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 Des brillants mots aux obscures incunables (Marie-Madeleine)


Sam 24 Jan - 23:41

Couleurs trop vives et pas assez de dentelles, fut le verdict implacable de Catherine alors qu’Alphonse pénétrait dans le carrosse à sa suite.

La critique fit autant d’effet au jeune homme qu’une fausse note à la princesse de Condé et il garda son sourire alors qu’il prenait place face à sa belle soeur. Charles s’inséra dans la voiture à sa suite, retenant difficilement une remarque négative sur le manque de place. Son impeccable choix vestimentaire lui valut un hochement de menton approbateur avant que la femme de Louis ne commence à converser avec une de ses amies.

Alphonse se tourna vers Charles mais ce dernier restait incroyablement boudeur. Les bras croisés sur la poitrine il foudroyait son aîné du regard et prenait à peine le temps de sourire à Catherine. Le chevalier de Harcourt leva les yeux au ciel face à temps de puérilité. Prendre ainsi la mouche ainsi à la moindre critique c’était franchement ridicule ! Son petit frère pouvait se poser en adulte et prétendre refuser toute ingérence de ses ainés mais il demeurait un gamin capricieux convaincu de sa propre intelligence. Alors évidemment quand on lui faisait comprendre, avec toute la diplomatie dont Alphonse était capable, qu’il ne devait pas s’illusionner sur son importance et sur sa place. Et bien à ce moment là, et uniquement dans l’intimité de leur famille, on pouvait s’attendre à une explosion. Cris, destructions, insultes, reproches plus ou moins fondés avaient été échangé la veille. Finalement chacun avait quitté l’hôtel pour apaiser sa frustration de son côté. Alphonse avait totalement pardonné à son frère avant même que sa soirée ne commence réellement mais Charles avait la rancune tenace. Donc cet après-midi, il conservait des yeux légèrement injectés de sang et une attitude renfermée exaspérante. Et il était hors de question qu’Alphonse présente des excuses.

Perdu dans ses pensées, il faisait machinalement tourner la bague qui ornait son index son regard se perdant dans les rues grises et froides de Paris. Finalement ils s’arrêtèrent devant l’hôtel particuliers des Mortemart. Les deux chevaliers mirent pieds à terre et Alphonse envoya un regard pour rappeler à son cadet qu’il était LE plus âgé. Donc celui qui aidait leur belle soeur à descendre. Alors qu’elle posait sa main délicate sur la sienne, elle coula vers lui un regard qui n’avait rien de délicat et qui tenait plus de la mise en garde qu’autre chose.

Il y répondit par le même sourire superbe et insolent que toujours. Depuis son retour à Paris on l’exhibait un peu partout, soucieux de le réintroduire dans une société qu’il n’avait plus fréquenté depuis son enfance. Et encore, une enfance itinérante ne lui avait guère permis de lié des contacts durables avec elle. Et quel meilleur moyen de le réintroduire dans ce lieu que de le convier à un des salons que Gabrielle de Thianges tenait chez son frère. Le second fournissait le cadre, la première la conversation et l’esprit dont la maitresse des lieux semblaient dramatiquement dépourvue.

On y venait pour y briller par son esprit, ses atours et son sang. Et en ce jour, Catherine allait y exhiber son nouveau beau-frère, fraichement retourné de l’ordre de Malte. Ce dernier se devait d’être à la hauteur ou il lui en couterait. Mais Alphonse ne se faisait guère de soucis. Il préférait la guerre aux salons, les combats à la société mais ce n’était pas pour autant qu’il était entièrement dépourvu de dons pour la conversation.

On l’introduisit. Il s’efforça de briller en prenant la place revenant naturellement à un prince étranger. Pourtant, il demeurait un ornement dans ce salon. Une belle chose piquante et hardie que l’on montrait pour agrémenter sa parure. Alors qu’il saisissait entre ses longs doigts calleux une pâtisserie, il observa le salon. Belles robes et belles personnes composaient la majorité de l’assemblée. La noblesse la plus orgueilleuse se rassemblait ici. Bien entendu elle n’était pas seule constata le jeune homme alors qu’il croquait nonchalamment dans un gâteau à la rose. On y trouvait aussi le peuple. Enfin si on voulait. Des bourgeois venaient contempler le mode de vie de ceux qui toujours les regardaient de hauts. Des hommes de lettres à l’esprit piquants et à la bourse vide venait chercher des protecteurs et surtout des protectrices. On voyait même disséminées çà et là des robes cléricales appelant à une dignité théoriquement peu compatible avec les mondanités. Mais après tout, sans doute ces gens pouvaient ils mener un raisonnement permettant de justifier leur présence.

La porteuse d’une de ses robes arrêta un moment son regard. Il la fixa en dissimulant le scepticisme de son regard. Marie-Madeleine de Mortemart. Il semblait inconcevable pour le chevalier de Harcourt que la marquise de Thiange, dont la réputation n’était plus à faire ait une soeur religieuse. Surtout qu’il ne s’agissait point là d’un titre creux comme ceux ornants son blason ou ceux de ses frères. Non, là on parlait de voeux prêtés le plus pieusement du monde et que l’on entendait suivre. C’était là, un mystère qu’il ne parvenait à comprendre. Pas plus dans le cas de la cadette des mortemart que dans celui de sa soeur. Comment souhaiter volontairement se couper du monde?

On prétendait que cette personne avait de l’esprit. L’esprit Mortemart, cet art de la conversation vifs et piquant que montrait régulièrement les membres de cette famille. Mais curieusement Alphonse ne parvenait pas à associer cet esprit à la dévote bigoterie que semblait souligner la tenue de la jeune femme. Et finalement ce mystère intriguait quelque peu le chevalier.

Pour autant sa curiosité ne le poussa pas à se lever du fauteuil tendue d’un tissus à la délicate teinte amende où il se trouvait. Il eut donc un sourire chaleureux et évocateur pour la jeune nonne avant de retourner à la conversation principale.
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Lun 16 Fév - 15:14

Gabrielle était éblouissante, littéralement éblouissante. L’aînée des Mortemart, avec un goût toujours aussi sûr, avait choisi ce soir-là une robe d’une étoffe violet-parme, qui se mariait à merveille à son teint de lait, le rehaussant à peine ; fardée à la perfection, les lèvres à peine rougies, elle avait comme à son habitude su se mettre à son avantage –au prix sans doute d’un certain temps passé devant son miroir, en complaisante observation pour que chaque détail soit traité à la perfection… Briller, elle avait voulu briller, tant par son esprit si aiguisé, si réputé aussi, que par sa beauté. Un peu fébrile, avant l’arrivée de ses premiers invités, Marie-Madeleine voyait cependant dans son attitude une sorte de joie presque un peu enfantine… Mais peut-être n’était-ce que son interprétation. La marquise de Thianges donnait ses derniers ordres, tout devait être réglé comme un papier à musique, tout devait être parfait.

Elle réunissait ce soir une composition de choix, mêlant savamment les plus grands noms aux talents les plus remarquables –ce soir roture et noblesse se mêleraient dans le salon de l’Hôtel Mortemart ; pour les uns, il s’agissait d’une chance inespérée de gagner la protection d’un riche ou influent seigneur, voire même les deux, pour les plus chanceux ; pour les autres, il y avait là une belle occasion de se montrer, de s’affirmer en tant que mécène, de montrer son bel esprit, de briller, à l’instar de la belle maîtresse de maison. Chacun y trouvait son compte. Réputées être un délice pour l’esprit, ces soirées fines cultivaient un charme délicat et mondain, très mondain.

Tellement mondain, qu’il avait été extrêmement difficile à Gabrielle de convaincre sa cadette d’y prendre part. Marie-Madeleine, avec l’excès propre à la jeunesse, avait commencé par refuser catégoriquement de s’y montrer, justifiant son obstination par le respect de sa règle, et par l’injustice qu’elle commetrait à l’égard de ses compagnes du couvent en prenant part à ce divertissement. Si elle ne cultivait pas l’austérité dans l’exercice du culte, la jeune femme avait tout de même des idées très arrêtées quant à sa place –sans doute dûes au fait que sa prise de voile était encore assez récente. Mais elle n’avait pu résister longtemps, dès lors que sa sœur lui avait certifié que Madame de La Fayette (avec qui elle entretenait une correspondance régulière qui lui tenait particulièrement à cœur) serait présente. La volonté de mortification et le respect strict du règlement n’étant pas ancré en elle au point de la pousser à s’entêter dans son refus, elle avait dès lors changé d’avis, et ce qu’elle n’avait pas coulu faire pour sa sœur, elle le faisait pour son amie.

Au reste, Madame de La Fayette ne serait pas le seul bel esprit de la soirée, et Marie-Madeleine, avec sa soif inextinguible de savoirs, sa curiosité intellectuelle qui la poussait à s’enfermer parfois de longues heures dans d’austères études, -tel que l’apprentissage de l’hébreu, qu’elle savait être encore loin de maîtriser, mais qu’elle espérait pouvoir bientôt pratiquer- n’avait pas su résister à cet argument. Et puis, on lui reconnaissait une part de ce fameux esprit Mortemart, éclatant chez ses deux sœurs tout particulièrement et qui avait sû attirer à son frère une certaine faveur auprès du Roi, et la robe stricte des religieuses ne suffisant pas à gommer chez ces dernières toute trace de péchés, elle se reconnaissait une certaine vanité dans son amour de cet art typiquement français qu’était la conversation. Ce soir serait une occasion unique de le pratiquer, avant de reprendre le chemin de l’Abbaye-aux-Bois et de sa clotûre, de ses grands murs de pierre qui la coupaient de la capitale.

Virevoltant gracieusement de l’un à l’autre, la Marquise accueillait à présent ses invités. Pour chacun, elle avait exactement les paroles qui seyaient, ni plus, ni moins ; agréable sans aller jusqu’à la flatterie, piquante sans aller jusqu’à la méchanceté, en un mot charmante. Petit à petit, au gré des arrivées, le salon se remplissait ; les chandelles y avaient été disposées en nombre, quelques tables disposées, ornées de nappes damassées qui supportaient des plats de pâtisseries raffinées et des carafes de vins pourprés ou dorés, chatoyants doucement derrière leurs cristals fins. Les fauteuils vides se faisaient de plus en plus rares.

Parmi les présents, on remarquait aussi bien le jeune Racine, qui lui n’avait plus besoin d’aucune protection puisque Madame, séduite par son talent, en avait déjà fait son protégé, que Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, Madame de La Fayette depuis son mariage, dame de compagnie de Madame et brillant esprit, auteur, pour ceux qui étaient dans sa confidence, de la « Princesse de Montpensier », et dont Marie-Madeleine appréciait tant les lettres qu’elle lui faisait le privilège d’échanger avec elle. Tandis que Gabrielle accueillait les Lorraine –le Petit Marsan affichant une expression renfrognée qu’elle trouva de la dernière incorrection, et dont elle aurait aimé lui faire honte –elle ne pouvait supporter cet insolent personnage, qui se croyait tout permis, même sa mauvaise conduite-, Catherine, épouse de l’aîné des frères, brillant par sa mise au goût sans faille, et, ce qui la surprit, un dernier visage qui lui était inconnu (dans la mesure où l’on effaçait la ressemblance avec ses frères, car il ne pouvait s’agir que d’un membre de cette illustre famille.)

Elle s’informa auprès de son frère, assis à côté d’elle sur une banquette ; ce dernier, plus au fait qu’elle des nouvelles du « monde », lui indiqua qu’il s’agissait là en effet d’un des Lorraines, Alphonse, chevalier de Harcourt, récemment revenu de Malte. Elle approuva distraitement, et, sa curiosité ainsi satisfaite, se concentra de nouveau sur sa conversation. Madame de la Fayette lui présentait Ménage, le célèbre –et respectable à tous points de vue- grammairien. Des bruits feutrés de conversations secondaires, tout autour, faisaient un bourdonnement doux à ses oreilles.

Cependant elle tournait de temps en temps la tête vers ce nouveau venu dans la déjà nombreuse, et remuante fratrie des Lorraine ; elle était intriguée par ce que lui avait confié son frère, de ce retour de lieux si éloignés et dont le nom amenait à son esprit des images qui s’écartaient radicalement de la grisaille parisienne, de la banalité des paysages de la campagne environnantes et des forêts royales qu’elle avait pourtant si peu parcourues. Elle n’en connaissait guère plus que quelques récits piochés ça et là au hasard de ses lectures, des descriptions qui souvent remontaient aux auteurs antiques qu’elle aimait à traduire pour entretenir ses connaissances en grammaire grecque et latine. Il devait en avoir, des choses à raconter, ce chevalier de Malte ! Comme elle se faisait ces réflexions, le chevalier d’Harcourt croisa son regard et lui sourit –là où elle se serait attendue à trouver de la hauteur, elle ne fut pas peu surprise de distinguer comme de la chaleur, mais pour autant elle ne se fiait jamais exclusivement à son premier jugement. En tout cas, un peu honteuse d’avoir été ainsi surprise en pleine observation, ce qui n’était guère poli, elle baissa les yeux, puis se leva. Après tout, plutôt que de subodorer et de rêver, mieux valait demander directement ; il y avait là une chance unique d’enfin entendre parler de contrées lointaines ! Pour la jeune femme qui n’avait jamais connu que le château familial des Mortemart, leur Hôtel particulier de Paris et l’Abbaye-aux-Bois où elle avait été élevée avant d’y prendre l’habit et d’y prononcer ses vœux, c’était là une ouverture fascinante sur un monde dont tout devait être si différent. Aussi, poussée par sa curiosité, se leva-t-elle, s’excusant auprès de son frère, pour se diriger vers le chevalier de Harcourt ; elle prit place dans un fauteuil tendu de tissu couleur d’amande douce, qui faisait le pendant à celui d’Alphonse de Lorraine.

« On dit, Monsieur,
s’exclama-t-elle dès les présentations faites, que vous avez beaucoup voyagé avant de revenir ici. Pardonnez ma curiosité qui va sans doute vous forcer à reprendre un récit que vous avez sans doute tenu déjà plus d’une fois, et qui doit commencer à vous lasser… Mais vous m’obligeriez infiniment en évoquant les contrées lointaines que vous avez découvertes… »

Les yeux brillants comme ceux de l’enfant qui sait qu’il obtiendra peut-être une belle histoire, conte de princesses et de beaux chevaliers peuplé d’animaux sauvages doués de la parole et de licornes galopant aussi rapides et légères que le vent, Marie-Madeleine attendait que l’on satisfasse sa demande.
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Mer 11 Mar - 20:09

Les conversations rappelaient le gazouillis des oiseaux que l’on entendait certains matins de printemps. Contrairement aux jouvencelles des contes, ou à ce niais de Charles, Alphonse n’avait jamais aimé les gazouillis des oiseaux les matins de printemps. On dormait tranquillement dans des draps frais, un corps chaud à ses côtés et tout à coup de stupides volatiles se mettaient tête de faire du bruit près de votre chambre. Le plus exaspérant dans ce bruit était que contrairement à ce que tentait de vous faire croire les poètes, comme le freluquet qui parlait avec lui depuis son arrivée dans le salon, cela n’avait strictement rien de mélodieux et d’harmonieux. C’était juste irrégulier, répétitif, strident et énervant. Cela vous empêchait de profiter d’un sommeil que vous méritiez amplement en parasitant vos délicates oreilles. Même les disputes de Louis et Philippe, qui l’avaient réveillé un nombre considérable de fois, ses frères ayant tendance à hurler leur mécontentement, étaient moins désagréables. Parce qu’au moins elles avaient un sens contrairement aux vocalises des oiseaux. Et en plus, il était libre de se lever de gueuler à ses frères de ses taire et de retourner dormir, en priant pour qu’aucun des deux ne se vexe ce qui arrivait rarement. Mais pas moyen de se débarrasser des oiseaux. Plus d’une fois il leur avait lancé une chaussures, une canes ou même tiré du mousquet mais pour chaque bestiole chassée ou abattue deux autre revenaient lui casser la tête et troubler son sommeil. Sans compter que sa tante, comme sa mère comme l’intégralité de la gente féminine de sa famille ne tolérait pas cette cruauté inutile.

Comme il avait renoncé à l’idée de se débarrasser des gêneurs matinaux, il avait renoncé à l’idée de faire taire les intellectuels pinailleurs qui s’accrochaient à lui dans l’espoir non pas de le réveiller mais de le pousser à subvenir à leur besoin. Bien entendu personne n’espérait qu’Alphonse, notoirement peu érudit, offre un subside quelconque à un discoureur de salon. Mais tous visaient le mécénat de la princesse de Guise ou de duchesse de Neufville et quel meilleur moyen d’y accéder que de passer par le chevalier tout juste débarquer de sa Méditerranée. Même si le chevalier en question semblait totalement indifférent à la prose ou à la grammaire ou à quoi que ce soit nécessitant une réflexion de plus de trente seconde.

Alphonse se faisait donc assaillir par des bavardages aussi insipides et inutiles que ceux qui les entretenaient tout en tentant de maintenir une bonne figure. C’était d’autant plus important que contrairement à son habitude Charles semblait impossible à dérider et que sa maussaderie frôlait la grossièreté. Rendue nerveuse par l’exécrable caractère du vicomte de Marsan, Catherine envoyait régulièrement des oeillades noirs à son autre beau-frère pour lui faire comprendre qu’il avait intérêt à relever le niveau. Ce qu’il tentait de faire en souriant malgré son envie de tout plaquer pour aller galoper loin de tout ça.

Il n’avait rien contre les bavardages insipides, quand ils étaient là pour l’aider à dormir. Mais pourquoi on s’en tenait à de tels futilités quand on pouvait parler de choses vraiment intéressantes comme les courses, les batailles, les coucheries, les médisances même ! Au lieu de ça on pontifiait sans fin sur la prose du petit Racine. Pitié !

Il perçu un mouvement sombre du coin de l’oeil et vit la nonne Mortemart qui se dirigeait vers lui avec l’intention de lui parler, de toute évidence. Ce qui était hautement surprenant. Enfin pas tant que ça. Les Lorraines avaient toujours eut une affinité certaines avec la religion. Après tout, outre Armande devenue très jeune abesse de Soisson, trois des fils de cadet la perle étaient devenus abbé dans les titres à défaut du comportement. Et ce n’était qu’une des illustrations des liens entre cette famille, qui se targuait sans fin d’être protégé par le pape, et l’Eglise.

Aussi il n’y avait rien de surprenant à voir un prince de l’Eglise s’entretenir avec un prince étranger de Lorraine. Ce qui était plus étonnant était de voir une femme réputée pour sa vertu, pudibonderie dirait Alphonse, être désireuse de discuter avec un représentant d’une famille aux moeurs aussi litigieux qu’assumés.

Mais il n’allait pas s’en plaindre, il aimait bien les nonnes et avait plus d’une fois regretter qu’on lui ait fait don d’une abbaye de frères et non de soeur. Et au delà de ces considérations peu avouables, il se réjouissait de pouvoir échapper à la conversation de son freluquet de poète.

Il ne lui restait plus qu’à espérer que Marie-Madeleine ne vienne pas juste le voir pour l’admonester ou lui infliger un sermon. La conversation en deviendrait assommante d’une part et incroyable répétitive, tout le monde se plaisant à le sermonner depuis son retour à Paris.

Quoi qu’il en soit, il accueillit sa délivrance avec un immense sourire. Soulagé d’échappé à se discussion précédente, espérant que son charme suffirait à dissuader toute analyse religieuse et moralisatrice de sa conduite et heureux comme à chaque fois qu’il souriait à une jolie femme. Une fois les présentations, rituel rigide longuet et totalement inutile quand les deux présentés étaient aussi connus qu’ils l’étaient (par leur fratrie plus illustre mais connus quand même), elle posa une question qu’il n’avait pas imaginé entendre.

Pour l’aristocratie parisienne et la cour de St Germain, Malte était un ilot sinistre et provincial pas réellement digne d’intérêt. Les exploits guerriers des chevaliers, tous issus de la fine fleur de la noblesse, intéressait les hommes et la généalogie des membres de l’ordre les femmes mais à part ça… Ce n’était pas vraiment un sujet de conversation à la mode.

Surpris mais heureux par l’amorce de la discussion, il oublia un moment qu’il devait avoir l’air au dessus des discussion autour de lui et sourit sincèrement. Avant de répondre en pondérant son enthousiasme.



- Je suis loin d’être lassé par le récit, que je reprendrais sans le moindre ennui pour vous plaire plus que vous obliger.



La flatterie aussi facile que convenue s’échappa de ses lèvres alors que déjà il réfléchissait à la suite de ses paroles.

Réflexions qui comme toujours chez lui filaient à une vitesse difficilement concevable alors que dans sa mémoire soudainement suscité se mêlaient des souvenirs d’après-midi oisifs et suffocants et d’assauts audacieux et sanglants. Mieux valait d’ailleurs pour la sensibilité de la nonne qu’il jette un voile pudique sur les seconds et sur certains aspects des premiers. Quoi que l’idée de faire naitre quelques rougeurs sur les pommettes de la jeune femme avait un attrait certain.

Au risque de vous décevoir Malte est assez semblable à la Cour, tout du moins lorsque l’on considère les familles qui s’y trouve. Une Cour sans femmes ce qui lui fait perdre une grande partie de son attrait et des conversations. De même, je suis navré de vous décevoir mais la vie militaire est somme toute routinière et assommante quand elle ne devient pas belliqueuse et mortelle.



Il laissa planer un léger silence avant de reprendre les yeux plus brillants que jamais



- Mais cela est amplement compensé par le reste et que je vous assure on ne peut nullement trouver à la Cour. L’Océan bien entendu ! Les poètes… (il désigna du menton celui qui désormais tentait de séduire sa belle soeur)… écrivent sans fin sur sa beauté et ils sont en deçà de la vérité. Et sinon la lumière ! Alger est la dernière commanderie où j’ai fait escale, vous ne pourriez pas croire les merveilles que l’on y trouve. Mon seul regret est que les tensions avec les Ottomans m’interdisent de me rendre à Istanbul ! Sans doute lorsque j’aurais réglé mes affaires à Royaumont pourrais je y aller ou bien me rendre plus loin.



Ses affaires à Royaumont, outre son père qui y agonisait, ne l’enthousiasmait guère mais quand on avait peu de ressources légales on se devait de les surveiller de près. Et le père abbé l’avait noyé sous les lettres ces derniers mois. Il eut un geste de la main et ajouta

- Mais comme je pourrais m’appesantir sans fin sur les six dernières années puis je vous demander ce que vous souhaitez entendre ?
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Dim 29 Mar - 22:39

Le Salon de Madame de Thianges, ce soir-là, était, pour l’espace de quelques heures, le centre de la vie culturelle et intellectuelle de la capitale, et, tout compte fait, Marie-Madeleine ne regrettait pas un instant de s’être jointe à la réception. Car une telle efflorescence de bel esprit était, peut-être pas chose rare, mais belle, et qui par conséquent valait un dérogement –si minime…- à la règle.

Elle avait craint d’ennuyer le Chevalier d’Harcourt –puisque tel était le nom de cet énième Lorraine- par ses questions de pensionnaires, questions qui, du reste, avaient déjà dû lui être posées plus d’une fois ; sans doute on l’exhibait comme une curiosité… Il n’était pas rare que les membres récemment rentrés des plus prestigieuses familles soient ainsi promenés d’un salon à un autre, de bals en réceptions, de dîners en audiences. Sans doute son interlocuteur n’avait pas disposé d’un traitement de faveur, et sans doute aussi avait-il déjà raconté des dizaines de fois ses aventures à tous ses hôtes. Aussi avait-elle craint –oh, pas une impolitesse, quoique… Un Lorraine eût pu la risquer- de n’obtenir qu’une réponse lasse, presque mécanique, un récit composé de longue date, appris par cœur à force de le répéter, pour chaque nouveau curieux.

Aussi fut-elle –agréablement- surprise de voir Alphonse de Lorraine lui adresser un sourire, qui n’avait même pas l’air forcé, et même, et même –oui, aussi incroyable que cela puisse sembler- sincère ! Comment ! Elle ne connaissait de cette fratrie que la détestable réputation du Chevalier, et le caractère absolument impossible de Charles –lequel d’ailleurs ne se déridait pas, ce qui, décidément, tenait presque de l’affront, à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un enfantillage… L’un ou l’autre, pas d’excuses possibles à de telles manières aux yeux de la jeune femme, qui ne pouvait s’empêcher de froncer le sourcil chaque fois que son regard s’arrêtait sur le jeune homme à la mine contrite, qui restait résolument aux côtés de sa belle-sœur. Mais jamais elle n’aurait pu imaginer que la moindre sincérité, la moindre gentillesse pût exister dans cette famille si orgueilleuse, si insupportablement assurée de ses privilèges et de sa supériorité ! Elle s’en reprochait ses préjugés. A moins qu’il ne s’agisse là que d’une exception, pour confirmer la règle précédemment établie –ou bien d’une composition… Mais il ne lui semblait pas qu’il en fut ainsi.

Elle accepta la flatterie qui suivit pour ce qu’elle était : une convenance, une règle, une introduction au discours, que la position sociale du jeune homme lui imposait. Aucune sincérité, mais une forme de politesse : encore que l’habit de la demoiselle eût pu faire obstacle à son application, de la même manière que l’habit de deuil d’une veuve… Mais l’accepta avec un sourire.

Il lui décrivit tout d’abord l’ennui, la platitude de la vie de garnison. Cela, elle s’y attendait bien sûr un peu ; et d’ailleurs, cela ne l’intéressait pas excessivement. Non, ce qu’elle voulait entendre, elle, ce n’étaient pas les récits de la vie militaire ; plutôt les vastes étendues et les paysages neufs, les pays inconnus, les étrangers aussi, car on racontait tant et tant de merveilles –ou d’horreurs…- sur les pays étrangers…

Il y vint. Charmée, elle l’écouta décrire l’Océan, raconter la lumière, les villes. Tout un monde d’exotisme, pour lequel elle ne se savait pas de goût particulier, mais qui prenait forme dans son esprit au fur et à mesure de ce récit –qui, elle le sentait, pouvait n’être qu’une introduction. Toute son attention captivée par le récit dont elle ne voulait pas manquer le moindre mot, dont elle aurait aimé recueillir chaque détail, et en tirer tout le suc, afin de recréer au plus proche cette atmosphère envoûtante de l’Orient –Alger et Istanbul, des noms qui appelaient le rêve !- inconnu, mystérieux, sur lequel tant et tant de récits fabuleux couraient….

Sans doute elle faisait preuve de beaucoup d’imagination. Mais, lorsque l’on est jeune et que l’on vit recluse derrière les murs d’un couvent, que ce soit par choix ou par force, on ne peut pas s’empêcher de rêver à ce qui peut bien se trouver au-delà de cet horizon muré. C’est normal, c’est humain, et l’on peut vouloir consacrer chaque instant de sa vie à la prière sans pour autant pouvoir le faire…. Car l’esprit a besoin de nourrir son imagination, et quoi de mieux pour cela que les récits de voyages ? Ceux des anciens textes étaient bien sûr magnifiques, de véritables délices pour la pensée vagabonde ; mais ils n’avaient pas la réalité presque palpable et les intonations si réalistes de la voix, et on ne pouvait pas, comme un voyageur, les interroger ou les amener à développer tel ou tel point choisi.

Et cependant les derniers mots la firent sursauter, la tirant brusquement de son rêve plus vrai que nature pour la ramener à la tristement matérielle réalité… Royaumont ? Voilà un nom qui évoquait à sa mémoire des souvenirs. Et il ne s’agissait pas là de lointains et vagues échos : absolument pas, mais d’une histoire, oh ! d’une histoire de couvents. Le type même de litiges qui la remplissaient de honte en pensant que, eux, religieux, qui avaient consacré à Dieu leur vie –et avaient fait vœu de renoncer aux biens terrestres !- pouvaient s’écharper et se traîner en justice pour de basses querelles de terres, de fermages, de droits divers et variés. Elle soupira tristement, hésitante ; mettre à profit cette occasion unique d’un dialogue en face-à-face, qui ferait gagner à l’Abbaye-aux-Bois un temps plus que précieux, et qui peut-être pourrait aider les religieuses à obtenir gain de cause ? Ou bien céder à sa curiosité propre et faire discourir le Chevalier de Malte au sujet de toutes ses merveilles qu’il avait pu découvrir lors de son périple ? Le dilemme était cornélien, et encore c’était peu dire !

L’Abbaye-aux-Bois et celle de Royaumont étaient en effet en conflit larvé depuis quelques mois à présent, à propos d’ouvrages manuscrits datant du Moyen-Age, et si finement enluminés qu’ils pouvaient être considérés, plus que comme des œuvres d’art pur et simple, comme un trésor. Un trésor que l’Abbaye de Royaumont possédait pour l’heure… Mais que l’Abbaye-aux-Bois revendiquait elle aussi comme sien. Une sombre histoire et qui sans doute aurait fait les délices de certains moqueurs ou adeptes de la satire !

Aussi, elle pesa le pour et le contre. Si elle parlait maintenant de ce conflit, elle risquait –peut-être pas un éclat, car enfin elle espérait que tout militaire récemment revenu de six années de voyage qu’il soit, le Chevalier d’Harcourt n’aurait pas oublié les usages du monde- mais enfin, au moins un froid. Or, qui disait froid disait également : fin des récits… Elle avait bien l’impression ici de céder à la curiosité, « vilain défaut » comme chacun le sait, et à un égoïsme forcené qui pouvait fort bien passer pour un péché… Mais qui lui en voudrait ? Après tout, la situation était également délicate pour elle ! Elle n’avait aucun scrupule à ainsi démarcher de son propre chef, car on lui avait, de toutes manières, confié la correspondance avec l’abbé de Royaumont en même temps qu’une bonne partie de la correspondance générale (il fallait bien s’organiser, puisque la Mère Supérieure avait trépassé et n’était pas encore remplacée). Cependant, elle préférait, puisqu’elle ne savait même pas si son interlocuteur avait jamais entendu parler de l’affaire, tâter le terrain avant de se lancer, à la manière de ses stratèges qui passent des heures à étudier des cartes topographiques des champs de batailles.

Elle sourit donc au Chevalier d’Harcourt, en espérant que son mouvement de surprise, heureusement fugace, serait passé inaperçu.

« Monsieur, tout ce que vous me dites là m’ouvre des horizons auxquels je n’aurais même jamais osé rêver ! Toutes ces couleurs que décrivez, et ces noms si mélodieux qui chantent à mes oreilles…Je pourrais vous écouter pendant des heures, si je ne craignais pas tant d’abuser de votre temps… Cependant, s’il est une chose que j’aimerai particulièrement, je crois, ce serait que vous vous attardiez quelque peu sur Alger, car le peu que vous m’en avez dit me donne envie d’en apprendre plus sur cette ville. »


Elle s’animait, elle s’enthousiasmait, mais elle ne perdait pas de vue les intérêts de son couvent… Quoique cette querelle lui paraisse bien basse et bien superficielle, elle savait qu’elle était, aux yeux de beaucoup de ses consœurs, de la première importance. Il s’agissait, après tout, de rien moins que du prestige et de la renommée de l’Abbaye ! Presque une question d’honneur… Elle soupira, sans trop d’affectation, car elle ne jouait qu’à moitié, les yeux dans le vague –un vague un peu artificiel, qui gardait un coin de pupille sur le visage de son interlocuteur, à la recherche d’une réaction. S’il connaissait déjà le nom de l’Abbaye-aux-Bois, peut-être lancerait-il lui-même le sujet ; sinon, elle aviserait en fonction du tour que prendrait la conversation.

« Paris me paraît bien triste et gris en comparaison de vos récits, et les murs de l’Abbaye-aux-Bois me paraissent soudain bien réducteurs… Il y a tant à découvrir hors de la capitale ! »
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Mar 21 Avr - 19:29

Il était étrange de songer que les familles les moins doués en matière de concession, car on ne faisait pas plus susceptible qu’un Lorraine à part peut être une Mortemart, excellent autant en matière de conversation.Car cet art délicat et si parfaitement français exigeait pourtant des concessions et des compromis permanent. Pire, il demandait d’oublier un moment l’égoïste inhérent à sa seule personne pour s’intéresser à l’autre. Heureusement l’intérêt n’était pas uniquement chrétien et charitable et répondait à des nécessité très pratique.

La première était celle qui parlait le plus à Alphonse. On guettait l’hésitation, la petite maladresse ou le lapsus. Dès que l’autre laissait une faille dans son armure de mot alors on avait pour devoir de profiter de l’ouverture pour faire couler le sang et moquer impitoyablement cette faiblesse.

La seconde nécessité à laquelle se soumettait Alphonse était de ne jamais au grand jamais ennuyé son public. On ne pouvait se permettre d’avoir la réputation de barbant discoureur ou d’intarissable monologeur. Alors il fallait lire sur les visages les degrés d’intérêt pour adapter son récit ou trouver une occasion de changer de sujet. Même si étant un Lorraine il avait le droit de s’attarder sur quelque sujet de sa fantaisie n’eut ce été les bonnes manières.

Evidemment vous ne pouviez pas dévisager votre interlocutrice sans quoi vous passiez pour un pervers et un goujat. Un parfait petit rustre à peine décrotté et Alphonse préférait encore être un rasoir qu’un bouseux. Enfin, ce soir il ne serait ni l’un ni l’autre.

Bien que toujours souriant avec chaleur et les yeux brillants d’enthousiasme, il s’appliquait à conservait une expression hautaine et relativement désagréable. D’une part, il ne semblait donc pas prêter trop d’attention à son interlocutrice. D’autre part, il effrayait les intellectuels de pacotilles qui donc ne venaient plus leur parler de peur de se prendre de plein fouet toute la morgue que les guisard pouvaient lancer en une réplique fielleuse. En matière de fiel, le petit Marsan suffisait amplement après tout et si Harcourt décidait, Dieu seul savait pourquoi, d’être d’en de bonnes dispositions vis à vis de la cadette des Mortemart, il valait mieux ne pas lui donner un pretexte pour changer d’orientation.


Bien entendu, il ne manqua pas le tressaillement. Il était toujours à l’affut de signe. Exploiter les faiblesses et hésitations de ses adversaires était devenu sa stratégie la plus efficace. Sans doute était ce pour cela qu’il avait proposé de mettre un terme au récit lacunaire qu’il lui avait déjà proposé.

Le sourire qu’on lui offrit semblait sans calcul, ce qui venant d’une Mortemart ne signifiait pas grand chose. Le premier compliment était attendu, exigé même. Les suivants quand à eux. Les suivants furent plus surprenant et ce d’autant plus qu’ils exhalaient un parfum fort surprenant de la sincérité. Elle était plus que le reste de sa famille, plus menteuse ou plus sincère ? Il ne pouvait pas le déterminer et par défaut choisit de faire ce qui l’intéressait. 

En l’espèce cela signifiait faire mine de penser qu’elle s’intéressait vraiment à ce qu’il disait et accéder à sa demande de parler d’Alger. Malheureusement il n’était guère un poète ou un homme de récit. Militaire jusqu’au bout des ongles, il pouvait faire un rapport sur les forces et les faiblesses de cette commanderie mais doutait fort que cela la passionne.

Mais heureusement ce qui lui manquait comme conteur il le compensait de par sa passion et son charisme. Mais avant qu’il ne puisse reprendre, elle poussa un soupir et glissa une dernière remarque. Curieusement le nom sonnait vaguement familier, mais avec la familiarité d’une chose de peu d’importance. Sans doute le nom était venu dans une discussion avec sa belle soeur ou quelqu’un d’autre. Donc il chassa le détail dans un coin de son esprit pour en revenir à la discussion présente.

Son sourire pétillant plus que jamais au coin des lèvres il répondit avec enthousiasme.



- Je ne connais guère votre abbaye mais j’imagine qu’elle ne doit vous offrir un horizons fort étriqué. Quand à la grisaille parisienne, on ne peut imaginer contraste plus violent ! Car là bas, les couleurs sont bien plus forte que ce que vous pouvez imaginer ! Le blanc des murs, le turquoise des flots, le bleu du ciel et vert de la végétation si rares et si luxuriantes ! Vraiment cela ne permet guère de comparaisons, enfin de comparaisons qui soient flatteuse pour notre capitale.



Il s’interrompit le temps d’avaler un peu de vin. Il ne le dégusta pas vraiment, s’attarder sur le breuvage rubis aurait été mal élevé.

- Vraiment Alger est une ville de merveilles ! Tant au niveau de son architecture que des gens qui la peuple. J’y ai passé trois mois splendides.



Avant de se faire renvoyer à Maltes pour avoir eut le mauvais goût de prendre la maitresse du chef de la commanderie, mais il passa outre ce détails.



- Je vous confirme donc l’existence de découvertes hors de la capital et a fiortori de vos murs, mais sans doute votre abbaye n’est pas dénuée d’intérêt.



Il y avait quelque chose de pernicieux et de presque moqueur dans le ton du chevalier. Car on ne pouvait lutter contre sa nature et lorsque l’on s’offrait si naturellement aux piques, il fallait s’attendre à ce que votre interlocuteur envoient quelques traits. Même si loin de refléter une acerbité quelconque, l'expression du chevalier dévoilait un mélange curieux d'enthousiasme et de morgue
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Jeu 23 Avr - 20:12

Il n’avait pas remarqué son sursaut ; ou alors, il n’avait pas relevé. Marie-Madeleine, un peu pensive, se demanda quelle attitude adopter à présent. Au fond, elle avait espéré que ce tressaillement aurait attiré l’attention d’Harcourt, et qu’il aurait ensuite prêté plus attention au nom de l’Abbaye-aux-Bois, peut-être même qu’il aurait saisi la balle au bond. Lui évitant ainsi un pénible moment. Mais il n’en fut rien… Et pourtant, il ne pouvait pas , même après six ans d’absence, ignorer cette histoire de manuscrits ! On l’aurait tenu au courant, sans aucun doute, par le biais des correspondances. Ces enluminures qui étaient, très rapidement, devenues une véritable obsession à l’Abbaye-aux-Bois… Une obsessions certes très matérielle et bien éloignée du dénuement préconisé par la règle, mais les religieux restaient humains, et la fierté d’une communauté peut parfois se nicher dans les objets les plus futiles. En l’occurrence, pour les religieuses, recouvrer la –légitime- détention de ces merveilles enluminées était devenue une question d’honneur, qu’elles se piquaient bien de remporter quel qu’en puisse être le prix.

Eh bien ! Elle gardait la primauté de la parole. Finalement, il faudrait prendre cela comme un avantage. Au moins pourrait-elle tourner la chose à son avantage et à son idée. C’était toujours cela de gagné… Elle eut un fin sourire, mais ne se dispensa pas, malgré ces réflexions de la première importance, d’écouter les souvenirs de voyage du jeune homme. Elle savait qu’elle n’aurait peut-être plus l’occasion d’en entendre de pareils avant longtemps… L’occasion était trop belle pour qu’elle la rejette stupidement.

Les camaïeux de bleus et verts, turquoise, topaze, que décrivait pour elle Alphonse de Lorraine, elle n’avait aucune peine à se les figurer, rehaussant de leur éclat le blanc des maisons, que le soleil devait rendre éblouissant, presque impossible à regarder à l’œil nu. Un effort d’imagination, elle pourrait presque, comme une sensation fugace, sentir la chaleur… Elle sourit. Bientôt il finirait par lui faire regretter ses vœux… Sa soif de connaissance finirait peut-être par la conduire au désespoir, mais elle pouvait encore, pour l’heure, se contenter des nombreuses ressources à sa disposition et consacrer son temps et ses pensées au couvent, qu’elle avait quitté depuis trop longtemps déjà –ici la pensée lui vint que sans doute il serait bon de ne pas reculer davantage la date de son retour dans l’enceinte de l’Abbaye.

Du reste, la double allusion à l’enfermement de son couvent, qui ouvrait et clôturait le discours, et qu’elle jugea fort peu subtile, et moins délicate encore, la fit froncer le sourcil –mais lui attira aussi un sourire. Inutile de répondre amèrement, il n’y aurait vu sans doute que la confirmation de ses dires, ou bien y aurait décelé une frustration qui n’existait pas. Le calme était souverain dans ce genre de situations, et elle l’opposerait à ce qu’elle pressentait une raillerie. Elle était certes entrée très jeune en religion, elle n’était pas niaise pour autant, et n’appréciait pas –un reste de la fierté et de l’orgueil des Mortemart, sans doute- que l’on se moque d’elle.

« Je n’en doutais pas, Monsieur, je n’en doutais pas un instant… Une abbaye est certes un petit monde bien étriqué pour qui, comme vous, a vu les Océans… Cependant, reprit-elle, un calme sourire, qui n’avait rien à envier à ceux des icônes, au coin des lèvres, savez-vous qu’il existe d’autres moyens de faire « des découvertes » que de partir en expédition à l’autre bout du Monde ? Les livres, l’étude des langues et des civilisations sont au moins aussi dépaysants, plus peut-être. Mais peut-être n’êtes-vous pas un érudit, auquel cas ces considérations vous paraîtront sans doute sentir un peu la poussière et les salles d’étude, ou pire encore, le rejet des autres voies pour ne pas regretter celle que l’on a choisie… »

Elle s’interrompit un instant. Son sourire se voulait neutre, ou en tout cas, plus bienveillant qu’incisif. Son intention n’était pas de se moquer ouvertement : cela n’aurait pas été convenable, et elle n’avait de toutes façons aucun goût pour la médisance : elle abandonnait cela à la Cour. Et puis, elle n’allait tout de même pas entrer en conflit avec le Chevalier d’Harcourt avant même d’avoir abordé la question des manuscrits !

« Du reste, je me contenterai, en terme de découvertes extérieures, de vos récits, qui suffisent amplement, je puis vous l’assurer, à me faire rêver. Vous savez admirablement rendre les couleurs presque palpables, et avec elles, les atmosphères… Mais je préfère, à bien réfléchir, connaître parfaitement mon abbaye, plutôt qu’acquérir une connaissance superficielle d’horizons lointains. Nous servons, Monsieur, des buts différents, non moins nobles l’un que l’autre… Simplement incomparables. »

Un nouveau sourire aimable, poli. Elle l’accompagna d’une très légère inclinaison du buste –une sorte de salut, si l’on voulait. Marque qui se voulait respectueuse. Surtout, surtout elle ne devait pas donner la moindre prise à la susceptibilité d’Alphonse (car susceptible, elle croyait qu’il l’était, au même titre du reste que tout le reste de sa famille). Cependant le moment était venu d’aborder le sujet qui lui tenait à cœur (et surtout, qui tenait à cœur aux sœurs les plus entichées du prestige de l’Abbaye qui se trouvaient être également les sœurs les plus hauts placées dans leur hiérarchie interne).

« Mais… »

Elle détourna un instant le regard, se concentrant délibérément sur le reste du salon, observant, écoutant… Et prenant le temps de préparer au mieux ce qu’elle allait dire. Puisqu’elle agissait de son propre chef, mieux valait éviter de commettre un impair… Impair qu’il aurait très certainement été pour le moins compliqué de rattraper par la suite. Mais à tout prendre, elle aimait mieux s’en charger elle-même ; la sœur douairière prenait bien trop d’intérêt à cette affaire, et elle perdrait sans aucun doute beaucoup trop vite la maîtrise de ses nerfs… Ce qui serait bien plus désastreux. Elle, au moins, savait pouvoir compter sur son calme.

« J’ai cru comprendre, Monsieur, que vous étiez en charge de l’Abbaye de Royaumont. Vous savez sans doute également –ou peut-être vais-je vous l’apprendre seulement- que notre bien-aimée Mère Supérieure nous a quittée, il y a quelques semaines à peine, laissant derrière elle tous les papiers relatifs à la gestion de son abbaye, dont nous ne savions pas tout. Ayant été chargée du tri de ses correspondances, et de leur mise en ordre, j’ai pu me rendre compte par moi-même de nombre d’affaires qui nous étaient jusque là inconnues. Et notamment, j’ai eu à prendre connaissance des correspondances qu’elle entretenait avec votre abbaye… »

Elle ne souriait plus, à présent ; toujours aussi calme, ses mains jointes sur ses genoux, son regard posé dans celui de son interlocuteur, elle était tout ce que l’on peut faire de plus sérieuse –un sérieux qui détonnait sans aucun doute au milieu de toutes ces conversations menées, alentour, d’un ton badin, avec force rires et piques, et mots d’esprit. Mais elle ne parlait plus réellement en son nom propre mais aussi en celui de son abbaye. Ce qui impliquait un certain contrôle sur soi-même.

« C’est ainsi que nous avons pris connaissance d’un différent –oh, une querelle ridicule, bien peu de choses en vérité- entre Royaumont et l’Abbaye-aux-Bois, dont je suppose que vous avez été informé malgré votre absence… Loin de moi l’idée de gâcher par des négociations votre soirée, mais… Peut-être serait-il possible que nous nous entendions là-dessus dès à présent, pour éviter des négociations à n’en plus finir entre nos deux abbayes ? L’occasion est belle et permettrait peut-être de trouver une solution disons, plus juste que celle qu’un long échange par courrier interposé, sans jamais se voir face-à-face, amènerait. Après tout, il serait bien dommage de gâter les relations jusque là cordiales entre nos deux abbayes pour une simple histoire de parchemins, qu’en pensez-vous ? »
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Ven 12 Juin - 14:39

Sur bien des points Alphonse s’estimait similaire à la jeune Mortemart. N’étaient ils pas tout les deux des cadets de grandes famille pour commencer? Les Lorraine pour lui, redoutable branche de la maison de Guise, descendants de Charlemagne, tête de la ligue, et prince étranger. Un pedigree que presque personne ne pouvait se vanter d’égaler. Et les Mortemarts pour elle, famille légèrement moins ancienne et prestigieuse mais quand même. Quel éclat sur leurs blasons respectifs ! Quel panache dans leur rang et quel sang dans leur veine. Et une pensée l’effleura, subitement, vu leur âge et leur situation un hymen aurait pût être négocié entre leur famille. Les Mortemart se serait isser un peu plus haut, les Lorraines n’auraient presque pas subit une mesalliance. La perspective l’amusa sans plus et il la laissa filer, se jurant cependant de la partager avec Henriette. Quel amusement de constater qu’ils avaient tout deux choisit de s’éloigner d’une fratrie brillante et turbulente. Malte et ses galères pour lui, le couvent et ses livres pour elle.

Mais voilà, ils étaient profondément différents autant dans leur goût que dans leur vision de l’existence et la réponse de la jeune nonne le lui prouva alors qu’il portait sa tasse de chocolat à ses lèvres. Il suffisait d’entendre le sermon qu’elle lui décocha en réponse pour s’en assurer. Une déformation professionnelle sans le moindre doute et la préparation de son futur rôle d’abbesse. le thème en lui même ne faisait que souligner leur différence. Sans être un rustre, il avait ses lettres et citait St Augustin aussi bien que n’importe qui, Alphonse avait un intérêt pour les études des plus limités. Lire l’ennuyait profondément et les grands textes, le fleurons de la littérature, le laissait de marbre. Les entendre ainsi vanter, exalter même, dans la jeune bouche de Marie-Madeleine l’amusait quelque peu, alors que peu convaincu il plaignait bien au contraire une personne qui en matière de divertissement ne connaissait que l’amas de la connaissance.

Il répondit à ses arguments par un sourire qui mêlait l’aimable et la morgue tandis qu’une inclinaison de la tête signifiait que s’il ne se rendait point aux arguments de son interlocutrice tout du moins il souhaitait que le débat s’arrête. Bizarrement, il ne se sentait pas vexé. Sans doute l’idée que l’on puisse préférer le latin à la navigation et la prière au combat était trop étrange pour cela. Comme l’avait énoncé Marie Madeleine, les choses étaient tout bonnement incomparable. De plus, la politesse de cette petite fille, car dans le milieux de requins de la cour elle tenait plus de l’enfant que de la femme malgré leur un an de différence, permettait de ne pas avoir à prétendre prendre ombrage de leur désaccords. Sans compter que deux femmes de poigne, Gabrielle et Catherine lui serait tombé dessus et qu’il aurait toutes les peines du monde à se défaire des harpies protectrice des enfants. Ce que l’instant maternel créait de complication quand même.

Le mais le fit se redresser quelque peu, et son visage se ferma. L’heure des récits et des belles histoires venait, sans le moindre doute, de prendre fin. Et s’il ignorait de quoi elle pouvait vouloir l’entretenir, après tout ils n’avaient rien en commun, il ne baissait pas pour autant sa garde.

La mention de l’abbaye lui fit se froncer les sourcils. Tout le monde savait qu’il en était l’abbaye commendataire, plus parce que le présent de Mazarin avait plus été vu comme u crachat à la figure de son auguste père qu’un cadeau pour le garçon de sept ans. Mais on savait aussi que le chevalier n’était pas vraiment le gestionnaire le plus investi qu’il soit. Même s’il prenait la peine d’ouvrir et de lire les lettres qu’on lui envoyait à ce propos. En retenir le contenu et s’y intéresser était une autre histoire. Et voilà que justement on lui demandait de se plonger dans l’étude des affaires étrangères de l’abbaye. 

Tout ce qui l’intéressait dans l’amas de pierre et de moine qu’il possédait était les revenus, très important, qu’il en tirer. Oh et le prestige. Le reste il le laissait à son père qui vieillissait là bas, où à l’abbé. Mais en faire la remarque aurait été déplacé et peu judicieux. Il fit donc un louable effort de concentration.


Il se souvenait une mention ou deux de la mort de la vieille gérante de l’abbaye. Plus des mentions dans les salons mondains qu’une réelle information. Et il ne voyait pas du tout le rapport entre son abbaye et la mort de cette femme qui n’avait jamais dût mettre les pieds hors des murs de pierre de son couvent dans les six cents dernières années, approximativement l’âge qu’il lui donnait. Donc elle écrivait des lettres à son abbé. Il plaignait sincèrement la morte, la prose de l’homme étant assommante et redondante. Sans doute était elle morte d’ennui en subissant une phrase pleine de verve et vide de sens du religieux. Marie Madeleine voulait elle l’inculper de meurtre? Si c’était peu probable l’idée l’amusait grandement.

Bon visiblement sa théorie, qui avait l’avantage de l’originalité et de l’interêt était battue en brèche. Quelle tristesse. Il fronça les sourcils en se passant la main dans les cheveux. Quelle querelle pouvait opposer des hommes de Dieu? Devait il arbitrer un concours visant à déterminer qui prier le plus efficacement? Ou un miracle qu’on ne savait pas à qui attribuer?

Quoiqu’il en soit, il se retrouver arbitre d’une dispute ecclésiastique. C’était étrange mais ça le changerait agréablement des discussions de salons. Et tout plutôt que de retourner entre les griffes redondantes du poète. Et en plus il se donnait l’air d’un homme affable et ouvert d’esprit ce qui le ferait gagner en prestige auprès des redoutables langues de pute de la famille Mortemart. Aussi ce fut d’une voix aimable qu’il répondit.



- Je suis contrarié de vous entendre mentionner une dispute, honteuse entre des institutions aussi respectables.



On sentait toute la force de sa politesse, qui remplaçait la conviction qu’il ne possédait absolument pas lorsque l’on en venait aux affaire de Royaumont.

Il ajouta d’une voix douce.



- Le terme négociation me semble cependant un peu violent pour ce salon et je préfèrerai que nous nous contentions de discuter de ce différents. La conversation apaisera nos esprit et élèvera peut être ce débat épistolaire.
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Mer 17 Juin - 15:05

A voir la mine de son interlocuteur, Marie-Madeleine n’eût pas grand-peine à comprendre qu’il n’était en rien informé de cette sombre histoire de manuscrits précieux que s’arrachaient les deux abbayes. Elle ressentit tout d’abord une pointe d’agacement pour cet homme, qui administrait une abbaye dont il ne semblait même pas au fait des relations avec les autres ordres… Agacement vite maîtrisée : après tout, il avait des circonstances atténuantes, la moindre n’étant pas son récent retour. Et puis, à l’Abbaye-aux-Bois aussi, la seule Supérieure avait détenu cette correspondance qu’elle n’avait jamais fait partager, pas même au chapitre –ce que du reste la jeune femme trouvait assez surprenant. Fallait-il y voir une volonté de ne pas créer de ressentiments entre les deux abbayes ? Elle avait eu les lettres en main, et avait pu constater par elle-même combien l’échange s’était, dans les derniers temps, envenimé –l’Abbesse, toujours si angéliquement calme et mesurée, dès lors qu’il s’était agi de défendre le patrimoine et les droits de son abbaye, avait sorti les griffes, et l’Abbé de Royaumont s’était de son côté montré tout aussi ferme, campant résolument sur ses positions, au point que les déclinaisons du terme « voleur », ou même « usurpateur », s’étaient vite multipliés… Finalement, il valait bien mieux pour l’honneur mutuel des deux abbayes que cette correspondance n’ait pas filtré –on s’y écartait un peu trop des idéaux pacifistes et du calme qui seyait aux ecclésiastiques-, du moins pas avant le décès de la Supérieure, qui avait fait de toutes les religieuses des défenseurs acharnés de ce qu’elles revendiquaient comme leur patrimoine séculaire, la perle de leur trésor, un monument ancestral et qu’il était hors de question d’abandonner à qui que ce soit. En quelques semaines seulement le couvent s’était enflammé, chacune prenant fait et cause pour les intérêts de l’Abbaye. Marie-Madeleine, lors de son départ, tenait encore pour sûr que nulle réponse n’avait encore été envoyée à l’Abbé à Royaumont ; deux semaines seulement après le décès de la Supérieure c’eût été inconvenant. Mais les choses avaient pu évoluer pendant son absence.

Elle fut très agréablement surprise, une fois de plus, de la réaction du Chevalier de Harcourt. Le Lorraine l’écouta posément, et répondit avec calme, politesse et mesure. Elle laissa un sourire éclore sur son visage, rassurée –elle avait espéré un dialogue, et il le lui offrait, elle avait redouté une réaction outrée, et il la lui épargnait. De plus, s’il n’était pas au courant des détails de l’affaire, elle pourrait l’en instruire, tout en étant sûre du même coup que tout ce qu’elle avancerait ne porterait pas préjudice à l’Abbaye-aux-Bois. Ce n’est pas qu’elle accusait Royaumont et son abbé de mentir dans leur intérêt, mais la haine est parfois bien mauvaise conseillère, facilitant les distorsions de la réalité, parfois inconscientes, toujours déplorables… Et elle aimait bien mieux s’en charger elle-même. Après tout, cette occurrence était pour elle une chance, un point d’avance.

Harcourt reprit la parole. Elle comprit à ses mots qu’il ne lui promettait en rien une décision ce soir-là, en ce salon. Elle eut un geste vague de la main ; elle n’en avait jamais attendu tant. Une discussion, telle que celle qu’il lui proposait, lui était déjà une avancée phénoménale. Car en cette affaire, Alphonse de Lorraine aurait très probablement à se prononcer et son avis, elle le savait pertinemment, péserait autrement plus lourd que celui de son abbé. Ce qui ne serait pas un mal. Le vieil homme avait un peu de mal avec le concept de compromis, et plus encore avec la transigeance. Sa position jusque là s’était –elle ne le savait que trop bien, puisqu’elle était celle à qui l’on avait confié toutes les correspondances de la défunte, avec à charge pour elle de les rendre chacune à leur expéditeur-, bornée à camper résolument sur ses bastions, à refuser toute idée de discussion à l’amiable, et à hurler au scandale et à la dépossession toutes les trois lignes. Une attitude qui n’avait pas aidé à développer un climat serein entre les deux responsables….

Elle accepta un verre des mains d’un des domestiques chargé de plateaux qui parcouraient la salle, but calmement une gorgée, remercia d’un hochement de tête le Chevalier de Malte de lui accorder un peu de temps, puis, posant ses mains à plat sur sa sombre robe qui détonnait bien un peu au milieu de cet étalage de riches tissus, moires orangées et velours grenats, soies vert d’eau et gazes bleues, sur lesquelles les bougies dessinaient des réseaux d’ombres et de lumières changeantes, elle reprit la parole, d’une voix toujours très posée.

« Vous avez entièrement raison, bien sûr. Parler face à face, et à tête reposée, sera sans doute bien plus profitable à la résolution de cette triste affaire et à l’honneur réciproque de nos deux communautés, qu’une correspondance qui, si elle continuait sur le ton qu’elle avait fini par adopter, ne tarderait pas je pense à équivaloir à une déclaration ouverte de guerre… »


Elle sourit, fit une pause.

« J’ai lu la correspondance qu’ont échangés l’abbé de Royaumont et feue l’abbesse de l’Abbaye-aux-Bois. Je ne l’ai pas sur moi, mais pourrais aisément vous résumer une affaire dont je crois voir que vous ne connaissez que bien peu de choses, en vous disant qu’elle a commencé voilà un an et demi environ, après que nous ayons procédé à un reclassement de toutes nos archives. A cette occasion, nous avons retrouvé de vieux documents, datés de 1567 si ma mémoire ne m’abuse, faisant état du prêt à l’Abbaye de Royaumont, pour une raison que j’ignore ou dont je ne me souviens plus, d’un cortex de manuscrits datant du Moyen-Age. Le document en offrait une description très précise, les présentant comme un ensemble absolument unique : l’’Apocalypse de Saint Jean, copiée entièrement à la main, et enluminée de force miniatures d’une minutie exceptionnelle, de lettrines extrêmement travaillées, et, surtout, en un état de conservation pour le moins admirable. Cette pièce constituait apparemment jusque là la clef de voûte du trésor de l’Abbaye-aux-Bois… Et il nous a été impossible de retrouver le document faisant état de sa restitution. »

Elle défroissa sa robe du plat de la main, baissa les yeux un instant, puis releva le menton.

« Je vous laisse imaginer les recherches très précises que nous avons entreprises, mais qui sont restées vaines. Ces manuscrits ont alimenté nos conversations un moment, et nos imaginations, et puis nous en avons oublié l’existence –jusqu’à ce que nous ouvrions les tiroirs du bureau de la Mère Supérieure, au lendemain de son décès. »

Elle sourit, un peu émue, au souvenir de cette femme de tête et d’exception qu’avait été la Supérieure…. Et à l’idée de sa prise en main de l’affaire. Comment donc avaient-elles pu, toutes, penser qu’elle laisserait l’affaire tomber dans l’oubli, sans rien faire, alors qu’on venait de lui annoncer la disparition d’une pièce maîtresse (dont elle ignorait encore jusqu’à l’existence à peine quelques jours auparavant) des collections de sa chère abbaye.

« Notre regrettée Supérieure, sans qu’aucune de nous s’en doute, avait pris le parti de contacter Royaumont et d’y porter ses justes revendications. Rappelant avec toute la diplomatie dont elle était capable l’emprunt qui n’avait pas été honoré, et faisant, à un peu plus d’un siècle de distance, valoir que Royaumont avait, quelle que soit la raison pour laquelle elle avait demandé le prêt des enluminures, eu plus que le temps de les admirer et d’en profiter, et qu’il fallait maintenant rendre ce qui avait été prêté. Comme vous vous en doutez puisque je suis ici à vous en parler, la réponse a été négative : le cortex est resté si longtemps à Royaumont que les moines le considèrent à présent comme leur propriété et se sentent lésés de cette demande. Les arguments avancés de part et d’autre se résument à une question de légitimité, Royaumont faisant valoir le temps qui a passé, et l’Abbaye-aux-Bois, sa propriété initiale –bref, la situation semble complètement bloquée, et je dois vous avertir qu’à présent que cette histoire est connue en notre couvent, les tensions montent, qu’il serait bon de désamorcer au plus tôt, d’une manière ou d’une autre… Un compromis au moins temporaire serait souhaitable avant que les positions ne s’extrémisent trop, qu’en pensez-vous ? Mais la recherche d’un compromis suppose une écoute mutuelle, qui n’existe plus depuis longtemps entre les deux partis… J’ai été longue, excusez-moi ; il me fallait vous informer de la trame afin que nous puissions y broder, des conditions afin que vous ne soyez pas surpris des revendications, qu’elles viennent de l’un ou de l’autre parti.»
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Dim 26 Juil - 13:02

Quel homme n’aime pas s’entendre dire qu’il a raison? Aucun. Quiconque prétends le contraire n’est pas un modeste mais un menteur. Il tente de s’attribuer une vertu qui n’a pas lieu d’être. Et même si du fait de son rang et de sa position Alphonse s’entendait régulièrement dire qu’il avait raison, ce n’était pas toujours le cas. Au contraire les confrontations d’opinions et les débats tranchés étaient monnaies courantes autant à Malte qu’au sein de l’hôtel de Guise. Aussi entendre l’un de ses pairs l’approuver était toujours appréciable.
Même si, comme dans le cas présent, il ne s’agissait que d’une approbation de principe. Une petite phrase que l’on concédait dans le but de faire avancer la conversation et surtout de conserver des apparences amicales. Par contre, il ne savait pas trop d’où elle tirait cette idée étrange qu’une conversation directe avec lui apaiserait les choses et que les têtes demeuraient reposer. Alphonse ne se considérait pas comme quelqu’un de foncièrement méchant et vicieux, contrairement à d’autre membre de la fratrie, mais il reconnaissait que garder son calme n’était pas son point fort.

Et puis une guerre entre couvent serait amusante. Il se figurait déjà la scène. Des nonnes armés de chapelet chargeant une armée de moines faméliques qui se protègerait avec des crucifix. Il devait voir ça ! Et imaginer le père abbé de Royaumont en chef de guerre prévoyant une escarmouche à grand coup d’ave maria et de te deum pour contrer l’offensive des notre père et des crédos des religieuses ! Il se régalait d’avance du spectacle. Et sans doute devait il faire échouer la discussion pour le seul plaisir de la comédie se jouant sous ses yeux.

Quoiqu’à voir le regard noir que lui envoyait Catherine depuis l’autre bout de la pièce, il n’y avait pas intérêt. Visiblement la petite Mortemart faisait partie des gens que l’on ne devait pas contrarier. Ce qui était le cas de tout les Mortemart. Parce que les Mortemart étaient des plaies avec des langues de putes. Et les Mortemart n’ayant pas de langue de pute, comme son interlocutrice, étaient défendus par une légion de Mortemart avec des langues de putes. Ce qui était paradoxale parce que quand une Mortemart à langue de pute (par exemple Vivonnes) se faisait attaquer, il était très rare que les autres (par exemple, Mme de Thiange) consente à agiter les lèvres pour aider.

Il se rendit compte qu’il avait plus ou moins perdu le fil des explications que l’on consentait à lui donner et fit un effort pour se raccrocher à la conversation. Il comprit assez vite le fond du problème. Et comme on pouvait s’y attendre de la part de gens passant ses journées coincés entre quatre murs à prier en boucle, c’était ennuyeux. Vraiment ennuyeux. On ne faisait pas plus assommant, à part peut être les leçons de moral de ses précepteurs. Des livres ! On se prenait la tête sur des livres et on allait commencer une croisade épistolaire à propos de livres ! Est ce que quelqu’un à part lui se rendait compte du ridicule de la situation ? Des mots posés sur un papier était toujours des mots posés sur un papiers ! Peu importé le papier ou l’encre, le sens demeurait le même. Et soyons honnête, l’apocalypse selon St Jean n’était pas vraiment un récit plaisant. Ces histoires de destructions, de jugements et de cavalier. Ça tenait plus de l’histoire que l’on racontait pour forcer les enfants à manger de la soupe que de la parole divine, sans doute parce que ça n’en était pas une.

Bien entendu, il ne pouvait pas avouer maintenant qu’il se désintéressait totalement de l’affaire. Surtout que maintenant qu’il y pensait son père et l’abbé avaient tout les deux mentionné cet épisode dans leur correspondance. Preuve que la chose était importante pour eux. Mais quand même !

Il nota que malgré ce qu’elle prétendait, la nonne était de parti prit. Et visiblement convaincu que la logique, le bon sens, et l’ordre des choses exigeaient que le manuscrit retournent à l’abbaye. Il ne partageait absolument pas son avis. Et pas uniquement parce qu’il avait un esprit de contradiction particulièrement développé. Les nonnes n’avaient qu’à mieux veiller sur leurs affaires. et qu’est ce qui prouvait qu’elles n’avaient pas céder le manuscrit à Royaumont pour une raison quelconque? Ce genre de chose arrivaient tout le temps. Enfin, il imaginait.



Et puis, dans un froncement de sourcil, Alphonse se redressa. Il n’aimait pas trop ce que l’on insinuait sur l’abbaye dont il avait la charge. On ne les traitait pas encore de voleurs mais cela s’en rapprochait de plus en plus. Il était claire que dans l’esprit de Marie-Madeleine, la propriété initial primait. Et bien il n’approuvait pas !

À la mention sur les tensions, il eut toute les peines du monde à retenir un reniflement dédaigneux. Des femmes cloitrés, détestant sortir, quel mal pouvait elle lui faire? Mais il devait aussi reconnaitre qu’un scandale serait malvenu. Il n’avait pas que ça à gérer.

Finalement quand l’exposé prit enfin fin. (Il se serait félicité pour être resté attentif et sérieux tout ce temps), ce fut à son tour de prendre la parole. Et il devait faire un exercice très contraignant de diplomatie pour ne pas l’envoyer sur les roses.

Maintenant que vous le mentionnez je me rappelle cet incident, qui a été mentionné dans les rapports que l’on m’envoyait de l’abbaye.



Il les recevait en même temps que l’argent lui permettant de vivre, c’était bien la seule raison pour laquelle il leur accordait une importance quelconque. Et aussi parce que même à plusieurs centaine de kilomètre de distance, il demeurait un garçon très obéissant qui faisait toujours ce que son père lui disait de faire. Ce qui était infantilisant et pathétique. Mais généralement, il avait besoin de beaucoup de vin pour arriver au bout de cette correspondance, et employait toute ses forces à l’oublier.

Je me dois cependant de vous détrompez sur un point, ce n’est point l’abbé qui s’occupe de cette correspondance. Il se contente de rédiger les lettres et de les signer. Le fond du débat ainsi que les positions de Royaumont sont mené par mon père. Vous l’ignorez sans doute mais il s’est pleinement investis dans les affaires temporelles de l’abbaye lorsque que je me suis éloigné.



Ce qui à tout prendre était sans le moindre une très mauvaise nouvelle pour Marie-Madeleine. Il était bien plus dur de gérer l’intransigeant et martial Cadet la Perle qu’un moine assommant mais somme toute vieillissant et commode.

Il a lui aussi tenu à me mettre au courant de cette affaire, dans la dernière missive que j’ai reçu à Paris. Cependant sa vision de la situation diffère singulièrement de la votre.



Il marqua une pause le temps de mordre dans une pâtisserie qu’il savoura quelque peu. Mon Dieu ! Ce que la bonne cuisine lui avait manqué ! Les galères se contentaient de le nourrir mais sans le moindre attrait et La Valette n’offrait gère plus de raffinement quand on y restait. Sauf si on considérait le vin que la noblesse faisait venir et consommait en grande quantité. Après avoir fini sa friandise et s’être poliment essuyé les lèvres, il reprit.

Mon avis est, je pense, un médium entre vos opinions. Je vous concède que cette dispute est une honte et sur le long terme nuisible à l’image de nos deux communautés. Bien que mes moines semblent plus disciplinés et moins échauffés que vos consoeurs. Nous devons rapidement trouvé un point d’entente avant que l’affaire ne s’ébruite. Un compromis serait sans doute envisageable, n’est ce pas? Une acquisition rétro-daté des manuscrit, contre une compensation, mettrait un terme à la querelle. À moins que vous n’ayez une meilleure solution, je ne doute pas que ma proposition a déjà été envisagé.
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Mar 28 Juil - 20:18

Si Alphonse de Lorraine avait apparemment fait l’effort de suivre avec une certaine attention tout son exposé, Marie-Madeleine, qui ne l’avait pas lâché du regard un seul instant, nota, non sans une pointe d’agacement, qu’il paraissait bien plus absorbé par des réflexions internes dont elle aurait aimé connaître la teneur tout en se doutant bien qu’elles n’avaient un rapport qu’éloigné avec ce qu’elle pouvait raconter. Cependant, elle garda toute son affabilité, et son sourire. Marie-Madeleine était loin d’avoir un caractère aussi emporté que celui de ses aînés, ses années passées au couvent lui avaient appris à se modérer.

A mesure qu’elle avançait dans son récit, elle voyait se modifier l’expression du Chevalier d’Harcourt. Lequel ponctua ses paroles par un froncement de sourcil qui lui fit craindre de n’avoir pas su faire preuve d’assez de diplomatie. Pour autant, elle continua, acheva –et écouta la réponse d’Alphonse de Lorraine, réponse qu’elle savait à peu près décisive, parce que leur conversation en était arrivée au point où véritablement ils commençaient à mettre chacun en avant la position de leur couvent –quoique dans le cas d’Alphonse, le possessif était purement matériel, là où la jeune femme faisait partie intégrante de la communauté de l’Abbaye-aux-Bois, ce qui, de manière tout à fait inconsciente mais bien réelle, la poussait à se montrer bien plus partisane qu’elle ne l’aurait souhaité.

L’annonce que lui fit le Chevalier de déjà connaître l’affaire la courrouça néanmoins quelque peu et à son tour elle fronça les sourcils, avec l’impression assez désagréable d’avoir été plus ou moins jouée. Il lui avait fait raconter toute l’histoire en détail, sans doute pour juger de son point de vue et de son degré de neutralité, sans doute à dessein –si elle devait le juger à l’aune de ses frères, tous plus retors et intrigants les uns que les autres, elle ne pouvait pas douter qu’il se soit agi là d’une ruse. Elle se promit d’user de plus de prudence à l’avenir. Harcourt avait beau sourire et paraître, au premier abord, plus franc que sa fratrie, elle voyait bien à présent qu’une fois de plus les apparences devaient nécessairement être trompeuses : elle avait accordé trop vite, peut-être pas sa confiance mais au moins une certaine assurance.

Et puis il lui annonça que ce genre de problèmes relevaient, en son absence, de son père et  non de l’abbé. Cette nouvelle la fit se mordre les lèvres. Voilà qui compliquait considérablement à peu près tout, et embrouillait encore un peu une affaire qui ne l’était déjà que trop depuis la mort de l’abbesse. Elle ne le connaissait pas personnellement mais en avait suffisamment entendu parler pour comprendre que tout espoir de trouver aisément un terrain d’entente au profit de l’Abbaye-aux-Bois risquait bien de se voir compromis. Si l’abbé ne connaissait guère les compromis, il aurait encore fait figure d’indécis auprès d’Henri de Lorraine… Et savoir qu’il avait présenté sa propre version du conflit à son fils lui faisait l’effet d’une douche glacée. Arrivée à ce stade, mieux aurait sans doute valu tout abandonner, si la conversation n’avait pas été engagée si avant, et si renoncer n’avait pas paru une défaite irrémédiable. Elle soupira, mortifiée, et contempla en silence son interlocuteur se délecter d’une des sucreries disposées alentours tout en tordant ses mains. Cependant déjà il reprenait la parole, pour proposer un compromis, qu’elle écouta avec une grande attention, fixant sur lui son regard qui ne cillait pas –sans doute lui accordait-elle bien plus d’attention que lui n’avait bien voulu concéder à son propre exposé.

« Je suis,
commença-t-elle après quelques instants de réflexion, tout à fait d’accord avec vous, sur un point au moins : il serait regrettable et parfaitement ridicule que cette affaire s’ébruite. Un tel conflit serait pain bénit, si j’ose dire, pour tous les libertins qui ne cherchent guère mieux que de nouvelles armes à diriger contre la Sainte Église. En revanche… »

Elle fit tourner son verre encore à moitié plein entre ses doigts, le porta à ses lèvres, goûta la saveur sucrée du vin blanc contre son palais, s’accordant, juste retour des choses, le temps de formuler le mieux possible un discours qu’elle avait déjà tout prêt dans son esprit.

« Outre que je ne peux, en mon nom propre, prendre la moindre décision pour mon abbaye, pas plus que je ne peux vous donner la moindre garantie, je ne peux vous certifier que votre proposition soit bien reçue. Comprenez que ce qui intéresse notre communauté n’est pas l’argent qui se cache, je suppose, derrière votre « compensation » -elle assortit cette remarque d’un regard incisif, destiné à rappeler combien bas et matériel était l’argent, tout en sachant fort bien qu’il s’agissait là d’une ressource essentielle et nécessaire et que le couvent n’avait pas la même dédain qu’elle pour le précieux métal- mais la valeur intellectuelle et culturelle de ce manuscrit. Pour nous ce manuscrit n’est pas un trésor dans le sens le plus commun du terme, mais bien par ce qu’il nous révèle de notre histoire et pour son incontestable valeur historiographique. Voilà pourquoi nous en souhaiterions la restitution. »

Marie-Madeleine était, cependant, loin de s’aveugler au point de penser qu’un tel argumentaire suffirait, à lui seul, à lui concilier Harcourt. Tout comme elle savait très bien que l’acception du terme compromis la forcerait, ou du moins, forcerait le couvent, à faire quelque concession. Il était bien entendu exclu, de plus, de brouiller en une soirée, et en ayant agi de son propre chef,  les relations entre les deux communautés avant même que n’aient commencé les négociations officielles.

« Mais bien entendu, je ne peux être sûre de rien sur ce point. Il est certain que les esprits, de part et d’autres, se sont un peu échauffés, et je pense que des négociations effectives menées dans le calme apporteraient en effet des solutions rationnelles et équilibrées –et peut-être même votre proposition pourrait, qui sait, être retenue… Cependant je dois vous prévenir qu’en l’état actuel des choses, l’Abaye-aux-Bois est fort peu disposée à abandonner cette propriété intellectuelle, et que mes consœurs préféreraient encore verser elles-mêmes la compensation que de laisser le manuscrit. »

Elle posa son verre sur le guéridon qui se trouvait à côté d’elle, accrochant au passage le regard de la chère Gabrielle, à qui elle adressa un sourire –sa sœur en pleine conversation le lui retourna rapidement avant de se mettre à rire du conte que lui faisait son entourage. Peu désireuse à présent de pousser plus loin le sujet, elle prit un air quelque peu ennuyé, préférant céder à la prudence en dépit de la politesse : aller trop avant, c’était prendre bien trop de risque, et elle pressentait que le compromis risquait d’être assez pénible à rechercher.
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Mer 12 Aoû - 22:33

Spoiler:
 

Cette discussion n’avançait pas. Ce qui excédait plus ou moins Alphonse. Ne pas le montrer se révélait de plus en plus dur. Il ne comprenait pas comment on pouvait s’enliser ainsi dans des problèmes sans fin pour un livre. Tout beau qu’il soit, ça n’avait pas grand intérêt.

Tout en prenant garde à conserver un visage aimable, il nota en plus que Charles avait trouvé le moyen d’accaparer la très précieuse et fraiche Anne de Violay. Quel saleté de petit frère ! Encore morveux avec un visage de gamin à peine sorti des jupes que déjà il convoitait les plus belles prises ! Au moins, il avait arrêté d’afficher une mine maussade, ce qui devait satisfaire Catherine. Mais quand même ! Alphonse décréta qu’il ne passerait pas en second auprès de cette sotte superficiel au menton trop long.

Enfin on quittait le sujet chiant et convenu du secret pour passer à autre chose ! Quoique finalement le nouvel angle de la conversation ne lui plaisait pas beaucoup plus. Négocier dans le vide était une perte de temps insupportable. Son sourire ne vacilla pas d’un millimètre et il continuait de montrer son intérêt alors qu’intérieurement il s’arrachait les cheveux de désespoir. Heureusement qu’il ne le faisait pas extérieurement. Le spectacle aurait été ridicule et il ne se serait jamais remit de la perte de ses boucles. De toute façon vu son ascendance et son intelligence, ce petit bout de femme allait vite devenir important, autant conserver des relations cordiales.

En entendant ses protestations et contestations, il dût lutter contre le coup de sang. Marque de colère d’un homme guère habitué aux refus, surtout formulé avec un tel dédain. Il posa sagement sa main gantée contre sa cheville gauche, elle même reposant sur un genoux. Seul un observateur attentif aurait put noter la façon dont les doigts était contracté sous le tissus.

Il l’écouta jusqu’à la fin sans ciller et annonça d’une voix douce :

J’ignore ce que la correspondance vous a laissé imaginer sur vos interlocuteur. Mais l’abbé n’est pas un homme vénal. Foncièrement honnête, il ne renâclerait pas s’il n’avait pas pour lui de véritables arguments.
 Et il a toujours a coeur bien être intellectuel et morale de l'abbaye

Une belle démonstration d’hypocrisie qu’il faisait là. Non pas que l’abbé soit particulièrement attaché à l’argent. Mais Alphonse n’avait pas la moindre idée de ses qualités et de ses défauts. Il s’en foutait totalement. L’homme se révélait déjà être le correspondant le plus assumant de l’humanité. Si en plus on s’intéressait à ses humeurs et à sa psychologie on frôlait la migraine et devenait un candidat idéal à la saignée.

Il reprit :

Quand à mon père, tout homme du siècle qu’il soit, il ne manque nullement d’esprit. En refusant vos demandes de restitution, il avait tout autant que votre communauté le poids intellectuelle, culturelle et artistique de l’objet de conflit. Les considérations matérielles ne l’atteignent nullement.



Il venait d’établir à égalité la pureté des intentions d’un côté et de l’autre. Pas plus que les nonnes, les frères ne pouvaient se poser en marchands de tapis intéressés, il était important qu’elle le comprenne. De plus, en mentionnant une seconde fois son père il posait un interdit. Contester les qualités et intérêts de Cadet la Perle, face au fils qui venait de les affirmer était un affront. Peu importait la manière dont on enrobait les arguments. L’esclandre qui aurait suivit, dans le salon de madame de Thiange rien de moins, nul ne pouvait se le permettre. Sur ce point la conversation était bien close, surtout considérant les bonnes manières de son interlocutrice.

De manière générale, la conversation s’acheminait lentement vers sa fin, ils devaient tout les deux le reconnaitre. Et il ne s’agissait pas uniquement du manque d’intérêt d’Alphonse pour tout ça. Il devait même avouer être très heureux que ce ne soit pas le cas.

Non, le fait été qu’ils étaient dans une impasse. Il ne comptait pas s’engager et risquer l’ire paternelle pour un amas de feuille sur lesquelles on avait dessinée. Et son interlocutrice ne pouvait pas mener plus avant la discussion n’ayant aucun mandat pour le faire. De fait, elle était déjà gravement sortit du champ de ses prérogatives en le faisant.

Même elle devait s’en rendre compte car son visage cessait d’exprimer sérieux et intérêt pour afficher un ennui poli. Alphonse saisit la balle au bond et annonça en conservant un abord poli.



- Je vois que cette discussion vous lasse, et je ne voudrais pas vous importunez plus avant.

Pour ne pas avoir l’air de totalement se dérober à la dispute, il cru bon d’ajouter.



- De mon côté, je ne manquerais pas de me renseigner plus avant sur la position de mon abbaye et de tenter d’apaiser les esprits.



On faisait difficilement plus convenu comme réponse, et difficilement plus improbable. Déjà parce qu’il y avait de forte chance qu’Alphonse oublie totalement cette histoire. Ensuite parce que jamais au grand jamais le chevalier d’Harcourt ne s’était illustré par sa capacité à calmer les choses. Il tendait à jeter de l’huile sur le feu. Même quand ce n’était pas le cas, il n’avait juste aucun talent pour ce genre de chose. Enfin, il ne comptait pas du tout s’opposer à son père et s’investir dans les affaires de l’abbaye. Peut être éventuellement il glisserait un mot dans une lettre à sa soeur, pour qu’elle en parle à leur père. Ou mentionnerait il à mot couvert cette rencontre en espérant que l’on comprenne le message subliminale. Il y avait peu de chance mais ça apaiserait sa conscience. Quoique… la pauvre avait suffisamment à faire pour ne pas se soucier de ce genre de détails.



Il se leva et eut un geste aimable de la tête, affirmant tout en la fixant droit dans les yeux :

Ce fut un plaisir de m’entretenir avec vous.


Enfin, libre, il se fraya un chemin  à travers les différents occupants du salon pour rejoindre sa belle soeur. Catherine en profita pour le présenter à un grammairien qui l’étourdit de question sur Malte tout en cherchant à savoir s’il avait réellement une liaison avec Henriette d’Angleterre.
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Jeu 27 Aoû - 12:18

Evidemment, il ne pouvait pas lui donner raison. Aussi Marie-Madeleine ne s’attendait pas à ce qu’Alphonse de Lorraine abonde dans son sens de quelque manière que ce soit, et était du reste convaincue à présent qu’ils ne pourraient pas aller plus loin, soit que ni l’un ni l’autre n’avait le désir de s’avancer plus avant –le désir, ou la possibilité du reste-, soit que cette affaire soit à mille lieues de leurs préoccupations (ce qui dans le cas d’Alphonse paraissait tout à fait définir son attitude.)

Elle l’écouta défendre d’une voix calme, très calme, bien trop peut-être, l’Abbé. Elle-même, pour avoir lu la correspondance, s’était fait de l’éminent homme d’église une bien piètre opinion, mais elle ne pouvait bien sûr pas décemment l’exprimer plus clairement, surtout pas en présence du responsable de l’Abbaye de Royaumont… Cela n’était même pas imaginable. Agacée par ces faux-semblants –car elle préférait pour sa part cultiver la franchise et n’avait en général pas trop de scrupules à donner son opinion lorsqu’on la lui demandait-, elle n’y fit même pas attention. Tel qu’elle avait pu évaluer le Lorraine, il y avait bien des chances pour qu’il n’estime guère plus qu’elle le prélat, mais l’orgueil va se nicher au fond des plus infimes circonstances… En revanche elle reconcentra toute son attention lorsqu’il aborda le sujet de son père, pressentant fort bien que le problème ne viendrait pas de l’abbé, qui ne faisait somme toute que ce qu’on lui disait de faire, mais bien de cet homme à la volonté de fer, et qui ne plierait sans doute pas devant un petit couvent tout illustre soit-il, et qui de plus pourrait très bien faire de ce qui n’était somme toute encore qu’un petit conflit d’intérêt une affaire d’ampleur bien plus grande.

Elle avait de plus l’impression très nette d’avoir excédé le chevalier. Rien ne lui permettait de le prouver ; il n’avait pas élevé le ton, n’avait pas fait de grand geste brusque, n’avait prononcé nulle parole réellement insultante, ne s’était pas même montré particulièrement agressif. Mais c’était justement à cause de cette maîtrise qu’elle pressentait composée qu’elle avait pu développer cette crainte… Vraiment, il était urgent d’arrêter là la conversation, avant que de ne provoquer des conséquences qu’elle serait en suite incapable de gérer.

A son grand soulagement elle constata qu’Harcourt était arrivé aux mêmes conclusions, sans doute pas pour les mêmes raisons –sa position, à lui, était beaucoup moins inconfortable, objectivement, et s’il était sans doute ennuyé par ce manuscrit dont visiblement le seul intérêt à ses yeux était de ne pas le rendre à qui de droit, il n’avait pas, lui, à s’inquiéter de prononcer une parole de trop ou de faire un léger écart de conduite. Pour un peu, elle l’aurait remercié…

La promesse qu’il lui fit de calmer les esprits ne lui attira guère qu’un sourire poli, de ces expressions à peu près aussi convenues que la réplique que l’on venait de lui servir, mélange discret de remerciement et d’obligeance. Elle pouvait faire le choix de le croire, d’ailleurs, elle aurait de loin préféré cette solution, mais elle ne savait que trop bien que le Chevalier était bien trop homme du monde pour cela. Et puis, même alors…

« Je vous remercie sincèrement, Monsieur… C’est plutôt moi qui devrais m’excuser d’avoir ainsi abusé de votre temps, et d’avoir ramené un sujet aussi peu attrayant j’en ai peur dans ce cadre qui s’y prêtait si peu. »

Elle se garda bien d’ajouter quelque remarque pour faire part de sa confiance dans son action pacificatrice. Elle connaissait trop peu son interlocuteur pour en juger avec une absolue certitude, mais enfin, cet homme-là ne lui paraissait pas vraiment ce que l’on pouvait faire de plus fin en terme d’élément pacificateur… A cet égard une quelconque observation à ce sujet aurait pu passer pour une raillerie… Or, l’entretien ne s’étant somme toute pas si mal déroulé que cela, elle ne tenait pas à la gâcher à la dernière seconde.

« Tout la plaisir a été pour moi, Monsieur, je vous assure. »

Platitude et convenance, juste réponse à celle qui lui avait été faite, mais plus que cela encore simple politesse. Elle rendit, d’une inclination rapide de la tête, le salut et regarda Alphonse de Lorraine se frayer un chemin entre les invités pour se retrouver happé par sa belle-sœur, laquelle s’empressa de le présenter à un digne et très respectable grammairien –ce qui lui tira un petit sourire. Nul doute que ce qu’elle-même aurait considéré comme une chance unique de s’élever par la conversation auprès de cet homme si savant, ne devait paraître au Chevalier qui avait si bien démontré combien les livres et autres trésors culturels lui étaient de peu d’intérêt, qu’une corvée supplémentaire.

Elle-même se retrouva abordée par Gabrielle, qui allait, en bonne hôtesse et maîtresse de maison, de groupe en groupe, ayant pour chacun un mot tant soit peu piquant mais toujours aimable, qui lui permettait de faire un discret étalage de son esprit si réputé. Cette dernière entraîna sa cadette dans son sillage, mais ne put la retenir cependant de s’arrêter auprès de Madame de La Fayette, auprès de laquelle elle s’engagea dans une discussion passionnée.
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Des brillants mots aux obscures incunables (Marie-Madeleine)

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