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 Dédales- (Bianca)


Ven 26 Fév - 14:53

Le soleil doux et chaud de ce début de septembre filtrait sur les pierres qui pavaient le cloître. Marie-Madeleine et Agathe, les deux jeunes sœurs en charge de la classe de lecture des plus jeunes, se pressaient autant que leur permettait la dignité de leurs robes. Elles étaient en retard, les petites allaient les attendre ! Dès que la sœur Christine, l’une des doyennes, eut tourné l’angle, les deux amies se regardèrent e se mirent à courir. Sans doute le bruit de leur course retentit-il sous les voûtes, et la vieille sœur leva sans doute un sourcil en les entendant, mais elles sauvèrent les apparences et arrivèrent, un sourire aux lèvres, un peu essoufflées, à temps pour ouvrir la salle aux petites qui commençaient déjà à se disputer –Marie avait pris le morceau de pain que sa mère avait confié à Jeanne pour sa journée, et Louise avait tiré les cheveux d’une autre Marie –la classe en comptait trois, que l’on différenciait en leur adjoignant leur second prénom, quand elles en avaient un.

Agathe les fit mettre en rang, mais calmées par la présence des deux sœurs, les petites ne causaient déjà plus le moindre tapage. Elles avaient pleinement conscience de la chance qu’elles avaient de recevoir un peu d’éducation, qui leur permettrait sans doute de s’élever un peu plus haut que ce à quoi les destinait leur naissance défavorisée, et par conséquent, les petites des classes de charité étaient toujours beaucoup plus respectueuses que celles des classes payantes… Paradoxe, car on sentait que leurs manières étaient bien moins policées, et leur franc-parler revenait parfois malgré les efforts des sœurs, qui se désespéraient de les voir se balancer des insultes parfois mêlées d’argot qui fleurait bon la rue, le « ruisseau » dont elles restaient, malgré tout, issues. Fallait-il s’en désespérer et préférer à leur franchise les coups bas et les vilenies que se réservaient les demoiselles des classes qu’avait fréquenté Marie-Madeleine, celles des jeunes filles de bonne, voire de très bonne famille ? Les petites s’installèrent à leurs petits pupitres de bois, et Agathe commença à distribuer les livres, fables et récits constructifs, qu’on leur faisait étudier pour qu’elles apprennent tout à la fois la lecture et la morale. Une table au premier rang restait inoccupé.

« Louise, où est ta voisine ? »

Louise prit le livre que lui tendait Agathe, regarda la sœur de ses grands yeux marrons, et haussa les épaules en secouant la tête de droite à gauche, de gauche à droite, à s’en donner le tournis, avant de finalement se souvenir qu’il était plus poli de faire usage de sa langue, puisqu’elle n’en avait pas été dotée seulement pour montrer à toutes ses camarades qu’elle avait fréquenté plus de charretiers qu’elles, pour reprendre le reproche que lui adressait régulièrement ses institutrices.

« Je n’sais pas, ma Sœur. J’lai pas vue, ni hier, ni aujourd’hui, ni avant non plus. »

« C’est curieux, pourtant. Marguerite a toujours été présente avec beaucoup de régularité. Personne ne sait où elle pourrait être ? »

Concert de voix, les unes disant que non, les autres s’écriant qu’elle avait sûrement arrêté de venir parce que ses parents avaient eu besoin d’elle, les plus petites s’écriant qu’elles l’avaient vue la semaine précédente, les plus grandes échafaudant des hypothèses plus ou moins rationnelles. Il fallu mettre de l’ordre, distribuer des priorités, écouter les thèses les plus farfelues, en rejeter, en garder, en recouper. Il s’avéra enfin que Marguerite, la fille d’un hallier, était absente parce que son père avait été victime d’un grave accident, qui l’avaient laissé entre la vie et la mort. Alors ce fut de nouveau le chaos. Les petites la plaignaient, s’exclamaient que c’était horrible, certaines commençaient à prier. Dans cette classe où la discipline n’était pas toujours facile à maintenir, à cause surtout de l’âge des élèves, les plus grandes n’ayant guère que sept ans et les plus petites, quatre ou cinq ans, tout devenait prétexte à l’agitation. Pour consoler les élèves de manière constructive, on fit rédiger par une des Marie, qui écrivait assez bien et à peu près sans ratures, une petite carte que lui dictèrent ses camarades –quelques lignes à peine, mais d’uen naïveté charmante et touchantes de bonnes intention. On déposa le carton dans un petit panier, et chacune fut invitée à revenir le lendemain matin avec un petit présent, si elle le souhaitait, en soutien à la famille et à leur amie. Marie-Madeleine proposa d’emmener avec elle, pour le porter, une des petites, et le choix se porta sur Agnès, une petite de cinq ans, aux grands yeux bleus délavés, aux boucles blondes et au tablier gris toujours troué et reprisé, inlassablement, à l’infini.

Quelques sous, des fruits, des petits trésors ramassés par les petites et précieusement serrés dans leurs tabliers, qu’elles s’échangeaient souvent aux récréation, et la lettre posée au sommet, triomphalement : le petit panier fut vite rempli. Pendant que les petites s’installaient comme la veille derrière leurs pupitres et s’apprêtaient à se replonger dans la fable commencé la veille avec Agathe, Marie-Madeleine prit Agnès par la main et sortit, le panier au bras. Dehors la rue était vivante, animée, ce qui changeait beaucoup de l’enceinte très calme et sereine du couvent dans laquelle le chuchotement venait naturellement. Ici, on criait, on s’appelait d’un bord à l’autre de la chaussée, on se saluait haut, on parlait fort. Agnès sautillait, toute contente, dans son élément. Marie-Madeleine avait toutes les peines du monde à la retenir d’aller flâner de droite et de gauche. La petite l’assura, une fois de plus, qu’elle savait très bien où habitait la famille de « Margu-e », l’entraîna dans des rues de plus en plus petites, se laissa distraire par le fumet que dégageait le réchaud d’un marchand d’arlequin, se pencha pour admirer le brillant de pommes rouges, pas encore fripées, qui s’alignaient sur un étal, se leva sur la pointe des pieds pour caresser un lapin dans sa cage sur un autre, salua quelques personnes, courut au bord des caniveaux, fit des tours, des détours, tournant à droite, tournant à gauche, avec beaucoup d’aplomb. Mais, lorsqu’elles passèrent pour la troisième fois devant un marchand de poireaux au petit chapeau relevé, qui les regardait passer chaque fois avec un sourire et un « bonjour, ma sœur ! » de plus en plus amusé, Marie-Madeleine finit par arrêter Agnès.

« Tu es sûre que tu sais où tu nous emmènes ? »

Sans se départir aucunement de son assurance, la petite fit un grand « oui » de la tête. Très sérieuse, nullement troublée, elle se retourna ensuite et entraîna la sœur par la rue de droite –la plus sombre, la seule qu’elles n’avaient pas encore essayé – et fit tant et si bien que dix minutes plus tard elles se retrouvaient nez-à-nez avec les poireaux et le marchand goguenard, cette fois-ci épaulé par quelques autres qui les accueillirent en riant franchement.

Marie-Madeleine leva les yeux au ciel, pendant que la petite portait un doigt à sa bouche.

« C’est drôle, parce que j’aurais parié que c’était par là ! J’avais même reconnu la rue ! »


« Ah, oui ? C’est moi qui vais chercher maintenant, tu veux ? Donne-moi seulement le nom de la rue. »


La petite baragouina quelque chose qui ressemblait à « à côté de la gargote au père Lebrou, près de la rue aux chats », que répéta la jeune femme au marchand de poireaux qui avait proposé son aide, hilare, et qui lui indiqua le chemin de bonnes grâce. Elle le remercia, prit la petite par la main, et repartit dans la direction indiquée. Mais très vite, elle eu l’impression d’avancer au hasard. Agnès, qui assurait qu’elle ne savait pas où elle allait si on ne passait par la rue du marchand de poireaux, ne lui était plus d’aucune aide. Mais, ce qui l’ennuyait plus encore, elle ne reconnaissait pas les configurations indiquées par le marchand, et ses tentatives de retour en arrière semblaient les conduire à s’enfoncer plus avant encore dans des rues de plus en plus sales, de plus en plus étroites et sombres. Les mines sombres, les visages rudes, ne lui donnaient pas envie du tout de s’arrêter pour demander conseil. Elle commençait à regretter son geste et à se dire qu’après tout, elle aurait mieux fait de rester derrière les murs de son couvent… Enfin, elle déboucha pour la quatrième fois sur le même croisement –une situation  qui lui rappelait la précédente, à la différence, notable, que le marchand jovial avait été remplacé par un groupe beaucoup moins avenant et qui paraissait grossir à chaque passage –ou bien ce n’était que son imagination. Alors, en désespoir de cause, elle s’approcha d’un homme assez grand, à l’expression plutôt neutre et au visage buriné.

« Pardon, monsieur… Nous cherchons la rue-aux-chats, une maison près de la gargote du père Leroux… Non, Lebrou. Si vous pouviez nous indiquer… »
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Jeu 3 Mar - 19:18

Le type écouta mourir la voix de la religieuse, sans sourciller. Il avisa longuement son aspect lisse et propret, jaugeant la qualité des étoffes de son vêtement sacerdotal, la grâce aristocratique de son maintien, l’aspect déguenillé de la gamine pendue à son bras. Il avait tout son temps, et il en avait besoin pour estimer l’affaire. Peu lui importait que son silence scrutateur assombrisse peu à peu le visage de la jeune femme, ou que la gosse intimidée blottisse sa bouille d’angelot dans les plis de ses jupes. Quand cependant elle fit mine de lui fausser compagnie, il força un sourire :

« Le Père Lebrou ? la retint-il d’une voix grasse et cauteleuse. J’connais qu’lui. V’nez donc, venez… J’vais vous guider. J’en profiterai pour prendre un coup chez ce bon père Lebrou. »

L’amabilité seyait étrangement mal à ses traits grossiers. Il semblait que le soleil ait tanné son visage, et qu’à chaque expression, il dut tordre à grand peine une peau durcie. Son immense paluche de débardeur contourna dangereusement le panier, comme pour attraper le bras de la jeune femme.

« Perdons point d’temps… C’est qu’la gargote du Père Lebrou, elle est pas à côté…
- T’embête-donc pas
, éclata une voix claire, de l’autre côté de la ruelle. La main du gazier se figea dans les airs, et son regard poisseux glissa au-delà de sa prise. Juste derrière, une femme courtaude, misérable d’aspect, mais à l’air vif et provocateur, coudoyait la façade délabrée. Un sourire moqueur ourlait ses lèvres trop fines.
- T’as point l’temps d’les mener. T’as du boulot, tu t’rappelles ?
- Y’en a pas pour long
, maugréa l’homme, rempochant sa paume malgré tout. Nul doute qu’en y mettant du sien, il aurait pu étaler cette diablesse de Bianca ; mais elle vendrait cher sa peau, si bien que la frangine et sa môme auraient dix fois le temps de filer. Non, ça valait plus le coup.
- Taratata, chantonna la blonde, secouant sa crinière. J’m’en occupe. Allez, ripe. »

D’une saccade, elle s’arracha à son mur pour traverser la ruelle, décrochant au passage un clin d’œil à la petite blonde. Sa frimousse plaisait bien aux enfants, d’ordinaire, surtout aux jeunes – ce qui lui avait plus d’une fois rapporté de solides tuyaux sur les habitudes de telle ou telle maisonnée, ou les projets de tel ou tel marchand, en toute discrétion. Qui se méfierait des yeux et de la langue de ses propres chiards ?
Elle se campa à gauche de la religieuse, toisant le débardeur maussade de sa petite taille. Quand il eut battu en retraite, elle pivota d’un quart de tour. Ses yeux brillaient d’un éclat amusé, nettement moins menaçants que ceux du grand type désœuvré sur lequel la religieuse avait jeté son dévolu. À dire vrai, elle l’avait repérée depuis un petit bout de temps. Au premier passage, elle l’avait prise pour une aumônière rentrant au logis après une journée de manche, avec sa môme au bout du bras ; et puis la religieuse était reparue, et Bianca avait commencé à s’y intéresser. Pas moyen qu’une fille du coin se plante ; fallait une vraie religieuse. La rareté l’avait amusée. À chaque tour, son amusement avait cru. Peut-être pour ça qu’elle était intervenue. Elle savait pas très bien, ni n’avait l’habitude de tergiverser sur ce genre de questions.

« La Rue-aux-chats, vous dites ? Vrai qu’c’est pas tout à fait par ici. Vot’ petit guide vous a ben mal renseignée, ma Sœur, sourit-elle en coulant un regard gouailleur sur la gosse, qui se renfrogna un peu. Va falloir r’tourner vers les Halles. »
Elle désigna la direction globale, d’un mouvement vif de tête qui agita sa tignasse d’or sale.
« V’prenez par la rue qu’est là. Tournez à droite d’vant l’enseigne de la Licorne et du Mortier, et ensuite… »

Et d’égrener un chapelet de noms de rues, indiquant d’un index joueur les directions successives, revenant parfois en arrière, récapitulant, ralentissant le débit, comme pour attendre que l’esprit de la religieuse la rattrape sur cette route emberlificotée, puis repartant de plus belle. À la vérité, elle s’appliquait surtout à compliquer le trajet, pour le simple plaisir de voir le visage de la religieuse se décomposer à mesure.
La petiote, qui avait décroché depuis longtemps, dardait ses beaux yeux inquiets en contrebas de la rue. Bianca s’interrompit pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Le débardeur traînait toujours, surveillant sa prise, en cas qu’il ait une chance de la récupérer. Elle fronça le sourcil.

« Pardonnez les manières au copain. L’est comme qui dirait pas habitué à voir des envoyés du Seigneur. C’est qu’on n’en croise pas beaucoup, par ici.
Dites. J’vous vois un peu perdue, avec toutes ces rues. Et si j’vous m’nais ? S’ra plus simple, et vous aurez pas à vous arrêter dans quat’ rue pour red’mander. »


Elle siffla. Une tête parut à la fenêtre de la maison à laquelle elle se tenait adossée tantôt – un homme, plutôt long de visage, et peu remarquable. Ils échangèrent quelques signes muets, et le longuet disparut à nouveau. Puis, adressant un large sourire à la religieuse et à sa môme, elle déroula le bras vers la direction à emprunter, dans une mauvaise parodie de laquais de comédie. « Après vous ! C’est par là », annonça-t-elle – ce qui ne l’empêcha pas de les précéder.

Quelques mètres plus bas, le débardeur cracha sur les pavés. Saleté de Monte-en-l'air ! Une belle occasion s’envolait. La religieuse ne saurait jamais de quoi ; et la Bianca, qui s’en doutait, n’irait sans doute pas le lui raconter.
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Dim 10 Avr - 10:03

Il lui avait paru aimable? Illusion d'optique. Sa voix lui avait parue avenante? Sucrée, mielleuse, elle ne lui inspirait plus du tout confiance. Marie-Madeleine avait à peine fini de parler, déjà elle regrettait ses paroles. Comment aurait-elle pu s'imaginer le monde autour du couvent comme un lieu aussi hostile? A tout le moins, si ce n'était pas le cas, elle n'y était pas du tout adaptée, ce dont elle commençait seulement à se rendre compte. Pour un peu, et dans d'autres circonstances, elle aurait presque souri de la naïveté qui lui avait fait envisager les rues les plus populeuses comme l'exact reflet de ces gravures que l'on trouvait parfois dans les livres, ou bien de ces récits dont elle voyait seulement combien ils pouvaient être édulcorés! Elle n'avait plus qu'à se mordre les doigts d'avoir ainsi confondu réalité et idéalisation, image d'Epinal et précision factuelle.

Devant les sourires beaucoup trop prononcés, les yeux brillants, mais d'intérêt plus que d'aménité et de bonté, elle se demanda quelle solution de repli elle pourrait bien adopter, et son premier geste fut un mouvement de recul lorsqu'il fit un pas vers elle, comme pour l'inciter à le suivre avec confiance. Elle tendit le bras pour attirer à elle Agnès. La petite, elle, n'était pas impressionnée pour deux sous. Après tout, la rue, elle connaissait, elle ne connaissait même que cela. Elle leva de grands yeux un peu surpris vers la sœur, mais l'appréhension de celle-ci parut l'affecter un peu et elle se colla dans ses longues jupes noires, passant son autre main autour du manche du panier.

Mais c'est qu'elle lui avait demandé de l'aide, et qu'il semblait bien décider à la lui apporter, avec ou sans son consentement! Et comment s'en défaire à présent? Elle regrettait de plus en plus de s'être proposée pour porter ce panier. Quoique une autre ne s'en serait sans doute pas beaucoup mieux sortie- aucune d'entre elles n'était "du peuple", et même alors, à l'abri du calme et des hauts murs du couvent, on oubliait très vite le monde extérieur, son bruit, son agitation qui paraissait alors bien vaine, et les banales et médiocres préoccupations journalières qui agitaient le reste de leurs semblables. Elle chercha une formule polie mais ferme pour refuser, et se vit devancée par un éclat de voix claire et gouailleuse, ce timbre et ce ton si particulier et surtout, si parisiens.

Malgré sa petite taille, la femme qui sauta du muret d'où elle avait suivi l'échange et jaugé la situation occupait de l'espace. Elle faisait partie de ces quelques figures dotées de suffisamment de charisme pour s'imposer même face à certaines personnes à qui, au premier abord, la nature semblait avoir distribué des cartes plus avantageuses. En dépit d'une carrure qui jouait nettement en sa faveur, d'une voix capable de couvrir le refrain moqueur, et d'une détermination de ne pas manquer l'occasion que représentait cette sœur apparemment complètement désorientée, il parut hésiter, et finalement, s'incline. Cela tenait de l'extraordinaire. Agnès tendit le cou vers la jeune femme, clignant des yeux . Lorsqu'elle était un peu impressionnée, elle avait toujours ainsi tendance à forcer toutes ses mimiques, se dessinant de curieuses grimaces, jouant de ses yeux limpides pour interroger, de son sourire trop large et crispé pour essayer d'amadouer les adultes. Elle se lança donc dans son manège habituel, fidèle à elle-même, mais restant toujours pendue au bras de la religieuse, En se balançant d'avant en arrière, vers la nouvelle venue, vers Marie-Madeleine, dans un curieux mouvement de balancier, elle indiquait, avec toute sa spontanéité de fausse timide et d'enfant, qu'elle lui faisait confiance. Au sourire que lui adressa la femme, elle enfouit son visage dans la manche de Marie-Madeleine, puis dégagea, l'un après l'autre, ses yeux de derrière le tissu rêche, avant de laisser voir un grand sourire. Puis, dès qu'elle s'adressa à la sœur, l'enfant, vexée peut-être de se voir reléguée au second plan, ou bien alors prenant enfin au sérieux son rôle de guide, afficha une moue inquiète, qui aurait fait sourire n'importe quel spectateur de la scène.

"Vous pourriez nous indiquer le chemin?"


Il y avait de la reconnaissance dans le voix de Marie-Madeleine. Elle lui inspirait déjà un peu plus confiance. Mais devant l'avalanche d'informations qui suivit sa candide question, elle commença par ouvrir des yeux ronds, puis, ne se laissant pas déboussoler, elle fronça les sourcils. Ou bien elle s'y connaissait très mal (c'était effectivement le cas, mais il y avait des limites à sa naïveté), ou bien on était en train de se moquer d'elle, et joliment encore. Mais n'étant pas d'un nature ironique, elle laissa dire, bien résignée à reprendre ensuite son chemin et a trouver un autre guide s'il le fallait - à moins bien sûr qu'Agnès ne retrouve subitement la mémoire. Agnès qui pour l'heure, penchée en arrière, observait, suspicieuse, le débardeur un peu en contrebas, le suivant des yeux au moindre mouvement. Elle l'avait pris en grippe. Lorsque la femme lui proposa, un sourire moqueur au coin des lèvres, une étincelle dans les yeux, de la mener, elle soupira. Evidemment, elle n'avait pas vraiment le choix, à moins de revenir se mettre sous la protection de l'homme qui attendait en contrebas, hypothèse qui curieusement ne lui disait pas grand-chose. Elle sourit à sa guide auto-proclamée, un sourire doux mais qui laissait sentir la contrainte.

"Cela vaudra mieux en effet. Je ne pensais pas qu'un quartier puisse être aussi labyrinthique. Et puisque vous paraissez le connaître dans ses moindres détails... Qu'en dis-tu, Agnès?"


Elle se pencha vers le visage de la petite pour recueillir son suffrage. Après tout, c'était elle qui connaissait la rue et ses habitants. Agnès hésita un instant, toisa la jeune femme sans aucune gêne, se prenant très au sérieux, puis approuva gravement. On pouvait lui faire confiance, déclarait son geste.

"Nous vous suivons, en ce cas."


Et la religieuse emboîta le pas à la jeune femme qui siffla quelques notes, échangea quelques simagrées avec un homme brusquement apparu à une fenêtre -il y avait décidément d'étranges phénomènes autour de cette étrange femme- avant de leur céder le pas, avec une politesse presque caricaturale. Marie-Madeleine prit la main d'Agnès, et commença à marcher d'un pas assez vif. Elle avait hâte d'en avoir fini, et ne cherchait pas à engager la conversation, comme la politesse l'y aurait sans doute obligée -elle se contenterait de remercier à l'arrivée... Si elles arrivaient, pensa-t-elle, inquiète, en tournant une fois de plus dans une rue encore plus étroite que la précédente.

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Dim 24 Avr - 16:44

Bianca n’était pas femme à s’offusquer lorsqu’on lui battait froid. Le silence, elle le remplissait fort bien toute seule. Tout comme l’espace. Elle se trouvait plutôt satisfaite d’avoir raflé une proie à la Gamberge, même si, pour sa part, elle n’avait guère l’usage d’une nonne et d’une chiarde. Question de démonstration de force, surtout, vous voyez ? Aussi, sous les regards intéressés de quelques quidams, elle remonta la ruelle Sainte-Marthe avec un petit air de reine de théâtre. De vieilles boutiques miteuses dardaient leurs fenêtres glauques sur un pavage incomplet, formé de petits carrés brisés entre lesquels s’écoulaient des liquides inavouables. Les enseignes sclérosées par la rouille prenaient des formes curieuses : ici, un chat trônait sur une enclume ; là, un petit personnage mi-femme, mi-poisson brandissait un genre de godet ; là encore, un lézard coulait du ciel, portant dans sa gueule une clé aussi grosse que lui. La larronne aimait assez cette rue, pour ces drôles de figures. À mesure que le trio avançait, elle désignait ses préférées à l’enfant, ralentissant le pas – à dessein de tourmenter la pauvre nonne, ou bien par goût sincère pour ces vieilles ferrailles.

« Et voici la Licorne et le Mortier » déclara-t-elle, pointant l’index sur la toute dernière enseigne de la rue, moins rouillée que les autres. « C’est la plus belle d’ici. Comment tu trouves le bestiau, avec sa corne sur la tête ? Bizarre, hein ? J’parie qu’t’en a jamais vu en vrai, des comme ça. Le type qui vit là, il en a déjà vu. Même qu’il en a des cornes grandes comme mon bras. »

Les carreaux de la boutique étaient aussi noirs qu’ailleurs, si bien qu’on distinguait mal les brics et les brocs de verrerie qui jonchaient de vieilles étagères. Près de la petite porte, une pancarte de bois annonçait : À la Licorne et au Mortier, Apothicaire. À coup sûr, il fallait être un peu malade pour y pénétrer. Bianca tendit un poing en avant, et monta l’index à hauteur du biceps, pour donner une petite idée de la longueur de la corne en question. Le médicastre propriétaire de cette échoppe douteuse lui avait un jour confié la mission de la « récupérer » chez un affréteur de la Seine, avec deux ou trois autres babioles tout aussi bizarres. C’était sans doute le coup le plus insolite sur lequel on l’ait jamais rencardée. Mais on contait pas ce genre d’histoires en présence d’une femme de Dieu, pas vrai ?

Bianca bifurqua vers la droite, puis la gauche, dans des rues à peine plus larges, mais dont le tracé offrait un meilleur ensoleillement. La faune restait y louche, surtout à cette heure avancée de la journée ; mais les regards fuyaient davantage, et les pas s’empressaient vers quelque destination plus abritée, comme ferait une horde de petits rongeurs esquivant la lumière. L’étrange équipée d’une miséreuse guidant une nonne et une môme n’attirait plus que quelques coups d’œil perplexes ; le gros des passants l’ignorait superbement.
Difficile cependant de savoir si la religieuse s’en trouvait rassurée. Bianca – qui s’amusait, en vérité, de sa mine inquiète – décida qu’il était temps de la rassurer un peu.

« Z’en faites donc pas, ma Sœur », sourit-elle, radieuse. « On s’ra bientôt dans un coin plus tranquille. »

Mais comment résister à l’envie d’asticoter l’une des vierges du Seigneur ? Ce beau visage lisse, frais comme un vent de printemps, à la teinte délicate des roses trémières, que chiffonnaient les étuves flétries d’un environnement tout différent de celui dans lequel il s’était façonné, était pour elle une rareté tout aussi dépaysante – et nettement plus agréable. Monte-en-l’air se sentait comme un chat à qui l’on présente une espèce exotique de rongeur.

« Faut pas trop vous balader par ici à pas d’heure, v’savez. J’sais bien que vot’ petit gardien est là pour vous protéger – elle adressa une petite courbette à la blondinette – et qu’elle fait du bon boulot… mais c’est quand même pas un quartier pour les dames. Pas vrai, ma belle ? Tout l’monde est pas à son aise par chez nous. »

Qui serait cette petite, dans quelques années ? Une couturière ? Une blanchisseuse ? Une femme d’aubergiste ? Elle avait cette beauté sucrée qui remplace parfois – mais rarement – une dot. Si elle la conservait dix ans, et avec de la chance, l’éducation des sœurs aidant, elle ferait un mariage correct avec un commerçant et passerait une vie à tenir ses comptes. Il va sans dire que Bianca n’enviait pas ce genre de destin, et n'y croyait qu'à demi. On sortait pas de la fange. En revanche, on y entrait plus vite qu’on pensait.

« J’peux comprendre. Comme j’disais, y’a pas trop de gens de foi. J’ai rencontré un prêcheur, une fois. Un Franciscain, j’crois bien. Et vous donc, c’est quelle branche ? »

Elle examina plus attentivement le profil ciselé de la jeune femme. Le bon Dieu s’en trouvait donc parfois de bien jolies. Vrai ! Un minois pareil perdu pour le monde, c’était gâcher. Enfin, pour ce qu’elle en pensait…
Sur ces entrefaites, elle tourna à nouveau dans une rue plus animée. Tentée de faire plus de détours que nécessaire, elle refréna ses ardeurs. Il se faisait réellement tard. Le Long pouvait la remplacer une ou deux heures, bien sûr ; mais elle n’avait pas toute une nuit à perdre en errances parisiennes pour le compte de la calotte.

« On a fait la moitié du ch'min. Tu te r’connais, mignonne ? » sourit-elle à la môme, avant de diriger les yeux vers la nonne. « J’suppose que vous la rameniez pas chez elle. Où donc qu’tu m’nais cette bonne dame ?  Pas chez cette vieille fripouille de Lebrou, pas vrai ? T’es un peu trop petiote pour. »

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Mer 11 Mai - 15:36

Au fur et à mesure qu'elles enchaînaient les rues, s'éloignant de plus en plus de l'univers bien connu et rassurant du couvent, Marie-Madeleine se sentait de plus en plus perdue. Elle ne connaissait pas Paris: élevée dans un riche hôtel particulier, puis dans le silence d'un cloître qu'elle n'avait plus quitté depuis, la rue lui était tout à fait étrangère. Le langage rude, les apostrophes qui fusaient d'un bout à l'autre de la rue, la crasse, les flaques à la couleur douteuse, les pavés inégaux sur lesquels elle essayait toujours de se frayer un passage pour conserver le bas de sa robe à peu près intact, tout cela lui était étranger. Désorientée, perdue, elle n'avait pas de repère, et suivait donc de près leur sémillante guide, qui semblait elle tout à fait adaptée à ce milieu. A côté d'elle, la religieuse n'en détonait que plus. A ses côtés, la petite Agnès se penchait de droite, de gauche, attentive au moindre détail que lui pointait la jeune femme, son attention de petite fille vive et curieuse virevoltant sur tous les objets qui pouvaient l'entourer.

"Ooooooooh! Comme elle est belle!"


Agnès s'arrêta net, béate d'admiration, devant l'enseigne que lui pointait leur guide. Une licorne, ça, elle n'avait jamais vu, en effet. Mais elle trouvait dans ce vieux morceau de fer rouillé qui se balançait avec un grincement sinistre, barbouillé d'une peinture blanche brillante, écaillée par endroit, une véritable grâce. Marie-Madeleine, qui n'y voyait elle qu'un travail maladroit et d'assez piètre qualité, continua à avancer; la petite resta figée, et elle se retrouva bloquée par l'enfant.

"Agnès, s'il te plaît. Ne nous éternisons pas."

Parce que cet endroit en lui inspirait pas du tout confiance, parce qu'elle avait conscience de jurer dans le paysage, parce que plus elles avançaient et moins elle reconnaissait les rues qui l'entouraient. Il fallait bien s'avouer que, si, par une fantaisie aussi soudaine que celle qui l'avait poussée à prendre sous son aile le curieux duo, leur guide décidait de leur fausser compagnie, elles seraient complètement perdues. Et aussi, terriblement vulnérables. Après l'épisode du débardeur, Marie-Madeleine regardait avec une certaine méfiance tous les passants. Elle qui pourtant se faisait d'ordinaire un devoir de toujours poser sur son prochain le regard bienveillant qu'exigeait d'elle sa position, trouvait pour une fois la règle assez mal adaptée. On n'avait sans doute pas pensé à ce genre de cas de figure en l'édictant. La jeune femme lança par dessous un regard assez empreint de méfiance vers leur guide. Elle avait tout de même un peu l'impression de tourner en rond, sans oser demander un chemin plus rapide, car si elle les laissait, elle n'aurait plus de chemin à suivre du tout et ne s'en trouverait pas plus avancée.

Elle inspira profondément, continuant à avancer, le regard fixement posé devant elle, l'air guindé. Devant elle, une silhouette se profila, et elle dût faire un pas de côté pour le laisser passer, car l'homme ne semblait pas très disposé à modifier le tracé de son chemin. Le front baissé, fortement marqué, les lignes du visage durement dessinées, et des mains larges comme des battoirs: comme on était loin de la délicatesse des visages raffinés, soignés, baignés, poudrés, parfumés, des hommes de sa famille ou de ceux de la noblesse dont elle venait! Elle avait toujours, et surtout en prenant sa place dans les classes pour les enfants défavorisées, refusé les préjugés, mais ne se rendait pas compte qu'elle en avait déjà intégré quantité, et qu'aujourd'hui elle était bien incapable de s'en défaire... Un peu décontenancée, elle fit un ou deux pas de côté, Agnès, qui suivait toujours avec une attention passionnée les explications que lui prodiguait la jeune femme sur tout ce qui les entourait, la tirant dans le droit chemin. Curieusement, la religieuse était sans doute, des deux, la plus rassurée par la main qu'elle tenait au creux de la sienne. Joli paradoxe.

Les explications que lui prodiguaient la jeune femme sur la fréquentabilité des rues ne faisaient du reste que l'enfermer un peu plus dans l'impression très inconfortable que ce milieu lui était hostile. Et vice-versa. Les rues trop fréquentées la faisaient se sentir oppressée, opprimée; celles qui ne l'étaient pas la poussaient au contraire à détailler davantage encore les visages, les attitudes pas toujours bienveillantes -à moins que son propre malaise ne se voie, ou bien qu'elle se fasse elle-même des idées... Elle aurait voulu presser le pas, et encore une fois Agnès se pencha sur la gauche pour un détail insignifiant. Attentive à la ramener dans le droit chemin, elle sursauta lorsque la femme lui posa une question. Il lui fallut quelques secondes de réflexion. Engager la conversation était une intention louable. Elle n'avait pas grande envie d'échanger, mais après tout, leur guide avait eu la gentillesse de les sortir de ce qui aurait bien pu devenir un mauvais pas. Elle pouvait, à son tour, faire un effort.

"Les Bernardins. Notre abbaye n'est pas très loin d'ici... L'Abbaye-aux-Bois. Quelques petites parmi nos élèves -comme Agnès- viennent chaque jour y suivre des cours."

Elle expliquait de fait la présence de la petite à ses côtés, si la femme ne l'avait pas elle-même devinée -elle était certes une fille des rues, mais elle avait l'air très dégourdie, et une étincelle de malice brillait au fond de ses yeux. Elle ne doutait pas qu'elle n'ait de la ressource pour deux; et elle avait l'air d'une débrouillarde, d'une battante. Le type à se sortir de toutes les situations, sans y laisser la moindre plume.

Elles marchaient depuis longtemps, maintenant.

"La moitié! Je croyais que ce n'était pas très loin!.."


La religieuse s'arrêta net aux mots de leur guide.

"Nous allions porter ce panier à Marguerite. C'est une de mes amies. Son père est malade. Et elle ne vient plus... On va l'aider. Les sœurs nous ont demandé à toutes de ramener quelque chose, et..."

La candeur d'Agnès était délicieuse. Marie-Madeleine en fut agacée, car la petite semblait complètement subjuguée par la femme à présent, si elle avait été inquiète au début, les petits "trésors" et les détails indiquée par la femme tout au long du chemin l'avaient déridée.

"Je croyais, reprit-elle, que nous n'en avions pas pour très longtemps. Nous tournons en rond! Je ne connais pas le quartier, c'est une chose; mais nous avons fait des détours. Je ne ferais plus un pas que dans la bonne direction!"

Ce qui était assez ridicule, puisqu'elle ne savait pas où aller. Mais qui sait, cela suffirait peut-être à faire cesser ce jeu dont elle était l'impuissante victime? Quelques passants se retournèrent vers cet étrange trio. Marie-Madeleine se sentait particulièrement ridicule. Mais elle se fatiguait de cette situation.
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Jeu 12 Mai - 23:31

C’est qu’elle grognait, la Bernardine ! Non que Bianca sût quoi que ce soit sur cette variété de ratichons, ni qu’elle eût poussé la curiosité jusqu’à s’enquérir. Faire la conversation, avec plaisir ; s’entendre réciter par le menu toutes les embrouilleries des clercs, non merci. Elle savait très bien à quelle sauce manger cette engeance-là, sans égards pour ses embranchements tentaculaires. Le hasard de la discute lui avait fait poser la question ; la réponse s’était donc planquée dans un coin de sa tête, juste à côté de la confirmation de son soupçon sur le statut de la gosse.
Agnès, donc. Ça, elle s’en souviendrait.

L’ultimatum attisa le sourire de Bianca. Dans la lumière descendante, il sembla que sa chevelure tressautait, animée d’une allégresse propre – révélatrice, peut-être, ou parfaitement indépendante de l’humeur de sa propriétaire. Elle ne put s’empêcher de tirer sur la corde.

- Pas loin pour moi,  rétorqua-t-elle d’un ton malin. Elle claqua sa cuisse musclée en guise de précision. L’habitude de marcher, ça vous fausse le sens des distances. Mais j’vous assure, on a point trop dévié d’la route. Juste de quoi vous faire visiter, en somme. C’est qu’en bonne compagnie, on voit pas l’temps passer.

Mensonge, ou vérité ? Un peu des deux, bien imbriqués. Au fil des mots, la voix chantonnante, doucement éraillée de la truande se teintait d’une sincérité presque suspecte. Somme toute, ce petit équipage inattendu lui plaisait. Aussi bien le petit agneau que l’impayable frangine l’amusaient – ou pour mieux dire, elle s’amusait respectivement avec l’une et de l’autre. Nuance qui ne variait pas beaucoup son jugement général sur leur compte.
Jugeant cependant qu’il valait mieux calmer le jeu, au moins pour le moment, histoire de faire un peu durer le plaisir, elle ajouta avec plus de sérieux :

- Quoi qu’il en soit, v’z’en faites donc pas. Avec moi, vous risquez rien. Croyez-le ou non… ‘pouviez pas mieux tomber.

Vantardise ? À moitié seulement ; sans compter que ça n’en avait pas l’accent. Après tout, Dame de la ratiche et sa petite protégée trouvaient en Bianca Albin la meilleure compagnie possible dans le quartier – c’est-à-dire le genre qui vous veut pas de mal, d’une part, et que le reste de la faune locale n’asticotera pas forcément, d’autre part. Elle cala un poing sur la hanche, et se tourna vers la gamine.

- Allez, l’affaire presse plus que c’que j’pensais. On va la r’joindre, ta Marguerite, et fissa. Les copains, ça attend pas. Et faut toujours en prend’ soin. Les sœurs ont ben raison, tiens.

Ou comment la gouaille vire au discours édifiant en moins de deux minutes. Un index sérieux et un clin d’œil plus tard, Bianca se remettait en branle, sans douter une seule seconde que la religieuse la suivit. Et de tourner, virer, tourner encore dans des rues toutes différentes, toutes semblables, toutes baignées d’ombres curieuses que le jour abandonnait derrière lui, devisant avec gravité et une enfant de cinq ans sur la façon de traiter ses amis. Tout pile sa came. L’monde est bien fait.
En tournant au coin d’une petite échoppe de tapissier aux auvents fermés depuis un bout de temps, elle pointa un index en direction d’une bicoque de vieux bois qu’on apercevait dans la rue adjacente. Même vues d’ici, les croisées piquées de termites tremblaient comme les guiboles d’un vieil ivrogne. La chaux avait jauni. Les carreaux louchaient. Tel maître, telle maison. Cependant, l’établissement du père Lebrou n’était pas le moins bien fréquenté de la ville, et même pas du quartier, loin s’en fallait. Le coin était même plutôt tranquille. Repaire des marchands qui étalaient aux halles – pas toujours sympatoches, mais certainement pas des coupe-jarrets.

- V’là l’auberge à Lebrou. Ça paie pas d’mine, mais c’est pénard. ‘distille même une sacrée eau-d’vie, l’vieux gredin… Elle se reprit, calculant d’un regard que la frangine n’était pas du genre à taper dans le vin de messe. Ni à goûter les blasphèmes, probablement. Ah, bah ! C’était cadeau ! Elle sourit. Enfin, c’est là, quoi. En cas qu’vous voudriez rev’nir…  Attendez, on arrive à la rue. Vous allez voir tout d’suite, à droite, la maison à meneaux…

C’était, en effet, un curieux bâtiment, qui servait de repère à plus d’un soiffard en quête des élixirs du bonhomme Lebrou. L’idée que la nonne put s’y fier aussi, en plus d’être pratique, avait un côté cocasse qui ne déplaisait pas à Bianca. Mais alors qu’elles déboulaient enfin dans l’artère recherchée, quelque chose de tout autre crocheta son attention.
Si la gargote grouillait de vie, la rue en revanche semblait observer un silence préoccupé. Sur la gauche, deux maisons après la gargote, une façade simplette révélait son visage dévasté. Les habitants n’avaient jamais roulé sur l’or, ça se voyait tout de suite ; mais au moins, ils avaient eu grand soin de leur petit logis, comme tous ces petits commerçants besogneux, mal instruits, nourrissant à grand peine leurs rêves de prospérité. Jusqu’à ce que quelqu’un vienne tout piétiner.
La porte de la masure avait été éventrée. Les fenêtres, crevées. Les interstices entre les pierres, qui lardaient probablement la bâtisse depuis plusieurs années, semblaient dans le demi-jour autant de coups de poignard. Quoi qu’il se fût trouvé à l’intérieur, aucun doute : c’était parti, ou c’était mort.

La coïncidence eut été un peu raide. Possible, cependant. Monte-en-l’air haussa le sourcil, et interrogea la petite Agnès du regard.

- T’as dit qu’il y était arrivé quoi, au père de ta Marguerite ?
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Mar 28 Juin - 10:13



Une fois de plus, Marie-Madeleine serra dans sa main les doigts de la petite Agnès. La gamine cherchait à prendre un peu d’indépendance vis-à-vis de la sœur qui, c’est vrai, était bien loin d’être aussi amusante, aussi entraînante que leur guide. Dont elle ne connaissait toujours pas le nom. Une lacune que la petite s’empressa d’ailleurs de combler. D’un coup, ce qui restait de sa main dans celle de la sœur glissa, et la petite se lança en avant, se plantant, résolue, poings sur ses petites hanches, froissant au passage le tablier grisâtre qu’elle portait toujours pour protéger sa mauvaise robe.

- Au fait, tu t’appelles comment, toi ?

Agnès crânait, Agnès prenait des poses. Elle lui inspirait confiance, après tout, cette drôle de petite femme qui imposait silence aux gros bras qui avaient essayé de les ennuyer. Et puis elle connaissait tout, et elle respirait la bonne humeur, une sorte de franche camaraderie qui ne pouvait que séduire cette enfant des rues de Paris. L’air décidé, la fillette releva le menton d’un petit coup sec, bien décidée à ne plus bouger de là avant d’avoir obtenu réponse. La sœur soupira. Elle était impossible.

Le caprice de la petite satisfait, elle ne vint pas retrouver sa place auprès de Marie-Madeleine mais préféra trottiner aux côtés de Bianca laissant la sœur un peu en arrière. La gouaille de leur guide la mettait mal à l’aise . Elle n’en ressentait que plus distinctement encore que tout, radicalement, l’opposait à elle, et au-delà à ce milieu. Elle serra les doigts autour de l’anse du panier et siffla entre ses dents, en sourdine, les mâchoires crispées, cédant à l’agacement. L’autre avait beau dire, elles avaient beaucoup marché, et pas seulement au regard de ses jambes trop aristocratiquement habituées à être tractées en carrosse ; et elles avaient tourné en rond, même au regard de quelqu’un qui, comme elle, n’avait aucune connaissance du coin. Et Bianca se moquait tout simplement d’elle –et Agnès, qui plus est, la soutenait. Elle en était presque vexée. Le « vous ne pouviez pas mieux tomber » lui tira, par conséquent, un rictus amer qui se mua en un rire sec et bref. Evidemment, et c’était le plus rageant, elle avait raison : elle en se serait jamais imaginé arriver jusqu’au domicile de Marguerite derrière leur précédente rencontre, et Bianca était arrivée juste à temps.

De là à tout se permettre…

Marie-Madeleine hésita à planter là Bianca, à la remercier (sèchement), et à se débrouiller seule. Elle trouverait bien, elles ne devaient plus être loin maintenant. Elle s’arrêta. Agnès ni Bianca ne se retournèrent pour si peu, elle comprit qu’Agnès risquait bien de la lâcher à peu près comme elle voulait abandonner Bianca, et qu’elle allait tourner en rond, se ridiculiser et, sans doute, être obligée de leur courir après. Une humiliation dont elle préférait bien se passer. Elle pressa le pas, sa robe voltigeant au bas de ses chevilles, trempée sur le bout par les flaques qui constellaient le pavé, et rattrapa les deux autres en secouant la tête.

Elle sourit malgré tout en entendant leur guide vanter la solidarité. Cela aurait presque rattrapé son jugement sur elle. Elle avait quelques valeurs après tout, et même pas si mauvaises que cela. Pour un peu elle l'aurait encouragée par quelques mots à Agnès. Mais visiblement elle était supplantée et la petite s'en passerait très bien. Elle opina du chef avec un sérieux presque papal, du haut de son petit mètre vingt. Elles tournèrent encore une ou deux rues. Enfin, la gargotte (il n'y avait pas d'autre mot pour désigner cela) du père Lebrou leur apparut.

L'état de la bâtisse lui tira une grimace dégoûtée. C'était sinistre. Délabré, crasseux, laid. L'endroit respirait la l'activité et semblait être un foyer de la vie sociale du quartier. Mais le dynamisme y était malsain aux yeux de la nonne. Cela grouillait, pullulait, plutôt à la façon des mouches sur une blessure qu'autre chose. En un mot, elle n'aimait pas l'endroit, il rejoignait assez bien sa définition de ce que devait être un lieu mal famé, et elle ne comptait pas s'y hasarder.

-Repoussant.

Le mot, murmuré pour elle-même, avait franchi la barrière de ses lèvres avant même qu'elle n'ait eu le temps d'y réfléchir. Chargé d'une morgue toute aristocratique, presque méprisante, Marie-Madeleine s'y reconnut à peine. Sans doute parce que ce qu'elle avait toujours considéré comme le peuple, la pauvreté, la misère n'avaient jamais été qu'une façade somme toute assez reluisante d'une réalité bien plus sordide. Il y avait un gouffre entre son monde et celui-ci, et elle commençait à vraiment en mesurer toute l'étendue -une étendue presque effrayante. A part elle, elle espéra que Bianca n'avait rien entendu, inspira profondément et sourit.

-Merci beaucoup de votre aide. je pense que nous allons trouver très facilement à présent, n'est-ce pas Agnès? Je dois reconnaître que je ne m'y serais pas reconnue toute seule... Je m'excuse d'avoir été un peu agressive avec vous tout à l'heure. Je suppose que vous nous avez fait un peu tourner en rond malgré tout, mais je ne saurais vous en tenir rigueur, nous avions trop besoin de vous...

Tout en continuant ses remerciements -les mots lui venaient avec aisance et fluidité, c'était presque un automatisme -elle prit la main d'Agnès dans la sienne et tourna l'angle.

Ce qu'elles virent les laissèrent sans voix et avec l'impression d'avoir reçu une douche glacée entre les omoplates. Si la gargotte respirait la vie, la maison puait la mort. Il n'y avait pas le moindre signe apparent d'occupation. Médusée, la sœur recula d'un pas, sentant la main d'Agnès se contracter dans la sienne. Il était évident que l'enfant le ressentait tout autant, plus même peut-être qu'elles. marie-Madeleine pressentait le drame, et le panier commença à peser dans sa main.

-Il... Il... Il...

Agnès s'étouffa dans ses sanglots, incapable de répondre.

-Il a eu un accident, murmura Marie-Madeleine, très doucement. On nous a dit qu'il avait eu un accident. Je me demande bien quel type d'accident...

La porte baîllait, à moitié sortie de ses gonds, piétinée. Les fenêtres étaient crevées. Il régnait un silence véritablement oppressant alentour. Marie-Madeleine s'agenouilla, pour placer son visage à la hauteur de lcelui de la petite.

-Ecoute-moi, Agnès. Nous allons aller voir dedans. Tu ne nous accompagnes pas, d'accord? Reste ici. Nous revenons bientôt.

On ne savait jamais ce qu'on trouverait à l'intérieur, et Agnès était trop petite pour voir en face certaines réalités. Les deux adultes pénétrèrent dans la masure. L'extérieur laissait effectivement suffisamment présager de l'intérieur. Une chaise, dont les pieds brisés étaient éparpillés alentour, encombrait l'entrée. Derrière, la table avait été renversée. Des débris, des éclats, partout. On avait consciencieusement, presque avec méthode, tout retourné. En revanche, aucune trace de vie. Les occupants étaient tous partis. Il ne régnait plus à leur place que le silence, un silence lourd, qui nappait la scène et la figeait dans l'immobilisme. Dans un coin, le châlit familial avait été également complètement retourné, brisé, les draps lacérés. Tout cela respirait la mise en scène, l’artifice, ou bien alors une scène d 'une violence tellement inouïe qu'elle ne pouvait s'imaginer pourquoi on aurait pu en venir là. Marguerite n'était pas une enfant à problèmes, elle ne connaissait bien évidemment pas personnellement ses parents mais ils ne lui avaient jamais, du moins à travers les discours de l'enfant, parus que comme des travailleurs honnêtes, âpres à la tâche, et sérieux... Alors, pourquoi?

- Je... je ne comprends pas. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ici?

Elle s'en doutait, évidemment. Cependant cela lui paraissait inacceptable, impossible. Elle ne pouvait pas se satisfaire de l'explication la plus rationnelle qui soit; quelqu'un était venu, et tout cela ressemblerait assez bien à une vengeance, des représailles, ou quelque chose dans ce goût là. La question demeurait, de savoir pourquoi une telle action contre une famille bien rangée (pour autant qu'elle l'ait su) et qui ne devait pas poser beaucoup de problèmes...

-Qui a pu faire ça, et pourquoi? Vous devez bien le savoir, vous!

Elle s'était tournée vers Bianca. Tous ces tours, ces détours qu'elle leur avait fait effectuer.. Et si elle avait su quelque chose? Après tout, puisqu'elle connaissait si bien le quartier, elle était sans doute au fait de ce genre d'affaires, qui devaient bien faire un peu de bruit... A bien y repenser, son attitude avait été louche, suspecte même, elle devait bien savoir, peut-être même était-elle pour quelque chose là dedans!

Réaction ridicule. Bien sûr que non, elle ne savait rien. Marie-Madeleine passa une main sur son visage. Elle était là pour amener un panier. Pas pour se lancer dans une enquête. Et il était absolument exclu qu'elle se mêle de ce genre d'histoires. Résolument, elle tourna les talons, sortit, prit Agnès par la main, presque brutalement.

-Nous n'avons plus rien à faire ici. Nous allons prévenir qui de droit, et puis rentrer. Viens, Agnès.

Puisque la police du lieutenant général La Reynie était si efficace, on allait la faire travailler un peu.


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Dédales- (Bianca)

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