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 Certaines nuit passent. D'autres comptent. [PV Pia Fiorentini]


Ven 21 Aoû - 14:37

Les rue tanguaient. En cette nuit d’avril 1666, alors que rien ne l’avait seulement laissé présager, les rues de la capitale s’étaient mises à tanguer, comme si Paris s’était enfin libéré de sa forme terrestre pour devenir ce navire battu par les flots, qui brave vents et marées mais qui jamais ne sombre. Pourtant, rien dans le ciel ne pouvait expliquer que la plus imposante cité du Royaume de France soit ainsi livrée à la houle. Le ciel, bien que sombre, était d’une pureté saisissante et si dégagé que l’on aurait pu naviguer dans les rues de Paris à la lueur des étoiles. L’hydre, Orion, Cassiopée… Ambroise n’avait jamais eu le loisir de se pencher plus avant sur les mystères et les splendeurs que recélait l’étude des astres, et lors de ces instants où il était amené à contempler ce monde si différent de celui dans lequel il évoluait, il en venait presque à regretter de ne savoir déchiffrer et lire dans les étoiles aussi bien qu’il savait déchiffrer et lire dans le cœur des femmes. Quels voyages autrement plus merveilleux aurait-il pu entreprendre, s’il avait été capable de naviguer…

Mais les rues de Paris tanguaient encore, et Ambroise du prendre appuis contre un mur pour ne pas perdre pieds en attendant que passe un énième ondoiement de la rue dans laquelle il s’était engagé. Etait-il seulement acceptable pour un royaume aussi prestigieux de laisser ainsi sa capitale osciller et chanceler sur ses fondations ? Le médecin se laissa le temps de considérer sérieusement la question. Si, dans un premier temps, elle lui avait paru pleine de bon sens, quelque chose avait ébranlé sa certitude première sur la pertinence d’une telle interrogation lorsque l’homme qui marchait dans sa direction le dépassa en le saluant d’un signe de tête. Il ne tanguait pas. Paris semblait voguer sur une mer houleuse, mais l’homme, lui, ne tanguait pas. Et s’il ne tanguait pas… Ambroise s’adossa au mur, ferma les yeux et enfouit son visage dans ses mains jointes, dans une louable tentative de comprendre ce qu’il pouvait bien se passer, en cette nuit d’avril 1666.

Des fragments de souvenirs resurgirent de sa mémoire dans un ordre confus, mais avec suffisamment de netteté pour qu’il puisse avoir une vision d’ensemble de la soirée qu’il venait de passer, avant que la houle ne vienne prendre la ville.

Le prétendu praticien se souvenait du clapotis de la Seine lorsqu’il avait passé le Pont Neuf, et des lueurs chaudes qui illuminaient les fenêtres du Palais Royal lorsqu’il l’avait longé. Le nom de la rue également lui était revenu, comme s’il avait toujours été évident pour lui : la rue d’Argenteuil. Monsieur Durieux. Le dîner… Peu à peu, les images recouvraient leur cohérence première : Ambroise avait fait la connaissance du négociant en vin une quinzaine de jours auparavant lorsque, souffrant de ne plus pouvoir se mouvoir à cause d’un gonflement douloureux de ses jambes, avait mandé à son chevet Delacroix, sûr de pouvoir remettre son mal dans les mains d’un médecin dont il connaissait les mérites. Il avait été surpris de voir que l’homme qui avait franchi la porte de sa chambre n’était pas le Delacroix qu’il s’attendait à retrouver, mais son état était suffisamment sérieux pour qu’il ne demande de l’aide ailleurs : si le jeune homme possédait ne serait-ce qu’un tiers des capacités de son grand-oncle, autant se mettre à l’ouvrage tout de suite. Ambroise s’était attelé à la tâcha sans plus attendre. Il avait étudié sa température, pris son pouls, inspecté ses urines et son sang, et observé ses jambes, anormalement lourdes. La longue discussion qu’il avait eu avec monsieur Durieux et son sens de l’analyse avaient été formelles : il s’agissait là d’un début d’hydropisie, et il faudrait agir vite. Surélever les membres touchés, faire circuler le sang et les humeurs par des massages, sans compter les prescriptions alimentaires et médicamenteuses à observer immédiatement. Pour un charlatan, Ambroise s’était montré particulièrement efficace, et avait endigué la progression du mal avec brio car monsieur Durieux retrouva un usage relatif de ses jambes en l’espace de quatre jours seulement, et pu de nouveau s’aventurer dans les rues de Paris après douze jours de traitement intensif.
Anatole, car c’était son prénom, était un homme juste et reconnaissant : Ambroise lui avait évité de faire appel à un chirurgien, aussi lui avait-il accordé une place particulière dans son cœur, et à la table à laquelle il l’avait convié quelques jours plus tard, afin de lui exprimer sa gratitude et de le remercier de ce qu’il supposait être un professionnalisme sans faille. Le prétendu médecin avait passé une merveilleuse soirée. Monsieur Durieux avait été si rassuré de se savoir hors de danger qu’il avait tenu à ce que les choses soient parfaitement organisées pour la venue de celui qu’il appelait avec un sourire amusé son sauveur. Parmi les bribes de souvenirs qui lui revenaient de temps à autre, Ambroise revit également le regard reconnaissant de Madame Durieux, regard qui s’effaça pour faire place au sourire timide de sa fille, sourire qui lui-même se fondit dans les lumières qui baignaient la pièce, le tintement des verres et couverts qui s’entrechoquaient, et le délicieux fumet des plats qui défilaient sur la table du riche négociant en vin. Anatole Durieux avait tenu à présenter Ambroise à certains de ses amis proches, et l’enthousiasme de ces trois couples pour son histoire et sa profession de médecin, couplée à l’inclination que semblaient avoir les deux fils de son hôte, au léger trouble de leur sœur lorsqu’elle posait les yeux sur lui, ainsi qu’à la reconnaissance du couple Durieux avait rendu cette soirée mémorable. De la compagnie aux vins, en passant par les mets disposés sur la table, tout n’était qu’excellence, et Ambroise se plaisait à voir l’heure de son départ reculer à chaque fois qu’il était amené à s’étendre sur sa vie passée ou son quotidien de praticien. Le vin semblait sublimer son aisance oratoire, et décupler l’attention de son public : ce soir-là, nul comédien ne pourrait connaître un succès plus retentissant que celui du jeune Montois.

Ambroise se redressa et bascula sa tête contre la pierre froide du mur contre lequel il était adossé. Il était ivre. Eméché. Passablement grisé. Sa conscience flottante lui revenait peu à peu, mais sans qu’il ne puisse seulement avoir d’emprise sur elle. Il la savait à portée, si près, mais si capricieuse… Un sacré caractère. Au moins, Paris ne tanguait plus aussi intensément : avant que ne se lève le jour, tout serait rentré dans l’ordre. Le médecin passa lentement une main dans ses cheveux, puis sur sa nuque, rassemblant ses forces et sa volonté pour reprendre ses déambulations nocturnes, certain que l’air de la nuit ne pouvait avoir sur son organisme quelque effet néfaste. Son cabinet se trouvait certes sur l’autre rive mais il avait toujours apprécié marcher, et une fois habitué aux quelques oscillations des rues,  la nuit était fort belle. Il reprit donc sa route, au hasard des rues, là où le menaient ses pas et son esprit encore quelque peu à la dérive, confiant néanmoins, car son instinct ne l’avait que rarement trompé. Quant à ses sens, s’ils avaient toujours été aiguisés, ils semblaient ce soit être diffus, comme dilués dans les brumes de l’alcool qui avait coulé à flot ce soir-là. Son errance le conduisit à passer devant l’enseigne et les fenêtres éclairées d’une taverne, auxquelles il jeta un œil oblique avant de renoncer à en franchir le seuil : quelque chose le poussait plutôt à suivre le mouvement berçant de ses pas, de ses pensées, et de la ville qui se mouvait de plus en plus paresseusement. A dire vrai, Ambroise aurait pu errer ainsi toute la nuit car chacun de ces moments suspendus paraissaient à ses yeux comme tant d’instants de plénitude. Il ne trébuchait plus, ne tanguait qu’insensiblement. Après tout, peut-être avait-il le pied marin.
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Sam 29 Aoû - 23:31

Au hasard elle attrapa un livre et commença à le feuilleter, les yeux plissés pour tenter de compenser l’obscurité de la pièce. Son regard s’arrêta rapidement sur un mot qui lui sembla compliqué et qu’elle tenta de déchiffrer, l’ouvrage levé au-dessus de sa tête comme si cela aurait pu l’aider.

- Smara… Smaragdin.


Ce n’était pas un très joli mot. Sûrement un adjectif tarabiscoté pour désigner un défaut. Dans le doute elle demanda tout de même au patron de l’imprimerie, occupé à travailler devant elle.

- Ca veut dire quoi ?

En continuant de disposer les lettres dans la machine l’artisan, au demeurant plus instruit qu’elle, lui répondit d’un ton neutre.

- C’est une nuance de vert.

Elle lit la phrase contenant le mot en entier et se rendit compte qu’elle aurait sans doute pu le deviner seule. Quoique le passage manquait un peu de précisions.

- Une jolie nuance ?

- Plutôt.

- Alors pourquoi utiliser un mot qui n’est pas beau ?

La question était sans doute un peu stupide, elle s’en rendait compte, mais cette tendance que le français avait de ne pas faire correspondre le fond et la forme la laissait depuis longtemps dubitative. Mais la confortait agréablement dans son idée que son italien était tout de même sacrément plus joli.

- Arrête avec tes questions, tu me déconcentres, soupira l’homme qui venait de se rendre compte qu’il avait inversé deux lettres.

Tenant à ce que ses feuillets sortent correctement Pia se tut donc, un peu à contre cœur car elle aimait normalement les discussions avec ce personnage qui avait toujours quelque chose à lui apprendre.

Le coup des 23h sonna et la jeune femme sortit finalement de l’imprimerie, portant en bandoulière un sac rempli de pamphlets qui venaient d’être clandestinement imprimés. Puisqu’Andrea récupérait encore de sa nuit blanche et de sa journée de travail elle avait réussi à trouver une excuse pour ne pas passer sa soirée à la taverne afin d’emmener le manuscrit jusqu’au lieu d’impression. Et durant une bonne heure elle avait attendu que la presse fasse son travail, échangeant peu avec le patron de l’établissement qui semblait préoccupé.
Ses précieux feuillets méticuleusement enfermés – il aurait été fâcheux que l’un d’eux s’envole dans son sillage -  la Vénitienne engagea une marche plutôt rapide.  Car elle n’avait jamais apprécié les nuits parisiennes. Il lui semblait que les heures sombres faisaient ressortir le pire en chacun. Au petit matin on ramassait les corps meurtris aux alentours de la cour des miracles, on croisait les derniers ivrognes incapables de faire trois pas droits, on voyait rentrer les filles de petites vertus qui avaient passé de longues heures dehors. La lune levée et un nouveau cycle commençait, une vie souterraine émergeait, la capitale se laissait bercer par les vices, au rythme des crieurs de nuit.

Elle ne ralentit le pas que lorsqu’elle fut arrivée dans le quartier du Palais-Royal qu’elle savait relativement sûr. Les rues étaient ici toujours assez calmes. Chassés les chenapans, ils s’étaient d’eux même enfuis en voyant les gardes du palais roder dans les alentours. Ne restaient que les honnêtes gens, ou presque, qui rentraient tard chez eux. Car l’intégrité de Pia restait par exemple toute relative. Le fond de malhonnêteté se réveilla d’autant plus lorsque dans une rue étroite et encore assez passante elle aperçut un homme, esseulé et de toute évidence pas tout à fait sobre, semblant prêter plus attention aux étoiles qu’à ses pieds. On n’avait pas idée de flâner de nuit à Paris… Enfin. Voilà qui faisait bien son affaire. Car quitte à être dehors autant rentabiliser la nuit. Et depuis qu’elle avait déserté la cour suite à une chasse aux faux titres qui s’intensifiait Pia en avait bien besoin. Et si porter des mains baladeuses ailleurs que sur le taffetas hors de prix des courtisans ne l’enchantait guère il le fallait bien. Ne serait-ce que pour justifier son existence du côté d’une cour des miracles qu’elle était incapable de quitter sans crainte. Avançant doucement, elle attendit que l’homme reprenne sa démarche lente et un peu lourde pour le croiser de près et laisser une main habile trainer du côté de sa bourse. Voilà une affaire rondement menée ! Ne restait en théorie plus qu’à filer avant qu’il ne se rende compte du subterfuge. Ce qui vu l’état de la proie pouvait cependant prendre du temps.

En passant devant l’homme, la Vénitienne avait cependant eu la mauvaise idée de relever la tête. Et de constater qu’il ne s’agissait pas d’un parfait inconnu. Aussitôt son butin au creux de la main la culpabilité monta donc, la poussant à s’arrêter et à considérer une seconde la situation.  
Non. Elle ne pouvait tout de même pas. Stoppée au milieu de la rue elle bascula la tête en arrière, soupira et finalement se retourna pour l’interpeller.

- Je crois que c’est à vous, lança-t-elle en posant une main sur l’épaule du médecin pour qu’il se retourne et qu’elle puisse lui tendre ce qui lui appartenait. Vous devriez la nouer mieux si vous y tenez vraiment.

La jeune femme supposait que le praticien était trop alcoolisé pour se rendre compte que sa bourse n’était pas simplement tombée. Et quand bien même, un voleur ne remboursait de principe pas ses victimes, ce qui aurait dû l’éloigner de tout soupçon.

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