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 Le borgne sanglant

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Lun 16 Fév - 16:55

Iain Kelly



Métier/Titre(s) : Contrebandier, Marchand de poisons, Voleur, Meurtrier
Âge : 33 ans
Origines : Franco-Irlandais
Langue(s) parlée(s) et niveau de maîtrise : Parfait Anglais, excellent Français
Orientation sexuelle : hétérosexuel
Situation: célibataire
Date de naissance : Janvier 1633
Religion: Aucune (mais techniquement catholique)
Groupe : Truands
Personnage ayant existé?: Non
Avatar : Tadhg Murphy


Le Miroir ...


"Iain Kelly ? Connais pas..."

Le visage de Lou le Boîteux se ferma, et son regard glissa sur le côté. Samuel soupira. L'air humide, putride et confiné de la cellule lui pesait sur le cœur, et la lueur tremblotante de la bougie lui faisait mal aux yeux. L'homme en face de lui était sale, sentait horriblement mauvais, et ses cheveux et sa barbe hirsute grouillaient de parasites.

Le geôlier avait été facile à convaincre. Il avait suffit de quelques piécettes pour que le gros homme chauve et brutal le guide à travers les dédales souterrains infestés de rats de cette immonde prison, jusque la cellule de ce voleur notoire, et cela sans poser de questions. En revanche, Samuel avait eu droit aux curriculum vitae de la plupart des détenus dont ils dépassaient les cellules. Des voleurs, des violeurs, des assassins... Certains, lui avait-il dit, étaient complètement fous. Un vieillard édenté clamait qu'il était le Christ ressuscité. Un autre ruminait tout seul dans sa cellule et discutait avec un être invisible, nommé Cortex, qui voulait apparemment conquérir le monde. Un autre encore, se plaignait constamment qu'un fantôme décapité venait lui voler sa nourriture dans son sommeil.

Samuel se racla la gorge en regardant autour de lui la petite cellule sordide et sombre comme l'enfer.

"Mon employeur a besoin qu'un travail particulier soit effectué. Un travail pour lequel des gens de... votre milieu, lui on conseillé ce Iain Kelly. Mon employeur est quelqu'un d'important, et de très prudent, aussi souhaite-t-il récolter un maximum d'informations sur cet homme avant de songer à l'approcher et à faire affaire avec lui. Seulement, quand il m'a envoyé récolter ces informations, je n'ai eu droit qu'à des bouches fermées, des visage pâlissants et des yeux fuyant comme les vôtres actuellement. Pourtant quelqu'un d'un peu plus loquace que la moyenne m'a dit que vous pourriez avoir ces informations."

Lou le Boiteux leva vers lui un regard soupçonneux.

"Ce boulot dont vous parlez... c'doit être un truc sacrément sordide, si Iain Kelly est l'premier nom qu'on vous a dit. Ça porte malheur de parler d'lui. J'y gagne quoi?"

Samuel esquissa un sourire et posa sur la table une timbale et le flacon de vin qu'il avait apporté, sous le regard intéressé de son interlocuteur.

"Ma simple présence ici confirme que mon employeur et moi-même savons verser les bonnes sommes dans les bonnes poches pour arriver à nos fins. Nous pourrions sans problème nous arranger avec vos geôliers pour votre confort... Que diriez-vous de repas plus consistants... D'un pichet de bière à la place de cette eau croupie... Peut-être une cellule plus grande ? Un vrai lit, un peu d'espace, de l'air moins vicié... peut-être une fenêtre ?"

Samuel n'aurait jamais pensé voir un jour le visage d'un homme s'éclairer autant à la simple mention d'une fenêtre. Il poussa son avantage.

"Seulement... si vous me dites tout ce que je souhaite savoir sur ce Kelly. Alors, à quoi ressemble-t-il ? J'ai ouï dire qu'il était borgne ?"
- "Exact"
confirma Lou le Boiteux. Dans un cliquetis de fer, il leva la main vers son œil droit. "Il a une cicatrice là, un mauvais coup pris dans une bagarre au couteau y a quelques années. L’œil est toujours là, mais l'est mort. Tout gris, tout pâle..."

Samuel hocha la tête, d'un air encourageant.

"Quoi d'autre ?"
- "Bah, l'est pas spécialement grand, plutôt maigrichon, le nez un peu gros et un peu cassé. Ça s'voit bien d'profil. Pi l'est blond, des cheveux longs, l'est barbu. La peau claire... Et son œil valide est bleu-gris très clair aussi... Des fois quand y vous r'garde trop longtemps ça fait froid dans l'dos. Une fois j'étais dans un port, le Havre. Y avait un marché, avec des étals de poissonniers qui vendaient des trucs énormes et exotiques... z'avez déjà vu une murène, ou un requin ? Bah c'est la même sensation quand Kelly vous r'garde. L'air qu'il est en train d'étudier par quel côté il va commencer à vous bouffer. Sinon... L'a la trentaine environ. Des fois y fait plus jeune, des fois plus vieux. Dépend la lumière... et l'humeur..."


... n'est pas le reflet de l'âme


"On ne m'a pas menti," apprécia Samuel. "Vous avez l'air d'en connaître long sur lui. Vous l'avez côtoyé ?"
- "Oh non, que l'bon Dieu m'en préserve. Nan j'l'ai déjà vu c'est vrai, mais tout ce que j'en sais, sinon, j'le tiens d'un certain Lug."


Une étincelle d'intérêt brilla dans les yeux de Samuel.

"Lug, vous dites ? Qui est-ce ? Où puis-je le trouver ?"
- "En enfer, de c'que j'en sais. Y s'est fait mettre en pièces y a cinq ans d'ça. Par Kelly..."


Lou mâchonna ses lèvres. Samuel patienta jusqu'à ce que la parole lui revienne.

"Vous savez pour qui j'travaillais avant d'me faire pincer ?"
- "J'ai entendu des rumeurs sur un homme se faisant appeler l'Araignée."


Le prisonnier hocha affirmativement la tête.

"Lug était un gars de Iain Kelly, l'était avec lui depuis longtemps, depuis même avant qu'il arrive à Paris. Quand Kelly a commencé ses petites affaires, y a dix ans, il savait pertinemment qu'il valait mieux que l'Araignée l'ait à la bonne. Il était pas idiot, et comme vous, il savait à qui fallait verser des pots de vins. L'a tout d'suite montré qu'il était efficace, alors l'Araignée l'a laissé faire ses magouilles, et recevait une p'tite part des bénéfices. Mais l'Araignée non plus, l'est pas idiot. Le Kelly, là, il lui f'sait pas confiance. Alors de temps en temps il nous d'mandait de surveiller un peu, d'les garder à l’œil quelques temps lui et sa bande. C'qu'on a fait. Kelly et ses gars avaient leur planque dans un entrepôt sur les quais d'la Seine, un peu à l'extérieur d'la ville. Moi et mes camarades on s'est mis sur l'autre rive, en face, planqués dans un vieux rafiot. V'là t'y pas qu'une nuit, on entend qu'ça gueule. Iain Kelly est sorti sur le quai, avec ces gars à la suite. Y tenaient un type entre eux, les mains liées, et qu'avait l'air de vouloir être partout sauf là. Pourtant c'était un d'entre eux. C'était Lug. Kelly a r'gardé le fleuve pendant que ses gars foutaient Lug à terre et lui balançaient des coups. Puis il leur a donné un ordre. L'un d'eux lui a apporté une énorme masse... et Kelly s'est mis à dézinguer les genoux de Lug pendant qu'les autres le tenait... J'vous raconte pas comment y gueulait. J'vous jure qu'on entendait les os se briser comme du p'tit bois depuis not' rafiot. J'm'en serais pissé dessus. Puis ils l'ont balancé à l'eau, tout gueulant."

Un frisson s'empara du prisonnier, qui déglutit. Samuel cilla, attrapa le flacon de vin et en versa dans la timbale. Lou s'en saisit avec un hochement de tête reconnaissant et bu à grandes goulées, puis s'essuya la bouche avec un soupir satisfait.

"Avec mes compagnons," poursuivit-il, "on s'est r'gardés, puis dès qu'ces brutes sont rentrées, on s'est jetés à l'eau pour repêcher le pov'bougre en train de couler. On l'a ramené à l'Araignée. Lug a mis deux trois jours pour récupérer, pi l'a commencé à parler. En fait, il avait voulu quitter la bande... Faut croire qu'à force de traîner avec un type comme Kelly, même une raclure comme Lug finit par avoir des cas d'conscience... quand il l'a dit à Kelly, c'dernier a dit d'accord... avant d'le faire traîner dehors, et vous connaissez la suite."

Samuel resta pensif un instant, regardant le prisonnier boire une nouvelle gorgée.

"Ce Kelly est si mauvais que ça ?"

Sa question déclencha un énorme rire chez le Boiteux, qui s'étouffa dans son vin, en projetant partout sur la table, et toussa avant de parvenir à parler.

"Mauvais ? Ah ! Ce gars est tellement taré, tellement... sans âme, que même Lucifer en voudrait pas chez lui, de peur qu'il lui fasse de l'ombre. Ecoutez-moi bien... S'associer avec Kelly, c'est jouer avec une dague... Y a deux tranchants, et y sont bien aiguisés. Vous dites que votre employeur est prudent ? L'a plutôt intérêt à l'être s'il veut traiter avec un type comme lui."

Samuel soupira.

"En somme, vous me déconseillez de faire appel à ses services."
- "Ben... ça dépend. Du travail que vous avez à faire. Certains boulots nécessitent des gars qui ont l'estomac bien accroché. Y faut des fous pour faire des boulots de fous. Des types qui sont prêts à se salir les mains. Des cinglés qui n'ont pas peur de damner leurs âmes. Qui ont pas de cas de conscience à faire couler le sang, même celui des femmes ou des p'tits. Et qui ont de la cervelle. Pour ce genre de travail, alors oui, Kelly et sa bande sont parfaits."


Il renifla, puis posa un regard grave sur Samuel.

"Mais attention, ce gars, faut s'en méfier. Lui faites pas confiance. Lui tournez pas le dos. Si vous sentez que vous lui plaisez pas, donnez lui au plus vite c'qu'il veut, et décampez. N'allez jamais le voir les poches vides. Jamais, vous entendez ? Ses gars sont pas beaucoup mieux, une bande de voleurs et de coupeurs de gorges, et de violeurs. Lui même est assez bizarre avec les femmes et les putains qu'il engage... Il leur demande de chanter. C'est son truc ça. Si ça lui plait, la donzelle repart avec de beaux cadeaux... Sinon... Bah c'est pas l'même genre de cadeau. Oh, c'est possible de faire affaire avec lui. Soit pour lui demander un service un peu sordide, soit pour lui acheter ce qu'il a à vendre, et c'est de la qualité, vous pouvez me croire. Mais... enfin disons que ça dépend de l'épaisseur de votre bourse, et de vos manières."

Samuel hocha la tête.

"Ce qu'il vend... J'en ai entendu parler par vos collègues. Des poisons, c'est ça ? Le genre que l'on ne trouve pas forcément chez l'apothicaire du coin."

Lou acquiesça.

"C'est beaucoup grâce à ça que ses affaires marchent bien, et qu'il sait se rendre indispensable. Parce que sinon, sa bande est pas spécialement grande. Y sont forts, oui, et y font peur, mais y a des bandes beaucoup plus grandes à Paris. Et même si lui, c'est un fou furieux, qu'il sait jouer du couteau, et que quand y s’énerve faut se mettre à plusieurs pour l'arrêter, c'est pas non plus un grand escrimeur ou un tireur d'élite. Enfin.. il sait se servir d'un coutelas bien coupant, allez pas le provoquer là dessus, mais c'est pas non plus comparable à un bretteur expert et entraîné comme... j'sais pas, le d'Artagnan et sa clique de mousquetaires par exemple. Tout ça pour dire que si un type aussi instable et dangereux que Iain Kelly a su survivre jusque là, c'est pour une bonne raison. Dans mon milieu, les gens l'aiment pas et l'évitent autant qu'ils peuvent, mais ses services et ses marchandises sont parfois très appréciés. Faut dire qu'il sait être persuasif."




Dernière édition par Iain Kelly le Dim 30 Aoû - 16:07, édité 9 fois
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Lun 16 Fév - 16:56

On naît tous un jour ...



   

Janvier 1641, Cork, Irlande

Cork puait toujours, ça ne changeait pas. Autant les côtes Irlandaises étaient magnifiques, autant ce port semblait empreint de quelque chose de pourri. Au point que Yann Souazec hésitait à chaque fois avant d'y renouveler sa cargaison de provisions et d'eau douce. Bon, tous les ports puaient un peu, mais celui-ci... Peut-être était-ce le temps éternellement gris et pluvieux, le vent froid et humide qui avait souvent tendance en plus à souffler dans la mauvaise direction... Une odeur d'eau stagnante, de pisse et de mort... Heureusement qu'il y avait quelques avantages. Comme le capitaine de port qui se montrait facilement arrangeant avec la paperasse, les contrôles et les taxes commerciales si on lui glissait une bourse suffisamment remplie sous la table. Puis la bière aussi, et cette merveilleuse espèce d'eau de vie dorée que les locaux appelaient "whisky", qui vous débouchait la tuyauterie et vous donnait un sacré coup de fouet derrière les yeux. Yann en ramenait toujours plusieurs barils au pays, cachés en fond de cale. Ca commençait à bien se répandre dans les tavernes les plus côtées de Saint Malo, surtout depuis cette nouvelle période de paix très profitable avec l'Angleterre.

Ah, et puis les filles aussi... Les Irlandaises valaient le détour... et Yann se vantait d'être un expert en la matière. Par contre, la règle essentielle qu'il avait retenu avec les Irlandaises était de ne jamais chercher à les battre à un concours de boisson. Pour ce qui est de la langue... bah... Anglaises, Irlandaises, Espagnoles, Hollandaises, Méditerranéennes... C'était partout pareil avec les filles des ports. Une bourse pleine et un sourire explicite valaient mieux que n'importe quel long discours enflammé pour rapprocher les nations... Yann ne parlait que le français, mais sur ce sujet là il n'avait jamais eu de mal à se faire comprendre nulle part.

Cette pensée le fit sourire. Peut-être irait-il faire un tour plus tard au Dancing Donkey, ce petit rade miteux qu'il avait découvert à sa dernière visite trois ans plus tôt. Peut-être la jolie rousse s'y trouvait-elle encore. Comment s'appelait-elle déjà ? Mandy ? Mary ? Il était incapable de se souvenir du nom, mais il se rappelait cette jolie paire de mamelles comme s'il l'avait encore entre les doigts.

Yann plaisait aux femmes, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus clairs, sa peau hâlée par des années en mer... Bon, il avait le nez un peu gros et avait pris un peu de ventre depuis quelques temps, et des fines rides apparaissaient au coin de ses yeux. Mais il prenait soin de ses vêtements et les faisait régulièrement nettoyer par l'un ou l'autre des péquenauds de son équipage. De plus, il était capitaine d'un joli petit brigantin, la Constantine, et ça, dans les bordels des ports, ça valait mieux que n'importe quel titre de noblesse.

Il s'empara de la bouteille de vin qui trônait sur sa table et en versa une belle quantité dans sa chope. Il porta un toast à la Constantine, bu cul-sec, attrapa la bouteille et avala une nouvelle rasade à même le goulot, cette fois à la santé des Irlandaises. Puis quelqu'un frappa, et la porte de sa cabine s'entrouvrit pour laisser passer la sale trogne de Merleau, le maître d'équipage.

"Cap'taine, y a un type sur le quai qui veut vous voir."

Yann soupira. Sûrement encore un officiel souhaitant contrôler la cale. Malgré la bienveillance relative du capitaine de port, il fallait toujours de temps en temps qu'un petit gratte-papier fraîchement promu veuille faire du zèle.

"Qu'est-ce qu'il veut ? C'est qui ?"

- "Un vieillard... L'a pas l'air commode. J'pige rien à ce qu'il cause, mais il a pas l'air content et il veut pas décamper. Un vieux comme ça, tout frêle, on peut quand même pas lui coller une rouste, ça se fait pas... Pi y a un môme avec lui."

Yann se leva, perplexe et attrapa sa veste avec les épaulettes, celle qui en imposait. Ça ne ressemblait pas à un officiel ça.

"Qu'est-ce qu'il dit ?"

- "Le môme ?" demanda Merleau en fronçant les sourcils.

"Non, le vieux."

- "Bah j'sais pas, j'comprend rien j'vous dit. C'est pas l'Anglais qu'y cause, c'est l'jargon des paysans du coin.. Le... euh... Gaulois..."

- "Gaélique ?"

- "Ouais, ça... j'ai pas une tête à parler l'Gaulique, sauf vot' respect Capitaine..."

- "Non Merleau...  t'as pas une tête à parler l'Gaulique. Bon, allons-y."


Dehors, le soir tombait. Du moins il faisait encore plus sombre que d'habitude, donc Yann supposait que c'était le soir. Il avait piqué un somme dans sa cabine pendant une bonne partie de l'après-midi et en avait perdu la notion du temps. Et comme le soleil était aussi rare à Cork que des ailes sur le dos d'une tortue, ce n'était pas évident de se fier à la luminosité. Un petit attroupement de matelots curieux s'était formé le long du bastingage. En approchant, Yann reconnu la voix guindée du médecin de bord, le distingué Docteur Charles Gerfaut, toujours tiré à quatre épingles et rasé de près, qui se tenait toujours très droit comme s'il avait un balai coincé au mauvais endroit, et ce malgré sa jambe en moins et la canne sur laquelle il s'appuyait, souvenir d'une mauvaise rencontre en mer bien des années plus tôt avec une flotte de la royal navy, alors que la France et l'Angleterre étaient en guerre aux Amériques. Gerfaut avait été fait prisonnier plusieurs années et en était revenu avec une parfaite connaissance de la langue anglaise. Il parlait anglais en ce moment même, avec un type sur le quai.

"Qu'est-ce qu'il se passe ici bon sang ?" grommela Yann aux marins curieux. "Et vous avez rien d'autre à faire, tas de fainéants ?"

- "Bah..." répondit l'un d'eux alors que le reste se dispersait, "comme le vieux cause pas de façon à c'qu'on puisse le comprendre, y a un type sur le quai qui s'est mis à faire la traduction, sauf que le gars lui, bah il parle anglais. Du coup le Doc' fait l’interprète de l’interprète..."

- "Nom de Dieu... fout le camp" rétorqua Yann en se frottant entre les deux yeux. L'histoire commençait déjà à lui coller la migraine, et le vin qu'il s'était envoyé n'aidait pas.

Il rejoignît Gerfaut au bastingage, alors que celui-ci terminait de parler, et regarda les silhouettes sur le quai. Le premier était un simple docker, qui répétait en anglais ce que le vieillard baragouinait en gaélique. Le vieux avait le crâne nu comme un œuf à l'exception de longs cheveux gris filasses sur les tempes, et une barbe hirsute de la même couleur. Il était vêtu comme un paysan crasseux et s'appuyait sur un bâton, le dos courbé. Mais malgré son apparence frêle, il avait un regard furibond, deux prunelles noires qui se fixèrent sur Yann dès qu'il l'aperçut au côté du médecin.

Et derrière lui, tout discret dans son coin, se tenait le gamin. Une petite tête blonde, le visage sale et l'air inexpressif, qui leva les yeux également à son arrivée. Deux yeux d'un bleu très clair, qui se posèrent sur lui et ne le lâchèrent plus. Ces yeux donnaient à Yann une sensation étrange, et il détourna le regard du garçon, mal à l'aise, pour interroger Gerfaut.

"Capitaine..." commença le médecin en prenant une grande inspiration, comme pour débuter un long discours. "Ce vieil homme veut que vous preniez cet enfant avec vous."

- "Et pourquoi je ferais une chose pareille ?" demanda Yann, sentant l'impatience le gagner.

"Parce que, d'après ce qu'il prétend, cet enfant est le vôtre."

Yann cligna des yeux, une fois, deux fois... il regarda le médecin, puis le vieillard, puis le gamin... Ses yeux bleus, ses cheveux blonds sales... C'est vrai que, maintenant que le sujet était sur la table, la ressemblance était troublante. Mais c'était peut-être aussi l'alcool qui lui donnait cette impression désagréable...

Le vieillard se mit de nouveaux à parler dans sa langue étrange. Le docker écouta, se gratta la tête, puis traduisit en direction de Gerfaut. Le bal des conversations et des traductions s'enchaîna pendant un moment qui parut une éternité au capitaine Breton. Enfin, Gerfaut daigna lui expliquer :

"Si j'ai bien tout saisi de ses allégations, Capitaine, ce vieillard se nomme Ned Kelly. C'est un paysan du coin dont la fille était venue vivre à Cork pour travailler comme couturière à la capitainerie du port. Une certaine Maureen. Que vous auriez... bien connue visiblement. Il dit que l'enfant vient d'avoir huit ans. Sa mère est morte l'année dernière et il se retrouve avec le petit sur les bras... Enfin... le bâtard comme il l'appelle. Il déclare ne pas avoir de quoi nourrir une bouche supplémentaire, surtout une bouche qui ne parle qu'anglais et pas un mot de Gaélique – apparemment il en veut beaucoup à sa fille de ne pas avoir appris cette langue au petit."

Yann se ferma, buté.

"Maureen Kelly ? Non, connais pas. Et puis comment il peut être certain de parler au bon gars ? Des marins français qui sautent des filles de Cork il doit y en avoir un paquet depuis que la paix a été signée..."

Gerfaut cilla, un air de profonde désapprobation au fond des yeux, mais se pencha tout de même par dessus le bastingage pour traduire la question. De nouveaux les échanges linguistiques reprirent, mais cette fois Yann discerna un nom intelligible – le sien – dans la réponse du vieux, ce que confirma le médecin.

"Il dit ne pas faire d'erreur, que le père de l'enfant est un Breton appelé Yann Souazec – d'ailleurs la mère a appelé le petit Iain en souvenir – et que c'est le capitaine d'un navire appelé Constantine. Il dit qu'à l'époque, vous aviez les cheveux très courts, presque rasés, d'après ce que lui a raconté sa fille avant de mourir..."

Gerfaut le fixait avec une insistance déplaisante, bien que son visage restât impassible.

"Vous vous étiez effectivement rasé la tête après qu'une partie de vos cheveux ait brûlé lors d'une soirée trop alcoolisée, Capitaine. Je m'en souviens très bien moi-même. Admettez que c'est troublant, tout ces détails qu'il sait sur vous..."

Yann sentait le poids du procès moral que le médecin était en train de lui dresser. Gerfaut avait toujours cet effet là sur lui, c'était un intellectuel issu de bonne famille et qui avait déjà bien roulé sa bosse à travers les mers et les continents, un type instruit et éduqué au passé militaire, passionné de botanique, un vrai cerveau qui tranchait avec le reste de l'équipage, et avec Yann lui-même. S'il n'y avait pas sa jambe, c'est certainement lui que l'on prendrait pour le capitaine de la Constantine. C'était déjà fréquemment le cas, ce qui agaçait Yann au plus haut point. Mais un médecin de cette qualité, qui acceptait de servir avec des gages aussi bas, cela ne se trouvait pas facilement, aussi Yann évitait-il le plus souvent de se le mettre à dos.

Maureen Kelly... Le nom ne lui disait vraiment rien. Mais une couturière de la capitainerie de Cork, ça lui rappelait vaguement quelque chose. Après tout, parmi les femmes avec lesquelles il avait couché ces dernières années, il était plus facile de se rappeler de celles, peu nombreuses, qui n'étaient pas des catins. L'image lui revînt d'une jolie petite brune, timide mais finalement pas si farouche une fois quelques verres descendus, quelques cadeaux offerts et même une promesse de mariage goupillée entre les rares mots d'anglais qu'il parvenait à prononcer et les quelques français qu'elle connaissait. Ce souvenir lui amena le rouge aux joues, un pincement de honte et de culpabilité auquel il n'était pas habitué. Le garçon le fixait depuis le quai, avec toujours ce même air indéchiffrable, et quelque chose dans ses yeux bleu qui mettait le capitaine terriblement mal à l'aise. Yann soutînt son regard une dernière fois avant de se détourner du bastingage.

"Je vois pas ce que je ficherais d'un mioche à mon bord, surtout un qui ne parle même pas notre langue. Que ce vieux débris déguerpisse avec ses mensonges et son bâtard avant que je ne perde patience pour de bon. Que ce soit du gaélique ou de l'anglais, il comprendra parfaitement le langage de mon mousquet."

- "Capitaine." Bien que toujours retenue par sa courtoisie habituelle, la voix du médecin avait quelque chose d'impérieux, qui fit arrêter Yann.

"J'allais justement vous dire que j'aurais bien besoin d'aide à mon officine. Nettoyer, ranger, m'assister... Avec ma jambe ce genre de tâche m'est très difficile. Ce garçon peut m'être utile, et bien que cet argument me répugne d'un point de vue éthique, vous n'auriez pas besoin de lui verser de gages. Il ne coûterait que sa part des repas. Une part qui n'a pas besoin d'être aussi grande que celle d'un marin adulte..."

Le capitaine et le médecin se firent face et se livrèrent un duel silencieux, un duel de regard, le premier affichant des signes de contrariété évidents, comme sa mâchoire allant répétitivement de gauche à droite, tandis que le second restait d'un calme olympien, un petit sourire sur les lèvres. Yann finit par céder dans un soupir rageur.

"Très bien, Docteur. Le gamin est à vous. Mais que ce soit clair, vous en êtes responsable. Je ne veux pas le voir traîner. Vous lui apprendrez à parler le bon vieux français, et vite. Hors de question que j'entende un foutu mot d'anglais sortir de sa bouche en ma présence... Et par dessus tout, et que ce soit bien clair entre nous : son foutu nom, c'est Kelly. Iain Kelly... Pas Souazec."





Octobre 1652, La Rochelle.

"Ne regarde pas en arrière" se répétait Charles Gerfaut pour la centième fois. Et pourtant, il ne pouvait s'en empêcher, et porta une dernière fois les yeux sur la silhouette misérable étendue sur le quai. Iain reprenait connaissance et s'était redressé sur le coude. Les lambeaux de sa chemise déchirée et trempée laissaient voir les zébrures sanglantes et cuisantes du fouet sur son dos, et son visage baissé était caché par les mèches de cheveux blonds, sales et ruisselants qui s'y collaient. La vision de ce jeune homme de 19 ans ainsi prostré comme un animal blessé sur le sol de pierre crasseux, au milieu des dockers et passants indifférents, déchira le cœur du médecin, l'emplissant d'un profond sentiment de pitié et de culpabilité. Jamais il ne s'était senti aussi vieux, aussi désespéré qu'en cet instant, courbé sur sa canne. Tout l'amour paternel qu'il avait forgé en lui se réveillait et se tendait vers le jeune homme...

Puis Iain leva la tête, et sous ses cheveux filasses et détrempés, ses yeux brûlant de haine transpercèrent l'homme qui avait été son mentor. Ce courant glacial se fraya un chemin tout droit vers le cœur de Charles, qui frissonna. Toute pitié, toute compassion fut instantanément gelée par la révulsion et... la peur. Il en vînt même à regretter d'avoir supplié le capitaine de ne pas prononcer la peine capitale à l'encontre de son commis. Il détourna les yeux et disparu dans la coursive pour rejoindre ses quartiers en claudiquant sur son unique jambe, fuyant les tisons glacés, haineux et accusateurs de ce regard bleu clair.

Il avait pris Iain sous son aile quand le petit n'avait que 8 ans, au grand dam de son père biologique qui aurait préféré le laisser sur place et ne jamais plus en entendre parler. Il lui avait appris le français, lui avait enseigné à lire et à écrire, et bien que l'enfant ait été un élève difficile et guère porté sur l'étude, il avait fini par atteindre un niveau acceptable. Il avait aussi essayé de lui faire partager sa passion de la botanique et de la science des plantes médicinales. Sans pour autant faire montre d'un enthousiasme aussi fort que le sien, Iain semblait tout de même s'intéresser à certaines choses, comme les remèdes et les poisons. Quand Charles lui commandait de faire du rangement dans son meuble d'apothicaire, le garçon s'exécutait en lui demandant systématiquement les propriétés de telle ou telle herbe exotique, l'utilité du contenu de tel ou tel flacon. De temps en temps, le soir, le médecin entendait son commis chanter doucement une chanson en anglais qu'il avait entendu de temps en temps dans les pubs et les ports anglophones, une jolie ballade qui s'appelait "The parting glass", et que l'enfant, supposait-il, tenait de sa défunte mère. Pendant plus de onze ans, il avait tenu pour le garçon un rôle de mentor, d'ami et de père d'adoption, remplaçant comme il avait pu les égards que le véritable père de Iain refusait ne serait-ce que d'envisager.

Le Capitaine Souazec avait toujours fuit la compagnie de son fils, lui lançant dès qu'il le voyait des œillades anxieuses, quand elles n'étaient pas franchement hostiles. "Quand il me regarde, je vois Lucifer qui me sourie" lui avait un jour confié le Breton lors d'un dîner qu'ils avaient partagé, et que le capitaine avait, comme à son habitude, copieusement arrosé de vin. Jusqu'à ce jour, le vieux médecin avait toujours mis ça sur le compte de la culpabilité que Yann Souazec devait ressentir vis à vis de son bâtard et de sa défunte mère. Culpabilité qu'il imaginait croissante à mesure que l'enfant grandissait et que son visage adoptait de plus en plus les traits paternels, ce que les quelques membres de l'équipage qui n'avaient pas encore compris la filiation avaient fini aussi par remarquer. Même si pratiquement tout le monde à bord avait fini par comprendre le lien de parenté entre le garçon et leur capitaine, le sujet restait tabou. Les rares fois où Souazec avait entendu des murmures sur la question, les coupables s'étaient fait copieusement aboyer dessus et avaient vu leurs parts de corvées doublées.

"Quand il me regarde, je vois Lucifer qui me sourie." Oui, il avait toujours mis ça sur le compte de la mauvaise conscience du père indigne... jusqu'à aujourd'hui. Jusqu'à ce qu'il entraperçoive lui même une vision de l'enfer au fond des prunelles bleus pâles.

Il lui avait fallut onze ans pour comprendre, onze ans pour réaliser ce qui se tramait dans l'esprit du garçon qu'il côtoyait tous les jours. "Non", pensa-t-il. "Il y a longtemps que je l'ai senti, mais j'ai toujours refusé de l'admettre."

Quand la troisième chèvre laitière était morte, il avait commencé à avoir une étrange sensation, de quelque chose qui ne collait pas. Il avait pourtant finit par conclure à une maladie du bétail et avait recommandé la mise en quarantaine des autres bêtes. Il se rappelait la façon dont Iain avait observé l'agonie de l'animal. C'était cela qui l'avait mis mal à l'aise la première fois. Cette façon de fixer, intensément, comme cherchant à graver chaque détail dans son esprit.

Et la violence, la brutalité, sa personnalité de plus en plus lunatique... Il pouvait passer en un instant du rire à la fureur. Déjà enfant, il lui arrivait de piquer des colères soudaines et terribles, mais Charles avait toujours trouvé la parade pour le calmer et arrondir les angles. Mais en grandissant, les choses avaient empiré. Les relations de Iain avec le reste de l'équipage s'en ressentaient. On se méfiait de lui, on l'évitait autant qu'on puisse éviter quelqu'un sur un navire comme la Constantine. Au point qu'une fois, Souazec avait ordonné que Iain reste confiné dans la cabine du médecin pendant une semaine, afin de calmer les ardeurs belliqueuses. Sans l'influence de Gerfaut, le capitaine aurait chassé son fils du navire depuis des années.

Et puis Yann Souazec était mort. On l'avait retrouvé un matin étendu sur le sol de sa cabine, le visage noir et les yeux exorbités, figés dans une expression terrible, une main à sa gorge et son repas de la veille étalé par terre. Une asphyxie évidente, et Gerfaut avait conclu qu'il s'était étouffé avec un morceau de nourriture. Le Breton était devenu de plus en plus glouton et ivrogne avec l'âge, aussi personne ne s'en étonna plus que ça. Gerfaut en serait resté là aussi s'il n'avait pas remarqué un changement dans l'attitude de son apprenti dans les semaines qui suivirent. Iain était devenu beaucoup plus vivable, jovial, et presque sympathique. Il chantonnait joyeusement son éternelle chanson beaucoup plus ouvertement, et plus souvent. Quand ils avaient préparé la dépouille dans son sac de jute, pour pouvoir le confier à la garde de Neptune, l'orphelin avait regardé le corps de son père d'une façon très déplaisante... De la même façon qu'il avait regardé mourir la chèvre quelques mois plus tôt. Et pendant une fraction de seconde, Gerfaut aurait juré, à ce moment là, avoir vu l'adolescent sourire. "Quand il me regarde, je vois Lucifer qui me sourie."

Cela l'avait profondément dérangé. Une angoisse grandissait en lui, un doute terrible, lancinant, comme un poison rongeant insidieusement sa sérénité habituelle, l'empêchant de fermer l’œil la nuit et le rendant incapable de poser les yeux sur son apprenti sans ressentir de soupçons de plus en plus grands... un poison rongeant insidieusement... Il s'était levé une nuit, incapable de trouver le sommeil, et avait entreprît de faire l'inventaire de son meuble d'apothicaire, tâche qu'il confiait d'ordinaire à Iain. C'est là que le doute devînt une quasi certitude. Et pourtant, il garda cette révélation au fond de lui, refusant obstinément d'y croire. D'admettre que les chèvres n'avaient été que des tests en vue du véritable objectif qu'avait été Souazec. Non, Charles s'était refusé à l'admettre de toutes ses forces. Refusé d'en demander la véracité ou non au principal intéressé. Refusé d'accepter que le garçon qu'il avait éduqué et protégé toutes ces années puisse être un monstre.

La Constantine était retournée à Saint Malo et était restée à quai plusieurs mois, jusqu'à ce que son armateur ne désigne un nouveau capitaine, un certain Champlier, pour la commander et la renvoyer sur les mers. Ils devaient faire voile au sud, longeant la côte pour gagner la Rochelle. Là les attendraient un chargement d'esclaves et d'autres marchandises à destination des possessions Françaises des Indes Occidentales. Il fallait également engager de nouveaux matelots expérimentés pour la longue traversée à venir, car une grande partie de l'équipage était partie gagner sa croûte ailleurs pendant cette longue période d'inactivité. Pour se faire, le riche armateur Malouin avait remis à Champlier un coffret de dix mille livres, que le Capitaine, craignant les vols, avait confié au médecin pour qu'il le cache dans son officine.

Tout allait bien pendant le voyage le long de la côte jusqu'à ce qu'une rixe éclate entre Iain et l'un des marins. Charles ignorait quelle était l'origine de la dispute, mais les deux hommes en étaient venu aux mains, et Iain était devenu fou... Après avoir réussi à mettre son adversaire au sol, le jeune homme l'avait roué de coups, sans s'arrêter. Puis, au comble de la furie, il lui avait arraché une oreille et une partie de la joue à coup de dents. Quatre hommes robustes furent nécessaires pour maîtriser Iain et le mettre au fer - opération pendant laquelle le jeune homme enragé avait encore réussi à briser le nez de l'un d'eux - tandis que la malheureuse victime gisait inanimée et ensanglantée. Charles avait réussi à le sauver, mais l'homme resterait défiguré, et les coups répétés à la tête avaient eu des séquelles irréversibles.

La sanction ne s'était pas fait attendre, le Capitaine Champlier souhaitant profiter de l'occasion pour faire un exemple d'autorité et de fermeté. Iain avait évité la corde de justesse, uniquement grâce à l'intercession de Charles et au fait que la victime était toujours en vie – relativement. Mais il fut condamné à trente coups de fouet et au bannissement.

La nuit précédent la sanction, Charles était allé le voir dans la cale. Iain lui avait imploré, sur le ton d'un fils repentant, de persuader le capitaine de renoncer à ce châtiment terrible. Le vieil homme l'avait regardé longuement, tremblant de poser la question fatidique, avant d'enfin lui demander la vérité sur la mort de Souazec. Iain l'avait alors fixé longuement, avec une expression indéchiffrable. Puis le regard du jeune homme effrayé et repentant avait laissé place à celui d'un dément. Il avait éclaté d'un rire terrible, un rire de fou, avant de cracher un aveu sordide et fier. Puis il s'en était pris à lui, l'insultant, le traitant de lâche et d'infirme stupide et naïf. Charles avait enduré sans broncher, s'était relevé en s'appuyant pesamment sur sa canne, et était parti, alors que Iain entonnait derrière lui son éternelle chanson, l'air ailleurs. A peine Charles avait-il regagné la solitude de sa cabine qu'il avait fondu en larmes.

La Constantine était arrivée à la Rochelle à l'aube. Dès l'amarrage effectué et le navire à quai, l'équipage avait été rassemblé sur le pont, et la sanction délivrée. Charles avait enduré le spectacle avec toute la dignité dont il était capable, cillant à chaque coup, saignant intérieurement autant que saignait le dos de Iain. Cela s'était déroulé dans un silence de mort, seulement brisé par les claquements du fouet, la voix du quartier maître qui dénombrait les coups, et les cris du condamné, ligoté au pied du grand mât. Par trois fois, Iain avait perdu connaissance sous le coup de la douleur. Par trois fois, on le réanima avant de poursuivre implacablement, jusqu'à ce que son dos ne soit plus qu'un ruisseau de sang et que la voix du quartier maître ne clame enfin un "trente !" salvateur. Puis on l'avait détaché, on l'avait aspergé avec un seau d'eau, puis on l'avait traîné sur le quai où on l'avait abandonné, à demi conscient.

Il avait fini par disparaître, même si nul à bord ne l'avait vu se relever et décamper du quai. Pendant les deux semaines qui suivirent, on chargea les diverses marchandises, à l'exception des esclaves qui n'embarqueraient que la veille du départ, et le Capitaine et son second s’attelèrent à rechercher des marins compétents dans les tavernes du port. Charles Gerfaut, lui, broyait du noir, et passait le plus clair de son temps dans ses quartiers. Il était le seul, avec le capitaine, à disposer d'une cabine à bord de la Constantine. Et encore, la sienne servait également d'officine et de salle d'opération. Le reste de l'équipage dormait dans l'entrepont, sur des hamacs de toile usée.

Deux soirs avant le grand départ, la quasi totalité de l'équipage était en vadrouille dans le port, dispersée dans les bordels et les tavernes, jouissant pleinement de leurs dernières soirées de liberté à terre avant des mois en mer. Seule une poignée d'infortunés devaient rester de garde sur le navire. Cela donnait souvent lieu à des tensions et des disputes, mais, chose inhabituelle, cette fois-ci une bonne partie des désignés s'était portée volontaire, arguant qu'ils avaient déjà dépensé tout leur argent les nuits précédentes. Champlier ne leur donnait qu'un quart de leur solde avant le départ, gardant le reste pour la fin du voyage.

Las de tourner en rond à ressasser des idées noires, le vieux médecin avait enfilé sa veste, attrapé sa canne et verrouillé la porte de sa cabine derrière lui. Il croisa deux marins de garde dans l'entrepont, un autre dans la coursive et trois de plus sur le pont, jouant aux cartes et tournant vers lui des mines sombres et patibulaires. Ces trois là avaient des airs de vraies brutes, et Charles n'en connaissait aucun. Il repéra la silhouette courtaude et familière de Merleau, appuyé contre le bastingage, qui le regardait approcher en souriant amicalement.

"On va faire un tour Doc ?" demanda le quartier maître de sa voix rocailleuse.

"Oui, j'ai grand besoin de me changer les esprits. Ce sont de nouvelles recrues ?" demanda-t-il en désignant les brutes d'un signe de tête.

Merleau cracha un glaviot par dessus bord avant de répondre.

"Ouaip... un drôle de lot ceux-là. M'étonne que le Capitaine les ait engagés, mais  z'avaient une lettre de recommandation d'un capitaine je-sais-plus-qui d'la marine royale, alors l'a pas cherché plus loin. N'empêche que j'aime pas leurs sales trognes et leurs regards de travers. Ni leur odeur. Croyez-moi, j'vais les avoir à l’œil pendant la traversée. Y s'sont tous portés volontaires pour être de garde c'te nuit... J'imagine qu'y vaut mieux les avoir à bord qu'à traîner dans les rues. C'est pas l'genre qu' j'aimerai croiser dans une allée sombre, si vous voyez c'que j'veux dire. Enfin bref. Amusez-vous bien Doc, soyez prudent."

Charles le remercia d'un sourire avant de descendre la passerelle et de traverser les quais en claudiquant sur sa canne pour rejoindre les rues. Il n'était pas homme à boire, ni à courir la gueuse, et il désapprouvait généralement ces comportements chez les hommes de l'équipage. Le vieux Souazec était un vrai pochard lubrique, cela l'avait toujours exaspéré. Il avait vu trop de marins atteints de la petite vérole et autres saletés défiler dans sa cabine. Et pourtant, il passa la soirée dans une taverne à boire du mauvais vin, et quand une fille pas trop laide lui proposa de monter, il la suivit sans trop réfléchir. Elle lui fit l'amour sans réel enthousiasme, sans même prendre la peine de simuler l'excitation, et lui-même se sentait trop au fond du trou pour ne serait-ce que penser à s'en formaliser. Quand il eût fini, il paya et s'en alla sans un mot. Il ne retourna à la Constantine que tard dans la nuit, du vin tachant sa chemise, la tête lourde, se sentant honteux et misérable et ayant du mal à se tenir droit sur sa canne.

Il manqua s'effondrer en gravissant la passerelle. Sur le pont, tout était silencieux. Les trois  nouvelles recrues montaient la garde, l'une d'elle le regarda un moment, avant de se retourner. Il descendit dans la coursive en s'appuyant sur les parois. L'entre-pont était plongé dans l'obscurité, seulement éclairé par la lueur de la lune qui s'infiltrait par un sabord ouvert. A cette faible lueur il distingua quelques silhouettes étendues dans les hamacs, dont celle de Merleau. Sa canne ripa soudain sur le plancher mouillé et il s'écroula de tout son long, avec un juron grossier. Il parvînt difficilement à se remettre sur son unique jambe, et poussa un soupir de soulagement en constatant qu'il n'avait pas réveillé les dormeurs. Il avait déjà suffisamment honte de lui pour qu'en plus Merleau et les autres le voient dans cet état. Il chercha dans le noir la porte de sa cabine, fouilla sa poche à la recherche de sa clé et la fourra dans la serrure, ce qu'il ne réussit à faire qu'à la troisième tentative. Enfin, la porte s'ouvrît en grinçant. Il rentra, avança la main vers la table de chevet sur sa gauche, tâtonna à la recherche de la bougie qui s'y trouvait, la renversa, la ramassa et parti en quête d'une allumette dans un tiroir. Un courant d'air froid venu du sabord de l'entre-pont lui tira un instant l'esprit de ses brumes alcoolisées. Quelque chose n'était pas comme d'habitude.

Il s'arrêta de respirer et écouta. On entendait les craquements et grincements habituels du navire, les bruits de pas d'une sentinelle qui marchait sur le pont, au dessus de sa tête, et les ronflements... Non. Pas de ronflements. Pourtant, Merleau ronflait d'ordinaire comme un sonneur de cloches. Et pourquoi le plancher était-il mouillé et glissant ? Pourquoi avait-il la sensation d'avoir les mains poisseuses et collantes ?  Un frisson violent s'empara de lui, le dégrisant complètement. Il se hâta de trouver une allumette et alluma sa bougie. Ses mains étaient rouges. Livide, il retourna dans l'entre-pont, et l'odeur qu'il n'avait pas remarqué avant le prît à la gorge. Il y en avait partout sur le sol. Du sang. Il s'avança en tremblant vers le hamac de Merleau, le plus proche. Le maître d'équipage avait les yeux grands ouverts, et la gorge aussi.

Charles tomba en arrière, lâchant la bougie. Par miracle, elle ne s'éteignît pas. Il voulu crier, mais seule une plainte faible et aiguë sortit de sa bouche pâteuse. Il ramassa la bougie et se redressa pour regarder vers les autres hamacs. Des visages connus depuis des années le regardaient fixement, les yeux sans vies, les gorges béantes et sanguinolentes. Il entendît les bruits de pas précipités des gardes sur le pont, ils l'avaient quand même entendu. Il continua, blême, de passer de hamac en hamac. Entendant les sentinelles accourir dans la coursive derrière lui, il leur cria sans se retourner :

"A l'aide ! Vite ! Ici !"

Et puis... L'un des corps tourna soudain la tête vers lui. Un sourire mauvais, deux yeux d'un bleu de glace.

"Bonsoir Docteur."

Quelque chose le frappa à l'arrière de la tête et tout devint noir.

Sa tête lui faisait un mal atroce, et sa vue était trouble quand il revînt à lui. Quelqu'un lui tapotait doucement la joue.

"Docteur ? Docteur, réveillez-vous... "

Il lui fallut un moment avant de comprendre qu'il était dans sa cabine, assis sur une chaise, ses mains liées dans son dos et son unique cheville attachée à l'un des pieds.

"Iain..." Le nom était tombé de ses lèvres comme une fatalité.

Il cligna des yeux plusieurs fois avant qu'ils ne fassent une mise au point. Iain était debout devant lui, le regardant en souriant. Derrière lui, l'un des gardes était accroupis au dessus du coffre de Charles. Tous les livres qu'il contenait avaient été sortis. L'homme fouillait à l'intérieur du coffre. Un "clic" se fit entendre, et il en retira le faux-fond. Puis un sourire éclaira son visage brutal alors qu'il en extrayait le coffret du Capitaine. Charles serra les dents avant de retourner son regard vers son ancien commis.

"Iain, mon garçon, que fais-tu ? Je t'en supplies, arrête cette folie... Merleau et les autres..."

- "...étaient des obstacles et des témoins gênants." Le jeune homme s'assis sur le lit, à côté de Charles. Il jouait avec une dague, dont la lame était tâchée de sang.

"Si tu comptes me tuer, fais-le vite." Lâcha le médecin d'une voix grave et résignée.

"Vous tuer ? Vous ?" répondit Iain en ricanant. "Vous qui m'avez tiré de chez ce péquenaud Irlandais qui me servait de grand-père ? Qui m'avez pris sous votre aile, m'avez appris tout ce que je sais, m'avez fourni un toit et un travail pendant toutes ces années ?" Son visage s'assombrit. "Vous qui m'avez fait trimer comme un esclave, alors que je ne recevait jamais la moindre solde, tout cela pour que mon fumier de père puisse avoir constamment sous les yeux le fruit de ses pêchés ? Vous qui m'avez tourné le dos lorsque j'étais enchaîné, et qui êtes resté debout, sans bouger, à me regarder alors qu'on me découpait la peau du dos à coup de fouet ? Et qui m'avez laissé ensuite comme une pauvre merde sur ce quai poisseux ?"

Avec sa dague, il désigna la brute qui était en train d'empaqueter l'argent dans la propre besace de Gerfaut. Le médecin constata également que son étagère d'apothicaire était grande ouverte et qu'une bonne partie de ses plantes et de ses fioles avait disparu.

"Ces gars m'ont trouvé alors que je rampais, le dos en charpie, et ont essayé de me faire les poches. Comme j'avais pas un sou sur moi, ils se sont mis en tête d'abréger mes souffrances. C'est là que je leur ai parlé du coffret de cette ordure de Champlier, et de votre petite cachette secrète. Et voyez-vous, ça les a beaucoup intéressés. Du coup, ils ont accepté de faire ce que je leur dirais de faire... Je leur ai fabriqué des lettres de recommandation et ils se sont fait engager sur ce foutu navire. Il n'y avait plus qu'à attendre la bonne occasion... "

D'un geste vif du poignet, Iain balança la dague en l'air. Charles la regarda tournoyer, lançant des éclats rougeoyants quand la lame reflétait les bougies, avant de retomber dans la paume de son ancien protégé.

"Oh, moi je vous dirais bien que c'est pas l'argent qui m'intéresse, mais je mentirais. Cependant ce n'est qu'une partie de ce que je veux. L'autre partie, c'était la tête de ce merdeux de capitaine, et faire payer ce foutu rafiot pour tout ce qu'il m'a fait endurer... J'ai déjà eu la moitié." Il attrapa quelque chose sur le lit que Charles n'avait pas encore remarqué, et le fit rouler aux pieds du médecin. Même dans la mort, Champlier avait un air guindé et pincé.

"Il est revenu à bord à peine une demi heure avant vous. Trop sérieux, voyez-vous Doc, trop appliqué dans son travail et ses responsabilités. Comme vous. S'il avait passé la nuit dans un bordel ou je ne sais pas où, peut-être que je ne lui aurais jamais mis la main dessus. Mais cet idiot est revenu, et en voyant qu'il n'y avait plus que trois hommes sur le pont pour monter la garde, il s'est mis en tête de descendre pour engueuler Merleau et les autres."

Iain envoya bouler la tête d'un coup de pied. L'un des autres bandits apparu dans l'encadrement de la porte.

"Chef, tout est prêt en bas avec la poudre. Faudrait voir à se tailler avant que trop d'ces guignols ne dépensent tout ce qu'ils ont et se prennent l'envie de retourner à bord pour cuver."

Iain hocha la tête et se leva. La dague tournoya une dernière fois devant les yeux de Charles avant de disparaître dans la ceinture du traître.

"Que vas-tu faire maintenant ? Et que vas-tu faire de moi ?" demanda le médecin d'une voix faible et lasse.

Iain se tourna vers lui.

"Moi ? Eh bien j'y ai un peu réfléchi ces derniers jours. J'avais plus de lessive à faire, de cabine à nettoyer, d'armoires à ranger ou de pot de chambre puant à vider, vous savez, alors j'ai eu le temps de cogiter... M'engager sur un autre navire ? Non, j'en ai ma claque de la mer. Mais il y a des tas de choses à faire pour se remplir les poches en restant dans les ports, toutes ces marchandises... Et puis je me suis dit... où vont ces marchandises ?" Du pouce, il désigna l'individu à la porte. "Lug, que voilà, connaît des types qui ont une jolie petite affaire qui tourne entre le Havre et Paris. Des tas de jolies choses exotiques et très chères sont débarquées au Havre avec tous ces navires qui arrivent des Indes Orientales et Occidentales. Ces jolies choses remontent la Seine en barge jusque la capitale, et se distribuent à prix d'or sur les quais et ailleurs... Je crois que je vais m'y intéresser."

Il se rapprocha, fixa Charles longuement, et son sourire disparu.

"Et vous, je ne vais pas vous ouvrir la gorge ou vous scier votre tête si bien faite, si c'est ce qui vous inquiète. Ce serait ingrat, après tout vous étiez pas si mal comme père adoptif et comme mentor, même si vous étiez un peu barbant sur la fin... Mais je ne peux pas vous laisser partir, vous vous en doutez. La Constantine va faire un dernier grand saut, et vous, ma foi, vous allez avoir l'honneur d'être le seul et unique chanceux à respirer encore à son bord quand ça arrivera. C'est un joli cadeau, non ? Un joli feu d'artifice pour notre séparation émouvante."

Iain se pencha, attrapa Charles derrière la tête, et planta un baiser sonore sur son front.

"Farewell Doc. Vous allez me manquer."

Il commença à chantonner et quitta la cabine en compagnie de ses sbires. Gerfaut ferma les yeux, et écouta s'éloigner leurs pas, et s'estomper la voix de celui qu'il avait jadis considéré comme fils.

"... I'll gently rise, and softly call... good night, and joy be with you all..."





Avril 1666, Paris.

"D'où il sort ?"
répéta Lou le Boiteux. "Si j'étais un dévot qui va à la messe tous les dimanches et tout, j'vous dirais bien qu'il a été craché par l'Enfer. Mais malgré tout, c't'un homme, donc j'imagine qu'il est né quequ'part comme vous et moi. C'est quand même étrange de s'dire qu'un type comme Kelly aie pu avoir une mère. Bon déjà, Kelly, c'pas vraiment français comme nom, hein ? Ça sonne plutôt Rosbif non ? Et ce prénom... Iain... comme une hyène... r'marquez, ça lui va bien."

Samuel réfléchit un instant.

"Iain," dit-il, "je dirais que ça sonne Irlandais, non ? Au vu de la façon dont ça s'écrit..."

Le prisonnier haussa les épaules et poursuivit.

"J'sais pas lire, ni écrire, et j'connais pas d'Irlandais, alors... Le plus loin qu'j'en sache, c'est c'que Lug a raconté. Apparemment y s'sont rencontrés à La Rochelle y a... un peu plus d'une douzaine d'années. Kelly venait d'se faire jeter d'un navire et l'était dans un sale état. Lug a dit à l'Araignée qu'à c't'époque là, y z'étaient trois, y f'saient les poches des marins ivres dans l'port et dépensaient c'qu'y volaient en gnôle et en putes. Pi y sont tombés sur Kelly, z'ont voulu lui faire les poches, pi l'tuer... au lieu d'ça, Kelly les a rencardés sur un joli coup à faire, sur c'même navire dont l'avait été viré à coup d'fouet. Y z'ont tout bien fait comme il leur a dit, y z'ont tranché des gorges, coupé une tête, se sont rempli les poches et ont fait sauter le navire avec un type encore vivant dedans. Et comme ça leur a rapporté un joli paquet, bah Kelly est resté l'chef après ça."

- "Chef d'une bande composée de trois minables voleurs à la tire ?" Samuel esquissa une moue sceptique. "J'ai du mal à saisir comment Kelly a pu arriver où il en est aujourd'hui en partant de si peu."

- "L'a gravit les échelons, p'tit bout par p'tit bout. Après le coup d'la Rochelle, y z'ont volé une p'tite goélette, puis ont longé la côte vers le nord et contourné la Bretagne jusqu'à atteindre le Havre. Y z'ont traîné un temps là bas, deux ans, ont fait un peu d'contrebande et s'sont fait des contacts. Y a la Compagnie des Indes au Havre, vous savez, et des tas d'marchandises intéressantes à faire sortir en douce des entrepôts pour les revendre ensuite à un bon prix. L'un des trois gars de Kelly a essayé d'le doubler, Kelly lui a fait la peau et en a engagé deux autres à la place. Puis un jour y sont r'montés dans la goélette, et ont navigué sur la Seine jusque Paris."

Lou s'arrêta, renifla, et désigna le flacon de vin du doigt avec un regard interrogateur. Samuel acquiesça, et le prisonnier avala une belle rasade à même le goulot.

"Putain, j'avais rien bu d'aussi bon depuis des mois. Où j'en étais ?"
- "L'arrivée de Kelly et de sa petite bande... enfin ses quatre compagnons, à Paris."
- "Ouais... y a toujours eu de l'argent à s'faire avec la contrebande arrivant du Havre, sur les quais d'la Seine, dans l'ouest de Paris. Y avait régulièrement des p'tites bandes comme ça qui s'faisaient d'la concurrence. Quand Kelly est arrivé y a environ dix ans, y en avait deux notables. La plus importante comprenait entre trente et quarante types, et leur chef était un gars nommé Hanguier. Y s'faisait appeler le Prince des Quais... L'avait le soutien de l'Araignée, et y rançonnait les commerçants du coin en plus de l'oseille qu'y s'faisait avec les barges du Havre... Bref, le secteur était à lui, y contrôlait tout. L'autre bande était dirigée par un p'tit bonhomme sans grande envergure que tout l'monde appelait le Hareng. Y z'étaient qu'une quinzaine et ils récoltaient les miettes qu'Hanguier et sa bande laissaient de côtés. Pas très glorieux hein ? Pourtant c'est avec cette petite bande minable que Kelly a commencé."


Le prisonnier regarda Samuel avec un grand sourire, ménageant son effet. Le vin lui déliait de plus en plus la langue, et il se faisait beaucoup moins prier pour révéler tout ce qu'il savait. Samuel lui rendit son sourire, attendant la suite.

"Dans la bande du Hareng, y cherchaient même pas à concurrencer les gars d'Hanguier. A quinze contre quarante, z'étaient pas fous, pi comme j'vous l'ai dit, Hanguier avait des soutiens. Quand Kelly et ses quatre types sont arrivés, y sont allés voir le Hareng et se sont joints à sa petite affaire. Oh, le Hareng était un fainéant et un lâche sans envergure, ni charisme ni ambition. Y savait pas s'faire respecter. A côté, Kelly, lui, il en voulait. Y connaissait les navires, les marchandises, y savait comment obtenir des trucs intéressants et comment les revendre. Et surtout, y f'sait peur. Il a très vite réussi à impressionner les gars du Hareng, et y z'ont finis par se dire que Kelly f'rait un bien meilleur patron. Alors quand Kelly a estimé qu'il pouvait prendre le contrôle sans qu'ça jase trop parmi les gars, une nuit, y s'est pointé dans la chambre du Hareng qui dormait, et lui a planté un couteau dans l’œil. Puis il lui a collé un crochet d'boucher dans la bouche et a fait r'sortir la pointe là..."

Lou désigna la zone de poils drus sous son menton.

"Ça f'sait comme un hameçon. Il a traîné l'corps comme ça jusqu'au milieu des gars et leur a dit que puisqu'il avait pêché l'plus gros des harengs, c'était lui l'nouveau chef. Aucun n'y a trouvé à r'dire. Le corps est resté suspendu comme ça pendant plusieurs jours au mât d'la goélette, jusqu'à c'que la mâchoire s'arrache pour de bon avec le poids. Après ça ils l'ont foutu à la flotte. Bref, la bande du Hareng était dev'nue la bande à Iain Kelly. Mais y restait la bande à Hanguier qui leur f'sait de l'ombre..."

- "J'imagine que ça s'est réglé en bataille rangée entre les deux bandes ?" avança Samuel.

- "Ha ! Non... Kelly savait qu'en cas d'affront'ment direct comme ça y avait peu d'chances... L'aurait eut trop d'morts de son côté... Pi surtout, il savait que l'Araignée sout'nait Hanguier et qu'il fallait éviter d's'en faire un ennemi. Non, là pour le coup, l'Kelly l'a usé sa tête, comme un vrai politicien. Y savait que la clé, c'était d'monter l'Araignée et Hanguier l'un contre l'autre. Il a donc bien fait attention dans un premier temps à pas marcher sur les plates bandes d'Hanguier. Il y a eu une petite vague d'enlèvements et de demandes de rançons dans des familles de commerçants à travers toute la ville, des événements durant lesquels la bande de Kelly engrangeait des bénéfices confortables sans toucher à la contrebande. Il a commencé à verser un joli pourcentage de ses bénéfices à l'Araignée, tout en lui glissant dans l'oreille une rumeur selon laquelle Hanguier rognait sur les parts qu'il lui devait. Il a payé des gars un peu partout pour que cette rumeur se répande. Ensuite, certains des commerces qui payaient un tribut à l'Araignée on été cambriolés, parfois de façon sanglante. On a retrouvé les marchandises volées dans un entrepôt appartenant à Hanguier, qui a tout nié en bloc bien sûr. Deux jours après, une poignée d'hommes d'Hanguier qui prenaient du bon temps dans un bordel soutenu par l'Araignée se sont fait massacrer à la sortie. Le lendemain, c'étaient trois hommes de l'Araignée qu'on retrouvait égorgés dans une allée."

Lou lança un regard entendu à Samuel.

"Bien sûr, y avait jamais vraiment de preuve directe pour accuser une bande ou une autre, même si je sais maint'nant que c'était Kelly qui était derrière tout ça. Mais n'empêche que la tension grimpait entre l'Araignée et Hanguier. Pendant c'temps là, Kelly recommençait la contrebande et démarrait en parallèle son p'tit commerce de plantes bizarres et de poisons. Hanguier et l'Araignée étaient bien trop occupés à s'prendre la tête l'un l'autre pour faire attention à lui. Plus il faisait de bénéfices, plus sa bande grandissait. Il a commencé à rogner sur les affaires d'Hanguier un peu plus ouvertement, débauchant certains d'ses gars qui sentaient que l'vent commençait à tourner, extorquant ses commerçants, et lui piquant ses fournisseurs et ses clients. Et pendant tout c'temps, bien sûr, il se mettait de plus en plus l'Araignée dans la poche en lui versant des parts toujours plus belles de ses bénéfices. Jusqu'à c'que ce soit lui qui aie le soutien de l'Araignée, et qu'Hanguier perde ses appuis."

Lou attrapa le flacon de vin, et réalisant qu'il était vide, le reposa avec une moue déçue.

"Quand l'a sentit qu'il était temps d'agir, Kelly et toute sa bande - y z'étaient dev'nus une bonne trentaine, sont allés se mettre sur la gueule avec c'qui restait de la bande d'Hanguier. Ils leur ont foutu une belle raclée, ça a bien saigné. Pour finir, y avait plus qu'Hanguier lui-même et une douzaine de ses hommes qui respiraient encore à la fin."

Lou regarda Samuel dans les yeux, l'air grave.

"Kelly les a fait enfermer dans un cabanon sur le quai, a fait barrer la porte, et y a foutu le feu lui-même. Et voilà comment il est dev'nu le grand patron de ce secteur. Avec du sang sur les mains, un joli feu de joie et douze types qui hurlaient dans la nuit avant d'brûler vifs. D'après Lug, ça sentait pas aussi bon qu'on pourrait l'imaginer."

Il y eut un long silence. Le regard de Samuel se perdit dans la contemplation de la bougie, imaginant douze silhouettes se tordant dans des souffrances inhumaines. Il fut pris d'un frisson.

"Après ça," continua le prisonnier après un moment, "plus grand monde lui a cherché des noises. L'a développé son affaire, tout en s'faisant plus discret que n'l'était Hanguier. Y a beaucoup plus de sang qui coule sur les quais depuis qu'il est là... Mais y a aussi plus d'argent qui circule... Kelly domine son p'tit secteur et les gens malins évitent de l'emmerder. De son côté, il s'arrange pour pas gêner les affaires des autres, enfin... la plupart du temps. Disons qu'il cherche pas la guerre, mais vaut mieux éviter d'le tenter. Depuis l'histoire avec Lug, y a d'la tension dans l'air entre l'Araignée et lui... j'imagine que quand Lug a raconté comment Iain Kelly s'était amusé à monter Hanguier et l'Araignée l'un contre l'autre, comme un marionnettiste en coulisse, l'Araignée l'a pas trop bien pris... D'un autre côté, les parts que Kelly lui donne sont bien plus grandes que c'que lui donnait Hanguier... Mais j'ai aussi entendu dire que Kelly commençait à en avoir marre de ce partenariat qui lui coûtait cher. Et quand il a appris qu'on s'amusait à repêcher les... anciens employés qu'il balançait dans l'fleuve, ça aussi ça lui a pas beaucoup plus. Il a des informateurs un peu partout en ville, et il lui a pas fallu longtemps pour apprendre que Lug était en vie et racontait un peu trop de choses..."

Le regard de Lou se posa sur la table, sur un cafard qui gambadait. Le prisonnier posa doucement sa main pour que l'insecte grimpe dessus, et le regarda rêveusement se balader d'un doigt à l'autre, avant de l'envoyer valser d'une pichenette et de reporter son regard sur Samuel.

"On avait essayé d'planquer Lug dans un lavoir, avec une gonzesse qui prenait soin d'lui vu qu'y pouvait plus marcher avec ses g'noux broyés... Mais Kelly a quand même fini par mettre la main d'ssus. On a r'trouvé Lug en trois morceaux... Son corps par terre, sa tête sur la table, et sa langue clouée sur la porte avec écrit à côté "je parlais trop." Quant à la gonzesse, on l'a plus jamais revue. Paraît qu'elle chantait comme un pied..."


Dernière édition par Iain Kelly le Dim 30 Aoû - 15:48, édité 6 fois
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Lun 16 Fév - 16:56

Ôtez le masque !



Prénom (Pseudo) : Chtipichon † Âge : 25 † Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ? L'odeur de la chair fraîche † comment trouvez-vous le forum ? Manque de rouge † Le code du règlement :     OK by LiamUne citation/ phrase à mettre sous le vava (qu'on mette avec l'image de votre groupe Very Happy)Will you sing for me ? † Un dernier mot ? chaussette.

test rp, un minimum de 300 mots est demandé:
 


Dernière édition par Iain Kelly le Dim 30 Aoû - 16:11, édité 6 fois
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Lun 16 Fév - 17:44

Re Bienvenue !!!!!!!!!

Très très beau début de fiche !

Faudra un lien entre nos deux loustiques ! xD (Liam a un nouveau camarade de jeu elle est contente xD)

Bref bonne chance pour la suite de ta fiche je valide ton code !
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Lun 16 Fév - 17:51

Bienvenue à ce PLUS QUE CHARMANT nouveau personnage!!!!!!! fan attitude
Je crois que tu as lu trop d'Alexandre Dumas quand tu était petit, tu as l'esprit trop romanesque^^ mais c'est tant mieux!

Et moi aussi je veux un liennn! bave
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Lun 16 Fév - 17:54

Merci à vous je suis très touché Very Happy un p'tit bisou ?
sauvage
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Lun 16 Fév - 18:11

Euh... Non désolée, pas de bisous, petit ou grand Razz
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Mar 17 Fév - 16:51

C'pas très gentil ça... J'suis amical moi ! Twisted Evil
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Mar 17 Fév - 17:25

Je voudrais pas te donner d'idées Razz
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Mar 17 Fév - 22:41

Re bienvenue visiblement What a Face
T'es sexy :arrow:
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Mer 18 Fév - 15:08

balon
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Mer 18 Fév - 16:23

Rebienvenue ! Et vive la prolifération des personnalités What a Face
Sans avoir encore tout lu je sens en tout cas que ce personnage sera au moins aussi flippant que ce qu'on attendait
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Mer 18 Fév - 18:27

J'espère ne pas décevoir tes attentes morbides alors, chère Henriette ^^
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Mar 24 Fév - 11:49

Après avoir enfin eut le temps de lire ta superbe fiche je peux te souhaiter la re très bienvenue ! J'ai hâte de lire ton test rp ^^

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Mar 24 Fév - 11:53

Merci ! Je suis encore en train de réfléchir dessus j'ai quelques idées
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Mar 24 Fév - 12:17

Gabriel désapprouve par principe tes idées, mais la joueuse a hâte de les voir

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Mar 24 Fév - 12:49

Quelle pression ! cookie j'espère ne pas décevoir alors What a Face
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Lun 9 Mar - 14:48

Kyaa Fiche Terminée ! Kyaa
Voilou, désolé pour le retard j'ai été pas mal pris ces derniers jours, mais j'ai enfin fini ma fiche ! J'espère qu'elle vous plaira et que vous prendrez autant de plaisir à la lire que j'en ai eu à l'écrire.

"Au temple de l'amour règne Aphrodite sur son trône d'étoiles"

balon
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Sam 14 Mar - 15:49

TU ES VALIDE(E)

Nous nous excusons pour l'attente. (Ceci est autant un nous de majesté que le fait qu'on est deux à le faire). En tout cas ta fiche n'est pas adorable mais magistrale ! Bienvenue parmi nous le psychopathe ! Amuse toi bien et repeins donc nos fonds d'écrans en rouge

A FAIRE IMPÉRATIVEMENT : Recenser ton avatar pour éviter l'invasion des clones - Fiche de Rp pour commencer à jouer - Fiche de lien pour se lier avec les autres membres - Prendre connaissance du système de dès pour maîtriser la fortune autant que faire se peut.
Les liens qui peuvent servir :
Une petite faveur? maison, rang ou charge? - Les connaissances pour mieux savoir et ne pas être pris au dépourvu Explication du système de points : Gagnez et dépensez !

Bon jeu sur Vexilla Regis!


_________________________

    SUN KING
    code broadsword.


Parce que je le vaux bien:
 
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Est-ce que tu t'imagines qu'on peut gouverner innocemment.Est-ce que tu t'imagines qu'on peut gouverner innocemment.
Titre/Métier : Roi de France et de Navarre
Billets envoyés : 228
Situation : Marié à Marie-Thérèse d'Autriche

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Dim 15 Mar - 13:44

Merci ! yeah

Super Smile et je suis content que ma fiche vous plaise, j'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire (faut que je prenne rendez-vous avec un psy maintenant).

Pas de soucis pour l'attente, j'ai pris mon temps aussi !
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Mar 17 Mar - 9:32

Avec un peu (non beaucoup, désolée) de retard, je te souhaite la bienvenue! Quel personnage! Athénaïs en a la chair de poule! Razz
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Mar 17 Mar - 21:09

Merci Razz
Oh, tu veux un nouveau manteau pour te réchauffer?
Le cuir humain y a pas mieux Twisted Evil
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Mar 17 Mar - 21:26

Embarassed pale *déglutit difficilement*
-Je n'en ferais rien, mon brave. Loin de moi l'idée de vous priver de pareil atour...
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Mer 18 Mar - 9:08

Rhoo c'est malpoli de refuser un cadeau offert de si bon coeur What a Face

En plus c'est du pur cuir 100% français ! Twisted Evil
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Mer 18 Mar - 11:47

Je suis navrée d'intervenir de la sorte dans une conversation comme celle-ci mais Iain, pour plaire aux femmes je crois que cacher ce genre de petits détails serait préférable... ^^"

Fin du flood, bravo pour ta validation, elle était tout à fait méritée !
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