu n’es pas aujourd’hui miséreuse, et je pense que tu as au final gagné plus que ce que tu n’avais perdu - c’est bien sûr une opinion que je ne t’oblige pas à partager, et peut-être estimais-tu que la gloire en tant que chef de troupe était plus importante que celle que tu as trouvée en étant comédienne à mes côtés ; mais alors il aurait fallu que tu refuses de me confier la direction de la troupe. Ce que je pensais que tu avais fait par amitié pour moi, et par confiance, sûrement aussi par ambition personnelle; mais je ne discerne plus bien tes raisons si, comme tu viens de l’affirmer, je te suis parfaitement inutile tant en amitié qu’en tant qu’homme de théâtre. »
« Il ne me semble pas non plus m’être montré condescendant envers toi. Je t’ai toujours considérée comme une amie chère – sentiment que tu ne partageais pas, si je m’en tiens à tes dires – et en conséquence j’ai écouté et respecté tes avis. Tu te montres injuste en prétendant que je m’estime supérieur au point de vous dédaigner et de penser vous accorder des faveurs pour des choses de peu d’importance. Cela n’a jamais été ma manière d’agir. Je pensais qu’une vraie amie telle que toi le saurait. Et mes explications soit-disant bancales ont suffi de à te déstabiliser un moment, ce qui me prouve que tu y discernes un fond de vérité. »

Il se tut encore une fois, tant pour laisser à Madeleine le temps d’assimiler ses paroles que pour se permettre de reprendre son souffle après une telle tirade. Il s’agissait également de soigner son dénouement.

« De la pitié ? Est-ce donc le seul sentiment que je fais naître en ton cœur ? Mais de quoi me plains-tu ? La seule chose qui me chagrine, c’est d’entendre une des personnes auxquelles je tiens le plus m’affirmer que ma présence la gène plus qu’autre chose. Ta volonté m’est obscure, Madeleine. Ton souhait est-il donc de rompre les liens qui jusqu’alors nous unissaient et que je disparaisse à jamais de ta vie ? On a raison de dire qu’on ne sait jamais jusqu’où durera l’amour ou l’amitié. J’osais me figurer que la seule circonstance qui pourrait nous séparer serait la mort de l’un de nous. Maintenant, si tes paroles n’étaient pas irréfléchies et si elles sont bien le reflet de tes désirs, il ne me reste qu’à te dire adieu, comme à tous les membres de cette troupe, et à aller m’enterrer à Auteuil. »

Il quitta la fenêtre, et se dirigea d’un pas résolu vers la porte, après un dernier regard perçant à Madeleine. Si elle le laissait partir sans chercher à le retenir d’aucune manière, cela signifierait la fin de leur relation. Pour lui, ce serait la terminaison de sa carrière théâtrale, autant dire la fin de sa vie. Désormais, tout tenait à un mot que prononcerait – ou que ne prononcerait pas – la compagne de presque tous ses jours depuis plus de deux décennies.

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Jeu 8 Jan - 11:29

Le voyant se lever pour partir, elle fut tentée de lui crier de rester. De courir vers lui et de jurer de retirer ce qu’elle venait de balancer si cela pouvait le faire rester. De mentir et prétendre que rien de ce qui n’avait été dit n’avait réellement été pensé s’il s’agissait du seul moyen de l’empêcher de franchir la porte. Molière lui tourna le dos et aussitôt elle se sentit se décomposer. Il ne pouvait pas s’en aller. La chose était tout bonnement inconcevable.
Cependant il fallait croire qu’aujourd’hui la raison prenait le pas sur le sentiment, que la pragmatique aigreur écrasait le tendre qu’elle n’avait bien sur jamais vraiment cessé de ressentir. Ses lèvres s’entrouvrir pour protester, mais aucun son n’en sorti. Le refus de s’effondrer sous la menace. C’était sans doute idiot, de s’entêter de la sorte, et pourtant Madeleine continuait à glisser sur une dangereuse pente, éprouvant déjà quelques remords.
Mais voyant Molière s’éloigner elle se contenta pour le moment de hausser la voix.

- Je ne m’excuserai pas pour ce que j’ai dit.

Non, elle ne retirerait rien. Si Jean-Baptiste avait de nouveau choisi de se positionner en victime et de prendre si dramatiquement la chose, libre à lui de le faire. En cela il avait au moins le mérite de rappeler –comme si on avait pu l’oublier- que le théâtre coulait dans ses veines, le poussant à rendre mémorable jusqu’à la fin d’une dispute.  

- Mais puisque tu te trouves incapable de faire face au problème et préfères de nouveau la fuite : alors je ne te retiens pas.
Oh si, bien évidemment elle s’agrippait. Que de paradoxal. Quand elle semblait lui souhaiter de partir, elle s’était pourtant levée et rapprochée de lui. Comme s’il était physiquement impossible de se résoudre à ce que Molière brandissait comme un adieu. N’y avait que la vanité pour empêcher Madeleine de lui demander clairement de rester. Le refus encore catégorique de se reconnaître le moindre tort.
- Cependant, si tu franchis cette porte ne t’attends pas à être accueilli les bras ouverts une fois ta crise existentielle passée.

Car tôt ou tard il reviendrait. Il devrait revenir. Le dramaturge n’aurait pas le cœur à vivre loin de sa troupe trop longtemps. Et quand bien même ce ne serait pas de son plein gré, le royal divertissement finirait par le rattraper. Le monde ne saurait se passer de Molière trop longtemps.

- Va donc t’enterrer à Auteuil, comme tu le dis si bien, pendant que je me débattrais de nouvelle seule face aux ennuis qui désormais semblent être notre quotidien.

Puisqu’elle se rappelait à présent qu’il devait encore vivre dans le déni, que les soucis le concernaient exclusivement. Il était donc temps de lui rappeler que les derniers jours n’avaient dans cet hôtel pas été de tout repos. Et si la faute était aisément mise sur le dos d’un certain lieutenant de police, il n’en restait pas moins que le soutien du chef de troupe aurait été le bienvenu. C’était ce qu’ils avaient toujours fait, se serrer les coudes… Alors bien sûr cette infidélité face à l’adversité était restée au travers de la gorge de Madeleine.

- Car après une perquisition et une arrestation ici même, reprit-elle d’une voix presque tremblante, je serai à peine surprise d’apprendre la création d’une ligue regroupant nos créanciers passés, présents et à venir. Ou que sur un coup de tête Monsieur aurait subitement décidé de détruire le théâtre pour le remplacer par un jeu de paume.

Malgré tout le sérieux et la gravité de la situation, la perspective peut-être légèrement tirée par les cheveux lui arracha un léger sourire. Rictus amusé qui presque aussitôt devint peiné.

- Mais pars donc, puisque tu sembles croire que cela ne te concerne pas. Comme trop souvent nous ferons sans toi.

Sans doute aurait-il déjà eu cent fois le temps de franchir la porte, mais continuer à l’accabler à présent sans conviction dans le ton semblait aujourd’hui être la méthode de Madeleine pour l’empêcher de lui tourner le dos. Une tentative cruelle et désespérée de lui faire retrouver la raison. Qu’il retombe sur ses pieds, sorte de cet état quasi dépressif et redevienne l’homme qu’il était. Jovial, plein d’un esprit sarcastique mais pas mauvais, désireux de vivre, qui savait simplement lui redonner le sourire quand elle en avait besoin. Madeleine le fixait à présent et se disait que Molière ne semblait plus être. Que de lui ne restait qu’un ombre grisâtre et lâche.

- Sache tout de même que je suis fatiguée, éreintée, mise hors de moi par tout ce qui s’est passé quand tu n’étais pas là. Et si peut-être j’avais à ce moment eu ton soutien plutôt que les échos de ta vie agréablement légère, alors aujourd’hui je me serai montrée moins sévère.

Se morfondre, voilà que l’idée sembla soudain plaisante. Arrêter de prétendre que tout était facile, reconnaître que les évènements tendaient à la dépasser et s’enfermer dans sa chambre pour ne plus jamais en ressortir.
A défaut de fondre en larmes, Madeleine se contenta d’afficher un regard à présent suppliant.
Faible, faible, elle avait voulu reprocher à Jean-Baptiste tous les maux du monde mais ne parvenait pas à le détester. Jamais. Tout autant qu’une part d’elle voulait regrettait, lui faisait porter le blâme d’une vie que partiellement satisfaisante, arrêter de l’aimer comme on aime un frère, un ami, un compagnon de vie, serait toujours impossible.

- Mais si je refuse de m’excuser pour mes mots, je crois qu’ils ne t’étaient pas totalement destinés.
Voilà qu'elle s'excusait à mi mot après s'être juré de ne pas plier. Elle s’approcha et vint doucement poser une main sur la joue de son ami.
- Ce n’était pas qu'à Molière que je m’adressais, mais surtout à un triste homme que je ne reconnais pas.
Un instant de silence durant lequel le regard mélancolique de Madeleine se plongea dans celui de Jean-Baptiste.  
- Tu n’es plus celui que tu étais. Ou est passé cet ami qui me faisait rire ? Qui me rappelait chaque jour que tous les sacrifices en valaient la peine, qui savait me convaincre de tout. A présent tu es sinistre, malheureux et sembles t’être oublié. Où t’en es-tu allé, Jean-Baptiste ?

Et surtout, quand comptait-il revenir ?

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Ven 23 Jan - 17:07

Molière réprima un sourire en percevant la crainte que son adieu provoquait chez Madeleine. Il venait de jouer sa dernière carte, et il s’agissait d’un as – de cœur. La reine perdait enfin sa froide et mordante majesté.  Madeleine ne céderait évidemment pas ainsi, sans un dernier sursaut de lutte, mais il avait marqué un point. Il avait décelé la faille dans la carapace.
Cela le soulageait. Ainsi, leur amitié n’était pas perdue. Ils avaient eu un orage particulièrement violent, mais, « après la pluie le beau temps »…Oh, il n’attendait certes pas d’excuses, Madeleine était trop fière. Il allait falloir que chacun d’eux passe outre et fasse des concessions.
En attendant, son amie continuait à lui reprocher tous les maux de la terre, à commencer par la lâcheté et l’égoïsme.  S’il était prêt à faire des efforts pour qu’ils se réconcilient, il voyait tout de même des limites à sa complaisance. Pourvu que Madeleine n’aille pas trop loin, il aurait certainement la douce faiblesse de rester, peut-être même promettrait-il de s’impliquer davantage dans le quotidien de la troupe… Il se rendait compte que même après les blessures qu’avaient occasionnées cet entretien, il conservait un amour et une estime particulièrement élevés pour cette femme. Elle était sans doute la seule à qui il pourrait jamais pardonner totalement de telles paroles. Paradoxalement, ces phrases dans une autre bouche l’auraient bien moins blessé.
Sa crise existentielle… L’expression l’amusa. La comédienne avait sans doute pour but de le blesser dans son amour-propre et d’ainsi le faire réagir. Piège un peu simple. On voyait qu’elle cherchait à le retenir coûte que coûte. Ou du moins il espérait toujours que c’était le cas.

«  Mais qui te dit que je reviendrai ? Tu m’as congédié d’une manière suffisamment claire et définitive », souffla-t-il.
«  Et puisque tu pensais réellement ce que tu as dit, et que tu as une si piètre opinion de moi, il n’y a pas de raison que je t’oblige à supporter ma présence plus longtemps. Bientôt, tu seras définitivement débarrassée de moi, et puisque tu me reprochais d’avoir naguère pris la tête de ta troupe, je te laisse la direction de la mienne. Juste retour des choses, non ? Ainsi nous serons quittes.»

Il n’aurait certes pas dû lui répondre. Comme il aurait mieux valu qu’il ne ralentisse pas son pas. S’il avait seulement touché la poignée de la porte, Madeleine aurait certainement compris qu’il s’agissait d’un coup de théâtre, mais aussi d’une menace empreinte de sincérité. Elle lui avait parlé, et le timbre de sa voix avait suffi à lui faire perdre sa détermination. Et pourtant, pour le moment elle n’avait fait que poursuivre ses accusations… S’il avait persisté dans son geste de départ, elle aurait forcément compris qu’elle avait été trop loin, elle se serait excusée… Oui, mais si elle ne l’avait pas fait ? Cette pensée le fit bien involontairement frémir.
Il ralentit encore un peu le pas, presque involontairement. Madeleine avait intérêt à trouver des arguments pour leur permettre de revenir à des rapports cordiaux rapidement, la porte n’était plus très loin. Même en traînant les pieds, il allait bientôt l’atteindre.
Ce manque de diligence à gagner la porte le trahissait, il en avait conscience. Il lutta contre son instinct, qui le poussait à se retourner vers la comédienne. S’il le faisait, il savait qu’une faiblesse en entraînant une autre, il se jetterait à ses pieds, il reconnaîtrait tous les torts qu’elle voudrait lui mettre sur le dos, pour peu qu’ils retrouvent l’un et l’autre le sourire. Non, il ne le fallait pas. Elle avait eu tort et l’avait accusé durement d’actes qu’il n’avait pas à se reprocher. C’était elle qui devait céder.
Il perçut le tremblement de sa voix lorsqu’elle commença à lui parler des soucis de la troupe. Il avait eu des échos de la descente de police menée par La Reynie en son absence, laquelle l’avait particulièrement agacé. Le lieutenant de police s’était permis d’attaquer ouvertement la troupe, ce qui lui faisait une très mauvaise publicité. Et il soupçonnait l’homme de loi, dont l’aversion envers les comédiens était de notoriété publique, d’avoir pris grand  plaisir à l’exercice de ses fonctions au sein même de cette maison.
Lorsqu’il reprit la parole, sa voix n’était qu’un chuchotement, qui obligea Madeleine à se concentrer sur ses paroles, tout en évitant qu’elle puisse y percevoir la moindre nuance, que les émotions qui l’habitaient auraient pu faire naître dans son timbre. Il se devait de rester fort et inflexible jusqu’au bout.

«  Tu te contredis. Tu affirmes d’une part n’avoir nullement besoin de moi, et d’autre part tu me reproches de ne pas te soulager des soucis qui affectent ton quotidien. Il va falloir choisir, car, même si je voulais obéir à toutes tes volontés, celles-ci sont si diamétralement opposées que c’est humainement impossible – à moins d’agir dans un sens, et d’aussitôt après travailler à défaire ce que l’on a fait pour ne laisser aucune trace dans ta vie. Beaucoup d’énergie pour rien, en somme. »

Il la sentait faiblir dans son dos. Surtout, la laisser faire, ne rien brusquer… Les choses allaient dans le bon sens. Madeleine reconnaissait désormais – tout en continuant à l’accuser, mais il n’empêche – qu’il n’était pas si inutile qu’elle avait voulu le prétendre. S’apercevant qu’il était crispé, il laissa tous ses muscles se détendre. Depuis quelques minutes déjà, il avait cessé son inexorable marche vers la sortie de la pièce. Pour autant, il ne se retourna pas vers la comédienne.
Le voir ainsi, debout et immobile, telle une froide statue, porta peut-être le coup de grâce à Madeleine. Molière, comme tout bon comédien, ne connaissait que trop bien l’importance de l’attitude corporelle et de la gestuelle.
Il frémit en sentant la main de Madeleine se poser doucement sur sa joue, et ne se déroba pas à cet agréable contact. Comme ce moment de tendre amitié était bon, après les passions qui les avait déchirés ! Plongeant ses yeux dans le bleu regard de la comédienne, il y chercha l’amour et le bonheur qu’il y trouvait habituellement, mais qui étaient enfouis sous la douleur, l’accablement qui s’étaient emparés des ces clairs abîmes, au fond desquels se trouvait l’âme de son amie.
Pendant quelques instants, il oublia tout, la dispute, la remise en question  de leur amitié, tout ce qui l’avait tant fait souffrir. Il s’abandonna à la contemplation de ces yeux, qui auraient mérité d’être célébrés par les vers des plus grands poètes, et à la chaleur douce et réparatrice qui se dégageait de la fine main blanche.

« Je ne suis qu’un seul, Madeleine, et Sganarelle le bouffon n’est jamais loin. Cependant, comprends que je n’aie pas le cœur à rire lorsque tu m’assènes ces paroles violentes. Quel homme apprécierait qu’on remette en cause l’intégralité d’une relation de plus de vingt années ? »
« Par ailleurs, tu me parles de ma vie agréable, et tu me reconnais malheureux, ce qui constitue le second paradoxe de ta diatribe. La vie apporte son content de soucis à chacun, et si tu as fort à faire avec M. de La Reynie, que je me ferai par ailleurs fort de rencontrer, je ne vis pas que d’agréables moments, comme tu tends à le penser. Peut-être ta fatigue t’a-t-elle poussée à dire que j’étais cause de tous tes ennuis. Mais enfin, chaque mot a son poids, et j’estime la plume aussi meurtrière que l’épée : l’une s’attaque à la chair, l’autre à l’âme, et les secondes blessures, invisibles peut-être, n’en sont pas moins plus profondes que les premières. Et, pire encore que les accusations, réfuter notre amitié – notre amour, devrais-je dire – est une chose terrible. Non, Madeleine, Jean-Baptiste n’est pas parti ; et il est prêt à retrouver sa joie de vivre si tu lui assures que tu tiens à lui et que, malgré tes précédentes paroles, tu ne regrettes pas d’avoir tant partagé avec lui durant ta vie. »


Disant ces mots, il garda ses yeux plongés dans ceux de Madeleine, et, doucement, posa sa main sur le bras blanc de la comédienne. Pourvu qu’elle cède sur ce point, il étaient réconciliés.


Dernière édition par Molière le Dim 29 Mar - 19:05, édité 1 fois
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Jeu 5 Mar - 17:40

Dieu qu’elle la détestait. Cette manière qu’il avait de s’attacher à un découpage minutieux de chaque argument pour en trouver la faille. Cette innée capacité à la mettre hors d’elle, lui faire parler sur le coup de la colère pour ensuite lui prouver qu’elle avait tort. Echanger les rôles et se parer de son habit de victime. Alors que le raisonnement se retournait à présent contre elle, Madeleine recula d’un pas, secouant légèrement la tête. Voilà qu’elle était maintenant présentée comme fautive. Si cela ne l’avait pas peiné sans doute en aurait-elle ri. De cette éloquence à toute épreuve, ce jeu de l’esprit, ce goût de la contradiction qui même en cas de tort donnerait toujours raison à Molière. On la disait charismatique, la Béjart, mais il lui fallait admettre son incapacité à toujours afficher un calme impérial. Habituellement posée et réfléchie, lorsque la colère montait se soustrayait à une part de raison une envie de blesser. Un peu d’irrationalité qui guidait l’envie de faire mal. En m’entendant qu’il souffre comme il m’a fait souffrir, avait-elle dû songer.
Pari réussit. Une plaie taillée. Violent coup porté à l’amitié. Mais si les reproches formulés avaient été libérateurs, aucune sensation de satisfaction ne découlait de cette vision d’un ami meurtri. Finalement un écrasant échec. Elle avait voulu atteindre mais la peine que renvoyait le visage de Molière ne faisait au fond qu’accroitre la sienne. Il était douloureux de savoir ce que l’on pouvait léser.  

Doucement elle dégagea son bras et détourna un instant le regard. Court répit. Quelques secondes à éviter des yeux qui lui renvoyaient l’accablement causé. Le désagréable sentiment d’être quelqu’un de mauvais. Après tout elle l’avait bien cherché, ce tort causé.

- Je mentirai si je t’avouais que je ne pensais rien de ce que j’ai dit. La colère a aggravé mais non changé le fond de ma pensée. Demain je me tairai mais continuerai sans doute de te reprocher silencieusement les mêmes erreurs.

L’hypocrisie ne menait à rien. Prétendre être désolée quand elle continuait de penser que les blâmes elle avait été dans son bon droit de formuler aurait été malhonnête. Ce que le dramaturge ne méritait pas. Ce qui aurait été insulté une relation si longue.
Un certain goût pour le retournement théâtral lui fit conserver un silence de quelques secondes. Mauvais goût, dans la situation présente. Sans doute valait-il mieux parler d’habitude. Fantasque illusion de se croire éternellement sur scène. Comme si le moindre sentiment devait être ou exacerbé ou caché.

- Il y a cependant une chose qui relevait de la fabulation.
De nouveau elle gomma la distance et s’avança vers lui.
- Car toi qui me connais mieux que personne, crois-tu vraiment que je souhaite te voir franchir cette porte ? Penses-tu réellement que quelqu’un ait plus d’importance à mes yeux que toi ? Si tu partais qui me resterait-il ?

Des questions rhétoriques. Evidemment.
Pas une seule seconde le départ n’avait été souhaité. Aucun individu ne pourrait le remplacer. Les liens du sang d’une famille ne pourraient jamais combler l’absence du compagnon de vie. Le seul qui ne l’ait jamais abandonnée. Qui en dépit du temps, des erreurs, des rencontres et des crises ne lui avait pas tourné le dos. Plus d’une fois elle avait voulu le haïr sans jamais y parvenir, réalisant toujours à temps qu’il était la personne. Qu’elle serait forcée de toujours le pardonner. Trop de souvenirs communs, banals ou exceptionnels mais qui tous comptaient. Une dévorante passion partagée et une vie qu’ils avaient rêvée ensemble. Deux caractères qui se complétaient si bien au-delà des discordes.
Non. Madeleine ne pouvait concevoir une existence dans laquelle Molière n’aurait pas sa place.

- Ne prends pas la peine de souligner un raisonnement de nouveau contradictoire. Te juger coupable sans pour autant être capable de t’en vouloir, je m’en rend bien compte. Que veux tu, face à toi je suis faible.  

Cependant elle refusait de s’étendre plus. Le dégoulinant épanchement des sentiments avait assez duré. Et assez clairement avait été admit qu’il avait gagné. Une fois encore Molière remportait la manche et les excuses par la même.
Madeleine commença à se détourner de lui, considérant cette conversation close, mais se ravisa en un sursaut.

- Monte donc voir Armande, suggéra-t-elle tout en esquissant un geste de tête encourageant. Tentes de l’apaiser. Tu n’y parviendras sans doute pas immédiatement mais au moins tu auras eu le mérite d’essayer… Je t’en serai reconnaissante.  

Qu’à son tour il range sa fierté pour tenter d’arrondir les angles. Au moins ne pas aggraver la situation en prétendant que sa femme n’existait même pas. Aussi exécrable était-elle, il était après tout de son devoir de mari de la considérer.

Et avant de tourner les talons une dernière demande. Faites d’une voix définitivement redevenue douce, loin cependant de tomber dans la supplication. Elle ne s’y serait tout de même pas abaissée.  

- Et à l’avenir, s’il te plait, ne te fait plus languir de la sorte.

Puisqu’exiger ne menait à rien ne restait qu’à solliciter. Lui prier d’avoir compris à quel point son absence pesait.
Un sourire en coin et Madeleine lui tourna le dos afin de retourner dans la pièce commune, trainant un peu amèrement la sensation d’un changement malvenu. Comme une impression de vivre désormais en parallèle, non plus avec Jean-Baptiste.

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Dim 29 Mar - 19:04

Ils étaient bien à plaindre, si leurs tête-à-tête, qui déjà s’étaient raréfiés, étaient destinés à se transformer en continuelles disputes, ne plus revêtir d’autre caractère que de leur permettre d’épancher leur cœur aigris, et de blesser le plus possible l’autre avant de se réconcilier en se promettant d’oublier ce qui avait été dit ! Bien sûr, même les plus proches amis ne se trouvaient pas à l’abri de ce type de querelle, qui pouvait amener certains à rejeter tout ce qu’ils avaient construit ensemble. Pendant que Madeleine reprenait la parole, fuyant son regard, lui la contempla. Malgré ses quarante ans passés, elle conservait ce charme, ce charisme enfin, dont elle ne s’était jamais départie à ses yeux. Il dut reconnaître qu’il l’aimait toujours, plus de cet amour brûlant de jeunesse qui leur avait fait faire des folies, mais plutôt d’un amour très profond, un besoin viscéral de l’avoir à ses côtés, et ce malgré les paroles violentes dont elle venait de l’abreuver. Maintenant qu’il la sentait plus calme, il prenait davantage encore la mesure de ce qu’aurait représenté une rupture. Depuis plus de vingt, elle était là, près de lui, le conseillant, l’aidant, se partageant la scène avec lui – l’aimant enfin. Témoin de sa jeunesse et de ses débuts, puis de ses succès, sans doute était-elle la personne dont il avait jamais été le plus proche. Et elle avait cherché à renier tout cela ! Il ne parvenait pas à le croire. C’était impossible, elle avait dû dire cela sous le coup de la colère, sans le penser.
La suivant du regard tandis qu’elle s’éloignait puis se rapprochait au fur et à mesure de son discours, toujours leste dans ses mouvements, le regret d’en être arrivé à ce point le prit à la gorge. Il la laissa, conservant une grande immobilité, lui affirmer que ses paroles, si elles avaient été trop vives, restaient véridiques. Puis, qu’elle n’avait jamais souhaité qu’il franchisse à jamais la porte.
C’était bien là la première vraie concession qu’elle lui faisait. Elle admettait que leur relation avait du prix à ses yeux.  
Bien sûr, il aurait pu lui demander des excuses, se braquer jusqu’à ce qu’elle cède, la menaçant autrement de partir sans un regard en arrière. Mais après tout, qu’importait le reste ! Elle l’avait blessé, mais surtout en réfutant son amitié, en prétendant qu’elle n’avait pas besoin de lui… Le reste, il passerait outre. Combien de fois, au cours des années passées, s’étaient-ils ainsi jeté au visage leurs quatre vérités, et sans aucun doute un peu plus !
Faible, Madeleine se reconnaître faible… Elle, la comédienne si fière, si pugnace, toujours battante ! Ce seul mot équivalait aux yeux de Molière à toutes les excuses  qu’elle aurait pu lui fournir, dont la plupart n’auraient peut-être été prononcées que du bout des lèvres, sans y croire réellement. Elle avait beau clamer ce mot le regard levé, dans une attitude bien différente de celle, humble, que toute autre femme aurait pu adopter, les deux syllabes portaient toujours le même sens. C’était sa manière à elle de s’avouer vaincue, de demander pardon, sans pour autant perdre la face. Il jugea inutile de relancer le débat, ce qui aurait irrémédiablement conduit à gâcher entièrement leur relation. Il devait bien se l’avouer,  lui aussi n’imaginait pas vivre loin d’elle. Faiblesse humaine, que de ne pouvoir se séparer d’un individu…
Alors qu’elle était encore proche de lui, il posa avec un luxe de douceurs sa main sur l’épaule de la comédienne, et murmura :

«  Je pense que tu connais parfaitement, Madeleine, la force des sentiments que je te porte. Et que tu comprends bien à quel point tes paroles dures ont pu me toucher. Je ne reviendrai pas sur le fait que ces reproches soient justifiés ou non – ce n’est pas souhaitable aujourd’hui. Mais ils sont particulièrement poignants, lorsqu’ils sont prononcés par une personne que l’on tient en haute estime. »

Voilà qu’ils passaient de l’affrontement direct au sentimentalisme… Leur relation avait toujours été compliquée et atypique, ils venaient une nouvelle fois de le prouver.
Il n’avait pas vraiment envie de subir les cris hystériques d’Armande, après un tel entretien avec Madeleine. Néanmoins, apaiser la fille était une manière de sceller la réconciliation avec la mère. Il prit donc sur lui d’oublier sa fatigue et de remplir ce que d’aucuns auraient appelé un devoir conjugal. C’était à regretter de se marier.

«  Bien sûr, je ferai mon possible pour la calmer. D’ailleurs, j’y vais de ce pas. »

Inutile de s’attarder, puisque Madeleine avait bien su lui signifier la fin de l’entretien en se détournant de lui. Il l’enveloppa d’un dernier et long regard, avant de franchir les quelques pas le séparant encore de la porte. Ces mêmes pas qu’il aurait pu franchir du pas pesant d’un condamné à mort si Madeleine l’avait laissé partir sans rien répliquer quelques minutes auparavant… Maintenant, sa démarche était plus légère, sachant que son amie de toujours serait aussi bien disposée que d’ordinaire la prochaine fois qu’ils se verraient.
Une dernière fois, Madeleine le rappela, d’une voix apaisée, le timbre d’une amie recommandant à son amant la prudence. Ne me fais plus languir de la sorte… Cette courte phrase les raccommodait définitivement. Il lui avait donc manqué.
Il répondit à sa demande par un simple sourire, puis la regarda tourner les talons et s’éloigner lentement. Lorsqu’elle sortit de son champ de vision, il ferma doucement la porte, sans bruit, puis monta d’un pas rapide les escaliers. La tâche qui lui restait à accomplir avant de rentrer à Auteuil n’était guère plaisante, pas plus que cette dispute ne l’avait été.
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Lever la voix ne donne pas nécessairement raison [Pv. Molière]

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