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 “Et c'est une folie à nulle autre seconde Que vouloir se mêler de corriger le monde.”


Mer 6 Avr - 17:46

Rediger 900 pages de diatribes en trois jours, voilà le genre d’exploit que les dévots pouvaient réaliser lorsqu’il s’agissait de pourrir l’existence des gens suffisamment intelligent pour ne pas verser dans l’extrémisme. Tout impressionné qu’il était par la noblesse poussant de si illustres personnages à financer à elles-seules le train de vie de la moitié des vendeurs de vélin de Paris, Gabriel avait furieusement envie de jeter le dossier dans le feu de cheminée récemment allumé. Après tout s’il lui était infligé par de si saints hommes le texte pouvait fort bien survivre au flamme. Ou pas. Ce qui libèrerait un espace bienvenu dans ses archives. Et lui laisserait du temps libre, aussi. Après tout gérer les lubies vertueuses de nobles en mal de conflits et de repères moraux n’aurait jamais dût faire partie de ses missions. Et il n’était pas tout à fait sur de comprendre comment est ce que ce mémorandum avait fini sur son bureau.

Mais folie hiérarchique et souveraine oblige, Gabriel avait reçu trois dévots différents qui avaient martelé que le théâtre était l’oeuvre du diable, un outil de perversion morale qui allait détruire les fondements de la société et moquait honteusement la moral des bonnes gens. Et de peur que le lieutenant de police n’ait pas entièrement compris leur position, ce qui après un matraquage pareils aurait relevé de l’exploit, ils lui avaient aussi envoyé ce magnifique rappelé des torts et vices du sieur Molière, et de sa troupe. Notons que dans un égalitarisme louable, il lui avait adressé les mêmes résumés à propos de Racine et de Corneilles, ainsi que leur troupe respective. Les documents sur ces derniers étaient légèrement moins massif.

Tout en tournant une page, Gabriel se demanda si les autres rapports se révélaient plus léger parce qu’ils contenaient moins de conneries. Parce que quand même le document qui lui avait coûté une nuit blanche en contenait un certain nombre. Il l’avait d’ailleurs refermé un peu surpris de ne pas avoir trouvé une recette de macarons, coincé entre une citation de St Thomas et un plan du théâtre cela aurait fait sens. Au moins si la comptabilité de l’Illustre théâtre ou ses archives venaient un jour à brûler, ils sauraient où en trouver une copie probante. Et sans doute les coupables de l’incendie aussi.

Il fallait bien reconnaitre qu’une telle obsession oscillait quelque part entre le risible et l’inquiétant. Visiblement les messes, sermons et autres dévotions ne suffisaient plus à remplir le vide de l’existence de ces gens. Il fallait donc couvrir les seins des antiques statues pour protéger la pudeur, et couvrir les vélins de citations pour démontrer l’impudeur.

Au demeurant l’exercice permettait de souligner que la connaissance des textes bibliques de Gabriel avait sévèrement pâti de ses négligences ces dernières années, tout comme sa maitrise du bottin mondain parisien laissait quelque peu à désiré. Il découvrait donc des thèses de jansénistes obscurs qu’il était sur de n’avoir jamais lu (et dont il se passait très bien) et aussi des détails sur la vie personnelles des comédiens.

C’était prévisible. Après une exégèse rigoureuse du Tartuffe, du festin de pierre et du misanthrope, les dévots tentaient de prouver qu’au delà des textes, les comédiens se révélaient des êtres ne méritant qu’un tourment éternel, tourment qui n’avait pas nécessairement à attendre le jugement dernier d’ailleurs.

La rumeur de mariage incestueux occupait bien entendu le centre de l’affaire. On frôlait le radotage. Des pages et des pages d’allégations stupides. Ou bien le clerc chargeait de rédiger cette accusation était émoustillé par l’idée et subjugué par l’élégance de sa propre plume. Le résultat était une accusation ronflante, imbuvable, proprement illisible et assommante. Sans oublier inutile étant donné que le roi lui même avait autorisé le mariage. Il avait donc perdu 10 minutes en lisant ça.

Après on devait reconnaitre une certaine minutie. Par exemple le récent procès de Marie y était reporté avec une précision de philatéliste. Cela n’empêchait pas les conclusions d’être fausses vu que le tribunal avait fermement écarté la possibilité de collaboration entre les acteurs et leur domestique. Même le procureur avait plaidé pour que les comédiens soient vu comme des victimes, solution violemment écartée par un président de Mesme trop paternel et par des dévots qui possédait une capacité d’analyse très sélective.

Aux accusations fondées, même fausses, s’ajoutaient évidemment ce qui tenait plus à des ragots de poissonnière. Déchéance navrante pour la gouvernante des enfants royaux. Il y apprenait pêle-mêle les infidélités du couple Molière, du couple Brie du couple Duparc. Mais après tout quand on était déjà condamné à la damnation éternelle du fait de sa profession sans doute ne craignait on pas d’ajouter quelques infidélités à l’opprobre.

Bref après s’être infligé la lecture de l’ouvrage, et la rédaction d’un résumé parce qu’il refusait d’ouvrir une fois de plus cet amas d’immondice, Gabriel se préparait à un autre type de pensum. À savoir respecter le principe du contradictoire en s’entretenant avec l’autre partie.

Ce qui théoriquement réduirait le nombre de citations évangéliques et prédicatrices. Mais on ne pouvait pas garantir une plus grande sérénité des débats. Ce qui leur manquait en culture religieuse les comédiens le compensaient aisément par un talent pour le drame, la mise en scène et les trémolos. Sans oublier les piques et autres remarques pernicieuse. Et Gabriel en avait suffisamment fait les frais ces dernières années pour ne pas vraiment se réjouir à l’idée de l’entrevu à venir.

On poussa la porte sans frapper. Mais à la place du visage relativement célèbre d’un dramaturge ce fut le minois constellé de tâches de rousseur d’un inconnus qui se présenta. À bout de souffle, sans doute avait il monté les marches en courant, il haleta :

- Mademoiselle Béjart prétends être là pour vous voir, monsieur. Je la fais monter?

Gabriel se souvint alors que son interlocuteur était l’incapable ayant permit à la comédienne de s’imposer il y a quelque temps. Visiblement il craignait de recommencer son erreur. Et d’être écorché vifs. Et ce d’autant plus que Gabriel afficha clairement sa contrariété en l’entendant, mais confirma qu’elle pouvait venir.

Décidément le sieur Poquelin aimait à envoyer des ambassadeurs. Lâcheté personnelle ou incapacité à imposer sa direction effective de la troupe? À moins que comme les dévots les comédiens aient eux aussi prévu de venir par trois fois et de lui imposer une passionnante lecture d’un mémorandum insipide, pointilleux et inexact.

Au vu de l'efficacité de l'acharnement des dévots, il le déconseillait formellement. Mais la stratégie de communication de ce siècle privilégiait nettement la quantité à la qualité. Et tout le monde se figurait qu'il n'avait rien de mieux à faire de son existence.

Chassant résolument ces pensées, et soucieux d'accueillir sa visiteuse avec le plus de neutralité possible, Gabriel guetta le grattement du clerc contre sa porte. Grattement qui ne tarda pas à venir... Puis l'incapable s'empressa de disparaitre. Laissé seul, Gabriel songea que décidément les rencontres se suivaient ces derniers temps, et commençaient presque à se ressembler. En tout cas pour leur début.

Poliment, il se leva et lui adressa un signe de tête.

- Mademoiselle Béjart, je vous en prie asseyez vous.

Il se retint de lui conseiller de faire un détour pour ne pas approcher Sorbonne, qui était de mauvaise humeur ces derniers temps. De toute façon on se doutait qu'une personne censée ne s'approchait pas trop de la bête.

- Désolé d'empiéter une fois de plus sur votre temps.

Il s'en serait bien passé. Mais à défaut d'avoir signé pour en acceptant l'emploi, il était quand même tenu de le faire.
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Lun 11 Avr - 11:50

Ce singulier moment où la vie paraissait chatoyante d’absurdité. Les coudes appuyés sur la table et le menton posé aux creux des mains elle se demandait si, ennuyé par un monde qui tournait trop bien, le Tout-Puissant tuait le temps en tourmentant les hommes de la plus ridicule manière. Car y avait-il plus grotesque qu’une compagnie de grenouilles de bénitier lancée dans une énième croisade contre des amuseurs publics qui, sinon des éclats de rire, ne demandaient rien à personne ? Le pauvre Seigneur… Il ne devait pas y avoir grand monde suscptibles de lui tenir compagnie dans son empyrée s’il en venait à se divertir de si futiles esclandres. Mais l’air absent de Madeleine ne dura pas, le pragmatique discours rapporté de La Grange eut vite fait de lui faire remettre les pieds sur terre.

- « Même Alceste m’est plus sympathique et si vous tenez à ma plume et donc à vos emplois vous ne ferez pas aller lui parler. Je suis trop occupé et me suis déjà dévoué. »

Evidemment. Si on faisait entrer la cordialité en jeu tout le monde ne pouvait que tomber d’accord. Y’avait-il après tout jamais quelqu’un qui, ironie et fausseté non comprises, ait déjà reconnu une affinité pour La Reynie ? Le roi, peut-être, et dans ce cas uniquement car la position de subalterne auquel était astreint le lieutenant civil l’obligeait à une certaine imposture amène. Mais passons, là n’était pas la question. Madeleine était en effet plus disposée à faire le blâme d’un Molière qui de nouveau se défilait que celui de La Reynie qui pour une fois n’était coupable de rien. Dramaturge d’autant plus condamnable qu’il se cachait derrière de piètres excuses, ce qu’elle ne manqua pas de noter en levant les yeux au ciel.

- Môsieur est donc en pleine création et ne saurait être dérangé par de si basses considérations matérielles… Sait-il seulement que personne n’est dupe et que tous n’aurions jamais l’audace de lui demander d’être touché par la grâce avant la saison prochaine ?

Si l’on tenait à sa plume… On aurait vraiment tout entendu. Comme si quelqu’un dans cette maison était susceptible de gober que quelques semaines à peine après avoir achevé une pièce il avait trouvé l’inspiration d’en écrire une suivante. D’autant plus qu’il avait dernièrement été étrangement sobre, signe que son absence d’idée nouvelle ne le faisait pas encore souffrir. Conscient de cette justification bancale La Grange haussa les épaules et ajouta non sans septicisme :

- Un projet de réécriture de son Médecin, m’a-t-il dit…

Après un soupire Madeleine se leva pour aller se verser une tasse de thé quand Charles reprit du bout des lèvres.

- Et je ne suis pas certain que tu apprécieras ce qu’il a ajouté.
- Je te crois volontiers sur parole.

D’une aisance naturelle, même doté d’une hardiesse qui en faisait un orateur hors pair, La Grange se trouvait cependant dans un rôle qui ne lui plaisait clairement pas. Jouer les intermédiaires, voilà une chose dont il se serait bien passé, surtout quand les nouvelles n’étaient pas bonnes.  

- Il suggérait que car… puisque tu ne sembles pas avoir d’impératif il existe une hypothétique situation dans laquelle tu aurais l’amabilité et la gentillesse de t’occuper du problème.

Il s’était retenu d’ajouter « et l’obligeance ».
Inutile de dire que de cette proposition fut mal accueillie. Doublement contrariée – par l’idée qu’elle n’avait rien à faire de ses journées et celle qui voulait la renvoyer trainer dans les pattes de la Reynie – Madeleine eut cependant le bon goût de ne pas hausser la voix et préféra quelques mots prononcés d’un ton glaçant. Puisque ce plaidoyer dévot était loin de la viser quiconque voudrait défendre sa réputation n’aurait qu’à s’y employer soi-même. Et s’il s’agissait d’une affaire de bien commun que La Grange se sacrifie pour la cause, lui qui parlait si bien et se targuait d’avoir un cœur.

Quelques heures plus tard Madeleine affichait un calme de façade et maudissait intérieurement le concept ridicule de république théâtrale. Car à l’issue du vote de la troupe la majorité s’était exprimée : puisque Molière refusait catégoriquement de sortir de chez lui elle le remplacerait face à La Reynie. Et les objections avançant que de toutes les personnes ici présentes elle était sans doute celle que Gabriel méprisait le plus n’y firent rien, puisqu’elle était la comédienne qui part de mauvais concours de circonstances s’était le plus souvent retrouvé dans la même pièce que lui elle continuerait sur sa lancée. Et puisque personne n’était assez dérangé pour se porter volontaire il fallait bien se soumettre au principe de la désignation.
La mort dans l’âme Madeleine traina donc les pieds dehors et avec moins d’entrain que le libertin se rendant à confesse elle prit le chemin du Châtelet. Par tous les moyens elle tenta de retarder l’échéance, prit tant de détours qu’elle put, adressa la parole à la moindre connaissance qu’elle croisa, envisaga même d’aller se pencher trop dangereusement par dessus un pont, mais finalement arriva au pied de la forteresse. Durant quelques secondes elle envisagea très sérieusement de faire demi tour et de se contenter de jurer sur la vie de Molière qu’elle y avait été. Malheureusement trop honnête vis-à-vis de ses proches elle se ravisa et franchit les portes austères.
Rapidement elle tomba sur un clerc – drôle de hasard, le même qu’elle avait dernièrement entourloupé de façon grossière – qu’elle eut aujourd’hui bien du mal à convaincre qu’elle se trouvait ici sans la moindre arrière pensée malhonnête. Heureusement le jeune homme finit par être gagné par le doute et, après avoir fait un fulgurant aller-retour dans le bureau du maître des lieux, l’invita à le suivre.

Une fois dans le bureau de Gabriel elle marqua un court temps d’arrêt, comme butant face à la silhouette qu’elle s’était jurée de ne jamais revoir. Alors qu’elle s’était imaginé une conversation marquée par la gêne mutuelle il eut cependant le mérite de la neutralité – ce que, dans son absence de logique, elle interpréta comme une confirmation d’un profond et cinglant désintérêt. Au moins on savait à quoi s’en tenir.
En réponse à l’invitation lancée elle s’inclina légèrement.

- Monsieur.

Elle vint s’asseoir face à lui et répondit à ses excuses polies avec un léger sourire.

- Et je m’excuse que monsieur Molière n’ait pu faire le déplacement, il est souffrant.

Explication prononcée avec une conviction qui, si on ne connaissait pas les tendances du dramaturge à jouer les malades imaginaires quand cela l’arrangeait, était presque recevable. Elle posa calmement les mains sur ses cuisses et hocha légèrement la tête.

- Mais cela devrait être court et vous serez rapidement de retour à des préoccupations moins dérisoires.

Car il paraissait que le responsable de la police de Paris avait plus important à faire que semblant de s’intéresser aux bigoteries d’une cour qui ne savait plus comment s’occuper. Quoique les larcins qui continuaient de sévir dans la ville laissaient au contraire supposer que les forces de l’ordre dépensaient beaucoup d’énergie à se tourner les pouces. Mais offrons à Gabriel le bénéfice du doute, mettons par exemple qu’après le fanatisme de certains il aurait à s’occuper de la très sérieuse réglementation des étalages de rue.
Du menton elle désigna le dossier posé en évidence sur le bureau et dont elle devinait le contenu.

- Vous vous doutez que les accusations dont nous sommes victimes ne sont qu’un amas de calomnies qui à défaut d’être pertinentes n’ont même pas le mérite de l’originalité. Ces rumeurs insultantes ont pour la plupart été entendues maintes fois et parfois balayées par une royale intervention, si bien que les déterrer relève presque du majestueux outrage.

Et il s’agissait surtout d’une perte de temps monumentale. Un mariage incestueux pour Molière et une vie dissolue pour son entourage, c’était d’un banal. Quitte à vouloir diffamer autant le faire bien !
Madeleine reprit avec un sourire qui se voulait plus aimable que sarcastique. Bien que la bigoterie lui inspire bien des railleries elle avait à cœur de paraître, au moins dans la forme, insensible aux attaques.

- Mais à défaut de faire taire ces dévotieux puis-je suggérer que vous leur rappeliez que notre condition nous assujettis déjà à la damnation ? Et qu’en ce sens leur ferveur à vouloir nous nuire n’est pas nécessaire puisque nous sommes déjà destinés à payer éternellement notre passion.

L’excommunication n’était donc pas assez ? En plus de refuser aux comédiens la vie de bons chrétiens il leur fallait tenter de les tourmenter au quotidien, par acquit de conscience. Pour conclure son propos elle inclina légèrement la tête en signe de pieux dévouement.

- Et si encore ils s’obstinent à vouloir perdre leur, notre et bien sûr votre temps à se faire les interprètes de la justice divine j’accepte volontiers, au nom de la paix collective, de leur offrir une mèche de mes cheveux. Qu’ils en fassent donc une poupée à mettre sur un bûcher, cela devrait les satisfaire un moment.

Des accusations réfutés, une suggestion et pour finir un signe d’altruisme dans la recherche de solutions, le compte était bon. Il lui semblait ainsi que le moment était propice pour mettre fin à cet entretien et la laisser s’enfuir en courant. Une minute de monologue face à un homme qu’à la suite d’une maladresse monumentale s’était juré de ne jamais revoir, cela semblait raisonnable.

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QUELQUE CHOSE APPROCHANT COMME UNE TRAGÉDIE† Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.  (c) P!A
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Jeu 14 Avr - 23:26

Sans même s’en rendre compte, Gabriel observait Madeleine avec une attention et un sens du détail qui lui était coutumiers mais aussi une empathie et une prévenance qu’il n’exerçait pour ainsi dire jamais, en dehors de savants calculs politiques. Mais le trouble manifeste qu’elle avait montré lors de leur dernière rencontre, la peur qu’elle lui avait fait en s’évanouissant et le curieux baiser concluant l’entretien étaient autant de raison justifiant clairement une prévenance exceptionnelle. Et au delà de ces considérations, elle attirait naturellement son regard alors qu’elle prenait place sur une chaise et semblait remplir tout le bureau de sa présence.

Cependant, elle ne montrait qu’un aimable déplaisir à se trouver en sa présence. Chose qu’il ne pouvait pas vraiment lui reprocher au vu des circonstances. Surtout quand on savait que c’était au chef de troupe de répondre à la convocation et de se rendre au premier entretien. Le lieutenant de police s’interrogea un moment sur les mystérieux soucis de santé du dramaturge, s’agissait il cette fois d’une nouvelle poussée de corne particulièrement douloureuse? ou bien d’une phobie administrative, si courante chez les artistes? l’allergie à toute discussion ne finissant pas en récitation de louange pouvait aussi être une piste intéressante. En revanche, il convenait d’éliminer une forme aigue de veisalgie, sans quoi, on aurait juste à aller chercher le sieur dans un cachot ou au fond d’une taverne minable. Quelque soit les troubles de santé du pauvre homme, il était urgent pour lui de les corriger et d’égaliser ses humeurs. Peut être en envisageant la saignée qu’il imposait si souvent à ses truculents personnages de théâtre.

Evidemment au lieu de livrer le fond de sa pensée, à savoir qu’il appréciait moyennement qu’on se moque ainsi de lui avec des excuses pareilles, il eut un sourire froidement aimable et nullement dupe :

- Navré de l’apprendre, transmettez lui, je vous prie, mes meilleurs voeux de rétablissement.

Jusqu’à ce que le succès de la nouvelle tragédie de Racine, qui avait du talent pour cet art , lui, ne donne une redoutable crise d’urticaire à l’homme.

Mais il y avait plus important à traité que les problèmes de santés, d’égos et de manière de Molière. Ce que Madeleine indiqua en entrant dans le vif du sujet. Il eut un regard dédaigneux pour le dossier, et une fois de plus regretta de ne pas pouvoir flanquer cette atrocité au feu.

Il laissa poliment le temps à l’actrice de relever tout ce qui lui semblait bon d’exprimer. Surtout que sur de nombreux point, notamment le manque d’originalité, il ne pouvait au fond qu’approuver. Ces gens n’étaient pas aller chercher bien loin les accusations. Et tout cela avait un arrière goût de potin de salons remâchés assez désagréable.

La suggestion finale lui arracha un sourire en coin et il nota avec ironie ;

- Il serait merveilleux que ce sacrifice capillaire et le feu de joie suivant suffisent à apaiser le zèle extrême de ces âme si soucieuse de notre salu.

Il retint son envie de pousser un soupir de lassitude extrême en songeant aux ennuies à venir. Il reprit d’une voix toujours froidement professionnel et grinçante d'une ironie agacée :

- Au cours des trois entretiens qu’ils m’ont infligés et grâce à la lecture de ce passionnant ouvrage, il m’est apparu clairement qu’ils craignaient que votre damnation ne se répandent dans la peste comme une mauvaise grippe.

Il rouvrit l’ouvrage et commença à le feuilleter un peu au hasard en marmonnant quelques commentaires assez négatifs sur la prose du rédacteurs, l’ennuie de la lecture, et l’absence de plan clairs et défini. Finalement, il le referma excédé et luttant contre son envie de l’envoyer voler à travers la pièce. Puis il eut un sourire triste en direction de Madeleine.

- Désolé, je n’ai plus le courage de chercher au milieux de ces imbécillités dévotes, les termes précis. Mais grâce à une lecture complexes d’évangiles apocryphes particulièrement oubliés et à la résurrections d’une traduction contestable d’un texte grecs, ils affirment que votre présence est, par essence, aussi dangereuse que celle des juifs ou pire des sarrasins.

Voir les deux réunis, il ne fallait pas avoir peur de grossir un peu les choses pour permettre aux gens de comprendre la gravité de la situation. Surtout lorsque l’immortalité de leurs âmes étaient en jeux.

- J’avoue que d’un point de vue théologique, le raisonnement me semble assez contestable… C’est sans doute pour cela qu’ils avancent plus basiquement que les gens risquent de se trouver pervertie par vos représentations. Les idées que vous exprimer, notamment celles ayant pour vue de critiquer la religion, ses défenseurs ou ceux la pratiquant avec rigueur sont toutes exécrables et dangereuse pour l'âme. Il y a aussi des remarques sur l'indécence que je vous épargnerai


Clairement, on nageait dans une soupe théologique et intellectuelle qui se contentait d'exprimer une haine sordide d'a peu près tout ce qui s'éloigner du carcan étriqué de la récitation de psaume. Il tapota du bout des doigts, l’énorme appendice, comme s’il craignait que la dévotion stupide et dangereuse ne le contamine s’il restait trop longtemps en contact avec cette horreur.

- Une fois de plus, ils ne font pas vraiment preuve d’originalité et se contente de ressasser les mêmes accusations assommantes. Ils ont cependant un redoutable esprit de compilation, à défaut d’avoir celui de la synthèse. De plus je pense que désormais leur clerc connait les textes de vos pièces sur le bout des doigts. Il s’est donné tant de mal pour les citer. Et je crains même que bout à bout, il est fini par recopier trois ou quatre fois le Tartuffe. Ils craignaient sans doute qu’en une seule lecture, je ne trouve pas l’interdiction de votre travail justifié.

Il finit par pousser un lourd soupir de fatigue et par se laisser tomber au fond de son siège. En observant Madeleine, il expliqua avec une nuance de contrariété :

- Croyez bien que comme vous, j’aimerais clôturez cette affaire au plus vite en leur faisant comprendre que l’excommunication et la censure de certaines pièces sont des châtiments suffisants. Mais c’est avec une charité toute chrétienne que se souciant du sort du bon peuple parisien, ils appellent de leur voeux plus de rigueur.

Voir même un peu extrême. Il existait sur cette terre des gens avec moins d’autodérision que lui. Personnellement, il n’aurait jamais pensé cet exploit possible mais sans cesse l’âme humaine le surprenait par sa capacité à plonger dans le pathétique.

- Mais vous savez aussi bien que moi, que ces pieux personnages, manquent souvent de modérations.

Un court moment, il repensa au vieux duc d'Épernon et à ses crises de dévotions. À l’effroi des servantes quand elle voyait le vieil homme lacérer les tableaux ou détruire les marbres, plus bête que défenseur de la foi. Gabriel demeura un moment pensif et reprit d’une voix conciliante :

- Croyez bien que j’aimerais pouvoir me passer de cette histoire.

Il avait quand même mieux à faire :

- Mais je suis contraint d’écouter leur doléance et de vous les communiquez avant qu’inspiré par le défunt Odon de Bayeux, ils ne tentent d’imposer plus sanguinairement leur vue.

Il suggéra :

-Peut être pourriez vous me fournir le certificat de baptême que votre soeur à présenter pour épouser Molière? Et il serait sans doute de bon goût que vous répondiez à quelque remarques, même de façon réthorique et fastidieuses. Donnez à ces gens de quoi s’occuper quelques temps jusqu’à ce qu’ils se lassent et tournent leur attention vers d’autres âme perdus.

Entre les mignons, les avares, et les terribles protestants qui pervertissaient tout depuis l’édit de tolérance, il y avait de quoi faire. Aussi l’acharnement contre la comédie ne devait pas durer. À condition qu’en face, ils acceptent de conserver un profil relativement bas. Gabriel regarda Madeleine et répété :

- Encore une fois, j’en suis le premier désolé. Et je vous recommande également la prudence dans le choix de vos représentations et de vos déplacements personnels

Mais il était aussi assez reconnaissant de voir qu’au moins un camp se montrer raisonnable et ne comptait pas l’assumer avec des arguments oiseaux. Et à titre très personnel, il ne tenait pas à voir Madeleine être blessé par des minions zélés comme les dévots n’en contenait que trop.
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Lun 25 Avr - 23:24

Il s’agissait sans doute de la première fois qu’elle écoutait Gabriel aussi longtemps sans tenter de l’interrompre pour s’offusquer au premier prétexte. Moue ennuyée ou moindre mot connoté devait pourtant suffire. Mais l’attention portée aux mots était en réalité assez relative, la faute à un manque d’intérêt et à des explications loin d’être nécessaires. Bien que jugeant une partie du monologue superflue et même insipide elle ne le coupa cependant pas, s’attachant à la place à une observation évasive de celui qui le prononçait. Curieux, cette façon qui semblait naturelle d’appuyer certains mots entre quelques soupirs, comme si malgré toute son exaspération il ne parvenait pas à se défaire d’un habit de politique, habitué à devoir convaincre en toutes circonstances. Une amusante manière d’insister légèrement sur quelques syllabes, comme pour s’assurer que l’interlocuteur ne perde pas le fil ; ce qui traduisait peut-être une tendance à évoquer des sujets que toute personne saine d’esprit qualifierait de profondément soporifique qui avait donc rendu nécessaire d’adapter sa façon de s’exprimer. Jolie preuve d’esprit, ce ton en juste mesure animé. L’ouïe rigoureuse, elle conclut cependant que malgré des efforts tout à fait louables Gabriel était incapable de feindre un souci sincère pour ce qu’il débitait, ce qui en ferait donc un piètre comédien. Mais la conclusion serait sans doute convenue à l’homme.
Pour ne pas paraître complètement hors du moment présent Madeleine ouvrit finalement la bouche à la suite d’une comparaison morbide et donc limpide.

- Y’aurait-il une quelconque manière civilisée de régler le conflit ?

Vraisemblablement oui et il y avait déjà pensé. Rien de bien original par ailleurs, au contraire elle s’était attendu à ce que la suggestion finisse par tomber. Malgré le prévisible elle ne réagit pas de suite, le laissant finir mais le fixant avec visage qui s’était fermé. Car plus disposée à tiquer sur une phrase mal tournée qu’une autre qui témoignait d’une considération aimable, Madeleine ignora royalement la seconde et resta légèrement crispée sur la première.

- De quoi s’occuper quelques temps ?

Voilà une formulation qui était pour le moins déplaisante. Ainsi la vie maritale d’Armande, les rumeurs et autres ragots déplacés sur sa naissance n’étaient qu’un passe-temps ? De toute évidence Gabriel semblait avoir du mal à concevoir que derrière les personnages joués sur les planches se trouvaient des êtres humains qui, déjà qu’ils n’avaient pas exactement envie de voir leur vie privée étalée sur le devant de la scène mondaine, considéraient que leur existence n’était pas faite pour divertir. Pourtant il ne semblait pas excessivement compliqué de comprendre, surtout pour un homme doté d’une intelligence certaine, qu’amuser était le travail et non l’essence d’une personne. Paraître et être, les mots n’étaient pas synonymes. La Reynie apprécierait-il que toute la cour, du transparent valet à une femme à tabouret, craigne l’homme autant que le lieutenant de police alors qu’il s’agissait distinctement d’une personnalité et d’une charge ? Soit, en pratique tout indiquait que c’était exactement comme cela que le monde social fonctionnait, les capitaux charismatiques et de fonction qui se mêlaient sans que personne ne soit choqué. Mais reconnaissons au moins la validité de la théorie. Quoique pour saisir cela sans doute aurait-il fallu avoir un minimum d’empathie, ce dont, une fois de plus il le prouvait malgré lui, il manquait.
Ayant pour le moment arrêté le raisonnement à « comment peut-on oser présenter un sujet si intime comme une simple trivialité ? » Madeleine fronça légèrement les sourcils et rebondit d’une voix qui sut demeurer calme.

- Vous m’excuserez mais le mariage de ma sœur ne regarde qu’elle, son époux et Dieu, à qui jamais elle n’aurait eu l’audace de faire offense. Et quand bien même il s’agit aujourd’hui d’une affaire publique ce n’est pas un sujet destiné à amuser ou occuper les débats à la façade théologique mais dont le fond n’est que méchanceté gratuite.

Aujourd’hui aucun mot n’avait été prononcé plus haut que l’autre. A rien ne servait de répondre à la dévotion par de grands cris qu’elle ne pouvait pas entendre. Pour autant l’intermédiaire pouvait bien écouté ce qui, par un choix des mots qui laissait à désirer – aussi fallait-il croire que les subtilités de la langue dépassaient les juristes, il avait appelé. Par ailleurs, malgré un fond de reproche qu’il essuyait Gabriel pourrait peut-être avoir le bon goût de noter l’effort de forme que faisait Madeleine, policée et d’une tempérance qu’elle n’avait face à lui peut-être jamais eut. Convenance sans doute gagnée par l’échec blessant qu’avait causé son dernier manque de modération.

- Notre famille n’a pas à entrer dans le jeu d’une polémique – qui par ailleurs devrait être close – afin d’occuper quelques temps.

Madeleine sera un instant la mâchoire pour se forcer à se taire, bien consciente qu’il ne servait à rien de s’entêter à défendre cette cause. Puisque faire une scène ne servirait qu’à allonger inutilement la conversation elle se résolut à clore la digression. Elle soupira discrètement face au ridicule de cette discussion qui n’en était en fait pas une – simplement une exposition de faits de la part d’un Gabriel qui n’attendait pas de réponse, et acquiesça docilement.

- Mais bien sûr je vous ferai parvenir ce qu’il vous plaira.

Ce qui témoignait au demeurant d’une belle incapacité de l’administration qui, si elle avait eu en son sein un clerc digne de ce nom, se serait sans doute rendu compte que quelque part une copie du papier était conservée. Mais Madeleine s’abstient de toute remarque belliqueuse, elle avait le vague espoir de sortir d’ici avec la maigre satisfaction personnelle de n’avoir tiré aucune remarque trop méprisante à Gabriel. Ce qui relèverait d’un exploit duquel elle s’étonna de vouloir se targuer. Comme quoi les buts quotidiens ne volaient pas haut, cela en était presque attristant.

- Et je vous remercie de…

De sa gentillesse ? Non, le terme était tout sauf adapté. L’attitude de Gabriel dénotait tout au plus d’une certaine déférence, une considération polie qui le poussait à ne pas se montrer ouvertement désagréable. Ce qui, compte tenu de tout ce qu’il pouvait être contrariant, était déjà remarquable. Mais savait-on jamais, lui faire remarquer qu’il était à ce moment précis fréquentable et presque humainement appréciable était peut-être le meilleur moyen de le vexer. Elle chercha donc un qualificatif neutre mais tout de même capable de justifier un remerciement.

- De la gravité avec laquelle vous traitez cette affaire.

Excellent, cela sonnait bien. Il lui semblait donc que cet échange touchait à sa fin, brillant par sa concision et son efficacité. Soit, le résultat était inexistant et Madeleine avait détoné par son manque d’enthousiasme à vilipender la dévotion, mais un esprit optimiste verrait dans la platitude de la discussion un succès diplomatique. Observatrice à défaut d’être pleinement satisfaite, Madeleine ne put, malheureusement pour la brièveté, pas s’empêcher de profiter de la tiédeur – quand on était frigide c’était une amélioration notoire – de Gabriel pour s’imposer encore un peu. Elle avait en effet juré de repartir aussi vite que possible mais à présent qu’elle s’était déplacée autant en profiter.

- Avant de prendre congé puis-je cependant vous demander un éclaircissement ?

Et pour une fois elle attendit qu’il lui réponde par l’affirmative avant de continuer.

- Puisque vous aimeriez vous passer de cette affaire, ce qui est on ne peut plus légitime, pourquoi prendre la peine de vous en occuper personnellement ?

Après tout la logique aurait voulu qu’il délègue puisqu’il en avait le pouvoir. Mais au moment où elle posa sa question Madeleine se rappela que la dernière fois que Gabriel s’était frotté à des comédiens ils étaient parvenus à, remercions le talent pour la dramatisation, convaincre le frère du roi que les subalternes les avaient au moins maltraité et qu’il serait de bon ton que la Reynie s’abstienne de trop faire confiance à des individus aussi bestiaux. Consciente qu’elle était presque directement la cause de la montagne de travail imposé à Gabriel elle se mordit la lèvre et conclu avant qu’il n’ait eu le temps de lui rafraichir les idées.

- Encore toutes mes excuses pour tout le fastifieux qui vous est demandé.

Pour appuyer ses dires elle tenta un sourire discret. Sans doute incapable de faire taire une remarque cassante mais qui témoignait tout de même d’une certaine bonne foi.

- Et acceptez de croire que je n’ai pas à cœur de vous contrarier en vous imposant trop souvent ma présence.

La moitié du temps au moins, aujourd’hui compris, elle n’était en effet que victime des circonstances. Mais si quelques mois plus tôt elle aurait ouvertement jubilé en sachant que par sa simple silhouette elle assurerait à Gabriel une journée ratée la comédienne en était venue à se trouver sincèrement désolée que ne ressorte de leur relation qu’un arrogant mépris. Après tout il était épuisant de jouer l’irrévérence, se laisser aller à un naturel plus leste était devenu une perspective plus enviable.

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Jeu 28 Avr - 23:27

Son exposé, redondant et poussif, montrait bien le peu d’intérêt qu’il accordait personnellement à cette affaire en général et aux dévots en particulier. Par contre, visiblement il ne permit pas à Madeleine de prendre pleinement conscience de la situation. Pourtant, elle l’écoutait avec attention. Il lui paraissait même qu’elle l’écoutait sans avoir résolu préalablement de haïr et de dénigrer tout ce qu’il pouvait énoncer. Ce qui était flatteur et de bon auspice pour le reste de la discussion. Mais il préférait ne pas se lancer trop de laurier. Comédie et politesse combinée pouvaient fort bien feindre cet intérêt.

La première question amena un sourire triste aux lèvres de Gabriel. Il n’osait pas trop détruire les espoirs de la comédienne. Mais malheureusement pour elle, sa médiation était la solution la plus civilisée et inoffensive que le roi avait trouvé. Ce qui en disait long. Le lieutenant de police demeurait un symbole d’ordre, de mesure et d’intelligence. On pouvait même lui prêter un léger talent pour la diplomatie et la courtisanerie quand vraiment la situation l’exigeait. Mais il était un symbole plutôt hostile, passif agressif même dirons nous. Et qu’une conciliation se déroule au sein du châtelet quelques étages au dessus de la page geôle et des pièces où Monsieur Paris favorisait les aveux… Et bien ce simple fait indiquait que la civilité de la conciliation en elle même était toute relative.

La seconde transforma son expression. Le sourire fondit aussitôt et la mine se fit plus austère mais surtout navré. En lui-même Gabriel devait reconnaitre qu’il n’aurait que difficilement pût choisir un terme plus insultant. Evidemment, c’était celui qui collait le mieux à la réalité de la situation. Mais c’était aussi celui qui avait le plus de chance de blesser son interlocutrice. Alors que pour une fois ce n’était nullement son intention.

Stratégiquement donner un os à ronger aux dévots était le meilleur moyen de détourner leur attention. Et dans quelque mois la mode des bondieuserie sera passé pour la moitié influente de la secte et le reste n’aura plus d’importance.

Mais évidemment, ce n’était jamais agréable de voir ses proches être trainé dans la boue pour si peu. Même si c’était une boue qu’ils avaient crées d’eux même. Il écouta gravement les plaintes de Madeleine. Et sans rebondir sur le fait que ce genre de polémique ne prenait jamais fin, il leva les mains en signe d’apaisement et assura de sa voix la plus douce et la plus conciliante :

- Je suis désolé. Les termes sont mal choisit et particulièrement offensants. Je ne voulais ni insulter vos proches, ni vous blesser. Je vous présente toute mes excuses.

Et curieusement pour une fois, il pensait pleinement ce qu’il disait. Ce n’était pas uniquement quelques mots creux qui sonnaient bien et pansaient l’égo meurtrie. L’idée qu’il ait pût involontairement faire souffrir Madeleine le peinait bien plus que de raison. Enfin, il continuait à se moquer royalement des sentiments du reste de la famille Béjart. Ce qui était bien la preuve qu’il avait encore un cerveau en parfait état de marche et ne se mettait pas à tout confondre.

Juste Madeleine était différente des autres.

Il eut un acquiescement et un sourire en réponse à sa coopération et glissa même un léger « merci ». Même si rappelons le, il ne lui devait rien et ne faisait ça que dans le but d’empêcher la guerre civil d’éclater. Et aussi parce qu’on lui avait ordonner et qu’il paraissait qu’il devait encore prouver qu’il méritait sa promotion.

À propos de remerciement, ceux de Madeleine le prirent par surprise. Elle ne l’avait pas vraiment habitué à autant de considération. Au contraire, de manière générale elle méprisait sa position et estimait que tout ses agissements, aussi graves soit ils, ne méritait que mépris et crachat. Certainement pas des remerciement pour le labeur. Mais bizarrement, le terme choisit le déçu un peu. Après tout, il traitait toujours tout avec la plus grande gravité. Ça en devenait même pathologique. Aussi cela ne relevait pas du mérite mais plutôt de la nécessité. Et au fond, il aurait aimé qu’elle s’attarde sur un autre terme ou qu’elle formule la chose autrement.

Mais il n’avait pas le temps de réfléchir sur les sentiments confus et disproportionné que déjà, elle le prenait par surprise avec une autre question. Un peu surpris, surpris aussi de voir qu’elle pensait déjà prendre congé (les entretiens avec les dévots avaient duré plusieurs heures et s’étaient révélés moins plaisant), il approuva poliment :

- Je vous en prie.

Visiblement le dédain avec lequel il traitait ces querelles n’était pas passé inaperçu. Sans doute devrait il un peu plus travailler son hypocrisie, les dévots étaient des gens susceptibles. La question le prit un peu au dépourvu.

Et en voyant, le mordillement de lèvre de Madeleine, il comprit qu’elle s’attribuait une partie de la faute. C’était aimable de sa part, mais inexact. Le frère du roi n’avait rien à voir la dedans. D’une part parce qu’il avait la concentration d’un poisson rouge amnésique et du coup ne présentait pas un risque. D’autre part parce que sa seule influence sur le lieutenant de police passait par le roi lui même. Bref. Le vrai problème était que les dévots étaient des emmerdeurs susceptibles et donc Monsieur ou non, il était plus que probable que l’on aurait quand même refilé le dossier à Gabriel.

Mais avant qu’il ne puisse la rassurer sur ce point, elle lui présenta de nouvelles excuses qu’il estimait ne pas mériter. Et la phrases sur la présence amena un sourire doux amer. Certes sa présence avait généralement tendance à déclencher quelques aigreurs spirituelles. Sans doute parce qu’ils ne parvenaient que difficilement à communiquer sans échanger les pires vacheries et se montrer ignoble. Mais en soit, il trouvait leurs affrontement stimulant. Tout contrariant qu’ils étaient. Et de fait, leur dernière rencontre s’était plus soldé par une gêne mutuelle qu’une contrariété méchante. Mais ce souvenir était sans doute délicat pour la comédienne et le rappeler tenait plus de l’agression qu’autre chose.

- Je ne vous tiens nullement responsable de ces rencontres. Et je ne doute pas que vous cherchez nullement à me contrarier. Ne vous sentez pas désolée pour des circonstances qui échappe à tout contrôle

Un peu comme sa troupe. Qui visiblement jugeait bon de systématiquement la déléguer. Comprenant que Madeleine était sur le départ alors qu’il n’avait visiblement pas réussie à lui faire comprendre le message, Gabriel s’agita un peu et la retint.

- Accordez moi quelques minutes de plus, s’il vous plait.

Il posa ses mains à plat sur son bureau et chercha un moment ses mots.

- Vous louiez ma gravité, et je vous en suis reconnaissant. Mais peut être que vous ne comprenez pas en quoi cette situation est dramatiquement grave.

Il leva la main.

- Vous avez malheureusement l’habitude d’attaque de ce genre. Et je comprends tout à fait que vous les subissiez avec une patience résignée et admirable.

Bon ils hurlaient pas mal, gémissaient beaucoup et grandiloquent dès que possible. Mais il valait mieux encore taire ces quelques traits de caractères qu’il n’appréciait pas trop chez les comédiens. Le but n’était pour une fois pas de la braquer ou de l’insulter. Il poursuivit en prenant garde à conserver un ton grave et presque bienveillant.

- Mais j’ai moi aussi, l’habitude de voir les dévots s’offusquaient. Et cette saillie est bien trop virulente pour se révéler inoffensive.

Clairement. On avait dépassé le stade des bigotes qui marmonnaient dans leur barbe à la sortie de la messe pour oublier qu’elles étaient elle même trop vieille pour avoir des conduites scandaleuse.

- Ce n’est qu’une question de temps avant que même les Rohans, mais surtout les Guises ne se rallie à madame de Prie.

Il marqua une pause et précisa :

- Lorsque je mentionne les Guises, je n’agite pas uniquement la vieille princesse et son fade neveu. On murmure que Catherine de Villeroy va entrainer son époux. Et le chevalier d’Harcourt est lui même prit d’une subite et violente haine du théâtre.

Haine qui n’avait rien de surprenant si les bruit d’une certaine humiliation par une blonde italienne se révélait vrai.

- Ce qui manque à cet homme en autodérision et en pardon, il le compense par un don pour la violence redoutable. Et nul doute qu’il pourrait entrainer avec lui frères, cousins, familiers.

Et s’il réussissait alors les comédiens se trouveraient sans doute démunis. De soutien politique, car par un effet d’entrainement il n’y aurait plus grand monde pour les soutenir. Et surtout parce que ces gens représentaient une milice privé contre laquelle il serait dur de lutter. Mais il s’agissait là d’un scénario légèrement catastrophique. Seulement l’exagération avait le mérite de la clarté.

- Et ils sont nombreux comme lui à penser qu’une violence de la main droite pourrait faire pardonner des offenses de la main gauche.

Avec ce genre d’adversaire, on risquait fort vite de quitter les batailles de mots, de principes et de censures pour entrer dans une dimension bien plus matérielle et douloureuse. Une perspective qui lui faisait horreur.

Mû par une impulsion soudaine, Gabriel tendit le bras et saisit doucement la main de Madeleine qu’il serra avec sympathie. Un geste qui lui échappait et alors même que ses doigts se refermaient sur ceux de la comédienne, il se rendait compte d’à quel point ce mouvement mêlait inconvenance et ridicule.

Comme si elle avait besoin de lui pour se rassurer. Madeleine n’avait sans doute besoin de personne. Et même en cas de besoin, elle ne voudrait pas se tourner vers lui et mépriserait toute l’amitié qu’il pouvait lui offrir.

Mais il ne bougea pas et reprit en la fixant dans les yeux.

- Je ne cherche pas à vous effrayer en vain, Madeleine. J’aimerai juste que vous ayez conscience de la gravité de la situation et que vous me jurerez de répondre avec la plus grande rigueur à ces gens. Ici, le mépris ne vous mènera à rien.

On ne pouvait pas vraiment se contenter d’attendre que ça passe. Le certificat d’Armande pourrait à la rigueur les occuper quelques temps mais guère plus. Sans doute, allaient ils devoir eux aussi produire 900 pages de justifications.

Lentement, presque à regret, il retira sa main. Mais par contre se refusa à détourner le regard. Gabriel acheva :

- Je ne veux pas qu’il vous arrive quelque chose.

Ce qui sonnait étrangement personnel, familier même, pour un entretien qui avait pour seul but de mettre les choses aux clairs et de pousser les comédiens à répondre rigoureusement aux critiques. Un élan de sincérité presque mal venu, qu’il s’empressa de regretter.
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Lun 2 Mai - 23:10

Quoiqu’étonnée qu’il lui demande encore un peu de temps, Madeleine acquiesça poliment et resta donc assise. Face aux mises en garde elle ne cilla pas, au fond inquiétée par tant d’insistance de Gabriel mais se refusant à trop le montrer. Au lieu d’afficher la crainte elle choisit même de noter avec un sourire en coin l’allusion au Lorraine tourné en ridicule. Maudire le théâtre au nom d’une imitation grotesque, pour en arriver à de telles extrémités il fallait bien avoir dans les veines l’hypersensibilité princière.  

- Ce serait se montrer bien susceptible.

Mais visiblement – et pour changer – peu d’humeur à répondre favorablement au moindre trait d’humour, aussi léger soit-il, Gabriel eut aussitôt fait de voir dans l’idiotie que soulevait Madeleine un risque tangible.
Par ailleurs étonnée d’entendre des noms, signe qu’en cherchant un peu on pouvait donc trouver qui tirait les ficelles – ce qui était un comble pour une société qui se disait secrète, ou alors indiquait que les pires nuisibles refusaient à présent trop d’efforts pour se cacher – Madeleine se pencha légèrement vers le bureau afin d’ouvrir et feuilleter le dossier qui y été posé. Plus que quelques grabataires bornés et vieilles filles frustrées il y avait donc derrière les accusations interminables quelques personnes d’influence ? On les avait cru définitivement enterrés en même temps que la reine mère, incapables de survivre à leur madone, mais ainsi les quelques illustres toujours en vie s’agitaient de nouveau avec dans leur sillage une relève assurée. Et dire qu’on aurait un instant pu croire que la fin de la décennie verrait enfin l’avènement d’une génération capable de se défaire des dogmes de la cagoterie. Il était bien décevant d’entendre de nouveau des patronymes dont on avait espéré qu’ils se feraient oublier.  
Sans trop écouter Gabriel elle laissa son esprit dériver un instant, admirer toute l’énergie que dépensaient certains à léser d’autres. Mais de nouveau l’absence ne dura pas, une main posée sur la sienne, dont les doigts froissaient machinalement le coin d’une page, lui fit relever brusquement les yeux. Un geste dont la sincérité et le bien-fondé perceptible l’étonnèrent et qui surtout eut un effet presque chaleureux. Un mouvement simple mais qui revêtait un aspect d’autant plus transitoire qu’en l’esquissant Gabriel se permettait de l’appeler par son prénom, chose qu’au nom de la bienséance il n’avait bien sûr jamais faite. Plutôt que de s’offusquer, comme elle l’aurait quelques semaines plus tôt volontiers fait, Madeleine resta silencieuse, touchée par l’attention. D’autant plus frappée par la prévenance qu’elle n’avait jamais vu Gabriel autrement que plein de retenue, à peser chaque parole et à mesure chaque geste de sorte à ne surtout jamais laisser la moindre proximité s’installer.
Sa main de nouveau libre referma délicatement le dossier puis vint se poser sur sa clavicule, donnant à Madeleine un air affecté qu’elle ne croyait pas si visible. Elle hésita un instant, comme chancelante entre l’envie de s’obstiner férocement à se croire intouchable et l’affliction causée par l’évidence. Finalement ce fut un constat plus mélancolique que dépité qui se fit entendre.

- Quand j’ai décidé de dédier ma vie au théâtre je n’ai jamais imaginé qu’on en vienne à me mettre si sérieusement en garde contre la haine que j’attirerai.

Elle n’avait jamais voulu que vivre selon une spontanéité libre, pour et par l’art, sans envisager que le mal qu’elle appelait à penser puisse être si perceptible. Alors face au ressentiment de certains elle s’était simplement murée derrière le rire, moquée ouvertement les Savonarole et avait voulu prétendre l’indifférence face à des attaques parfois personnelles. Mais quand bien même elle ne voulait pas y penser, le fait que Gabriel insiste aussi méticuleusement sur tous les sentiments âpres que le théâtre pouvait faire naître lui rappela douloureusement la précarité de sa condition. Elle n’avait après tout jamais fait que profiter des circonstances clémentes offertes par le pouvoir, exercé son métier en étant admirée d’un nombre mais vue en horreur par religion et esprits engoncés. Gabriel semblait croire cela nécessaire mais être confrontée à la répulsion qu’elle était susceptible de faire naître n’avait rien d’agréable. Au contraire, il lui semblait être tirée de force dans une réalité presque éprouvante.

- Je me suis rapidement habituée à une condescendance omniprésente, à l’irrévérence, et bien sûr aux critiques sur lesquelles on se construit. Mais l’horreur et une totale malveillance…
Elle détourna un instant le regard et secoua lentement la tête.
- Il est toujours assez douloureux de savoir qu’on l’inspire à certains par le simple fait d’exister.

Les années lui avaient en effet permis de comprendre une chose : il n’était jamais question d’avoir ou non cherché le tort que les plus rigoureux voulaient causer à sa profession. Il n’était pas affaire d’individualité, d’une actrice à l’attitude immorale ou des mots déplacés de ce comédien, les dévots ne condamnaient pas tant les actes que la présence.
Tout en continuant elle se leva pour se diriger vers quelques livres rangés avec soin face auxquels elle pencha légèrement la tête pour pouvoir en lire la tranche. Sans trop savoir ce qu’elle cherchait, sans doute à éviter de devoir fixer trop longtemps le lieutenant de police, elle n’en perdit pour autant pas de vue ce qu’elle disait. Guidée par une pensée logique elle poursuivit donc.

- Et quand bien même cela fait souffrir il est difficile de maudire en retour. Derrière les moqueries que ces gens inspirent il n’y a jamais eu de vraie rancœur, simplement une triste pitié pour eux.
Elle se retourna pour regarder Gabriel et conclure avec des mains levées comme pour soulever une évidence.
- Je suppose que je ne suis simplement pas faite pour abhorrer.

Si l’insouciance était passée une dureté de l’âme ne l’avait pour autant pas remplacée. Plus de rêveries, de grands espoirs, de fond d’attrait pour la féérie, mais malgré cela jamais de ressentiment tenace. Le temps n’avait pas appelé à l’aigreur et derrière les sourires parfois nostalgiques n’était pas masquée la rancœur. Les déceptions, les échecs et les chagrins à répétition n’y avaient finalement rien changé, demeurait une profonde humanité, peut-être une faiblesse de caractère qui la poussait à pardonner quand bien même elle buvait le calice. Face aux insultes faites, aux tromperies et autres trahisons d’abord les grands cris, quelques menaces un instant sincères, et finalement un air de bonté qui revenait s’inscrire, des yeux qui derrière la tristesse ne semblaient que trahir les sentiments et demander le cœur.  
Quant à Gabriel, qu’elle avait pendant des années voulut voir comme l’unique responsable de tous les torts… Il lui avait fallu bien plus longtemps mais face à lui elle arborait à présent ce regard banalement doux.

- Même vous concernant j’ai sans doute dépensé plus d’énergie à me convaincre que je vous détestais de tout mon être qu’à le faire réellement. Aveuglé par la peine on s’entête jusqu’à ne plus savoir pourquoi.

Elle eut un sourire mi amusé mi déçu. Trouvant risible sa propre opiniâtreté autant que regrettable. Tant de temps passé à trouver comment tirer de chaque trait de caractère une critique amère, à gommer toute l’empathie qu’elle ressentait d’instinct pour la remplacer par une férocité des sentiments qui sonnait faux. Pour donner un sens à quelques malheurs elle avait dessiné d’après Gabriel un tableau tellement noir qu’il lui semblait, à présent que la raison avait refait surface, qu’elle avait été purement insensée. Si bien qu’elle se sentait à présent un peu coupable d’avoir fabriqué tant de ressentiment depuis longtemps injustifié.

- Des années passées à aller contre ma nature, quelle perte de temps.
Elle haussa légèrement les épaules sans abaisser les yeux.
- Mais une fausse louange est un blâme secret.
Corneille avait définitivement le sens de la formulation. Aujourd’hui elle ne le prendrait cependant pas au mot, le contexte appelant à inverser le sens.
- Et peut-être que le contraire vaut également, cela ne paraît pas impossible

Sa tête balança avec désinvolture avant que Madeleine ne se décide à clore une digression qui encore une fois avait été pleine d’un sentimentalisme qui appellerait sans doute au cynisme.

- Je demeure cependant bavarde et m’égare. Mais vos conseils sont dûment notés et compris.

Un instant elle fit volte-face pour attraper un ouvrage qu’elle avait plus tôt repéré et en montra la couverture à Gabriel. Un recueil d’arrêts du Parlement de Provence, ce qui en théorie avait tout pour l’ennuyer mais qui par le caractère hautement improbable l’intriguait presque. Sans doute s’arrêterait-elle à la première dizaine de pages, elle ne mettrait pas la barre plus haute, mais une forme de curiosité lui donnait envie de constater par elle-même la profondeur léthargique du droit. Et derrière le prétexte se trouvait quelque chose qui ne s’expliquait pas vraiment, l’envie purement compulsive et irrationnelle d’emprunter ce livre et pas à un autre, à Gabriel spécifiquement. On lui avait un jour fait observer cette tendance à s’approprier d’insignifiants objets chez ceux pour qui elle éprouvait une sorte d’affection, remarque à laquelle elle n’avait pas cru.

- Vous me laisseriez l’emprunter ? Cela m’intrigue. Et quand je vous le ramènerai vous auriez ainsi la preuve qu’il ne m’est rien arrivé.

En attendant qu’il lui réponde elle feuilleta l’ouvrage sans grand enthousiasme, surtout pour s’occuper les mains et confirmer en un coup d’œil que le sujet l’endormirait assez vite. Elle nota cependant quelques annotations glissées çà et là, ce qui ne manqua pas de l’amuser.

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Ven 6 Mai - 19:52

À en juger par le désarroi qui lui échappait maintenant, elle avait enfin comprit ce qui se passait réellement en sous main. Ce qui était l’effet recherché par les mises en garde, même si cela devait avoir pour conséquences secondaires la naissance de 900 autres pages à peine moins fastidieuses à lire. Malheureusement cette réussite s’accompagnait d’une certaine amertume pour la comédienne. Sans doute être de nouveau confronté aux sentiments passionnellement néfastes que son art faisait naitre causait une souffrance que l’habitude ne parvenait pas à atténuer. Peut être même était ce l’inverse et la répétition venait verser du sel sur une plaie jamais totalement cicatrisé.

Et puis sans doute, il y avait un retour à la réalité. Même si elle parlait du mépris et de la condescendance dont elle souffrait, Madeleine savait assez bien que comme comédienne protégée du roi, elle vivait finalement dans une réalité relativement protégé. Bien sûr, il demeurait quelques persiflages et autres mais ils étaient si faibles depuis la mort de la reine mère et elle était finalement assuré de sa protection.

Et voilà qu’il ramenait brutalement une violence qui n’avait plus rien des persifflages de duègnes espagnoles ou de vieilles belles aigries et tournées vers la dévotion.

Tout en écoutant Madeleine développait, Gabriel se demanda si elle avait encore conscience de sa présence. Ou s’il agissait tout simplement comme le réceptacle de ses pensées et de sa souffrance mais finalement sans grande personnalité. Car ce qu’elle confiait, elle aurait pût le confier à tout à chacun ou à défaut le confier dans le vide. Dans tout les cas, ça n’impliquait pas de réponse et il se contentait de la regarder en se demandant ce qu’elle pouvait bien trouver de si passionnant à ses livres. Surtout qu’il s’agissait d’ouvrages que lui même reconnaissait rébarbatifs et périmés d’un point de vue juridique. Le genre de chose qu’on ne gardait que par habitude ou parce que comme lui on répugnait à jeter les choses et préférer tout garder, au cas où.

Par contre la remarque sur l’incapacité de Madeleine à abhorrer quelque chose ou quelqu’un lui tira malgré lui un haussement de sourcil dubitatif. Il n’était pas un grand juge de caractère, quoique, mais il était le mieux placé pour certifier que si Madeleine était très bien capable d’abhorrer. Et même qu’elle le faisait avec une constance et une intensité assez remarquable. D’autant plus remarquable que la haine n’avait finalement aucune base solide.

Bien qu’il ait été trop poli pour le faire remarquer, alors même qu’une remarque aussi acide que méritée lui brulait les lèvres, elle dût se rendre compte d’elle même de son erreur car elle s’empressa de rectifier. Et même de justifier. De façon très sentimentale. Mais en reconnaissant tout à la fois son aveuglement et son entêtement sans le moindre fondement.

Ce qui était un premier pas louable vers des excuses pour les deux dernières décennies où elle n’avait pas eut assez de souffle pour hurler à la face du monde à quel point elle le détester.

Mais des excuses, il n’en recevrait pas ce soir. Cela était bien trop improbable. Pour ne pas dire impossible. Pourtant s’y substitua quelque chose de plus impossible encore. Un compliment, elle ne lui en avait jamais dédié (à l’inverse des insultes). Sauf si on comptait la remarque sur son calme qui avait précédé son évanouissement.

Mais visiblement Madeleine n’était point allergique aux louanges à son encontre étant donnée qu’elle ne s’effondra pas cette fois. Tant mieux. Cela aurait quand même était à la fois comique et inquiétant.

Malgré lui, Gabriel eut un sourire légèrement embarrassé en voyant admettre une louange secrète. Et pour une fois ne répondit rien, non pas du fait d’une retenue quelconque mais uniquement parce qu’il ne trouvait rien à répondre.

Un peu surpris par la demande, il se leva pour voir quelle ouvrage elle comptait lui prendre. Surtout ne comprenant pas ce qu’on pouvait trouver d’intriguant dans des ouvrages de jurisprudence, à part quelques académiciens chenus, même les juristes baillaient devant ce genre de chose. Il n’y avait donc rien qui ne puisse passionner une femme de théâtre.

- Puis je?

Sans attendre de réponse, il récupéra l’ouvrage et commença à le feuilleter un arquant un sourcil. Puis il approuva un peu perplexe face à cette soudaine volonté de lui prendre cet ouvrage totalement inutile.

- Si vous voulez, mais je dois vous prévenir il est ennuyeux à mourir. Et entièrement périmé, c’est celui que j’utilisais pour mes études.

Et qu’il n’avait pas jeté 20 ans plus tard parce qu’il ne jetait jamais rien. Et peut être à cause d’une stupide valeur sentimentale. Valeur sentimentale d’autant plus stupide qu’il n’était pas du tout porté sur la mélancolie et n’avait pas ouvert l’ouvrage depuis la fin de ses études.

Et il se souvint des remarques qu’il avait laissé dans les notes de pages. Et qui était loin d’être toute en rapport avec le droit. Un peu embarrassé, il précisa :

- Ce que vous auriez vite compris en lisant les commentaires.

Étant donné que la moitié des annotations ne portaient absolument pas sur une quelconque exégèse mais plus sur des critiques sur son professeur. Homme infâme, imbus de lui-même et proprement incompétent. Qui au demeurant avait tellement de tic de langages que lui et plusieurs camarades avaient organisés un bingo de ses expressions les plus utilisés pour s’occuper pendant ses cours.

Pour ne pas s’attarder plus avant sur le sujet de ses anciennes études, il reprit :

- Pour en revenir au sujet principal...

Parce que voilà, il tenait à accomplir son travail rigoureusement.

- Souvenez vous que vous êtes libres de nous faire parvenir un mémoire ou d’exiger des entretiens ultérieurs.

Mais que par pitié on ne l’enferme pas dans une pièce seule avec Molière ou DuParc, il était sur que sa santé mentale n’y survivrait pas. Et ne tenait pas à finir à l’hospice aussi jeune.

Comme il avait dit tout ce qu’il avait à communiquer, et qu’il s’était fait voler un livre au passage, Gabriel jugea bon de mettre un terme à l’entrevue. Principalement pour éviter que la gêne ne reprenne ou que les insultes ne soit échangés de nouveaux, il choisit de mettre un terme à l’entretien :

- J’ai cru comprendre que vous étiez pressée. Je vais vous laissez prendre congé.

Il la raccompagna jusqu’à la porte en précisant :

- Navré mais à cause de la médiation je ne peux pas vous raccompagner plus loin.

En même temps, elle ne risquait pas trop de se perdre dans le châtelet. Puis il se rendit compte qu’il oubliait un détail et lui tendit le livre :

- Si vous souhaitez toujours l’emprunter.

Tout en le lui confiant, il en profita pour lui souffler :

- J’attendrai donc que vous veniez me le rendre une fois fini.

Ou plus probable qu’après une dizaine de page, elle n’abandonne et ne le lui renvoie. Ou le jette au feu et vienne s’en excuser. Dans tout les cas, il la reverrait. Même s’il n’avait pas besoin de ça pour savoir qu’elle allait bien, principalement parce qu'il était sensé être l'homme le mieux informé d'Europe. Alors que l'ouvrage changeait de main une nouvelle fois, encouragé par un semblant de proximité et d'intimité, Gabriel se pencha légèrement pour embrasser Madeleine. À peine assez longtemps pour goûter ses lèvres mais trop brièvement pour qu'elle réagisse. Puis il se redressa et lutta contre sa gêne pour la regarder dans les yeux.
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Dim 22 Mai - 20:51

Elle tendit le livre réclamé et afficha un air presque amusé face à la remarque de Gabriel. Un sourire, à peine, surtout un regard dans lequel s’était niché un lueur, un peu pâlotte, pourtant sincère. La mise en garde ne la fit pas changer d’avis, elle était de toute façon déjà convaincue qu’elle feuillèterait plutôt que ne lirait, sans passion assurément, mais peut-être divertie par quelques annotations qui apparemment trainaient encore.

- Je suis certaine que j’y trouverai un intérêt. Et le cas échéant il ne fera que prendre un peu plus la poussière, rien qui ne soit trop grave je suppose.

Elle promettait au moins de s’abstenir de tout autodafé. Cela aurait été dépenser bien trop d’énergie pour quelques pages qui n’en méritaient pas tant.
Au rappel du droit de réponse elle hocha la tête, plus par politesse que réelle enthousiasme.

- Cela sera fait.

Ou plus exactement elle demanderait à La Grange de faire sa part en rédigeant quelques pages outrées. Venir ici lui avait largement suffi, Madeleine comptait bien laisser à d’autres le soin de régler ces affaires de bigoteries. Résolue à en rester là elle rejoignit sans grand regret la porte, invitée par Gabriel. Avant de le quitter elle s’arrêta cependant pour reprendre ce qu’elle avait inconsciemment l’intention de s’approprier, assurant une nouvelle fois pourtant qu’elle le lui ramènerait.

- Je n’y manquerai pas.

Elle venait de baisser les yeux sur ses mains, regardant avec une attention particulière le titre de l’ouvrage qui pourtant continuait à la laisser de marbre, lorsque sans qu’elle ne s’y attende elle sentit Gabriel se rapprocher pour finalement lui voler un baiser. Un contact des lèvres qui ne dura pas, juste assez court pour qu’elle réalise, mais qui revêtait tout de même un caractère profondément transitoire. Rien que quelques secondes mais quelques secondes de trop. Un contact fugace et la distance était bafouée, les certitudes menacées. Un geste trop intime pour être décent, plein d’une forme d’interdit, transgression d’une limite qui semblait pourtant bien établie. Tant de spontanéité, cela collait bien à Madeleine, qui pouvait bien mettre l’impertinence de l’attitude sur le compte d’une audace qui allait simplement à sa profession. Mais ces élans sonnaient chez Gabriel étrangement, lui qui se devait être l’incarnation de la retenue, pour ne pas dire de la rigidité. Faux, pas pour autant. Au contraire, car on lui savait une rigueur déployée en toutes circonstances tout ce qui s’en éloignait prenaient des allures de sincérité.
Quand il eut reculé Madeleine resta figé un instant, avant de ne pas savoir quoi penser ne réalisant d’abord pas totalement ce qui venait de se passer, la chose lui paraissait tellement improbable. Tout en relevant le regard vers Gabriel elle se mordit légèrement la lèvre, à peine, sans doute sans même s’en rendre compte. D’abord il y eut la tentation  de se haïr, de trouver risible le fait d’apprécier la proximité qu’il avait imposée, de se blâmer aussi pour s’être laissé si facilement approchée quand face à lui elle voulait se prétendre inflexible. Une envie de fuir pour de se soustraire à sa propre vulnérabilité. Car alors qu’elle avait passé des jours entiers à se faire maintes reproches après s’être la dernière fois laissée aller, pour finalement se convaincre de laisser l’épisode derrière elle, la faute à quelques secondes de trop et elle ressentait à présent l’envie irrationnelle et douloureusement prenante de simplement le prendre dans ses bras, peut-être aussi de réclamer encore un baiser. Cependant pas tant de faiblesse, pas ici ni maintenant, elle s’efforça d’afficher la sérénité quand son cœur avait pourtant raté un battement. Spectacle tout de même édifiant, celui d’une femme qui luttait contre son mal. Menton relevé mais le cœur qui n’était plus à l’orgueil, une mâchoire qui se crispait un peu – comme pour s’empêcher de parler à tort, mais aussi le détail attachant, quelques battements de cils involontairement trop rapprochés et la flatterie ressentie qui s’était imperceptiblement nichée au coin des lèvres. Un air grave qui échappait et se muait en un embarra qui lui était presque agréable. Le corps qui pensait et encourageait presque un esprit en proie aux doutes.  
Du bout des doigts elle froissa légèrement le tissu de sa robe, hésita un instant, jugeant la proposition qu’elle envisageait de faire pas beaucoup plus décente que l’attitude de Gabriel. Au contraire, cela aurait été encourager une relation qui tournait d’ambigüité malsaine à suggestion à peine voilée quand il aurait sans doute mieux valu couper court à tout contact. Mais tant pis. Lui resterait toujours l’excuse d’une vie de frasques qui, en excuse bien tournée, pourrait toujours justifier, au moins un peu, ce dont il aurait fallu s’abstenir. Alors l’air de rien – du moins croyait-elle, en réalité le regard demeurait troublé –, elle annonça ce qui voulait être une banalité.

- On m’a dit que les manuscrits antiques vous intéressaient.

Les on dit prétendaient cependant aussi qu’Armande de Guise pouvait être une femme charmante, ce qui laissait dubitatif quiconque connaissait un peu de la famille. Mais puisque ce qui concernait Gabriel semblait vaguement crédible elle tenta, savait-on jamais.
L’envie de le revoir l’étonnait elle-même. Mais aussi fallait-il croire que l’heure de la fin des découvertes ne sonnait jamais, que demeurait toujours une part de spontanéité qu’on ne suspectait même pas. Elle fit un court pas un arrière, pas réellement pour s’éloigner, simplement pour mieux le voir.

- Il se trouve que j’ai chez moi quelques vieilleries, incomplètes et dont les traductions n’ont mené à rien, que je suspecte donc qu’on m’ait donné uniquement pour se débarrasser.
Quoiqu’ait un jour pu penser quelques amis auteurs, elle avait beau être comédienne pour autant des fragments de pièces dont la traduction n’avait ni queue ni tête ne l’intéressait pas.
Elle la vendait par les mots assez mal, son affaire. Mais heureusement, dans les prunelles se nichait une envie qui donnait à la suggestion des allures de doléances.  
- Rien qui ne soit donc d’une grande valeur à mes yeux, mais qui seraient peut-être plus appréciés par un connaisseur. A l’occasion vous pourriez passer, ils vous intéresseraient peut-être. Si bien sûr le cœur vous en dit.

Devant, le trouble avenir. Un peu d’espérance et de crainte, tant qu’il lui rit au nez qu’il accepte. Le regard resta un moment accroché à Gabriel, se perdit et oublia l’instant. Elle aurait voulu saisir le fugace, garder en mémoire l’air exact qu’il affichait, empreint d’un fond de sincérité qui l’étonnait pour le mieux. Pour fixer le moment l’idée lui vint de se glisser contre lui et de l’embrasser encore, de le faire taire avant qu’il n’ait ouvert la bouche, juste pour s’assurer qu’il ne gâche pas tout par une phrase trop tranchante. Ce ne fut pas la retenue qui l’en empêcha, simplement quelques bruits au fond du couloir qui lui firent craindre que quelqu’un ne vienne. Alors elle se rabattit sur quelques mots pour appuyer sa proposition, une perspective qui faisait presque envie, ou alors un vœu pieu.

- Qui sait, en dehors de ce qui fâche nous aurions peut-être quelque chose à nous dire.

Se dessinait presque la perceptive d’un plaisir, qui s’imaginait en parallèle d’une forme de curiosité mordante, d’envie dangereuse. Un caprice qui pourtant n’avait rien de joyeux, clément ou facile. Au contraire, la seule certitude que Madeleine voulait bien avancer était que Gabriel se cesserait sans doute jamais de la fâcher, de la chagriner sans doute aussi, surtout de l’intriguer. Ce devait être cela qui parlait, l’envie d’intrigue, de s’engager dans un jeu périlleux mais attrayant, savoir que s’imposerait sans doute la déception mais se laisser tout de même tenter.

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