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 Soyez réalistes : demandez l'impossible • Gab


Jeu 5 Nov - 23:36

La cause des femmes ne la remercierait pas. Car entre grands cris et airs désespérés elle aurait surtout servi les défenseurs de la théorie de l’hystérie. Face à la rumeur qui circulait elle s’était sentie tant atrocement surprise que peinée et blessée. Car en raison  d’une enquête qui trainait en longueur et indiquait ainsi un manque de preuves, on pouvait logiquement s’attendre à une peine simplement humiliante – logique de la justice obligeait – et non capitale. Espoir d’autant plus fort que la réforme de la police lancée, on aurait voulu imaginer que l’institution se détache d’un parfait arbitraire pour laisser place à une procédure intellectualisée et au moins un peu humaine. Mais aussi fallait-il croire que le nouveau lieutenant n’avait à cœur que la cruauté exemplaire, ou tout du moins prenait la peur pour méthode. Aucun état d’âme ou considération pour le cas particulier, seul l’utilitaire comptait. Il semblait donc que pour la pérennité d’un système de terreur persiste il faille que la pauvre Marie meure.

Face à la situation Madeleine aurait voulu garder toute son arrogance. Sourire, mépriser et se croire au-dessus de tout cela. Au moins se mettre, une partie de la journée, à de patients essais de solitude pour oublier les bruits. Malheureusement dotée d’une faiblesse de caractère face à ceux pour qui elle avait un peu d’affection, la volonté d’impassibilité ne dura pas et laissa place au sentiment d’injustice. L’insensibilité ne lui avait jamais convenu. Car dans le flou qui entourait l’enquête elle voulait encore croire à l’innocente d’une servante qu’elle avait sincèrement appréciée, une jeune femme qui quand bien même aurait fauté resterait quelqu’un de foncièrement bon ne méritant en rien ce qui lui arrivait.
Oubliant l’intérêt de penser avant d’agir Madeleine pris donc papier et plume et, inspirée par toute la rancœur que lui inspirait Gabriel de La Reynie – responsable dont même son nom écorchait l’oreille, n’est-ce pas ? – noircit un recto verso de noms d’oiseaux qui traduisaient une imagination débordante. Et que cela faisait du bien !

Mais une fois le cœur allégé par la rudesse des mots et la missive envoyée avec satisfaction revint la raison. Qui aussitôt lui fit douter de l’utilité de s’être emportée. La cause était sans doute trop perdue pour être desservie, et pourtant le bête espoir qu’il y ait encore une chance infime naquit.
Une forme de timidité voulait qu’on refusât d’avoir besoin des autres. Ou peut-être un reléguât d’orgueil. Quoi qu’il en soit, le fait même d’envisager de s’abaisser à supplier lui donnait la nausée. Surtout si le témoin et juge de la complainte devait être La Reynie. Il y a quelques semaines encore elle jurait préférer l’emmurement plutôt qu’avoir à lui parler autrement que pour le haïr ouvertement, à présent elle était persuadée de la cruauté du destin. Stupide empathie qui surpassait la haine. S’abaisser faisait mal mais les regrets de n’avoir rien tenté seraient pires.

S’il y avait une chose que quiconque possédait un peu de raison avait pour ambition de ne jamais devoir à faire, il s’agissait sans doute de se rendre au Châtelet. Inutile d’y mettre les pieds pour savoir que l’endroit était sans doute le plus sinistre de Paris. Grise et austère, la forteresse semblait respirer la mort. Ce fut donc avec un manque flagrant et compréhensible d’envie, un dégoût difficile à masquer et un fond d’anxiété que Madeleine s’y rendit, vingt ans après une première et supposée unique visite dont le but avait été de tirer Molière de la geôle dans laquelle l’avait fait enfermer ses créanciers. Mais si par le passé l’escapade avait finalement tiré des mines réjouies par les retrouvailles – et en réalité elle s’était contentée d’attendre dehors et de ne surtout pas mettre un pied dans l’enceinte –, celle d’aujourd’hui s’annonçait surtout marquée par l’amertume et la déception. Pour autant pas question de se défiler puisque malgré tout il semblait s’agir de la bonne chose à faire. Il faudrait aujourd’hui faire preuve d’esprit guerrier pour tout supporter, de la vue horrifiante des filles hospitalières qui trainaient les cadavres retrouvés la veille dehors à l’air épais et gorgé d’une odeur atroce.
Il était ici inutile de rajeunir pour avoir un peu peur.

Un mouchoir parfumé qui masquait son nez, Madeleine traversa donc la cour de la forteresse et, aussi remarquable qu’une oie blanche dans un clapier à lapins, se fit rapidement aborder par un clerc qui passait par là. Quand elle lui eut expliqué qu’elle était ici pour voir le lieutenant de police il fut dans un premier temps fort gêné, lui expliquant qu’il n’était dans l’immédiat pas présent. Mais le travail quotidien était au fond pernicieux et, quand on était jeune et de toute évidence malléable, appelait à se faire berner relativement facilement par l’inconnu. Avançant que jamais, ô grand jamais, elle ne se trouverait ici si La Reynie ne l’avait fait mander, et que par ailleurs elle se trouvait si mal qu’elle était au bord du malaise, Madeleine parvint sans difficulté à se faire accompagner jusqu’au bureau du grand gourou de la police. Il ne fallut ensuite attendre que quelques minutes pour que, après avoir couru dans tout le Châtelet, le jeune homme revienne accompagné du collaborateur qui détenait un double des clefs. De nouveau un talent certain pour la comédie lui fit passer outre les soupçons du second venu, et la voilà qui s’installait en attendant le retour de La Reynie. Qui selon elle était sans doute très occupé à tenter de détruire consciencieusement la vie de quelqu’un. Ou de toute une famille, puisqu’il avait dernièrement une ambition dévorante.

Madeleine n’eut cependant pas longtemps à attendre. Rapidement la porte s’ouvra sur… Un énorme chien ?! Accompagné par ailleurs de Gabriel. Ou sans doute le contraire. Toujours était-il qu’il fallut une poignée de secondes à Madeleine pour détacher le regard du monstre ambulant et relever les yeux vers Gabriel, l’air parfaitement innocent.

- Si tous vos hommes ressemblent à celui que j’ai croisé, cette forteresse est sans doute la plus mal gardée d’Europe.  

Les « bonjours » étaient de toute évidence une politesse surfaite. Au demeurant elle se leva et inclina légèrement la tête face à l’homme, comme pour vaguement signifier qu’elle comptait encore sur des ruines de courtoisie. L’air parfaitement menaçant du chien la poussa par ailleurs à ne pas ironiser sur le fait que le jeune homme charmant qu’elle avait croisé était pourtant en charge de consigner les horreurs qui faisaient le quotidien du Châtelet. Aucun sarcasme donc, elle s’empressa de clarifier la situation.

- Avant que vous ne me mettiez dehors sachez que je suis venue vous présenter mes excuses.

Ah ! Que cette phrase brûlait la langue. Mais il paraissait qu’après une lettre d’insultes et avant de demander la lune cette étape était obligatoire.

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Ven 6 Nov - 21:55

- Mademoiselle Béjart vous attends dans votre bureau, monsieur.

Gabriel releva la tête des papiers que lui tendait un adjoint pour regarder le clerc. Il cligna des yeux et demanda d’une voix dangereusement calme et polie :

- Je vous demande pardon?

L’entrée du châtelet était jusque là occupée  par deux adjoints, trois policiers et Sorbonne, sans parler du clerc. Les cinq premiers choisirent très courageusement de se tirer le plus vite possible. Evidemment la fuite fut un peu ralentie par le détour qu’ils effectuèrent, tous, pour ne pas passer à porté de croc du chien. 
On n’avait jamais vu le molosse attaquer sans ordre de son maitre. Mais on l’avait déjà vu attaquer sur ordre, et du coup on évitait très soigneusement de se trouver à porté de crocs. Des fois que l’autre monstre ait des envie de chair fraiche ou une crise d’adolescence.

Mais malgré le chien qui grognait tout ce qu’il pouvait aux côtés de son maitre, la fuite fut un exemple de rapidité et de discrétion. Mieux que ces lâches d’anglais ! La preuve des miracles que l’instinct pouvait produire.

Le clerc n’eut pas le même bon sens que le reste du corps policier. Ce qui poussera ultérieurement ses collègues à se demander où on avait dégoté un con pareil. Et avec une naïve presque touchante, il cru que Gabriel souffrait de surdité précoce. Aussi il répéta sans s’apercevoir que son patron semblait sur le point d’exploser :

- Mademoiselle Béjart vous attends dans votre bureau, monsieur.

Le soupir du lieutenant de police fut difficilement retenu, tout comme son envie instinctive de se masser les tempes pour faire passer la migraine qui le frappait. Une migraine anticipatrice des cris que ne manquerait pas de pousser la comédienne.

Au lieu de montrer sa fatigue, et de démontrer au reste du monde qu’il était un être humain, Gabriel demanda avec la politesse glaciale le caractérisant :

- Je ne suis pas sûr d’avoir compris. Qu’est ce que Madeleine Béjart fait dans mon bureau?

- Elle ne se sentait pas bien, à cause de l’odeur. Du coup, je lui ait ouvert la porte.

L’odeur qui menaçait de faire défaillir Gabriel était actuellement le miasme d’incompétence que dégageait cet abruti. Mais il s’exhorta au calme et à la patience pour continuer son interrogatoire :

- Fort bien. Mais pourquoi était elle au châtelet en premier lieu?

- Pour vous voir… Vous…

Le gamin eut un éclair d’intelligence, foudroyé par le regard noir de Gabriel et demanda d’une voix blanche alors qu’il semblait à son tour proche de l’évanouissement :

- Vous ne l’avez jamais convoqué, n’est ce pas?

- Apprenez que lorsque je convoque des gens dans mon bureau, je vous laisse des consignes explicites.


Le garçon, dix-neuf ans tout juste diplômé, semblait sur le point de fondre en larme. Tandis que toujours calmement et poliment l’homme de glace lui servant de supérieur annonçait :

- Nous en parlerons plus tard.

Puis il tourna les talons et monta vers son bureau. Sa victime, visiblement bouleversé, manqua de bousculer deux soeurs hospitalières qui portaient un corps. Un peu écoeuré, il balbutia des excuses avant de filer chercher l’homme qui avait accepter d’ouvrir la porte du bureau de la Reynie. Hors de question qu’il soit la seule victime dans l’affaire !

Il eut à peine le temps d’ouvrir la porte que Sorbonne, par l’odeur de l’os alléché, se glissait à l’intérieur du bureau. Le chien avait tendance à considérer que le bureau était son territoire privé, qu’il généreusement partagé avec Gabriel. Aussi en sentant puis en voyant une intruse, il sentit son humeur retombait de façon notable. Aucun os au monde ne pouvait compenser un affront pareil. S’il ne pouvait pas hérisser sa fourrure comme un stupide chat et se transformer en boule de poil, il ne se priva pas de montrer son plus beau mécanisme de défense. Babine retroussé sur les crocs et grognement sourd au fond de la poitrine, il comptait bien faire fuir la rousse qui occupait sans respect son territoire.

En temps normal, Gabriel aurait ordonné à Sorbonne d’aller se faire oublier dans un coin. Mais vu l’amabilité de Madeleine il choisit de passer outre et de laisser la brave bête montrer un peu d’agressivité. 
Evidemment une intruse ne pouvait pas commencer par s’excuser pour sa présence. Ça aurait été trop aimable et Gabriel aurait pût croire pour un quart de seconde que Madeleine Béjart était un être civilisé. À défaut d’être un être civilisé avec un peu de respect pour les institutions, la comédienne aurait pût être une personne polie. Mais comme elle s’abstenait de dire « bonjour » ou « excusez moi », Gabriel en conclut qu’elle ne l’était pas plus.

Il le savait déjà. Mais c’était assez navrant d’en avoir la preuve, une fois de plus. 
Donc au lieu de se montrer une intruse de presque agréable compagnie, Madeleine rejoignait d’office le rang des persifleuses pénibles. Au lieu de lui indiquer fermement la porte, et de démontrer la puissance de frappe de Sorbonne, Gabriel choisit de prendre sur lui. Principalement parce que l’expérience avait prouvé qu’ignorer cette femme était la pire chose à faire.

Il répondit par un mouvement de tête sec et sans sourire et entreprit de la contourner pour traverser la pièce et se trouver derrière son bureau. Il était toujours bon d’avoir un obstacle sur la trajectoire de Madeleine. Cette hystérique risquait à tout moment de laisser tomber son apparente civilité pour tenter de l’étrangler à main nu.

Bon Gabriel était a peu près sur de sortir gagnant d’un combat quelconque mais mieux valait prévenir que guérir. 
Cette femme était un miracle de perspicacité, vraiment ! Comment pouvait elle deviner qu’elle n’était pas la bienvenue dans un bureau dans lequel elle n’avait pas le droit de mettre un orteil. Peut être le grognement sourd de Sorbonne l’avait elle mise sur la voix, à moins que l’expression clairement hostile de Gabriel ne l’ait aidé. On pouvait aussi suggérer qu’elle ait fait preuve d’intelligence mais aux yeux du lieutenant de police c’était hautement improbable. 
Il se permit un haussement de sourcil :

Je suppose que vous parlez de votre charmante correspondance. Vous auriez sans doute pût rédiger une note de regret, je l’aurais lût avec plaisir.

Il sortit une clé et ouvrit un tiroir d’où il sortit la lettre reçut peu de temps auparavant et qu’il n’avait pas brûlé parce que comme tout les juristes il avait besoin d’archiver et de conserver les papiers, au cas où.

- Vos excuses n’avaient même pas besoin d’être aussi longue que vos insultes. Mais sans doute auriez vous pût renouveler l’effort créateur.

Il s’autorisa une nouvelle expression sardonique alors qu’il faisait mine de relire la lettre :

- Vraiment, je ne peux qu’admirer la qualité et l’originalité de votre plume. Vous avez un véritable sens de la formule, mademoiselle Béjart, toutes mes félicitations. 

Il reposa le papier négligemment sur son bureau et claqua des doigts en direction de Sorbonne pour que ce dernier cesse de grogner et aille bouder dans un coin. Ce que le chien fit non sans un dernier regard dédaigneux à l’égard de la comédienne.

-
Mais maintenant que vous êtes là pour présenter vos excuses, peut être pourriez vous m’aider. Devrais je ranger cette lettre dans le dossier consacré aux troubles à l’ordre dûment causé par votre troupe ou se rapporte-t-elle spécifiquement au vol de bijoux. Je dois avouer que sur ce point votre prose m’a légèrement embrouillé. À moins que vous ne préfériez que je vous consacre personnellement un nouveau dossier?

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Lun 9 Nov - 20:12

Intéressant, comme l’endroit seyait au propriétaire. Un bureau aussi glacial que l’homme et dont une brumeuse élégance résidait dans la sobriété. Mais pour autant il aurait fallu déployer encore d’innombrables efforts pour rendre le lieu ne serait-ce que vaguement engageant. Car le semblant de différenciation ne parvenait pas à faire oublier le malaise que faisait naitre la forteresse tout entière. D’autant plus que les grognements du chien rappelaient de ne surtout pas avoir l’audace de se sentir sereine, des fois qu’on serait atteinte de névrose, démence, ou n’importe quel mal poussant à aimer l’insalubre.
Suivant Gabriel des yeux alors qu’il partait s’asseoir, Madeleine se demanda un instant si le détester était réellement fondé ou si cela relevait plus de la vieille habitude, comme si elle ne s’était jamais faite à la possibilité d’un déclin d’un sentiment qui avait un jour été plein. Mais il ouvrit la bouche et aussitôt le stupide doute fut balayé : tout était justifié. Il suffisait d’entendre ce flegme irrévérencieux avec lequel il semblait obligé de s’exprimer. Alors qu’elle n’avait jusque lors été qu’innocence plate et navrante politesse… Si on omettait peut-être l’intrusion, mais ce n’était déjà plus qu’un détail.

L’expression mauvaise de Gabriel alors qu’il complimentait faussement son talent lui tira en retour un sourire hypocrite et une remarque sarcastique. Même en se mordant la langue elle n’aurait sans doute pas pu s’en empêcher. Pour éviter la désinvolture il n’avait qu’à renoncer à l’arrogance moquerie.

- Merci mais je le sais.

Les grossièretés étaient après tout un art qu’elle avait appris à maîtriser presque aussi bien que la flatterie. Au demeurant un savoir dont elle se serait bien passé quand on constatait où il la menait. Mais que voulez-vous, si les princes appelaient naturellement aux compliments surfaits il fallait croire que les suppôts du diable en faisaient autant des injures.
Elle fixa un moment la lettre déposée sur le bureau tout en écoutant Gabriel débiter de vagues menaces dont le peu d’assise la laissait assez indifférente. Du bout des doigts elle repoussa le papier vers lui puis releva les yeux en plissant doucement le coin des lèvres.

- Ceci était bien trop personnel pour mériter un dossier, gardez la simplement pour vous.

Madeleine vint finalement s’asseoir à son tour et battit des cils comme si elle prenait le tout avec beaucoup d’humour. Puisqu’il était trop tard pour cette lettre autant présenter les choses avec dérision pour tenter d’en minimiser l’impact. Et il était au fond presque drôle de voir les mimiques rogues du lieutenant de police. Puisqu’elle s’était résolue à n’inspirer rien de plus que la déconsidération autant ne pas se formaliser des formes de dédain. D’autant qu’elle était, si le trop plein finissait pas rendre la riposte nécessaire,  capable de bien les rendre.

- Souvenir de Madeleine à Gabriel, souffla-t-elle en se penchant légèrement.

A défaut des lettres d’amour qu’il ne devait jamais recevoir une d’insultes était toujours ça de pris. Au moins une femme pensait à lui, c’était presque flatteur.
Bien sûr Madeleine se doutait que toute la nonchalance du monde ne changerait pas l’esprit psychorigide de Gabriel et son besoin de tout considérer selon l’angle de la loi. Elle reprit donc sans mal son sérieux et hocha légèrement la tête pour déclarer d’une voix calme. Passage du charme exagéré à une gravité formelle, à trop savoir jouer de masques on pourrait presque la croire lunatique.

- Ce qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été.

Extraordinaire discernement, de quoi rédiger au moins un traité de philosophie.  
De toute évidence elle ne pouvait prétendre que rien n’avait été écrit, ou du moins que tout ceci n’avait pas d’importance. Car si objectivement il était loin d’être un drame et que tous deux auraient très bien vécu de ne jamais plus en parler – ou de ne jamais plus se parler – une légende urbaine voulait qu’avant de quémander il faille tenter de ne pas se faire détester. Chose qui en principe lui était aisée, on la disait d’un naturel avenant et d’une amabilité exemplaire, mais qui ici aurait relevé du tour de force. Il s’agissait donc simplement de tenter d’atténuer un peu l’expression de profond dédain inscrit sur le visage de Gabriel. Ne demandons pas un sourire, le geste pourrait le tuer et Madeleine n’était pas si cruelle, tentons simplement d’en venir à plus de neutralité.  

- Mais prenez également en compte le fait que je regrette les mots que je vous ai écrits. Cette lettre fut le produit du choc, non de la raison.

Deux phrases simples qui sortirent péniblement de sa bouche. Elle ressentait désormais un malaise qu’elle connaissait trop bien, un agacement de ne pas pouvoir exprimer ce qu’elle aurait voulu, de se retrouver face à quelqu’un à qui elle ne voulait pas donner tant d’attention. Et face à qui elle aurait voulu se présenter comme autre chose qu’une faible femme victime de ses sautes d’humeur. Mais les hommes aimaient qu’on leur reconnaisse ouvertement toute infériorité, y compris concernant la gestion des émotions.
Naturellement l’habitude de la défiance figeait ses traits méchamment dès qu’elle cachait un sentiment. Mais le travail théâtral lui permettait cependant d’afficher une figure qui se voulait encore aimable. Ou du moins ne trahissait plus rien de mauvais.

- Car bien sûr j’ai entendu les rumeurs. L’évocation de l’irrévocable…

La mort n’était jamais agréable à aborder, plus encore quand elle n’avait pas frappé mais semblait pourtant prononcée. Si ceux qui passaient leurs journées à côtoyer les corps sans vie ou agonisant s’accommodaient peut-être de l’idée, la normalité voulait encore que le macabre ne laisse pas de marbre.

- Et à présent que j’ai retrouvé mon sang-froid je m’en viens également demander une explication.

Car ces bruits n’avaient aucun sens. Il ne fallait pas avoir passé des nuits à étudier la loi pour savoir qu’un premier vol ne supposait pas la potence. Le connaisseur des législations devrait ainsi s’élever contre une telle absurdité plutôt que de laisser croire au pire.

- Car vous savez qu’une peine si sévère ne serait pas méritée.

Gabriel respirait les défauts, mais il devait pourtant porter la distinction de la raison. Pour un homme de justice, encore plus quand il se targuait d’en soutenir la réforme, encourager l’iniquité n’aurait été que faire preuve d’improbité.

- Le devoir de justice n’est-il pas infini et certain ? Et les moyens ne sont ici pas hypothétiques, limités ou ambigus : vous avez le pouvoir d’arrêter cette mascarade.

Bien qu’il était douloureux de l’admettre La Reynie se trouvait en effet à présent parmi les hommes les plus puissants de Paris. Au moins celui qui disposait des plus grands moyens, à commencer par une influence certaine. Par un habile jeu politique et, il fallait le reconnaître – encore une fois à contre cœur – une efficacité certaine il s’était donc hissé au sommet. Et quand on lui avait souhaité de passer sa vie à servir le déclin de ses maîtres en province, constater qu’il avait réussi chagrinait un peu. Et évidemment tout ce succès n’aidait assurément pas à le rendre plus sympathique. Mais inutile de revenir ouvertement sur ce point, après tout Madeleine avait l’extraordinaire aspiration à tirer un peu de bon de ce personnage. Le beau dessein.  

- Je vous crois beaucoup de choses, mais pas de ceux à souhaiter la mort lorsque celle-ci ne serait que cruauté.

A défaut d’être capable de compassion sans doute avait-il au moins une forme de conscience. Ou ne serait-ce qu’une sensibilité au logos qui compensait une absence de pathos. Madeleine ne lui demandait pas une contemplative admiration de la valeur de la vie, simplement de faire appel à son entendement.
Avec un vague espoir elle guettait donc une vérité, l’explication de l’inexplicable et surtout voulait croire à autre chose qu’un rire trahissant l’indifférence pour la situation.

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Ven 13 Nov - 21:11

Madeleine Béjart avait tout du taureau moyen. Elle fonçait sur sa proie les naseaux écartés en détruisant tout sur son passage. Il était assez navrant de voir le carnage qu’elle laissait dans son sillage.La décence et le respect des institutions ne l’arrêtait pas plus, que le simple bon sens. Elle saccageait tout pour parvenir à ses fins. 



La comparaison amena un sourire sardonique sur les lèvres de Gabriel alors qu’il se représentait la comédienne affublait d’une paire de corne et d’un anneau planté entre les narines. Il la voyait très bien retourner la terre du sabot aussi, un peu comme quand elle tapait du pied par terre. Mais le lieutenant de police ne se sentait pas particulièrement l’âme d’un toréador. Passer son après midi à éviter de se faire encorner par une rousse acariâtre pour lui planter des piques dans le dos n’était pas vraiment sa définition d’un après-midi agréable. Même si initialement son plan de départ avait consisté à écrire une lettre d’insulte à d’Artagnan pour lui faire comprendre que ses mousquetaires devaient apprendre à se tenir. Mais de façon incroyable, Madeleine rendait cette perspective épistolaire follement attractive. Le pouvoir de la relativité en somme.



Par expérience, de longues années à se faire insulter par cette nuisance ambulante, Gabriel savait qu’il ne servait à rien de lui demander poliment de sortir ou de chercher une voie diplomatique. Cette femme ne comprenait que le sang et le feu. Il n’était pas bien étonnant que Molière ne lui dispute plus le pouvoir. Il savait la cause perdue d’avance !



La première attaque sur la lettre la laissa de marbre. Enfin, il avait espéré un très court moment une absence de réaction. Mais évidemment c’était trop demander à celle qui avait pour mission divine de lui pourrir l’existence. Sans doute espérait elle ainsi se faire pardonner une longue vie d’erreur et de nuisance, la comédie n’étant pas la pire.



Donc au lieu d’hausser les épaules et de mépriser cette remarque, petite et gratuite il le reconnaissait presque, elle choisit de réagir. En plus de la décence, Madeleine aimait à malmener la bienséance et la bon tenue. Les moeurs pour elle n’avait d’utilité que si elle pouvait les piétiner à pieds joint en y laissant des marques de boues. À part ça, elle ne s’embarrassait jamais de politesse et d’élégance. Elle était le porte étendard de la vulgarité et de la grivoiserie. Aucune remarque n’était trop basse pour cette femme.



Aussi il ne prit pas la peine de répondre à son insolence ou de lui demander d’adopter une tenue moins ironique. Elle lui aurait rit au nez et aurait sans doute estimer avoir atteint son objectif. Il répondit à ses parodies de manières aguicheuses en rangeant la lettre dans son tiroir et en la foudroyant du regard. Elle ne méritait même plus le mouvement de sourcil moqueur.



De toute façon, elle ne lui laissa guère le temps dé réagir et passa immédiatement à l’attaque. Après une phrase philosophique digne d’un étudiant de premier année ivre mort, elle tenta vaguement de rattraper les meubles. C’était encore plus pitoyable que sa première excuse.



Au lieu de demander franchement son pardon, de reconnaitre qu’elle avait tort, qu’elle s’était montrée grossière et tout le reste, elle tentait vaguement de la justifier. Si elle avait été une femme digne de ce nom, le choc l’aurait fait s’évanouir. Elle aurait passer une ou deux heures à geindre sur son sort pendant qu’on lui mettait des sels sous le nez et serait passé à autre chose.

Mais non ! Pas Madeleine Béjart ! Elle laissait les sels et les corsets trop serré à ses autres congénères et préférait insulter les représentant de l’ordre. Encore une femme qui justifiait bien son nom d’hystérique.



Il leva un doigt pour prendre la parole, et la couper avant qu’elle ne se lance dans une tirade dégoulinante de pathos, de mièvrerie, de remarque féminine sentimentalisme et dégoulinante.



Il fallait bien tenter sa chance, somme toute. Mais elle ne lui en laissa pas le temps. Des excuses on en était venue à l’exigence d’explication. Et on passerait sans doute très vite au plaidoyer. Il y avait des gens qui étaient des payés pour écouter ce genre de choses. Ils étaient même payé très cher. Ils portaient une robe noir et était inscrite au barreau.



Gabriel ignorait comment on pouvait le confondre avec un avocat et les autres incompétent de cette engeance, mais il devait bien se résigner. Elle ne se tournerait pas vers un plaideurs.



À ce stade là on frôlait l’habitude sentimentale. Madeleine était elle nostalgique de la protection du vieil et acariâtre Epernon? Pour revivre cette fabuleuse période d’errance, elle revenait donc hurler sur Gabriel comme au bon vieux temps?

À la réflexion ça ne pouvait pas être ça. Elle ne lui hurlait pas dessus, si souvent, à l’époque. Juste une fois en passant pour se calmer les nerfs. Et elle ne lui hurlait pas, encore, dessus.

Il finit par demander :



- Mademoiselle Béjart êtes vous venue pour vous excusez, pour me demander une explication, ou pour tenter de me convaincre d’intervenir dans votre sens? 



Elle passait visiblement d’une idée à l’autre. Tout comme elle passait de la lettre d’injure à l’occupation illégale de son bureau sans le moindre remord. Evidemment, il avait conscience qu’elle venait sans doute dans l’idée de suivre les trois démarches simultanément (en s’attardant le moins possible sur la première évidemment). Mais c’était toujours bon de souligner le manque de logique c’est les gens. Un peu comme tirer sur une ambulance en moins sanglant, ou faire remarquer à quelqu’un que son idée était vraiment pourrie.

- Parce que dans le premier cas, j’accepte votre démarche. Je vais même pousser l’amabilité à vous remercier du déplacement et à ne pas vous en vouloir pour cette effraction. À la suite de quoi je vais vous inviter à quitter mon bureau. J’ai du travail et vous avez certainement des choses plus intéressantes à faire.



Il se leva. Un peu pour l’effet dramatique, beaucoup parce qu’il appréciait d’être nettement plus grand qu’elle. Toiser les indélicats était un des petits plaisirs de l’existence.



- Si, comme je le subodore, vous vous imposez dans mon bureau pour réclamer des explications et exiger que je change le cours de la justice. Je vais devoir vous expliquez que vous perdez votre temps et le mien et que je n’apprécie pas du tout cette démarche.



Elle devait s'en douter. Après tout, elle avait pousser des hurlement de putois quand il s’était rendu chez elle. Et il le faisait avec une bonne raison ! Donc quelque part dans sa cervelle dérangée, elle devait savoir que s’imposer ainsi dans l’espace privée d’une personne qui ne vous apprécier guère n’était pas une très bonne idée.

- Mais pour que vous ne soyez pas entièrement venues pour rien, je vais confirmer les rumeurs. Effectivement, le parlement penche de façon très net en façon d’une condamnation à mort pour l’intégralité de la bande.


Il eut un regard noir pour Madeleine. Ce n’était pas le premier de la journée et certainement pas le dernier. Juste une habitude à prendre, un exercice quotidien.



- Et si j’apprécie grandement la haute estime que vous avez de moi…



On sentait toute l’ironie du monde dans cette phrase.



- Et que je suis très content que vous me la faisiez connaitre autrement qu’au moyen de votre charmante correspondance. Aussi j’ai le coeur brisé à l’idée de vous décevoir. Mais je ne vois pas en quoi la mort de votre ancienne domestique serait de la cruauté.



Il exagérait un peu. La peine était particulièrement sévère. Le parlement se révélait quelque peu exaspéré par les vols de bijoux (dont certains étaient des victimes dans des affaires similaires), le roi entendait faire baisser la criminalité de façon drastique quand à Gabriel, il estimait important de ne pas commencer son mandat par une preuve de faiblesse. Mais on ne pouvait pas le reconnaitre face aux requérant.



- De plus, je suis théoriquement mit à part pour la prise de décision. Je ne peux donc rien pour vous. J’en suis navré.



Il ne l’était pas et espérait vaguement que ça suffisse à la faire sortir.
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Jeu 26 Nov - 21:34

Avait-il été élevé par des loups ou des renards ? Question tout à fait légitime quand on constatait que Gabriel inspirait tout aussi peu la confiance que les premiers et savait se montrer aussi fourbe que les autres. Dans le doute Madeleine choisit de l’identifier au serpent. Incroyable, ce pouvoir quasi surhumain de se montrer à la foi antipathique, mesquin et presque effrayant. En principe on ne contentait de choisir l’une des trois caractéristiques, question de capacité ou au moins de bienséance. Et si à de rares occasions elle voulait bien reconnaître en manquer volontairement, Madeleine se sentait un modèle de décence comparée à Gabriel. Lui n’avait tout simplement jamais eu la moindre convenance, retenue ou savoir-vivre. Pas un effort, aucun tact, toujours qu’une attitude présomptueuse, une arrogance qui ne parvenait même pas à s’arrêter là où commençait la malfaisance. Car pourquoi ne pas se contenter simplement d’affirmer qu’il ne pouvait rien faire au lieu de prendre le temps de lui confirmer le verdict ? Pure hostilité. Presque une forme de férocité, un désir de vaincre qui dépassait la bassesse. Alors le nom revenait, comme un écho, ne voulait pas s’essouffler et résonnait dans l’esprit : la mort. Nauséabonde. Impérieuse réalité.

Face à un futur qui se faisait plus détaillé le masque se fissura légèrement. Soudain Madeleine se sentit accablée. Les maigres espoirs s’évanouissaient et restait finalement cette sensation amère d’idiotie, ce regret d’avoir osé imaginer pouvoir l’influencer. Qu’il avait été stupide de croire jusqu’au bout que se nichait quelque part au fond de Gabriel autre chose que de l’âpreur. Défaite par le fatalisme qui lui sautait soudain au visage, Madeleine ne trouvait même plus l’envie d’esquisser d’assassines émotions dans le retard. La colère s’évaporait bêtement, la laissait avec une seule sensation de malaise.
La perte. Le mot roule, s’écorche sur les lèvres. Un nouveau visage familier qu’on ne reverrait plus. Avec le temps on ne s’habituait malheureusement jamais totalement à de nouvelles absences. Pas d’amnésie, le goût de présences trop éphémères restait. Le passé résonnait telle une mélodie à peine perceptible mais toujours présente, une parenthèse interminable.
Comme pour s’acheter quelques secondes elle ramena un mouchoir parfumé devant son nez et prit une profonde inspiration avant de laisser tomber sa main. Doucement elle se pinça les lèvres et reprit finalement la parole tout en rangeant son bout de tissu dans son corsage.

- Extraordinaire, ce déploiement de mauvaise foi.

Simple constat, pas même un jugement de valeur.
Sans prendre la peine de se lever afin de se retrouver à la même hauteur que son interlocuteur – à rien ne servait de chercher l’égalité quand on commençait à se faire à l’idée d’une défaite – elle releva simplement le regard. Face à elle un homme et surtout la preuve que la victoire, toute maigre et sans éclat soit-elle, réussissait toujours. Les prunelles devenaient plus brillantes, les traits s’embellissaient légèrement et en dépit de l’absence de sourire une forme de satisfaction transparaissait. Gagner flattait l’apparence quand l’échec soustrayait l’éclat. Vide de sentiment, profondément désenchantée, elle se sentait presque sans vie. Baisser les bras ne lui allait pas et pourtant tout semblait inlassablement se terminer de la sorte. Stupide destin.
A peine la force de mordant, la suite n’était tout au plus qu’une remarque faite en l’air, sans but et sans éclat. Le chatoiement n’allait de toute façon pas à l’endroit, en perdant son pétillement on se fondait dans le décor.

- Cela nous fait au moins un trait de caractère en commun.

Fatiguée, elle se contenta d’un rictus las. Puis un soupir. Le simulacre de mascarade épuisait.

- Vous ne dupez personne en prétendant ne rien avoir affaire avec les décisions de justice. A présent que le roi vous a réitéré sa confiance le tout Paris sait que êtes le marionnettiste des parlementaires.

Simple fait. Il était de ceux qu’on écoutait et qui manipulait, un minimum d’intérêt pour la rumeur à défaut de l’Etat et on le savait. Car on ne disait pas non au souverain on se soumettait à la Reynie, triste réalité. L’indépendance était un concept flou, et des années après la Fronde on s’accommodait très bien de sa grande relativité.

- Mais soit, souffla-t-elle pour elle-même.

Sans attendre rien de plus Madeleine se leva un peu péniblement et lissa machinalement les pans de sa jupe. Elle n’était pas bien pressée, prit le temps de refaire glisser dans le bon sens une bague qui avait légèrement tourné autour de son index. Et du bout des lèvres elle formula une dernière question, beaucoup plus personnelle et qui longtemps l’avait taraudée.

- J’aimerais simplement que vous vous montriez sincère, si cela vous est possible. Est-ce la glorieuse satisfaction de faire appliquer la loi qui parvient à vous faire vivre avec vous-même, ou une simple absence d’état d’âme ?

Guidé par une main de fer ou manque de cœur ? Un peu des deux, sans doute, la réponse n’appelait rationnellement pas à tant de dichotomie. Mais au fond cela ne l’intéressait pas. Ou plus. Si bien qu’elle ne laissa pas à Gabriel le temps d’ouvrir la bouche. Sans doute une sage décision, elle n’aurait eu droit qu’à une moquerie pour sa sensiblerie si pitoyablement féminine.

- Dans tous les cas je suis désolée pour vous.

Elle avait peut-être finalement plus pitié de lui qu’elle ne lui en voulait. Tant esclave des règles qu’il semblait incapable de penser en dehors, bien plus craint de toute part qu’il n’était apprécié et sans doute lamentablement seul. On en arrivait à trouver simplement misérable la situation dans laquelle il se trouvait sans doute. Tristement sinistre, voilà tout ce que Gabriel était. Il faudrait à Madeleine quelques jours pour retrouver un sourire sincère ; lui ne connaîtrait peut-être jamais la joie quotidienne de répondre par le cœur à un geste d’affection, de profiter de ceux qui nous entouraient, tout simplement la plénitude exaltante de l’être.

- Je pense que nous ne nous reverrons plus.

Ce qui était sans doute pour le mieux. Face à lui elle hocha légèrement la tête et prit le temps de le regarder, pour la dernière fois songea-t-elle. L’occasion d’imprimer chaque trait dans sa mémoire et d’être certaine de conserver un souvenir indéfectible, de capter de façon certaine ce je-ne-sais-quoi qui faisait la particularité de Gabriel.

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Mar 1 Déc - 23:18

Le changement fut comme toujours brusque. L’énoncé du verdict, et du refus, n’avait pas fini de retentir que déjà on lisait la défaite sur le visage de Madeleine Béjart. Cette transformation familière pour Gabriel, combien d’accusés arrogants avaient virés au vert se sachant condamné, le choqua lorsqu’elle s’opéra sur Madeleine. Sans doute au fil des années et des rencontres haineuses, la comédienne était devenue une figure désagréablement familière.

Le fard ne suffisait plus à cacher son teint livide. Derrière le rouge, on ne devinait que trop nettement la blancheur moribonde. Pour conserver un semblant de maitrise d’elle-même et dissimuler son expression. Ce qui n’empêchait pas sa main de trembler, révélant bien plus de chose que l’actrice ne l’aurait souhaiter. Même le regard accusait la défaite alors qu’il passait d’assassin à choqué. Dans les yeux plus que partout ailleurs, on lisait une certaine résignation, et une défaite durement acceptée.

Pour Gabriel la victoire était là. Dans la brutalité du fait judiciaire. Ça sonnait même comme la fin d’une guerre qu’il n’avait pas commencé. Sonnée Madeleine Béjart l’était assurément. Envolée sa belle morgue. Elle restait perdue dans ses robes et derrières son mouchoir en tentant vaguement de se recomposer. La décence voulait qu’elle ne s’évanouisse pas à ses pieds. Mais elle ne semblait pas s’en soucier.



Un premier instinct, vite réprimé, voulait qu’il s’inquiète pour elle à voix haute ou qu’au moins il détourne le regard face à cette allégorie de la défaite. Mais quelque chose le poussait à la fixer en silence.

Dans son coin Sorbonne poussa un vaguement ronflement de bien être et on entendait les pas des hommes d’armes dans le couloir, ainsi que leurs exclamations. Quelque part dans la rue, un homme jurait comme un charretier en se disputant avec son voisin. L’écho de leur voix se répercutait jusque dans le bureau. Mais assourdies par les murs les exclamations prenaient des teintes tantôt grotesques, tantôt lugubre. L’atmosphère aurait pût être comique mais le contraste avec l’attitude des deux protagoniste, l’un renfermé dans sa victoire l’autre contenant difficilement son trouble, donnait à la scène un côté tragique. Comme les blagues ne visant qu’à dissimuler la détresse.



La scène ne dura pas. Très vite, l’actrice se reprit et tenta une nouvelle attaque. Croyait elle vraiment à cette charge bravache ou s’agissait il de maitriser la conversation à défaut de la procédure? Une manoeuvre comme une autre. À peu près aussi vaine que le reste.



L’accusation de mauvaise ne tira donc qu’un rictus sardonique qui laissait transparaitre une morgue assez peu chrétienne. La suite ne lui tira pas plus d’émotion. La détromper c’était la confirmer dans ses idées, et mentir. Reconnaitre qu’effectivement il aurait pût tacher d’adoucir le sort de la voleuse ne servait à rien. Même avec toutes les supplications au monde il ne l’aurait pas fait.

Politiquement le mouvement l’aurait ancré dans une ère de faiblesse autant vis-à-vis des parlements, que de la noblesse. Chacun en aurait conclu qu’il se révélait soit apitoyable, soit corruptible. C’était donner une mauvaise image, partir dans une mauvaise direction.

Ce n’était pas parce qu’on le pouvait qu’on le faisait. Surtout si on ne le voulait.



Sorbonne se tira d’un demi sommeil, sans doute à cause du cri poussé par un des deux citadins, juste à temps pour voir l’intruse se lever. Pas trop tôt ! Quel dommage qu’elle y mette une lenteur pareille !

Merveille de ressource, alors même qu’elle paraissait plus proche de la tombe que la condamnée, Madeleine trouva encore la force de lancer des critiques au mur de silence qui servait de maitre des lieux.



Les sourcils se froncèrent plus que de raison et la bouche se tordit sur une grimace qui révélait un peu trop qu’elle touchait presque juste. La tentation de se justifier surgit alors que dans les yeux de Gabriel dansaient quelques souvenirs rougeoyants de la Fronde et du désordre. Mais les réminiscences furent chassées avec orgueil. Les explications furent ravalées. Le jugement venant d’une femme comme elle ne devait pas l’intéressé. Sa notion du bon et du juste était tout à la fois obscurcie par une morale des plus douteuse et un manque évident d’objectivité quand on en venait à Gabriel. C’était dit sans narcissisme. Juste une constatation empirique au bout de 20 ans de noms d’oiseaux.



- Votre pitié me va droit au coeur. Quand on voit le bien qu’elle apporte à votre entourage, je m’en passerais volontiers.

Fourberie aussi gratuite qu’inutile. Aveux de faiblesse ridicule. Il aurait sans doute dût continuer à se murer dans un silence glacial au lieu de répondre stupidement à une question réthorique. La provocation sans fin avait raison de sa patience. Heureusement que l’entretien touchait à sa fin alors.

Quelques phrases perfides lui traversèrent l’esprit mais il choisit de ne pas les prononcer. Au fond, elle avait été suffisamment éprouvée pour aujourd’hui. D’autre, au hasard Molière, ne se serait pas aventuré ici par loyauté pour une voleuse. Ne pas plus la pousser était la moindre des choses.


- Je vous raccompagne.



C’était un ordre, un ordre d’homme habitué à être obéi sans discussion. Absolument pas une suggestion, encore moins une marque de galanterie. Peut être une constatation pratique, il aurait été dommage qu’elle s’égare ou ne s’effondre sitôt la porte refermée. D’un claquement de doigt, il fit comprendre à son chien qu’il était absolument hors de question pour lui de venir avec veux. 



Une fois dans les couloirs, il se dirigea vers la sortie. Son silence oscillait entre maussade et méprisant. Assez étrange lorsque l’on constatait l’agitation qui régnait autour d’eux. Une part de celle-ci étant que par un instinct étrange, une quantité incroyable de policiers se découvraient des choses urgentes à faire dans les couloirs. Dont dévisager une actrice connue. Et spéculer sur si elle avait réussie à faire céder leur supérieur.

Enfin, ils atteignirent la porte principale que deux gardes en armes, ouvrirent sur un geste de leur patron. Manoeuvrer les portes provoquer à la fois un grincement sinistre et un courant d’air glaçant.

- Au revoir mademoiselle.



Lui souhaiter une bonne fin de journée aurait été d’une ironie de très mauvais goût sans aucun doute. Il se contenta donc de ponctuer le salut d’un geste de la tête, respectueux mais distant. 


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