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 Comment est votre blanquette?


Dim 6 Déc - 23:28

On l’introduisit dans ce qui en temps normal devait servir de boudoir, sans doute à la maitresse des lieux. Une petite pièce confortable avec ses murs tendus de vert amande et ses fauteuils aux teintes rosées et délicate. Un ouvrage de broderie abandonné confirmait cette impression, comme les romans abandonné. Ces derniers révélait des intérêts alliants à merveille préciosité et naïveté confondante.

Son hôte, un vague baron se piquant d’esprit et ayant quelques démêlés avec la justice, les aperçu. Il se jeta dessus en poussant un petit cri. Dans sa précipitation, il bouscula même Gabriel qui avait le malheur de se trouver entre lui et les occupations féminine. Prestement, il fourra le tout dans ses bras de façon à ce que l’on ne puisse pas les lire, puis il se tourna vers le nouveau lieutenant de police.


Ce dernier lui rendit son regard avec indifférence et le baron déglutit.

Les termes de l’accord était très clair. On lui épargnait l’enquête sur ses titres les plus suspects et il servait d’agent de liaison pour la police. Tout ce qu’il avait à faire c’était ouvrir la porte pour un officier une première fois, puis ouvrir la porte pour son interlocuteur une seconde fois. Après il les installait à l’écart et veiller à ce qu’on ne les dérange pas. Mais accomplir ce genre de tâche était plus agréable avec l’affable commissaire Maigret qu’avec l’austère lieutenant de police.



- Désirez vous quelque chose à boire? À manger?



Mangeait il seulement cet homme? Il était effroyablement mince pour un noble de son âge. En voyant sa silhouette nerveuse se découper dans l’embrasure de la porte, on en regrettait d’autant plus la bedaine paternelle et enjouée de Dreux d’Aubray. Tout le monde savait que derrière le velours des gants prune de l’ancien lieutenant civil se cachait l’acier de la lame du bourreau. Mais son successeur était dans une toute autre étoffe, bien plus austère, et on en regrettait d’autant plus la douceur du défunt.

- Non merci. Vous pouvez me laisser, je vous remercie.



Glacé par la politesse vide de sincérité, l’hôte approuva et s’effaça le plus vite possible. Une mauvais habitude enfantine lui revint alors qu’il commença à ronger l’ongle de son pouce. Il devait s’assurer que ses domestiques ne parlent pas. Cet homme ne prendra pas à la légère le moindre souffle de rumeur.



Laissé seul, Gabriel commença par faire machinalement le tour des lieux. Distraitement il contempla la cheminée dans laquelle un feu ronflait. L’automne et les pluies continues de ces deux dernières semaines poussait les plus riches à se protéger du mieux qu’ils pouvaient.

Finalement tout semblait normal, et il pouvait se laisser tomber dans un fauteuil. Si Madeleine Béjart était ponctuelle il avait vingts minutes à perdre. Si elle ne l’était pas… Il ne pouvait pas lui consacrer plus d’une heure de son temps, donc quelque soit son message, elle devrai renoncer à le délivrer.



Il avait donc vingt minutes à perdre. L’occasion parfaite pour se demander ce qu’elle lui voulait. Le message se montrant des plus elliptique, mais dénué d’insulte ce qui était un changement agréable. Pourtant sa domestique était toujours sous le coup d’une condamnation à mort et maintenant que c’était officiel sa seule chance était la faveur royale.



Mais Gabriel ne parvenait pas à rester concentré. 



Le fauteuil qui s’était attribué près du feu se révélait dangereusement confortable et la chaleur provenant de l’âtre lui permettait presque d’oublié l’averse qu’il avait bravé pour venir ici. Le confort l’assaillait par vague et il se sentait presque près à rendre les armes. Le crépitement des flammes et le craquement des buches, associé à l’odeur de bois brûlé, le berçait presque.



Sa première erreur fut bien évidemment de se dire que comme il ne faisait que réfléchir, il pouvait se permettre de fermer les paupières. Parce qu’une fois qu’elles furent baissées, il sut qu’il ne trouverait jamais la force de les lever.



Le lent processus continua. Au début, il continuait de réfléchir. Puis lentement les hypothèses se firent plus banales et paresseuses. Elles s’espacèrent aussi. De long moment de creux, occupés uniquement par le noire de ses paupières closes. Les creux se multipliaient, les pensées se raréfiaient et étaient de moins en moins reliées à son travail. La dernière chose concrète qu’il se dit était qu’il fallait qu’il pense à commander de nouveaux livres pour sa bibliothèque.



Puis ce fut le néant.

Le cri d’agonie de lattes de bois que l’on torture le tira d’un sommeil sans rêve. Il se redressa sur son fauteuil, se passa la main dans les cheveux, tenta de reprendre ses esprit, et observa les lieux. Il se trouvait toujours seul dans le boudoir. 




Par contre, l’escalier poussait actuellement un long râle alors qu’on le montait. La plainte des marches, et les sons stridents qui lui détruisaient les tympans, l’avait excédé, mais il éprouvait actuellement un curieux sentiment de gratitude. 


Il ignorait combien de temps il avait dormi, mais il était plus que probable que la torture du bois annonce l’arrivée de la comédienne. Et donc la torture à venir de ses propres nerfs. 




Brièvement, il regretta de ne pas avoir quelque chose à boire pour se rincer la bouche, et faire disparaitre les restes de sommeils qui malgré lui s’attardait un peu dans son esprit. À la place, il lissa inutilement ses habits. Le tissus avait dût prendre la personnalité de son maitre parce qu’aucun faux pli ne s’était glissé dans la tenue pendant qu’il se reposait.


Finalement la porte s’ouvrit sur le baron. Evidemment la galanterie poussait ce dernier à pénétrer en premier dans la pièce. Même s’il ne pouvait être une protection contre… quoi que ce soit. Vu son physique et son courage un chaton aurait sans doute représenté un trop grand danger pour le faux aristocrate.

D’ailleurs mais pas brave pour un sous, dès que la comédienne fut dans la pièce il commença à se tordre les mains. Puis à se balancer d’un pieds à l’autre. Il tint bravement trois secondes. Puis annonça




- Je vais vous laisser.




En le voyant partir, Gabriel comprit que les trois secondes ne correspondait ni à un courage quelconque, ni à une politesse forcée. Il se contentait d’attendre que la femme soit suffisamment rentrée dans la pièce pour pouvoir partir en se glissant derrière elle. Stratégique à défaut du reste.

Gabriel attendit que la porte ait claqué pour saluer poliment celle qu’il avait convoquée.




- Mademoiselle, vous avez demandé à me voir.




Là, on se trouvait confronté à un petit problème de formule. Le « toujours un plaisir de vous voir » sonnant un petit peu trop ironique, même pour lui.




- J’espère que vous vous portez bien.




Au cas où. Si jamais elle voulait faire une nouvelle crise d’hystérie. Qu’il soit prévenu.
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Ven 25 Déc - 23:42


Spoiler:
 

Machinalement elle faisait tourner la bague qui se trouvait à son index, trahissant ainsi un esprit agité. La perfection dans les gestes, la tenue, les paroles, tout cela était préférable mais les fissures avaient au moins d’agréable qu’elles rappelaient toute l’humanité. Au cours de la discussion qui, pour changer, tournait autour du prix affolant des bougies qui minait une bonne partie du budget de la troupe, personne ne sembla cependant remarquer l’effacement peu naturel de Madeleine. Sauf peut-être Armande, qui en dépit de tout ce qu’on pouvait dire n’en demeurait pas moins capable du meilleur et ne manqua pas d’embrasser affectueusement la joue de sa mère avant de quitter le salon. Un geste d’une simplicité affligeante mais qui fut pleinement apprécié. Dans une indifférence quasi générale mais au fond peu étonnante – les comédiens savaient jouer toute une palette d’émotions mais comme tout être étaient parfois dotés d’un égocentrisme qui les empêchait de les saisir immédiatement chez autrui – Madeleine quitta également la pièce aussitôt que Molière eut le mot de la fin et sans s’attarder auprès de quiconque grimpa quelques étages. La porte close à sa suite ne lui offrit au demeurant pas de répit, presque aussitôt elle remarqua une lettre déposée sur un coin de la commode. Se doutant de l’expéditeur pour autant elle ne laissa rien transparaitre et se contenta de lire silencieusement les quelques lignes. Une heure et une adresse. Trop tard, trop proche, voilà qui lui laissait deux heures pour tourner péniblement en rond.

Dans l’attente les idées se déversèrent, un flot discontinu et dont la logique échappait. Des idées, quelques craintes, et au milieu de l’irrationnel le nom de La Reynie refit surface alors qu’elle s’était efforcée de l’oublier. Pas d’âpreur cependant, tout au plus une forme d’aspiration triste. Car par un tour de force elle s’était décidée à cesser de le blâmer. De longue heure à le maudire, plus encore passée à se lamenter silencieusement, et enfin la raison qui s’était décidée à l’emporter sur la rancune. Puisqu’on n’était jamais heureux avec le cœur aigri Madeleine en était arrivée à se jurer de tout effacer. Au nom de la quiétude mieux valait oublier, cesser de se laisser agiter par les ombres du passé et rayer les détraqueurs de sa mémoire. Aucun bon sentiment chrétien, envie de pardonner pour la beauté du geste, ne restait que l’égoïste désir du bien-être.
Malheureux le hasard qui voulait lui faire recroiser la route du lieutenant de police.

Les ongles tapotaient le bois de la table devant laquelle elle s’était assise, comme un métronome qui marquerait le temps. Dans sa poitrine elle sentit un battement irrégulier, l’impatience qui cherchait à noter sa présence. Finalement elle trouva à s’occuper dans une tentative de correspondance, quelques lignes écrites et inlassablement raturées, de longues minutes perdues à tenter de trouver un fil à sa pensée. Face à une incapacité flagrante à s’occuper intelligemment Madeleine prit alors le parti de se risquer à l’avance, quitte à trainer le pas pour n’arriver que ponctuellement. En chemin elle voulut donc flâner mais ne parvint tout au plus qu’à de pragmatiques pensées, songeant par exemple, en voyant une jeune femme pousser la porte d’une église, à l’étendue de la crédulité humaine. Les vœux, croire qu’une pensée et un cierge suffit à exaucer une volonté, cela lui parut soudain infiniment stupide, une fantaisie dénuée de toute substance. Mais le blasphème en resta là, déjà elle arrivait dans la rue qu’on lui avait indiquée.

Avec une légère appréhension elle frappa à la porte et attendit patiemment qu’un homme vienne lui ouvrir. Curieux personnage, songea-t-elle, avec sa démarche précipitée et ses yeux trop écarquillés. Après un instant de flottement durant lequel il sembla se demander le pourquoi du comment une comédienne en venait à devoir s’entretenir avec La Reynie il reprit tant bien que mal un peu de contenance et en s’embarrassant de quelques politesses dont la nécessité pouvait être mise en doute il daigna enfin la faire entrer. Face au baron qui avait l’amabilité de la complimenter sur son interprétation de Livie Madeleine s’efforça de son côté de sourire mais le cœur n’y était pas. Ceci de façon si visible que l’homme se ravisa rapidement de tout autre commentaire, se contentant dès lors de l’accompagner en silence jusqu’à la pièce où attendait déjà Gabriel. Aussitôt la porte ouverte une sorte de malaise s’installa entre les trois protagonistes, le silence de deux invités qui contrastait avec la fausse énergie déployée par l’hôte pour normaliser la situation y faisant sans doute pour beaucoup. Ce dernier fut par ailleurs le plus chanceux, unique parti pouvant légitimement fuir la situation.

Une fois qu’il les eut laissés Madeleine s’avança légèrement, balaya la pièce d’un regard et s’attarda sur l’ombre de Gabriel qui s’arrêtait au milieu de la pièce. Elle aurait en temps normal voulu dire que c’était épatant, le jeu de lumière du feu, la silhouette qui semblait s’agiter et les contours floutés. Mais bien sûr elle se tu. Un moment de silence s’assura d’une distance qui entre eux était toujours préférable. Une constante dans la rigidité, voilà qui satisferait au moins un esprit ascétique.  
Tout en acquiesçant légèrement elle ouvrit finalement la bouche.

- J’ai demandé à vous voir, en soulignant ceci vous répondez vous-même à la question suivante.

Si la phrase avait été prononcé sans amertume elle se rendit cependant compte qu’elle pouvait appeler à une mauvaise interprétation. Elle précisa donc aussitôt son propos, haussant au passage les épaules comme si son explication avait été si logique qu’elle ne pouvait être que la seule envisagée.

- Cela tenant aujourd’hui plus à votre fonction qu’à votre personne.

Etonnante preuve d’amabilité. Chose dite par ailleurs sans hypocrisie, elle manquait d’énergie pour la dépenser à maquiller les sentiments. Si elle n’avait naturellement plus envie de croiser la route de Gabriel, au fond elle regrettait à présent surtout d’avoir affaire à un représentant des forces de l’ordre. Au moins tout n’avait pas trait à l’homme.

- Je ne savais pas qui aller trouver sinon vous.

Une fatalité qui sonnait peut-être comme un aveu de faiblesse.
Se sentant légèrement faiblir en songeant de nouveau à la scène qu’elle avait malheureusement entraperçue plus tôt, elle s’accorda plus de temps que nécessaire avant de s’expliquer, saisissant l’occasion pour retirer avec trop de minutie ses gants.

- Car une conversation que j’ai malgré moi entendu tout à l’heure me donne des raisons de croire qu’on en voudrait à la vie de madame de Lavoûte-Chilhac.

Voilà qui sonnait quelque peu dramatiquement, surtout étant question de l’existence d’une femme qui n’évoquait tout au plus qu’une légèreté quelque peu débridée, mais la déclaration avait au moins le mérite de la clarté.
Un temps elle fixa les mains qui tenaient les gants qu’elle venait d’enlever et sans les lâcher elle alla se laisser tomber sur un fauteuil. Lentement elle bascula légèrement la tête et se laissa aller à une remarque dont la futilité tranchait.

- J’aurais apprécié une tasse de thé.

Rien qu’un demi mensonge. Elle se contentait de croire que s’occuper les mains aurait rendu la situation moins étrange.

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Mer 6 Jan - 17:05

Le faux baron possédait une étrange démarche en trois temps. Un premier fort et les seconds plus faible. Cela lui donnait une allure dandinante qui évoquait à Gabriel le curieux croisement d’un pachyderme et d’un dindon. L’homme en digne descendant de cette union contre nature ne pouvait pas se déplacer sans faire de bruit. Aussi il eut un gloussement nerveux avant d’annoncer son départ. À la suite de quoi, il partit en torturant allègrement les lattes du parquet. Mais on pouvait noter un certain sens du rythme. N’importe quel musicien se serait sans doute mit à siffler un air joyeux en entendant le pas dynamique de l’homme. Sans la moindre pitié pour le bois qui faisait les frais du talent de percussionniste de leur hôte.



Mais Gabriel n’avait pas l’âme d’un musicien et le tempo le laissait de marbre. Au contraire il trouvait ce fond sonore fatiguant. Et aurait largement préféré n’entendre que le silence tendue et désagréable qui régnait systématiquement entre lui et la rousse. Même si une certaine honnête intellectuelle le poussait à reconnaitre que le silence ne faisait que précéder les cris, les affrontements les plus fourbes, les remarques les plus pernicieuses et les coups les plus bas. Les rencontres de tout les superlatif en bref. Surtout si les superlatifs permettaient de désigner une ambiance morbide et une relation néfaste.


Comme pour lui donner raison, pour une fois, la première remarque de Madeleine Béjart fut une attaque. Cette façon qu’elle avait d’user les politesses tenant plus du rituel que de l’amabilité pour lancer les hostilités n’était pas surprenante mais relativement navrante. Qu’il était triste de voir une personne s’agripper à l’hostilité et à la haine pour se trouver un but dans l’existence. Qu’est ce que ça allait donner le jour où elle deviendrait trop vieille pour jouer? Elle allait devoir agrandir le cercle de ses relations haïs. Parce que Gabriel n’avait pas assez de temps pour recevoir plus de haine et d’énergie perdue.



Il était intéressant de noter qu’elle tentait de rectifier le tir au lieu de laisser les mauvaises ondes et l’atmosphère délétère. Enfin peut être. Parce que si leur caractère respectif ne s’accordait pas, si leur histoire commune les poussaient aux plus belles amabilités, leur profession mutuelles ne pouvaient pas vraiment amener une franche réconciliation. Comédiens et policiers ne se mélangeaient pas. Ou avec autant de succès que Monsieur et le sérieux. Ou Vivonnes et la subtilité.



- Nos deux dernières rencontres n’avaient elles pas déjà lieu dans le cadre de mes fonctions?

Il ne fallait pas tout mélanger. Gabriel n’appréciait pas cette harpie. Mais il avait mieux à faire de son temps libre que de la pourchasser avec une haine vieille de vingt ans et parti d’une broutille.

Donc vraiment cette précision ne faisait rien pour le rassurer et n’était absolument pas une assurance contre les cris, les reproches injustes et les sous-entendus pernicieux. Peut être un gage de bonne foi. Après tout la lettre précédent cette rencontre n’avait pas contenu une longue énumération d’insulte, elle.

Nouvelle remarque oscillant entre l’énonciation de fait et la remarque hostile. Et en plus c’était dit en retirant ses gants. Visiblement, il était moins intéressant que des bouts de tissus. Ce qui aurait pût être vexant. Mais vu le passif qu’ils avaient ensemble, il se devait de relativiser la chose. D’ailleurs on devait relativiser toute cette conversation qui au vu de leur échange précédent pouvait être requalifier de « cordial » et non pas de « passive-agressive sans raison ».

Parce que pour l’instant, ils avaient perdu dix minute et il ne savait toujours pas ce qu’il faisait là. Il avait juste appris qu’elle détestait sans doute moins son travail que sa personne. Et avait eut un long moment pour en conclure que ce n’était pas spécialement une bonne nouvelle. Mais comment est ce qu’on pouvait mettre aussi longtemps à ôter des gants? Certes il n’avait pas beaucoup de patience, ces derniers temps, mais elle devait le faire exprès.



Effectivement. Une tentative de meurtre semblait une bonne raison de contacter la police. Même quand on en était pas la victime directe. Tandis que la comédienne allait s’effondrer dans un fauteuil, Gabriel restait debout au milieux de la pièce. En fait, il ne la vie mum pas bouger, tout absorbé qu’il était par les pensées qui se précipitaient dans son esprit.




Il y avait plusieurs cas de figure possible. Evidemment la plaisanterie sinistre venait en tête. Mais il choisit de ne pas en tenir compte. Madeleine semblait trop intelligente pour jouer avec ce genre de chose. Outre que c’était de mauvais goût, elle devait avoir confiance qu’alimenter leur animosité n’était pas vraiment une bonne chose. Et que c’était de sa part une lutte perdue d’avance.



Mais il restait d’autres hypothèses. Par exemple, elle avait pût se tromper dans ce qu’elle avait entendu. Après tout son esprit dramatique était bien connu. Mais il fallait vraiment faire preuve d’une imagination délirante et avoir une trop grande consommation de vin. Et il valait mieux ne pas formuler cette idée à voix haute s’il ne voulait pas lancer des hostilité visiblement sous le coup d’un cessez-le-feu.



Tout en cherchant à rassembler ses connaissances sur madame de Lavoûte Chillac, Gabriel entendit vaguement la voix de son interlocutrice qui réclamait du thé. 


-Désolé, je préfère éviter de multiplier les allées et venues entre cette pièce et le monde extérieur.

Non, mais il était lieutenant de police pas serveur dans un salon à la mode. Déjà le cadre était plus agréable que le Châtelet mais il faut pas abuser. De façon pragmatique le principe même de cette rencontre était de la garder secrète. L’effet était totalement perdu si on faisait rentrer des domestiques. L’espèce propre à la propagation des ragots par excellence.

Tout en restant debout, il arrêta de regarder dans le vide et se tourna vers la comédienne. Sans animosité pour une fois, mais avec un intérêt grandissant. Elle semblait vraiment pâle sous ses fards. Ce qui le poussait à penser qu’elle avait vraiment été perturbée par ce qu’elle avait entendu. Il prit place sur le fauteuil en face d’elle, principalement pour ne pas avoir à se baisser en la regardant, et pour lui éviter un torticolis.



- Écoutez, j’ai besoin que vous me restituez cette conversation dans les moindres détails. Où est ce que vous l’avez entendu. Quand est ce que vous l’avez entendu. Et surtout si vous vous souvenez des mots précis, je vous que vous me les redisiez.



Le problème était que traité sérieusement une piste aussi faible risquait simplement de le mener dans une impasse.

À sa connaissance la dame n’avait pour tout héritier qu’une nièce au couvent. Hors même si on hurlait à la part des repères moraux de la société, il était difficile d’imaginer une gamine capable de dresser un tel assassinat. Et de toute façon les biens étaient modestes. 


Elle ne semblait pas être lié aux affaires suspectes qui permettaient aux nobles de tenir leur rang et d’occuper leur vie oisives.

Une rancoeur personnelle alors? Mais une fois encore cette veuve ne semblait pas vraiment concentré sur elle de ressentiment particulièrement fort.

En bref, ici on ne pouvait garder aucun mobile, pas plus qu’on ne pouvait en éliminer. C’était une impasse. Une bonne nouvelle serait donc que la conversation ait été mal comprise. Mais il en doutait.

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Mar 12 Jan - 22:17

Tout bon gentilhomme aurait attrapé la suggestion au vol et immédiatement se serait occupé de faire porter thé et gâteaux pour lui éviter le malaise. Mais bien évidemment La Reynie n’était pas de ceux-là. Alors soit, sous le prétexte idiot de ne pas déranger elle dépérirait. Bien que légèrement vexée d’être ainsi ignorée elle se garda de toute remarque désobligeante, reconnaissant facilement que la situation dont elle voulait lui faire part méritait toute l’attention. Après un instant de silence durant lequel elle se détesta encore pour être tombée au mauvais endroit au mauvais moment, Madeleine prit une grande inspiration, décidée à tout faire savoir à Gabriel. Et quand bien même il n’avait demandé à ce qu’elle ne lui rapporte que la discussion et le contexte précis, elle se sentit obligée, pour la concordance de l’histoire, d’élargir le champ du récit.

- Je ne jouais pas tantôt, mais pendant la pièce il me fallait récupérer quelque chose dans la remise du théâtre et malheureusement je n’avais pas les clefs en ma possession.

Euphémisme pour signifier que la dernière fois qu’elle les lui avait prêté Armande avait trouvé le moyen de les perdre. Mais le détail ne comptait pas, lui semblait simplement important de connaître les circonstances qui la poussèrent à s’éloigner des coulisses.

- Ne pouvant pas attendre j’ai dû aller quérir l’intendant qui en détient le double, mais qui bien évidemment était introuvable. Aller savoir pourquoi, dès lors qu’une affaire est urgente la personne concernée est toujours bien cachée…

Elle esquissa un sourire nerveux, qui suivait ce genre de remarque dont on savait qu’elle ne menait à rien mais qui par sa trivialité rendait la narration moins pénible. Evidemment la banalité n’eut pas l’effet escompté, tira simplement à Madeleine un rire dont elle savait qu’il sonnait crispé et faux. Consciente qu’à détourner l’attention de ce qui intéressait elle ne faisait que retarder la désagréable réalité, et par la même occasion ne manquait sans doute pas de mettre à l’épreuve les nerfs de Gabriel – il naturellement était assez désagréable, elle ne tenait pas à aggraver son manque de savoir-vivre –, elle se mordit légèrement la lèvre et reprit d’une voix posée. Malgré l’agitation il fallait se montrer imperturbable, afficher le calme au moins le temps d’en arriver à la scène centrale.  

- A la recherche de l’intéressé je me vois obligée de traverser la moitié du palais, désert car tout l’entourage des Orléans se trouvait au théâtre.

Des courtisans qui se pressaient partout où ils pouvaient afin de se faire bien voir du couple, voilà qui était aussi pitoyable que manquant d’originalité. Mais l’absence de monde ailleurs que face à la scène était cruciale, ce que Madeleine fit comprendre avec un hochement de tête insistant.
Alors qu’elle se remémorait exactement son trajet de plus tôt, elle se leva du canapé, imposant une prestance qu’elle avait presque pensé perdue. Elle ferma les yeux un instant, imitant le rituel qui la suivait à chaque fois qu’elle s’apprêtait à monter sur les planches, et en rouvrant les paupières sembla avoir retrouvé un calme presque froid. Pour ne pas se montrer trop affectée elle s’imagina dans un rôle, se devant, dans toute la rigueur qui incombait au personnage qu’elle se taillait, de captiver l’attention afin que le spectateur n’oublie aucun détail, aucune des implications de l’histoire. Elle fixa donc Gabriel et rouvrit la bouche, se jurant de parvenir à tout expliquer sans digression inutile, et surtout en l’intéressant assez pour le faire s’abstenir de toute grimace exaspérée ou air dubitatif.

- Ne sachant finalement plus où chercher je me résous à redescendre. Et vous le savez peut-être, il se trouve dans les coulisses un escalier presque secret et surtout très pratique qui monte du théâtre jusqu’aux quartiers des domestiques en passant bien sûr par le premier étage où je me trouvais. Il n’y a cependant pas lieu de l’utiliser à moindre d’être comédien. Nous-mêmes l’employons très rarement.

Un lieu inconnu du public, à une heure où tous se trouvaient ailleurs, ceci prenait des atours louches, laissant donc suggérer qu’on touchait au but.

- Je me trouve donc intriguée quand, voulant l’emprunter, j’entends au-dessus de moi ce qui ressemblait à une conversation bien entamée. Ce qui ne me concerne pas m’intéresse normalement assez peu, mais l’endroit paraissant pour le moins étrange je dois avouer que je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter.

Madeleine ne put que frémir en repensant à cette terrible idée.  

- A présent je regrette, car ce qui a suivi me glaça le sang.

Le décor était ainsi posé, ne restait qu’à introduire les personnages.

- Bien que légèrement penchée (comme si l’explication ne suffisait pas, elle s’appuya sur l’accoudoir du fauteuil dans lequel était assis Gabriel et leva la tête pour mimer au mieux la position dans laquelle elle s’était trouvée) afin de savoir de qui il s’agissait je ne peux rien affirmer sur l’identité des deux individus… Si ce n’est qu’il y avait, à en croire sa désagréable façon de parler et le peu que j’ai vu de sa toilette, une domestique – je crois me rappeler d’elle comme blonde et plutôt jeune, mais je ne suis pas certaine – qui s’entretenait avec un homme d’excellente condition et qui avait un fond d’accent languedocien dans la voix.

Elle n’eut cependant pas le cœur à imiter l’intonation que, en dépit d’un parfait français, certains originaires du sud du royaume conservaient. Au lieu de cela elle vint se rassoir face au lieutenant de police et ouvrir de grands yeux choqués par l’horreur.

- Mais ce qu’ils se sont dit…

Enfin on en arrivait à ce qui intéressait réellement Gabriel. Mais elle jurait que chaque mot qui avait jusqu’alors été prononcé revêtait son importance.  

- Lui promettait que madame de Lavoûte-Chilhac paierait pour ce qu’elle lui a fait subir, qu’elle regretterait ses actes, mais que personne ne serait désolé de la perdre.

Voilà qui en disait déjà long sur les projets de l’homme. Et quand on les prononçait en se croyant si bien caché il devait bien y avoir un fond de sérieux.  

- Je vous épargne le détail des noms d’oiseaux proférés, mais sachez que la jeune femme approuvait vivement. C’était abject.

Madeleine secoua légèrement la tête, attristée par tout le mal dont un individu était capable. Elle vint se rassoir, ne voulant plus se forcer à feindre de ne pas être affectée.

- Pauvre femme, quoiqu’on ait à lui reprocher elle ne peut mériter le sort qu’on voudrait lui faire.

Elle ne laissa pas à Gabriel le temps de reprendre la parole et voulut conclure son propos.

- Car suivant les insultes, il donna à la domestique pour instruction de verser dans une tasse, quand le moment lui semblerait opportun, le contenu de la fiole qu’il lui tendit. Cela m’a immédiatement fait penser au pire…  

Aussi fallait-il croire qu’il n’y avait pas que les Italiens pour avoir la bassesse d’âme de se servir du poison, les plus cruelles intrigues ne connaissaient pas de frontière. Chose étonnante, elle devait avouer qu’il y avait quelque chose de réconfortant à s’être confiée à Gabriel. Puisqu’elle voulait croire qu’en dépit de son absence totale et parfaite d’empathie il lui assurerait au moins qu’il ferait tout pour empêcher l’inimaginable. Pour une fois elle aurait donné beaucoup pour une démonstration de ce zèle inflexible.
Le soulagement d’avoir partagé ce qu’elle avait vu ne l’empêcha cependant pas de sentir son cœur se retourner face à toute l’inhumanité du projet qui entourait Lavoûte-Chilhac.  

- A y songer de nouveau je me sens affreusement mal.

Elle s’appuya contre le dossier, tentant tant bien que mal de trouver la position qui lui permettrait de respirer convenablement malgré un corset trop serré. Car elle avait la désagréable sensation d’être restée en apnée tout le temps de raconter les évènements à Gabriel et d’être à présent incapable de reprendre convenablement son souffle.

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Jeu 21 Jan - 23:54

Sous ses fards la lividité avait prit une nuance cadavérique pour le moins inquiétante. Échouée contre le dossier du fauteuil, Madeleine ressemblait davantage à une noyée qu’au témoin clé d’une affaire de meurtre. Emportée par le flot de son récit, elle peinait à retrouver son souffle et visiblement son sang-froids.

Il ne lui avait jamais vu une agitation pareille. Habituellement ses sentiments néfastes elle les hurlait en une grande démonstration d’hystérie, enchainant insultes et crises de nerfs. Mais confronté à ce que l’humain pouvait avoir de plus noir, elle ne trouvait plus au fond d’elle de quoi alimenter une rage salvatrice. Poussé par la compassion, il avait plus d’une fois envisagé d’interrompre son récit pour offrir une parole de réconfort ou pour lui suggérer de s’arrêter le temps de retrouver ses esprits. Venant de lui pareil marque de sentimentalisme aurait sans doute étaient rejetés avec dédain. De plus au delà de son ego, il savait qu’on ne devait jamais brusquer un témoin ou l’interrompre alors qu’il tentait de reconstituer le fil de l’action. On risquait alors de l’empêcher de se souvenir d’un détail. Ce dernier n’était quasiment jamais la clé de voute mais se révélait régulièrement une information nécessaire que l’on aurait aimé avoir plus tôt, ne serait que pour comprendre la situation dans son ensemble.

La situation lui apparaissaient maintenant d’une simplicité trompeuse. Au fil du récit, il avait même cru sentir la poussière de cet escalier si néfaste. Et imaginait très bien la scène. Le lieu se prêtait effectivement fort bien à une réunion d’empoisonneur et l’alliance entre la noblesse et la domesticité pour se débarrasser d’un nuisible était si fréquente que ça en devenait prévisible. On était bien loin des deux princes complotants dans une clairière à la pleine lune. Il fallait laisser ce genre d’idées fantasques aux jeunes filles romantiques.

Pendant qu’elle tentait de se recomposer, Gabriel réfléchit à toute allure aux révélation de Madeleine. Si le complot semblait sérieux, les indices étaient maigres. Il y avait quantités de nobles avec un accent plus ou moins languedociens dans l’entourage du couple Orléans (la coïncidence pouvait être temporairement éloignée), et ne parlons même pas des domestiques jeunes et blondes. Il serait si beau que la domestique en question travaille pour Mme de Lavoûte Chillac. Si simple et reposant.

En l’entendant souligner son malaise, malaise pour le moins évident elle semblait plus morte que lors de ses nombreuses tragédies, Gabriel proposa machinalement :

- Je vais faire monter un peu d’alcool.

Il avait certes refuser une première fois, c’était un interrogatoire de police pas un salon mondain. Cependant la pauvre femme n’était pas obligé d’agoniser à ses pieds pendant qu’il mémorisait chaque mots de leur conversation et tentaient de leur donner un semblant de sens. Donc pour éviter qu’elle ne soit au comble du malaise, il pouvait envisager de faire une petite entorse aux règles de sécurités.

Sans lui laisser le temps de protester, il alla appeler le baron. Qui répondit suscpicieusement vite et manqua de mourir en descendant les escalier à toute allure pour aller chercher la piquer que Gabriel lui demandait.

Enfoncé au fond de son fauteuil, mais bien plus à l’aise que la rousse, Gabriel joignit les doigts pour faire un V inversé de ses mains et commença à réfléchir à toute allure. Il se doutait qu’il ne pouvait pas recontacter sans cesse la comédienne en cas de questions subites. Il avait donc tout intérêt à les poser maintenant, au cas où...

- Je vais devoir vous poser quelques questions, vous vous en doutez c’est important.

Par où commencer? Il commença par ranger une mèche de cheveux que l’humidité d’automne faisait boucler et qui s’acharner à lui tomber entre les yeux. Puis il reprit :

- Vous vous êtes aventurés dans cet escalier durant la pièce, ou peu de temps avant? Et d’après vous qui peut avoir aisément connaissance de l’existence de cet escalier

La mèche revint et il la laissa un moment avant de la replacer avec exaspération.

- Vous avez perdus mes clés avaient vous dit? Qui peut avoir le double?

Il en avait pour l’instant finit avec les questions faciles. De celles qui ne devaient pas poser trop de problème. Sauf qu’un jeu de clé en liberté dans la nature était vraiment une épine dans son pieds. Ces choses se baladaient trop facilement et bien des incidents stupides pouvaient être évités si les gens faisaient attention à leur affaire. Mais entre les distraits, ceux qui donnaient une clé à leur amant, ceux qui empruntaient innocemment le jeu de leur conjoint parce qu’ils ont perdu le leur… Les clés ou l’un des fléaux des temps modernes. Et dans une troupe de comédiens en plus. Ils étaient au bas les mots les gens les moins organisés de l’univers. Et toujours à se crier dessus et à se rapporter mutuellement la faute dessus. Oui… Si ces clés se révélaient être quelque chose d’important ses enquêteurs allaient probablement juste s’arracher les cheveux.

Mais comme on l’avait dit, c’était pour l’instant des questions faciles, en tout cas pour y répondre. Mais il savait par avance que ce qu’il allait demander ensuite serait beaucoup plus néfaste.

Aussi il fut presque soulagé, plus par empathie que pour autre chose, lorsque le faux baron revint avec une bouteille d’alcool de prune et deux verres. Les remerciements expédiés, il servit Madeleine mais ne toucha pas à la boisson, soucieux de garder les idées claires.

- Je sais que vous préférez ne plus y pensez mais j’ai vraiment besoin que vous me répétiez les paroles. Dans le flot des insultes avaient vous relever quoique ce soit qui puisse indiquer la source d’un tel ressentiment. Chez l’homme comme chez la femme, vu que visiblement non contente de recevoir des instructions elle se réjouissait de ce projet. Et peut être même une indication sur quand est ce qu’ils comptent accomplir leur forfait.

Ce qui était au fond à peine plus sordide. De son point de vue. Un domestique appâté par l’argent ou par haine de ses supérieurs, les deux se valaient. Et souvent se confondaient. Quoiqu’il en soit, il espérait bien pouvoir en apprendre un peu plus sur le projet. L’empoisonnement par la tasse était classique, quoique moins efficace par les gants. Une solution à moindre coût pour se débarrasser de quelqu’un. Il demandait une préparation relativement minutieuse, au fond cela était une chance pour leur pauvre victime. Plus l’empoisonnement prenait du temps à s’installer, mieux cela valait. Mais visiblement ils avaient déjà le produit. Peut être allait il vite passer à l’action.

Dans ce cas, il était absolument nécessaire de les prendre de vitesse. Dès que l’entretien était fini, il mettait Desgrez sur le coup. Cela serait suffisant. Sans doute. Il marque une pause avant d’ajouter de la voix la plus douce possible, ou en tout cas la moins glacialement hostile qu’il avait en répertoire

- Je sais que c’est douloureux pour vous d’y penser. Mais j’ai absolument besoin que vous me donniez plus de détail sur la teneur de leur conversation. Plus j’en sais, plus il sera possible de les arrêter.

Un très court moment de silence puis il se sentit obliger de préciser :

- Ne vous inquiétez pas. Je ne répèterais rien à personne. Et croyez moi, j’ai tout entendu et rien ne pourra me choquer.

Au contraire même, la vulgarité pouvait être révélatrice autant des intentions que de la personne s’exprimant.
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Sam 30 Jan - 16:55

Elle se serait volontiers abstenue de toute question, au moins autant qu’elle approuvait vivement l’idée d’un verre d’alcool. La tête basculée en arrière et l’air simplement épuisée, Madeleine voulu d’abord protester, mais puisque Gabriel ne lui en laissa pas l’occasion elle se résolut à ce que ce désagréable moment s’éternise. Mais le lieutenant de police n’avait-il donc aucune considération pour ses témoins ? Le bon sens aurait pourtant voulu qu’il les ménage, pas qu’il les pousse à bout. L’importance des questions aurait au moins pu attendre un verre de liqueur. Mais soit, puisqu’il le fallait Madeleine se redressa légèrement et accepta au moins d’entendre les questions. Il ne s’agissait heureusement pour le moment que de banalités auxquelles elle était capable de répondre sans mal.

- Pendant. Et j’ai sincèrement toutes les difficultés à imaginer que quiconque ne serait pas domestique ou comédien soit un jour tombé sur cet escalier strictement par hasard.

Qu’on ne se voile pas la face, lorsque Monsieur se lançait dans une partie de cache-cache il était peu probable que son entourage s’aventure plus loin que ses appartements. Quant à son épouse, elle aurait volontiers ris au nez de quiconque aurait proposé d’aller explorer tout ce qu’il n’y avait pas de princier dans le palais. Et s’agissant des clefs, elles ne mèneraient pas Gabriel beaucoup plus loin.

- La Grange et l’intendant, uniquement des personnes de confiance.

Car en dépit de ses airs supérieurs et d’une tendance accrue à regarder avec une exaspération non masquée les aléas organisationnels des comédiens, l’homme était d’une doté d’une véritable droiture morale. Quant à l’autre comédien, il était assurément l’individu parmi les plus fiables.
Un instant de répit fut accordé lorsque le baron revint avec le Saint Graal, que dans une politesse insoupçonnée Gabriel prit la peine de servir. Mais s’il avait pour but de conserver une certaine lucidité d’esprit, Madeleine jugeait que son esprit quelque peu embrouillé n’était pas à cela près. Elle avala donc volontiers une large gorgée et grimaça sans qu’on ne sache si cela était dû à la trop forte teneur en sucre de la boisson ou au désagréable besoin de la Reynie de lui extirper le moindre détail.

- Si j’avais noté date et heure croyez que je vous les aurais communiqué. Quant au reste vous avez raison :  j’aimerais ne plus avoir à y songer.

Mais bien sûr cela ne pouvait pas constituer une réponse admissible. Malgré l’air résolu de Madeleine il insista d’une façon, il fallait l’avouer, plutôt chaleureuse. Ce qui en temps normal aurait tiré à la comédienne un froncement de sourcil suspicieux – l’homme était fourbe, il ne pouvait se montrer vaguement sympathique sans une raison mesquinement valable -, mais dans les circonstances présentes eut l’effet escompté. Elle soupira légèrement et acquiesça en signe d’acceptation.

- Je suppose que pour parler d’une femme comme ambassadrice de la peste il faut au moins qu’elle vous ait fait beaucoup souffrir, et pour la doubler de vieille araignée qu’il y ait affaire de coucherie.

Malgré le choc sa mémoire ne lui faisait pas encore défaut. Quoiqu’elle l’aurait souhaité.
Toujours était-il que, plus qu’amoureux transis, il fallait être parfaitement névrosé pour souhaiter la mort d’une maîtresse infidèle. Le commun des mortels se contentait d’un ego blessé, de quelques lettres entre insultes et supplications, et à terme, soyons fou, de passer à autre chose. Mais de l’honneur dans la trahison, l’homme aperçu plus tôt semblait en être parfaitement démuni. Aussi peu de dignité que Gabriel avait de compassion, c’était dire. Cependant, encore une fois il fallait reconnaître qu’il avait aujourd’hui le mérite de se montrer décent. Mais ne soyons pas indulgent pour autant, il était d’une humanité toute banale, rien qui n’appelle à se pâmer. Quoique le choc de la normalité de son attitude aurait peut-être pu faire naître une intense frayeur, ce genre d’émotion forte qui ne se manifestait que lorsqu’on croyait avoir aperçu un esprit malin caché sous un visage connu, Méphistophélès sous des traits familiers.  
En fixant son verre vide elle secoua légèrement la tête, dépitée face à l’amer rappelle de ce qu’était la nature humaine. Tout l’optimisme du monde ne suffisait pas à faire abstraction de tous ces épisodes où ressurgissait la vulgarité du mal.  

- On a beau se moquer des femmes bafouées les amants trompés sont autrement plus pitoyables. Il n’y a bien qu’un ego masculin qui puisse pousser à vouloir commettre les pires atrocités.

Quant aux femmes, elles se lamentaient beaucoup, menaçaient un peu, mais finalement n’agissaient pas. On leur rappelait assez souvent leur devoir de soumission pour qu’en masse elles finissent par l’admettre.
Madeleine ne s’attarda pas sur ces considérations qui n’avaient ici pas beaucoup d’intérêt et se releva lentement, l’air un peu inquiet.

- Tout cela est encore récent et j’ai l’esprit un peu confus, j’en suis désolée.

Mais il lui semblait n’avoir pas tout dit. Pour tenter de se rappeler elle fit donc quelques pas, le regard vers le haut et une main légèrement levée afin de faire signe à Gabriel de ne pas interrompre le fil de ses pensées. Le souvenir retrouvé, elle se tourna vers lui, visiblement septique.

- Il y a cependant autre chose, mais je ne suis pas certaine d’avoir correctement entendu.

Encore un peu elle tourna en rond, non pas pour contrarier la patience de Gabriel mais simplement afin d’être certaine qu’elle ne se trompait pas, et finalement annonça avec une voix embêtée.

- Il me semble qu’il était question d’un déplacement. Mais cela pourrait aussi bien être St Germain que la province, un méfait noyé au milieu de la foule ou qui au contraire ne susciterait pas l’intérêt s’il avait lieu loin de tout.

Mais au moins cela laissait supposer que les forces de l’ordre auraient encore quelques jours pour mener une enquête. Malheureusement les informations restaient maigres, et Madeleine semblait en prendre conscience.

- J’étais horrifiée et suis partie avant d’en entendre plus, je n’ai pas eu la lucidité d’imaginer que je pouvais manquer une information qui vous serait importante.    

Elle porta une main à son front en réalisant qu’elle finirait peut-être avec une morte sur la conscience. Chose qui plutôt que de lui donner de simples sueurs froides fit de nouveau naître la désagréable sensation de manquer d’air. A mesure qu’elle y pensait le malaise grandit et atteindre puis ouvrir la fenêtre se fit donc non sans chanceler légèrement.
Le coup de frais ne soigna pas le trouble mais eut au moins le mérite de lui redonner quelques couleurs. Les deux mains appuyées sur le rebord de la fenêtre, elle fixa le vide un moment, mais face à l’inutilité de se mettre entre deux airs Madeleine se redressa pour aller s’adosser au mur et fermer un temps les yeux. En les rouvrant elle constata simplement que Gabriel parvenait encore à briller par son calme, chose qui la dépasserait sans doute toujours.

- Comment pouvez-vous rester aussi imperturbable ?

Ce qui avait été demandé sans la moindre véhémence, s’agissant uniquement d’un constat qui, dans les circonstances présentes, poussait presque à l’admiration. Si quelques semaines plutôt la froideur qu’il lui avait lancé avec mépris avait presque sonné comme une insulte, aujourd’hui Madeleine admettait finalement qu’il pouvait parfois s’agir d’une véritable qualité. Il lui en fallait en moins une.

Elle n'eut cependant pas le temps d'entendre la réponse de Gabriel, ou plutôt ne parvint pas à se concentrer sur plus de trois mots qui sortirent de sa bouche. Malgré une prenante volonté de conserver une attitude digne le souffle vint réellement à lui manquer et sans qu'elle ne puisse rien faire pour l'en empêcher un malaise la pris, et en une seconde la laissa inconsciente.

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Lun 8 Fév - 22:21


Un sursaut de colère animait Madeleine alors qu’elle tentait de préciser ses souvenirs, et par là-même son propos. Sans doute dans cet élan féministe trouvait elle la force de se remémorer les paroles de l’empoisonneur en devenir. On trouvait de la force là où on le pouvait. Le choix de cette ressource n’était pas pour surprendre quiconque la connaissant un peu. Gabriel s’abstint de répondre. Ce n’était pas le genre d’intervention qu’elle attendait. Surtout s’il rétorquait en citant nombres de cas sordides de vengeances de femmes bafouées. Dans ces affaires on se trouvait bien loin des pleureuses qu’on lui dépeignait. Mais le moment ne se prêtait pas un débat sur la place des femmes dans le crime. Sans doute le moment se prêtait plus à une tentative pour rassurer la comédienne.

En effet en plus d’être aveugle et sourd, il fallait être sacrément stupide pour ne pas comprendre à quel point cette affaire l’horrifiait. À raison. Quelque part aussi, Gabriel sentait le caractère abominable des faits qu’on lui exposait. Mais il ne parvenait pas à s’en émouvoir. Il se contentait donc d’analyser la situation avec un détachement presque plus effrayant. On ne pouvait pas dire que Madeleine se payait elle aussi le luxe d’un sentimentalisme imaginaire. Bien au contraire.

Les souvenirs la mettaient mal à l’aise, et la simple pensée qu’elle ait manqué à madame de Lavoûte-Chillac semblait la culpabiliser plus que n’importe quel sermon moralisateur. En la voyant ainsi on en venait à s’interroger sur la paix qu’apportaient les confessions. Visiblement chez elle, l’aveu de la faute des autres n’apportaient aucun soulagement.

Dans une tentative sincère, et aussi chaleureuse que possible, de mettre fin à sa culpabilité, Gabriel répondit.

- Vous avez bien fait, ne vous tourmentez pas plus.

Conseil qui ne serait sans doute pas suivit. Par expérience, il savait bien que cette femme ne se souciait que peu de ses instructions même quand elles n’étaient inspirées que par la compassion la plus sincère.

D’ailleurs, elle ne tint pas compte de ses paroles et le renvoya au rôle de simple spectateur. Il ne songea même pas à lui interdir un peu d’air frais. Madeleine semblait décider à précéder Madame de Lavoûte - Chillac dans la tombe. Donc si on pouvait éloigner un peu la Camargue en laissant rentrer un peu d’air frais, il fallait bien sacrifier la sécurité.

Il grimaça en sentant la puanteur parisienne parfumée à la pluie automnale, sans parler du froids. Il fallait vraiment être femme pour trouver un réconfort quelconque dans ce genre de chose. Mais visiblement en matière de réconfort, Madeleine faisait actuellement feu de tout bois. La preuve en était la question. Espérait elle du réconfort ou des conseils venant de lui? Vu leur relation c’était la preuve qu’on approchait le désespoir le plus profonds.

Mais attendait elle la vérité ou une jolie fable? Voulait elle savoir que l’indifférence venait d’une confrontation perpétuelle avec ce que l’homme avait de pire en lui. Ou espérait elle quelques vagues paroles de réconfort. Concentré comme il l’était sur le meurtre, il n’avait pas envie d’arbitrer entre les options. De toute façon il n’eut pas le temps de le faire. À peine sa phrase finie, elle s’effondra à ses pieds.

Ça il ne l’avait pas vu venir.

Stupéfait il quitta son fauteuil et rejoignit le corps inerte. Heureusement, elle n’était pas morte. Juste évanouie. Il vérifia précautionneusement qu’elle ne s’était pas fait mal en tombant. Mais apparemment non, pas de plaies, bleus ou autres bosses. Non juste, elle avait bêtement oublié respirer et perdu connaissance. Il s’en voulut un moment de la peur irrationnel et stupide qu’il l’avait prit aux tripes.

Mais il était agenouillé aux pieds d’une comédienne évanouie et avait donc plus à gérer que son sentimentalisme. Ses tapotements n’eurent d’autre effet que de colorer les joues de Madeleine, sans lui tirer la moindre réaction. Il envisagea, un très court moment, d’y aller plus fort. Mais la tentation de la claque magistrale, bien méritée, ne fit que l’effleurer. Et il la repoussa.

Sans grande conviction, il saisit la bouteille de rhum et passa le goulot sous son nez. Mais le parfum entêtant de sucre et de vanille n’apporta pas de réaction. Pourtant ça ne manquait pas de force. On sentait se diffuser une incroyable odeur de canne à sucre, de cannelle, et de clou de girofle sans doute suffisante pour réveiller un mort ou saouler un enfant, mais pas suffisante pour réveiller Madeleine. Comme pour la claque, l’envie de lui renverser le rhum sur le visage pour la réveiller le tarauda. Mais il se résigna et la déplaça pour pouvoir atteindre son dos.

Tout en commençant à lutter contre la soie et les lacets, Gabriel songea avec dérision que ce n’était pas la première fois que Madeleine se séparait de son corset en sa présence. Peut être que ça la dissuaderait de lui donner une gifle. Mais il n’en était pas sûr.

Grands dieux ! Pourquoi les vêtements de femme était une telle plaie ? Et quelle idée de se serrer dans un étau pareil pour aller ensuite réciter un témoignage en apnée ! Vraiment, on manquait de bon sens.

Dès qu’elle gagna quelques centimètres de liberté, son souffle se régularisa. Toujours agenouillé à côté d’elle, Gabriel repassa la flasque d’alcool près du visage de Madeleine. Dès qu’elle commença à reprendre ses esprits, il lui pressa doucement l’épaule.

- Restez allongé.

Il se retint d’ajouter « et respirez, voyons ». Visiblement, elle avait un peu tendance à oublier de le faire, ces derniers temps. Puis, il se releva pour aller lui remplir un verre de rhum qu’il rapporta et lui tendit, en veillant à ce qu’elle reste au sol

- Buvez ça, avant de vous levez.

Après avoir démontré son côté autoritaire en donnant des ordres, il demanda doucement :

- Comment vous sentez vous?
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Dim 14 Fév - 19:20

Enfin une grande bouffée d’air et elle rouvrit les yeux. Un peu désorientée, elle voulut machinalement se relever mais s’en trouva empêchée. Ne comprenant pas immédiatement ce qu’elle faisait à terre et surtout ce qu’il venait de se passer, il lui fallut quelques secondes pour passer outre l’état déphasé et réaliser qu’il ne s’agissait que de Gabriel penché au-dessus d’elle. Peu disposée à le contredire dans les circonstances actuelles, Madeleine se redressa simplement sur les coudes de façon à avaler d’une traite le verre qui lui fut tendu.
La sollicitude inscrite sur le visage de Gabriel le fit s’étonner un instant. Aussi fallait-il croire qu’elle l’avait peut-être jugé sévèrement et qu’il était doté d’un fond de prévenance. Mais la mauvaise appréciation de Madeleine devait être envisagée après la plus grande indulgence, après tout il avait fallu aller jusqu’au malaise pour déterrer chez La Reynie un sentiment humain. Elle pencha légèrement la tête sur le côté et le fixa avec de grands yeux, voulant comprendre d’où lui venait cette soudaine considération. Sans doute de la pragmatique idée qui voulait qu’un témoin soit toujours plus utile en vie. Ou d’une pensée tout aussi terre-à-terre qui supposait qu’il aurait été délicat de se justifier en cas de corps inerte à ses pieds. Assurément la faute au manque d’air – cela devait logiquement expliquer des idées confuses – elle regretta un instant de ne pouvoir envisager sérieusement une simple déférence pour la personne qui se trouvait en face de lui. Question de réalisme.
Elle lui rendit finalement le verre vide et acquiesça doucement.

- Mieux, merci.

Tout en fermant les yeux un instant elle se massa les tempes et passa une main sur une joue tiède.

- Je suis affreusement désolée de vous avoir infligé cela.

Quoique compte tenu de tout le sinistre de son emploi ce genre de désagrément ne devaient pas être rares. Et sans doute bien peu de souci en comparaison à des perquisitions musclées – quand bien même l’habitude l’ait en façade laissé parfaitement indifférent – et autres interrogatoires qui ne brillaient certainement pas par leur caractère délicat. Toujours était-il que la situation lui laissait un sévère sentiment de gêne, la sensation de s’être autorisé une familiarité brutale.

Tout en se redressant un peu plus, de sorte à s’asseoir normalement, elle prit conscience qu’une respiration aussi facile cachait quelque chose d’étrange. Ou du moins était trop naturelle pour être normale. Baissant le nez sur sa poitrine elle se rendit compte d’un corset largement défait et qui baillait donc bien plus que la décence ne le voudrait. Un moment de flottement perplexe suivit, durant lequel elle se demanda si Gabriel avait plus d’habilité avec les vêtements féminins qu’elle ne le suspectait – froideur obligeait, s’ensuivait dans son esprit une frigidité logique – ou si elle était restée inconsciente une petite éternité. Le fait qu’il n’ait pas pensé à simplement dégrafer l’avant et ait pris la peine d’aller délacer le dos laissait supposer la deuxième option. Au moins une chose sur laquelle elle ne s’était donc pas trompée. Quelle que soit l’explication la conclusion restait cependant la même.

- … C’est embarrassant.

Et relevait presque de l’obsession ! Etourdie mais pas insensée au point d’en oublier que ce genre de remarque ne lui vaudrait qu’un commentaire acerbe – au mieux seulement froid – sur sa tendance notable à ne rien faire pour rester habillée, elle se garda de rouvrir la bouche. L’énergie gagnée par le silence fut donc dépensée à tendre une main en direction de Gabriel afin qu’il daigne l’attraper et l’aider à se relever.

Une fois sur pieds elle renoua aussitôt son vêtement d’un geste habile, sans pouvoir cependant le serrer trop, ce qui n’était sans doute pas un mal. Coquetterie féminine obligeait elle voulut également mettre en vain de l’ordre dans une coiffure légèrement défaite et arranger futilement le tombé de sa jupe. Mais du tissu son regard glissa lentement, avec une forme de précaution étrange, vers la main de Gabriel, qui se tenait juste sur sa droite. Une œillade qui n’était notable que par sa retenue, geste modéré et presque réservé. Qui par ce qu’elle s’attarde et n’est pas réfléchie suscite la curiosité. En réalisant elle voulu d’abord tourner les yeux mais s’en dispensant, gageant l’insignifiance d’un simple coup d’œil qui trainait.

Ceux qui la connaissaient lui jugeaient souvent un caractère volage, qui, derrière la constance dont la lointaine crédibilité ne tenait qu’à une permanence dans la violence des sentiments, n’était finalement qu’un enchevêtrement de sentiments récurrents mais qui se succédaient arbitrairement. Un esprit fantaisiste qui collait somme toute bien à sa profession, était chez les artistes un lot commun qu’on retrouvait trop souvent pour le juger rigoureusement. La voyant faire un pas en direction de Gabriel ses compagnons n’auraient donc que souri en coin et prétendu que dans l’inconstance la chose était après tout prévisible.
En dépit d’affaires bien rangées toute préméditation dans sa vie privée ne lui avait jamais réussi. Les plans, les calculs et la réflexion trop poussée lui étaient des notions abstraites, délaissées à la faveur d’une spontanéité parfois ridicule. Le temps ne lui avait rien appris, demeurait une impulsivité qui frôlait l’impétuosité. Sans la moindre logique, pleine d’une confusion obscure et d’un trouble qu’elle jugerait risible elle effleura du bout des doigts la paume de Gabriel. Plus irraisonné encore la vive envie qui la prit de se rapprocher de lui. Une tentation physique, faisant abstraction de toute l’affliction morale qu’il lui inspirait, lui brûla le ventre et sembla sur le moment justifier le court baiser qu’elle déposa au coin de ses lèvres. Pendant un court instant, quelques secondes à peine, elle fut prise d’une fascination pour une des traits légèrement fatigués mais qu’elle n’avait jamais totalement détestés, cette belle figure qui contrastait avec le tempérament sombre de l’homme ; saisie d’un attrait pour une bouche qui lui plu maintenant qu’elle ne déversait plus de fiel. Le temps d’une courte inspiration elle aspira à convertir des années d’hostilité en un contact égoïste et déraisonné, avare et immodéré.  
Mais la parenthèse d’apparence sereine, instant de détachement indolent, ne dura pas. La faiblesse dans le bon sens s’envola et en tournant légèrement la tête elle fit un pas en arrière. Cependant baiser avait été trop bien placé pour qu’il ne s’agisse que d’une simple maladresse. Se rendant cependant aussitôt compte de la stupidité profonde d’un geste qu’elle n’expliquait pas, elle décida de le faire passer comme tel. Ou du moins le reconnu comme une erreur.

- Excusez-moi.

Après un laisser-aller aussi impertinent que paradoxal elle se crispa légèrement et afficha un discret sourire contraint. Et pour ne pas rester maladroitement plantée face à lui elle se détourna pour aller chercher ses gants oubliés sur un guéridon.  

- Vous auriez bien besoin d’un verre également, vous êtes livide.

Tentative d’éviter le moindre silence gênant qui se voulait plate et impersonnelle. Mais sans doute pas anodine quand on savait qu’elle envisageait déjà de filer chez elle et vider une bouteille de ce qu’elle avait de plus fort afin d’oublier l’aberrante scène qu’elle venait de jouer. Stupide corset, à coup sûr il n’y avait que le manque d’air pour causer des comportements si absurdes.  

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Sam 27 Fév - 18:10

Madeleine n’était pas la seule à retrouver sa respiration. Toute la pièce inspirait profondément. Même leur interaction retrouver un nouveau souffle alors qu’elle s’excusait. L’air revenu, la tension disparaissait. C’était une bouffée libératrice. Le corset desserré leur permettait presque de se défaire du carcan de leurs ressentiment mutuel.

Curieux intermède silencieux, pour lui, où il se contenta d’obéir aux instructions. Le verre vide fut reprit et oublié sur une table basse. Les excuses furent accepté par un signe de tête, curieusement humble, et le spectre d’un sourire au coin des lèvres. Sourire qui dérogeait aux habitudes du lieutenant de police, vu qu’il ne se révélait ni sardonique, ni mût par une violente volonté d’humiliation.

Enfin ce fut sans arrière pensée, dans un mouvement fluide et compatissant, qu’il tendit la main pour aider Madeleine à se relever. Cette femme à la langue acérée et aux piques mordantes avait la peau plus douce que ce qu’il avait imaginé. Il n’y avait pas vraiment pensé, mais n’aurait été qu’à moitié surpris d’être confronté à la main calleuse d’un spadassin. Le temps d’un souffle, le contraste entre leur deux peau lui apparut avec une force incroyable. Puis d’un même élan leurs mains se séparèrent. Ça ne sonnait même pas comme une rebuffade. Juste la suite logique de leurs interactions précédentes.

Plus mal à l’aise que lui, elle entreprit de remettre un peu d’ordre dans sa tenue. Poliment, il se détourna pendant qu’elle resserrait son corset et réarrangeait sa jupe. Soucieux, de ne pas ajouter à son embarras et de ne pas rendre le semblant de calme dans lequel ils vivaient (sans doute une version étrange de l’oeil du cyclone), il chercha dans la pièce quelque chose à contempler, autre que Madeleine. Mais les lieux était d’une fadeur et d’un ennui sans nom et il ne trouvait pas grand chose à regarder. À si, il y avait un ouvrage de broderie dans un coin. Un qui avait échappé à la tentative de rangement du faux barons. Il était moche, à peine commencer et sans intérêt. Aussi, il valait mieux que Madeleine ne mette pas trop longtemps à ordonner ses vêtements.

Bizarrement, il ne songea pas à faire un pas de côté pour rétablir une distance normale entre eux. Alors qu’il y a 24h, il aurait juré une main sur le coeur (et l’autre sur la bible) qu’il ne pouvait pas rester dans la même pièce qu’elle où à moins de 6 mètres. Distance qui n’était pas dût à son antipathie, juste une mesure de précaution des fois qu’elle décide de lui jeter quelque chose à la figure.

Le froissement de tissus cessa, et il l’entendit faire un nouveau pas dans sa direction. Quelques battements de coeur se succédèrent sans avoir le temps de s'emballer, il sentit d’abord deux doigts frais lui effleurer la main. Un mouvement presque insensible qui ne dura que le temps d’un souffle, comme le soupir d’une corde de violon à peine pincée. Et alors même que la sensation s’estompait aussi vite qu’elle était venue, une autre surprise la remplaça.

Le baiser, à peine annoncé par le mouvement précédent, fut plus fugaces encore. Il prit fin avant même d’avoir commencé. La pression des lèvres de Madeleine contre les siennes ne dura pas. Mi-songe, mi-souvenir le mouvement ne lui laissa qu’une impression troublante de chaleur.

Ce fut lorsque le souvenir de la chaleur contre sa peau s’évapora que son coeur se permit de rater un battement et qu’il commença à réaliser.

Ils avaient de nouveau cessé de respirer et se figeaient l’un comme l’autre à la recherche d’un air qui leur manquait, d’un espace aussi où se situait et où placer l’évènement. Instinctivement, ils retrouvèrent leur ancienne distance et creusèrent un nouveau gouffre entre eux. Pendant que Madeleine ramassait ses gants, il traversa la pièce en deux pas et ferma la fenêtre.

Une part rationnel de son esprit prétendait hautement qu’il s’agissait de conserver leur rencontre secrète. Sans doute s’agissait il surtout de ne plus se regarder. Il n’était même pas sûr d’être gêné. Peut être était il embarrassé parce que le geste n’ait pas déclenché en lui une réaction plus légitime que l’incompréhension. Ou juste… Juste il ne parvenait pas plus à réfléchir après le baiser que pendant.

Curieusement vide de mots et d’idées, il ne donna suite aux excuses de Madeleine qu’avec un geste machinal, une tentative de sourire et un banal :

- Je vous en prie.

Il n’eut pas besoin d’un regard dans la glace pour comprendre que son teint arborait effectivement des nuances de papiers. Pourtant, il n’était pas sûr de vouloir se servir.

- Non merci.

Il se détourna de la fenêtre et retourna au milieux de la pièce. Ne sachant plus trop quoi dire, il eut le regard naturellement attiré par la bouteille d’alcool. La tentation de revenir sur sa parole et de se servir l’effleura. Ne serait ce que pour avoir quelque chose à faire.

Au vu des informations qu’elle lui avait donné, il devait considérer l’entretien comme terminé. Madeleine ne semblait plus rien avoir à dire, sur la tentative de meurtre en tout cas. Et le temps jouait un peu contre eux. Beaucoup contre madame Lavoûte-Chillac.

Seulement cette parenthèse de quelques instants rendait la conclusion bien plus délicate à prononcer. Tout aussi délicate que le silence qui menaçait de s’installer un peu plus à chaque moment passé. Et ne parlons même pas d’une tentative de discussion qui serait fausse, infructueuse et ridicule. Plutôt que de verser là-dedans, Gabriel choisit de refermer définitivement l’épisode commencé avec un évanouissement et fini avec un baiser.

- Je vous recontacterai pour indiquer le dénouement de cette affaire.

Ou elle apprendrait la mort de la victime. Mais c’était peu probable. Cette phrase sonnait comme une conclusion, sans se révéler trop agressive. Et couvrait d’un voile pudique les récents évènements, leur donnant du temps à tout les deux pour y réfléchir. Ou se convaincre que ça n’avais jamais eut lieu, au choix. Très soucieux de la regarder directement, il ajouta :

- Si toutefois quelque chose vous revenait, n’hésitez pas.

Il retint son envie de s’éclaircir la gorge, conscient que ça ne servait à rien. Et enfin, au cas où les deux dernières phrases n’étaient pas assez clair, il précisa, les yeux toujours planté dans les siens et avec sa voix la moins hostile :

- Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, je sais que vous avez beaucoup à faire.

Gérer le ramassis d’hystérique, égocentriques, alcoolique qui lui servait de troupe par exemple. Ou aller se plaindre de son action irréfléchie auprès de quelqu’un. Au moment où il achevait de la laisser partir, il nota que dans l’agitation de son évanouissement, les cheveux de Madeleine avait prit quelques libertés. Quelques mèches rousses se perdaient autour de son visage. Cela cassait un peu plus la rigidité formelle derrière laquelle elle se réfugiait lors de leur rencontre, même en robe de chambre. Cette vision avait quelque de fascinant. Heureusement que la fascination ne se vit pas, et prit fin rapidement.
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Dim 28 Fév - 16:37

Sûre d’elle, en privé portée sur l’effronterie et pour le moins impudique, il lui en fallait en principe beaucoup pour se sentir gênée. Les moqueries la vexaient mais elle y répondait volontiers, les faux pas étaient tournés de sorte à ce que la maladresse ne fasse tout au plus que rire, l’embarras ne durait de manière générale pas car le reconnaître était selon elle la meilleure manière de perdre tout crédit. Les airs confus étaient le propre des débutantes, Madeleine était persuadée d’avoir depuis longtemps dépassé les pincements de lèvres tracassés de celles qui ne savaient pas assumer leur gaucherie. Mais dans ce cas précis elle se senti prise d’un violent sentiment de honte. Le flegme, tout au plus la très vague perplexité – mais à lui tourner également le dos il la cachait bien en supposant seulement qu’il la ressente – de Gabriel lui fit simplement l’effet d’une gifle. « Je vous en prie » ?! Elle venait de se laisser aller à un geste inconscient, spontanément déraisonné, sans doute risible mais assurément, profondément personnel et plutôt que d’avoir la décence de se taire il trouvait à lui répondre un machinal « Je vous en prie » ? On faisait sans doute difficilement plus insultant. Mais cette réponse eut au moins le mérite de lui remettre définitivement les idées en place. Tout en se maudissant d’avoir eu l’audace de… De quoi exactement ? De s’être laissée aller à quelques secondes d’un plaisir égoïste qu’elle regrettait déjà amèrement, un désir qu’elle n’avait eu le temps ni de nourrir ni de dissimuler ; ou d’avoir cru un instant que peut-être le geste n’était pas si mal à propos. Coupable au moins d’égarement et d’un très mauvais jugement de la situation. Peu clémente à son propre égard elle remit donc ses gants et se dirigea vers la porte. Plus affectée qu’elle n’aurait voulu le reconnaître par la réaction prévisible mais douloureusement placide de Gabriel, pour autant cela ne lui en fit pas oublier une certaine politesse, au moins une nécessité de sauver les apparences. Et plutôt que de l’ignorer pour que cet entretien se termine enfin elle se retourna vers lui et acquiesça en souriant faiblement. Rien que des banalités, l’assurance qu’en cas de souvenirs qui remonteraient il resterait disponible, tant de choses dont elle se moquait bien. Il lui semblait avoir tout dit, à présent cette affaire morbide n’était que du ressort de la police et Madeleine déploierait de son côté de considérables efforts pour ne plus y penser. Finalement il lui signifia qu’elle était libre de partir, sans doute la chose la plus agréable qu’il ait dite aujourd’hui. La fin d’une torture qui sonnait, déjà trop tard mais à quoi bon se plaindre.

- En effet.

En réalité elle n’avait tout au plus que quelques comptes à reprendre mais qu’importait, il fallait bien prétendre avoir à faire. Après tout ce n’était parce qu’elle était à ce moment précis persuadée de l’être que sa vie également se devait de se trouver en substance pitoyable.
Avant de sortir elle revint cependant sur ce qu’il avait tout juste dit, voulant ainsi s’éviter tout moment de gêne par l’avenir. En terme de ridicule elle avait assez donné et pour ne jamais plus devoir se sentir aussi stupidement mal à l’aise mieux valait se donner toutes les chances de ne jamais se recroiser. Mais l’énoncer à voix haute était peut-être superflu, un accord tacite c’était sans doute déjà tissé.

- Mais j’ai la certitude de vous avoir tout dit, nous n’aurons pas à nous revoir.

Au moins le contexte lui permettait de suggérer convenablement qu’elle n’en avait pas envie. En toute logique le sentiment devait être réciproque, au moins une chose sur laquelle ils pouvaient s’accorder. Afin de l’assurer de sa conviction elle ajouta une dernière précision. Et ce faisant elle voulait sourire de haut, sûre d’elle, mais ne se rendait pas compte que le plissement de ses lèvres ressemblait en réalité à celui qui viendrait après une crise de larmes.

- Quant aux suites de cette affaire, ne prenez pas la peine de me les communiquer. Je vous fais toute confiance pour la clore comme il se doit.

Elle ne se tut que quelques secondes pour le regarder, avec un élan de déception et de contrariété et des pensées de rancunes. La lucidité de l’amertume qui cachait une forme d’admiration désenchantée, une inclinaison face à cette figure impassible qui finalement aurait eu raison de ses convictions. Quelle drôle d’idée d’allier dureté et forme de grâce dans les mêmes traits. Puisqu’elle n’aurait plus l’occasion de se faire cette remarque elle pouvait bien s’y attarder un peu. Et un regard qui trainaient légèrement, ils n’étaient plus à ça près.
Sur un dernier échec retentissant leur étrange chapitre en commun semblait donc se refermer. Ou au moins elle voulait se persuadait qu’il s’agissait de ce qu’elle souhaitait.

- Adieu, monsieur.

Madeleine hocha à peine la tête et prit enfin la porte. Dans les escaliers elle pressa le pas, ignorant au passage totalement le baron qui pourtant voulu se montrer aimable en lui proposant de la faire accompagner, désireuse de rentrer au plus vite chez elle afin de ne plus penser à cet incohérent et étrange après-midi.

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