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 Au fond [Gabriel]


Ven 15 Juil - 0:00

Odeur de pierre chuintante, de rouille, de crasse. De pisse froide et d’alcool frelaté. De rats moisis. De résidus sinistres vomis à chaque recoin des sinistres couloirs. Quelque chose de sordide habitait les entrailles de la prison du Châtelet, un fantôme pourrissant, une maladie épaisse, bourbeuse, collante qui engluait les murs et étouffait les cris de répugnants pensionnaires macérant dans leurs jus. La malédiction puante des mauvaises rues de Paris se condensait entre ces pierres impitoyables comme dans un alambic. Elle filtrait à travers les barreaux pour vicier tout l’air respirable de cet espace confiné – et les trop rares soupiraux semblaient ne le renouveler que par malentendu. De cette œuvre au noir résultait une atmosphère à peine supportable, prompte à exciter la colère des repris de justice… ou bien à les assommer.

Dans une cellule, abandonnée sur une planche de mauvais bois, une silhouette gravement amochée fermentait dans ce cloaque. Un étroit regard laissait filer quelques barres de lumière au-dessus de sa tête échevelée. On ne s’était pas donné la peine de ferrer ses poignets : son état lamentable suffisait à rassurer les geôliers sur ses capacités de nuisance actuelles. Bianca Albin – car c’était elle – flottait dans cet état de léthargie épaisse qui suit les combats acharnés. Vaincue. Épuisée. Prisonnière. Happée petit à petit dans un bourbier sans fond.

Bougea-t-elle ? Fût-ce l’effet d’un cauchemar ? Tout soudain, à la faveur d'un sursaut des paupières, un trait de lumière blanche lui fendit la rétine. Elle dressa brusquement le buste. Mal lui en prit : le sursaut éveilla tout une armada de plaies fraiches, d’ecchymoses et de courbatures en embuscade aux quatre coins de son corps épuisé, et qui sonnèrent la charge. Haro sur son cuir ! Si dure fût-elle à la douleur, l’assaut hégémonique la terrassa aussitôt, rejetant sa carcasse sur le banc vermoulu. La tête lui tournait, martelant à tout rompre de terribles, nébuleuses, virulentes images contre les bords de sa caboche – comme si son esprit cherchait à les extirper de lui-même avant de les comprendre tout à fait, ou bien à briser définitivement sa cage osseuse et en finir, tue-Dieu, en finir ! avec cette saloperie de jeu macabre.
Un écho caverneux vibrait entre les pierres du cachot. Elle fut un certain temps avant de comprendre qu’il venait d’elle – d’un endroit profond, enfoui dans son ventre, où quelque chose se tordait, que les tortures de la chair ne parvenaient pas à absorber totalement.

Elle agrippa son crâne à deux mains, plantant les ongles dans une chevelure toute collée de sueur et de sang. Dans la pénombre de ses paumes tremblante, elle chercha un repos ; mais sa mauvaise tête ne l’entendait pas de cette oreille, acharnée à convoquer les impressions ardentes des récents événements. Lentement, les formes frénétiques se recomposèrent : elle revit son galetas avec vue sur la cour, ce drôle d’entrelacs de ruelles tortueuses, hésitantes ou sournoises, mal pavées qui s’éloignaient comme autant de tout petits bras d’insectes en colère. Son pays. Le royaume de la bande. Ce fief aux effluves de mauvais vin et de viande qui commence à moisir. Elle entendit le bruissement de la foule interlope commençant de grouiller dès ces heures matinales – qui pour aller en vacquerie, qui pour se mettre en costume ; les éclats de voix ; le claquement sourd des potences contre la terre battue. Et puis, brusquement, cette étrange clameur, discrète mais inhabituelle, presque métallique.
Au cri de « la Rousse ! », elle avait bondi de sa paillasse et dévalé l’escalier de guingois à peine éclairé. L’Ours s’était déjà rué dehors, en bras de chemise – tout juste avait-il pris le temps de nouer une ceinture. La sueur d’une nuit trop chaude empéguait ses cheveux et sa barbe en petits paquets brun sombre. Peut-être qu’il fallait ça. Comme un rappel. On ne l’appelait pas « Ours » pour rien.
Il avait grogné quelque chose – peut-être même pas des mots, juste un son, mais limpide, en tout cas pour Bianca, qu’avait jamais eu de mal à le comprendre. Le grabuge s’élevait par l’Est. C’était incroyable, inouï, inqualifiable… et pourtant, les condés se radinaient bel et bien. Il y avait plus de trente ans que les honnêtes n’avaient plus osé s’attaquer au fief d’Alby. La Bianca avait pas connu, même qu’elle était pas née ; mais ça faisait encore marrer les vaches. On contait que roi des autres avait voulu tailler dans les maisons de la racaille, une belle rue bien pavée, comme on aime chez les propres ; et que les gens du coin avaient salué les maçons comme il se devait – c’est-à-dire du bout du poignard.
Voilà précisément l’accueil qu’on avait compté faire aux sacrés qu’osaient se présenter chez maman. L’Ours était parti en premier, Bianca sur ses talons, et quelques autres. Marelle. La Longe. Quatre-coins. Encore une bonne poignée. Ça avait dégueulé de toutes les bâtisses du quartier : des hommes forts, toutes les petites mains fermant après eux portes et fenêtres. On était confiant. On connaissait l’endroit, ses passages, ses entourloupes. On était chez soi. Pas eux.
Ensuite ? L’empoignade. Et là, tout devenait flou. Le détail lui revenait par bribes sanglantes, toutes morcelées, à peine une image complète. Que c’était-il passé, au juste ? Où était l’Ours ? Avait-il été pris, aussi ? Qu’en était-il de la cour ? Seule évidence : ça s’était très, très mal fini.

Bianca grogna à s’en déchirer le thorax, lèvres tordues de haine et de douleur. Enfin, elle retira les mains de son visage défait. La soif et les mandales crevassaient sa bouche. Une arcade tuméfiée lui désorganisait tout le visage, du milieu du front au bas de la pommette droite. Pas la première fois, pour sûr ; mais c’était moche. L’œil peinait à s’ouvrir, tout lustré de larmes jaunâtres. Elle s’efforça d’examiner ses mains. Côté paume, les ongles avaient taillé de petites lunes inégales dans la chair rougie à force de serrer. Côté dos, il semblait qu’elle n’ait qu’une longue et large éraflure reliant toutes les jointures. Les croûtes s’effritaient, perlant le bandeau brunâtre de petits joyaux rouge vif. Pour sûr, elle avait chèrement défendu sa peau – mais elle avait perdu. Alors, ça changeait quoi ?

Lentement, prudemment, elle s’extirpa du marasme et se hissa sur son séant. Un grincement sarcastique déchira sa mâchoire. Après toutes ces années, elle découvrait enfin l’intérieur de l’inénarrable Châtelet. La dernière demeure de Grégoire.
Coquet.


Dernière édition par Bianca Albin le Dim 17 Juil - 23:23, édité 1 fois
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Sam 16 Juil - 18:59

La porte s’entrebâilla sans le moindre bruit. Pas même un grincement sinistre, l’entretien de la prison ruinant les effets les plus dramatiques. Un rai de lumière moribond et timide s’avança sur le sol de la cellule, dévoilant le piteux états de ce derniers. De la terre battue, peut être mélangée à des excréments, qui suintait d’humidité, pas tout à fait de la boue mais certainement pas un sol sec et sain. La pâle lueur blanchâtre disparut rapidement alors qu’un énorme chien se glissait entre le battant et le mur. Il prit possession des lieux avec orgueil, considérant visiblement le refuge de Bianca comme sa propriété personnelle. Il eut pour la truande un regard chargé d’un mépris souverain et d’une hostilité canine. Mais resta respectueux de son espace vitale, dans la mesure du possible. La porte s’ouvrait un peu plus pour laisser, un homme de haute stature pénétrer dans la pièce. Une fois qu’il eut prit possession des lieux, on referma la porte en silence.

L’homme plissa les yeux en laissant son regard vagabonder d’un point à l’autre de la cellule. Autant dire qu’il eut vite fait le tour. Et à moins d’éprouver une passion étrange pour les moisissures on ne trouvait pas de grands sujets auxquels s’intéresser. À part la silhouette menue et nerveuse qui était l’occupante légitime des lieux.

- Ce qu’il fait sombre ici.

C’était plus une constatation qu’une plainte. Et sans doute le terme le moins négatifs que l’on trouve sur la cellule. Un lecteur avisé aura compris au post précédent que la cellule n’était pas exactement un lieu de repos idéal. Mais Gabriel ne venait pas pour l’agrément de la puanteur. Et s’estimait assez fort pour supporter quelques instants cette odeur sans tourner de l’oeil. Au demeurant il trouvait même des qualités à cette cellule. Après les hurlements qui avaient vrillés dans ses oreilles tout au long des interrogatoires, le silence de la cellule lui semblait étrangement reposant. L’autre point d’intérêt était évidemment l’occupante des lieux.

Gabriel s’était progressivement habitué aux ténèbres. La journée touchait à sa fin. Une lumière rasante et doré s’aventurait quelque peu au fond du trou, et c’était tout juste suffisant. Il distinguait la masse folle de cheveux qui n’avaient jamais dût connaitre un coup de peigne. À part ça, comme il l’avait déjà noté un corps mince, nerveux et musclé couvert par des nippes puantes et mal recousue. L’allégorie d’une vie de misère et de rapine. Comme ceux qu’il avait interrogé ces derniers jours et ceux qu’il allait tuer. Juste une version féminine, légèrement plus petite. Mais Gabriel s’était assez frottait à la grouillante populace de la Cour des Miracles pour être sur que le sexe ne jouait finalement que peu en matière de moralité ou de dangerosité. Au contraire les témoignages concordaient sur la dangerosité de cette femme. Visiblement la prise ne s’était pas faite sans dommage.

Maintenant qu’il avait prit la mesure physique de la truande, il ne lui restait plus qu’à prendre sa mesure mentale. Habituellement, il aimait à laisser planer un silence désagréable. C’était fou à quel point les gens cédaient facilement lorsque le silence s’installait dans la pièce. Il employait souvent la même tactique dans sa vie personnelle. Mais aujourd’hui, il n’avait pas de temps pour des petits jeux de patience. Il préférait donc occupait le terrain, le plus possible et en finir rapidement avec cette histoire.

- Je pense qu’il ne vous a pas échapper que je suis plus grand que vous et dans une meilleure forme physique. Surtout après votre court séjour en prison. J’ai au surplus un chien d’attaque qui n’hésitera pas à vous égorger et des hommes d’armes dans le couloir. Vous êtes assez intelligente pour comprendre que tout mouvement d’humeur vous sera plus préjudiciable à vous qu’à moi.

Il valait toujours mieux mettre les choses au clair dès le début et ne pas la laisser échafauder des plans, se monter la tête et prévoir de l’attaquer pour en tirer un avantage quelconque. Non pas qu’il redoute réellement la confrontation, comme il l’avait dit il savait qu’il en sortirait vainqueur, dans l’absolue. Mais un affrontement physique était une chose fastidieuse pour laquelle Gabriel n’avait finalement que peu d’inclinaisons.

Il se permit un sourire froids. Une expression qui lorsqu’elle se peignait sur son visage évoquait plus l’horreur d’un meurtre avec préméditation qu’un homme poli et aimable. Enfin vu sa position actuelle, son interlocutrice n’aurait pas eut plus de sympathie pour lui s’il avait eut une mine avenante.

- Nous n’avons pas été formellement présentée, mademoiselle Albin. Je suis Gabriel de la Reynie, lieutenant de police de Paris. C’est un plaisir que de vous hébergez enfin au coeur du Châtelet, vous et vos amis.

Un séjour qui promettait d’être court. Il valait mieux exécuter vite ce genre de racaille. Pour l’exemple et pour éviter qu’ils s’évadent. une fois que l’on aura tiré d’eux tout ce qu’il y a à tirer, ils auront tous gagné un allée simple pour la potence. Pour les plus chanceux. Un supplice en place de grève n’était pas à exclure.

Mais il y avait encore beaucoup à tirer de Bianca, Gabriel le savait. C’était pour cela qu’il estimait préférable d’avoir une petite discussion avec elle. Et peut être même parvenir à un arrangement.
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Dim 17 Juil - 16:18

Accoudée sur ses cuisses, Bianca regardait par en-dessous ce grand salopard policé. Ses yeux luisaient d’une lueur mauvaise sous la manne de paille crade qui lui servait de chevelure. Elle n’avait pas bougé. À l’entrée du mâtin, une terreur froide lui avait poignardé l’échine ; mais elle n’avait rien dit, rien fait. Penchée vers l’avant comme une bête prête à charger, elle avait suivi d’un regard noir, tout brillant de colère, le déplacement menaçant de l’animal dans ce maigre espace. S’il attaquait, elle crevait. Pas à tergiverser. Un sifflement, un seul  – ou quel que fut le signe choisi par le maître de la bête – et elle lâchait la rampe dans ce trou sinistre, lentement, la gorge arrachée par une saleté de cabot.
Merde.
Enfin. Pas  comme si y’avait de bonnes façons de mourir, pas vrai ? Surtout dans le ruisseau.
Une fois certaine que le clébard n’attaquerait pas sans autre forme de procès, elle avait considéré son propriétaire à la jolie gueule cruelle. Même dans la pénombre, pas moyen de se tromper sur cette charmante petite moustache soignée au-dessus de l’ourlet méprisant des lèvres : Gabriel de la Reynie en personne se fendait d’une visite. Tiens, tiens.

Elle scruta sa silhouette haute, effectivement robuste sous les fripes des nantis. Solide, mais pas imprenable. Sans le cabot, qui sait si elle n’eût pas vraiment tenté le coup ? L’idée plaisait à son cœur revanchard. Même dans l’état le plus lamentable, l’occasion de sauter à la gorge du lieutenant de police de Paris ne se refusait pas – quitte à crever dans ses bras. Ça ferait une belle histoire. Une belle histoire que les copains raconteraient. Enfin, ceux qui restaient. Ceux que ledit lieutenant de police n’avait pas encore envoyé calancher. Enflure…
Leur mention alluma un éclair dans le regard haineux de Bianca. Elle aurait pu attendre encore, laisser planer le silence dans cette petite pièce puante, jusqu’à ce que les naseaux agressés du lieutenant criassent grâce. L’Ours l’aurait sans doute fait – ça lui ressemblait bien. Question mutisme pesant, la larronne n’en connaissait pas de meilleur. L’avait-il fait ? La Reynie cherchait-il auprès d’elle une compagnie plus causante ? Eh bien ! Qu’à cela ne tienne. La fermer, c’était pas son fort ; et puis, elle n’avait jamais vraiment su résister à la plaisanterie – quitte à l’emmener beaucoup, beaucoup trop loin..

- C’est qu’il est poli, siffla-t-elle de la voix éraillée des réveils douloureux. Et flatteur, avec ça.

Ses lèvres se retroussèrent sur une rangée de crocs jaunes, dans une curieuse, inquiétante imitation des minauderies galantes. La Reynie voulait-il jouer ? Parfait ! La souris saurait en remontrer au chat. Elle étendit les paumes, désignant la pièce nue d’un geste négligent, entre l’invite et l’excuse, avant de les laisser retomber mollement au bout des avant-bras.

- J’te propos’rais d’t’asseoir, mais comme tu vois, c’est la dèche. On est pas bien r’çu, chez toi. T’es pas trop mal à l’aise pour causer, dis ? Sinon, y’a toujours le sol. À côté d’ton clébard… F’rez la paire.

Faute de castagne, on frappe avec la langue. Oh, le féroce plaisir ! Vain, certes ; mais d’autant plus luxueux. Bianca avait payé assez chèrement l’instant : l’insulte coulait comme un nectar entre ses babines avides.
Mais brusquement, son expression de gouaille cruelle disparut, plombée par le couperet d’une froide dureté.

- Assez rigolé. T’es pas v’nu faire des ronds de jambes. On sait tous les deux qu’ça sert à rien. Alors. Crache.

Comment ça, l’interrogatoire, c’est dans l’autre sens ?
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Lun 18 Juil - 23:05

N’eut-il eut Bianca sous les yeux, que Gabriel aurait juré s’adresser à un homme. Le timbre rocailleux et épaissi qui lui parvenait n’aurait pas détonné sorti d’une bouche masculine. À la voix éraillée et sans doute naturellement rauque s’ajoutait une grammaire et une prononciation qui laissaient fortement à désirer. Ce n’était même plus un manque d’éducation que l’on devait blâmer, mais bel et bien une éducation totalement parallèle.

Éducation qui n’assurait pas plus les manières que la grammaire. Aussi belliqueuse que son gigantesque comparse, la jeune femme usait sa maîtrise approximative de la langue pour attaquer frontalement Gabriel. Enfin ce n’est pas comme si ce genre d’escarmouche allait avoir une quelconque influence sur Gabriel. Cela le changeait agréablement du flot d’insulte dont l’abreuvait les truands. Mais finalement l’effet était le même. Cela glissait sur Gabriel sans jamais l’atteindre. Comment cela aurait il pût ? En quoi l’opinion de ce genre de personnes, plus bêtes qu’hommes, pouvait avoir une quelconque importance pour lui?

Traiter par le mépris les attaques de Bianca lui venait naturellement, sans même qu’il n’envisage une autre solution. Elle n’avait pas d’importance comme personne et sa haine n’avait qu’un impact modéré sur la vie de Gabriel.

Sorbonne n’était pas logé à la même enseigne. L’attitude belliqueuse de Bianca l’atteignait en plein coeur. Avec une intelligence surprenante pour un chien, il sentait très bien à quel moment on le traitait de clébard. À moins juste que le regard de Bianca ne l’eut marqué. Quoiqu’il en soit, il prit fort mal la chose. Et ses babines se retroussèrent pour dévoiler des crocs tout aussi jaunes que ceux de Bianca. Juste plus long et coupant. La prisonnière semblait faites tout en os, sans rien à mordre. Et le peu de viande qu’il voyait semblait avarier. Mais pour lui faire passer le goût des insultes, il allait sans doute prendre sur lui et lui mastiquer consenscieusement les mollets. Comme prélude à cet intéressant programme culinaire, Sorbonne laissa échapper un long grognement sourd. Il se permit même un pas en avant dans une attitude agressive. Bien plus que celle de Gabriel. Il était presque triste de voir la bête prendre la chose plus à coeur que l’homme.

Mais avant qu’il ne puisse bouger une deuxième pattes et s’approcher un peu plus de son carppacio de truande, Sorbonne reçut un ordre inverse. Pas vraiment un ordre, d’ailleurs. Dans une économie de mouvement, et d’émotions, pavlovienne Gabriel émit un « tklik » du coin des lèvres. Le son fut bref. Mais suffit. Sorbonne cessa immédiatement de bouger. Mais son regard n’en disait pas moins. Il valait mieux que Bianca ne joue pas trop avec ses nerfs. Quand même. Des fois qu’il ait une brusque envie d’insubordination.

Une fois qu’il se fut assuré du calme de son chien, Gabriel accorda une attention superficielle à Bianca.

- Je suis navré d’apprendre que votre séjour ne vous convient pas. Et que vous ne bénéficiez pas de toutes les commodités nécessaires. Au moins sera-t-il court. Nous vous laisserons bientôt repartir.

Gabriel regarda Bianca dans les yeux et précisa d’une voix insupportable douce. À peine un murmure en réalité. Mais articulé si nettement qu’il portait aussi loin que les grincements rocailleux et grammaticalement douteux de Bianca.

- Nous avons récemment eut confirmation que votre état, nous permettra de vous questionner, brièvement, et de vous faire subir un châtiment exemplaire.

Sans quitter des yeux Bianca, Gabriel poursuivit avec indifférence :

- Mais vous l’avez noté, dans votre déplaisant argot, je ne me déplace pas dans des lieux aussi infects pour de pareilles pécadilles.

Clairement au nom de la survie de son odorat, de sa santé mentale et de la propreté de ses vêtements Gabriel limitait au possible ses descentes dans la basse-geôle. Déjà qu’il n’aimait pas particulièrement assister aux séances de questions. Qui se déroulaient dans un environnement propre et sain. Alors se risquait ici. Il fallait bien que les circonstances l’y poussent.

Il jugea inutile de faire durer un silence mélodramatique. Il laissait plus volontiers la comédie et les effets de manche à d’autres. Lui, il misait sur la sobriété et l’efficacité. Et ça lui avait plutôt réussie jusqu’à maintenant. Et il y avait un autre intérêt notable à l’occupation de l’espace sonore. Il ne laissait pas à Bianca le temps de l’insulter. Même s’il s’en moquait, il y avait quand même plus agréable.

- Aussi, ma visite peut se solder soit par l’annonce de votre exécution définitive soit par la conclusion d’un accord qui nous serait… mutuellement profitable.

Plus à lui qu’à elle sans doute. Mais après tout, il était celui avec la meilleure main. Il était normal que dans ces conditions les négociations se concluent à son avantage.

- Dans un cas comme dans l’autre vous sortirez d’ici, incessamment sous peu. reste à savoir ou vous vous retrouverez. À la droite du seigneur ou dans un ailleurs infiniment plus matériel et vivant. Mais vous vous en doutez, accéder à cet ailleurs vivant vous demandera quelques sacrifices.

Sacrifices qu’elle avait tout intérêt à supporter. Gabriel n’était pas homme à renâcler face à une condamnation à mort.
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Ven 22 Juil - 23:35

Par réflexe, la silhouette avachie de la larronne avait dévié sur la gauche, à l’opposé de la menace canine. Allait-il attaquer ? C’était ça, la fin ? Bouffée par un clébard dans les geôles du Châtelet ? Loin sous la couche de fière crasse, les fripes amidonnées de sueur, le cuir tanné par des années de misère, un pauvre résidu d’instinct de survie dansait une gigue endiablée au fond de son estomac. Mais il était si faible ! si miteux ! si ténu, râpé jusqu’à la corde à force de tenter le diable ! Et l’esprit frondeur des mauvaises rues de Paris, quant à lui, faisait tant de tapage ! Bianca dédaigna la terreur comme on passe outre un mal de ventre. D’une certaine façon, elle semblait s’en nourrir – autant, sinon davantage, que de l’indifférence suave, presque frustrante du lieutenant de police de Paris, noyée dans les relents putrides de la geôle.

Le spectre de la torture ne l’inquiétait guère. Étrange, n’est-ce pas ? comme les mots parfois ne sonne pas « vrais », bien qu’ils le disent ; à moins que Bianca fut tout simplement incapable de ressentir par anticipation. On vit, on ne vit pas. Le reste est – littéralement – littérature. Au mieux, elle pouvait invoquer le souvenir vivace de l’Araignée disloquée… attisant ainsi une colère sourde qui ne la préparait que mieux à affronter sa propre fin.

Aux mots de « mutuellement profitable », elle renâcla bruyamment. Sous un certain angle, la Reynie récitait des couplets familiers. Les récits des coupe-jarrets regorgeaient de tortures, d’os brisés, de morts en grève et de pactes passés ou non avec les lapins ferrés – autant dire : avec le diable. Pourtant, dans son aberrante loyauté, elle ne s’attendait pas à une telle proposition. Chez maman, on avait pris le pli de ne plus négocier ses allégeances ; la tentative n’en était que plus curieusement rafraîchissante.

- Du genre ? Tes entrées aux Miracles ? C'comme ça qu'tu les as gagnées, ou on a eu la bêtise de t'les filer gratis ?

Vraie question, d’ailleurs ! Elle plissa les yeux, scrutant la face lisse et policée. « On », elle savait qui c’était – ou pour mieux dire, elle pensait le savoir ; mais le détail restait flou, et plus le temps passait, plus il était difficile d’avoir des réponses. Certains avaient cané – qui de ses œuvres, qui aux premiers assauts policiers dans les rues. Probablement que la rousse s’inquiétait pas trop de buter un dénonciateur, une fois qu’il avait cassé tout son sucre. En tout cas, à mesure que les rangs des traîtres comme des garçons se clairsemaient, le vrai se faisait la malle, mangé par le néant, et Bianca ne pouvait que pester.
Au fait ! Maintenant qu’elle allait y passer aussi, c’était décidément trop tard.

Sans qu’il y soit de sa volonté, ni même qu’elle s’en rendît compte, elle avait sombré dans une songerie paisible. D’aucuns auraient pu songer qu’elle envisageait d’accepter. La belle erreur… Quant elle releva le museau – ses réflexions, pour sérieuses qu’elles pussent être, ne duraient jamais bien longtemps – un mépris souverain la barbouillait jusqu'au menton.

- Ça va te d’mander un peu d’effort, mais faut qu’tu t’concentres. Imagine un type… Un type de chez moi. Ce type, il se fait choper. Tu débarques… Tu proposes pareil… Il accepte. Et ce type qu’a mangé l’morceau, ce type-là… il rentre bercail, comme si d’rien n’était, il cause avec les copains qu’il a lâchés, il boit, il est heureux. Il est vivant. Sauf que ce type… Un jour… Ce type, on le retrouve en petits bouts semés dans les rues. Parce que Bianca Albin laisse pas vivre les lâcheurs.

Le dernier mot grinça entre ses dents ; puis, comme fatiguée par une démonstration qu’elle jugeait terminée, elle se vautra contre le mur. C’était folie – quelque chose au fond de son ventre le savait, qui dévia son regard vers le cabot terrible… Mais c’était plus fort qu’elle. Comme si la sale gosse dans son crâne, reniflant la mort toute proche, abattait en hâte toutes les cartes qu’elle n’avait pas encore pu jouer.
L’idée germa tout brusquement :

- La seule chose qui m’intéresse chez toi, en vrai, c’ton cador.

C’était vrai, sans doute bien plus que la Blanche ne le comprenait elle-même. Parce que la bête savait montrer les crocs, parce qu’elle en imposait, parce qu’elle s’exprimait, un peu, dans son langage à elle. Parce que son attachement profond pour son maître résonnait avec quelque chose en-deçà de sa conscience. Pourtant, à mille lieues de plonger si loin dans sa propre psyché, elle pensait sans doute n’adresser qu’une boutade au lieutenant de police.

- Mais comme tu m’le donn’ra pas, enchaîna-t-elle, là où elle eût dû dire : tu n’as pas le pouvoir de me le donner, et comme j’ai rien qu’tu veuilles à proposer en échange… Ben on n’a rien à s’dire. Moche, hein ?

C’en était fait. C’était trop tard. Et elle poussait encore, avec la morgue puérile de ceux qui osent tout, parce qu’elle ne savait pas vivre autrement.

- T’es déplacé pour rien, en fait.

Ses bras s’étendirent douloureusement, pour la frime, pour la gloire infime, exclusive, narcissique de jouer aux durs devant Gabriel de la Reynie en chair et en os. Elle cala les paumes derrière son crâne dans l’attitude la plus décontractée du monde. Ça f’sait mal. Ça f’sait du bien.

- T'en fais pas, Gaby. Pour ta peine, j'te garde une place en enfer.

Et merde.

- Juste à côté d'moi.

Merde. Merde.
C’était une connerie.
D’accord, mais une belle connerie. Non ! Pas une connerie. C’était juste beau. C’était ce qu’il fallait faire.
Un flot d’adrénaline envoya valdinguer le fantôme d’inquiétude qui lui restait dans un revers triomphant. Les dés étaient jetés. Elle allait crever. Mieux ! Elle appelait la mort, parce que Bianca Albin discute pas, marchande pas, parce que Bianca Albin crèvera pour ses copains, même s’il en reste à peine… et tant pis pour le reste. Que le monde meure avec elle ! Elle était prête. Et s’il se trouvait des sacrés que ça enquiquinait, encore mieux.
D’ailleurs…

- J’aurai un cureton ? Et l’bourreau d’l’Araignée ? s’enquit-elle dans un chant de rocaille. Ces deux engeances réagiraient toujours plus que la Reynie, qu’était décidément pas drôle. Autant s’amuser, pour ces dernières heures. Obscurément, une petite partie d’elle brûlait de découvrir jusqu’où elle saurait résister avant que son esprit n’explosât.
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Dim 31 Juil - 21:17

Plus hommasse que femme et sans doute plus bête qu’hommasse, son interlocutrice n’affichait que des émotions frustres et sanguines, loin de la maitrise raffinée à laquelle Gabriel était habitué. Et les sons qu’elle émettait par moment étaient au diapasons. Grognements mal maitrisés, mots avalés et accent des quartiers même sans s’exprimer en argot, elle marquait son discours avec une vulgarité animale aberrante. Mais derrière, on sentait l’intelligence, la morgue et une forme d’obstination qui passait autant pour de la loyauté que du courage. Autant de qualité que l’on aurait pût apprécier si elles avaient été policées et du bon côté de la loi. Mais ici, dans une cellule elles n’apparaissaient que comme des traits de caractères risibles et exaspérants. Elle avait comprit où il voulait en venir, ce qui était assez rassurant, et elle refusait, ce qui n’était ni prévisible, ni surprenant.

À la fin de la petite histoire, un sourire plein de morgue s’inscrivit sur le visage de Gabriel. La première émotion qui manifestait aussi ouvertement depuis le début de la conversation. Et sans doute aurait il valût qu’il ne la manifeste pas cette émotion. Car son visage n’exprimait plus qu’un orgueil cruel et dans ses yeux brillait une étincelle de méchanceté pure. La moquerie perlait au coin du rictus, dans la fossette qui se dessinait un peu sous la pommette. Superbe, comme un pêcheur thomiste Gabriel se contenta de lâcher du bout des lèvres :

- C’est très certainement admirable. Et pourtant tellement inutile.

La fâcheuse situation dans laquelle se trouvait Bianca en attestait. Ses volontés d’épurations ne suffisaient pas à endiguer la délation et les trahisons qui fleurissaient à la cour des miracles. Et c’était un effort d’autant plus dérisoire que pour un traitre qui rapportait les agissements criminels à la police, il y en avait sans doute trois qui rapportaient les même agissements à des factions ennemis. Voilà comment, une truande loyale jusqu’à la moelle finissait dans un trou miteux à deux doigts de se faire consciencieusement mâchonner par un molosse peu sympathique. Molosse d’ailleurs peu sensible à l’intérêt qu’il suscitait. Comme visiblement, il n’avait pas le droit de s’en prendre à la truande, il la toisait avec un mélange surprenant de colère et d’ennui.

L’ennui menaçait de pointer son nez chez Gabriel aussi. Une pointe de colère, un éclat de vie menaça de l’animer quand elle parla de s’arroger Sorbonne. Une possessivité qui disparut parce que le sujet de conversation changea trop vite. Parce qu’elle préférait le provoquer plutôt que de réfléchir. Qu’est ce que ça lui apportait? Une gloriole éphémère? Même pas. Il n’y avait personne pour les entendre. Personne pour témoigner de la gouaille et de la pugnacité de Bianca. Il n’y avait ici que des cloportes. Était ce un cri de désespoir. Ou autre chose. Mais est ce que la psychologie de la racaille comptait réellement? Gabriel décida que non. Mais il décida finalement de réagir lui aussi. Juste parce qu’il ne voulait pas qu’elle croit pouvoir inverser le rapport de force avec une ou deux phrases d’une insolence grotesque et d’un manque d’originalité risible. Pourrir en enfer, vraiment? C’était cette haineux mais un lieu commun assez triste, même pour la cour des miracles.

- Le bourreau de l’Araignée, un curé et mon chien. Vous semblez être en mal de compagnie, mademoiselle Albin.

Ce n’était pas parce qu’elle manquait de déférence en s’adressant à lui (« Gaby », non mais vraiment) qu’il devait agir de même. Les bonnes manières étaient en outre une nouvelle preuve de sa supériorité morale. Son sourire s’agrandit et la méchanceté pure parut un peu plus visible dans la pénombre de la cellule. Comme si l’atmosphère d’une moiteur sale jouait sur les humeurs de Gabriel, le rendant aussi nocifs que son environnement.

- Mais je peux sans doute arranger quelque chose pour vous. Sorbonne !

Le nom fût lâché d’un ton sec qui ne souffrait aucune contestation. Elle voulait le chien, elle l'avait. C'était petit mais jouissif. D’ailleurs, Gabriel n’eut pas finit de prononcer l’ordre que déjà le chien avait bondit. 50 kilos de muscles et de crocs s’abattirent sur Bianca pour la plaquer lourdement contre le sol miteux et merdeux de la cellule. Le choc entre la chair et le sol produit un son mat, habituellement profondément déplaisant mais qui réjouissait Gabriel. Sans doute avait il plus mal prit les moqueries que ce qu’il le concédait. Et dans la violence de la réaction, il y avait une forme de remontrance. Même si on ne lui avait pas ordonné de faire plus que neutraliser la truande, Sorbonne se prit un peu au jeu. Et laissa claquer une ou deux fois sa mâchoire dangereusement proche du cou de Bianca. Sans évidemment lui épargner le jeu des grognements menaçants, et heureux. Finalement cette visite dans les cachots avait du bon. Il s’amusait comme un fou et n’aurait pas été contre se montrer un peu plus violent. Juste histoire de. Gabriel toisa Bianca avec vilenie en attendant que le chien ait finit de faire son numéro. Une fois qu’il se fut calmé, il reprit d’une voix ferme.

- Je suis désolé de voir que vous refusez mon offre, pour une loyauté aussi admirable que stupide. Et inutile. Regardez où en est votre « cour » à l’heure ou nous parlons. J’ai arrêté votre roi et l’ai fait exécuter en place de Grève. Vos amis sont arrêtés et seront tous condamné à mort, une fois torturés. Et sans doute aurez vous le plaisir d’assister à un certain nombres de ces exécutions. Comme ça vous estimerez qui du bourreau de l’Ours ou de l’Araignée fait le meilleur travail.

Un simple état des lieux qui rappelait la situation totalement déplorable de Bianca et en plus affirmer purement et simplement la réussite de Gabriel. Ce qui était toujours bon à prendre.

- À votre avis, combien de temps avant que je ne rase votre trou à rats et ne vous envoie aux galères ou par d’autres cieux? À moins que je ne préfère évidemment vous laissez vous entretuer. Ça serait moins fastidieux et presque plus efficace. Vous vous détruisez tout seuls.

Il fit un pas en arrière et annonça :

- Sorbonne au pied.

Le chien eut l’air déçu mais obtempéra sans protester. Il abandonna Bianca et retourna se poser près de son maitre qui posa une main calme sur sa tête pour le gratter entre les oreilles.

- Et à votre avis, pour une « donneuse » que vous trouvez et assassinez, combien j’en lâche dans la nature. Mon estimation est à une pour 5 mais peut être avez vous mieux.

Bianca pouvait le nier autant qu’elle voulait. Mais elle était dans le camp des perdants. Et avait craché sur sa dernière chance de rejoindre les vainqueur.
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Jeu 4 Aoû - 20:33

Sitôt que le mâtin abandonna sa proie, tous les vains efforts de Bianca pour le maintenir à distance se relâchèrent. Ses mains, plaquées sur le poitrail invulnérable, tombèrent mollement parmi les immondices. Sa poitrine contractée par la lutte s’abaissa violemment, zébrée de blessures rouvertes qui rougirent sa chemise. Le râle expulsé siffla entre ses dents. Vaincue. Terrassée. La larronne gisait, habillée de sueur, chevelure renversée en répugnante couronne sur le sol de la geôle. L’haleine de la bête la tenait encore à la gorge. Le souvenir des dents acérées explosait encore derrière ses paupières. Dans son crâne, les agaceries du Grand Gaby s’entrechoquaient sans fin, comme autant d’éclats de verre brisé. Ainsi, l’Ours s’était bien fait prendre. L’Ours attendait sa fin. D’autres, aussi. Combien ? Combien pourrissaient dans ces geôles ? Combien rôtissaient déjà dans l’autre monde ? Assez pour briser les reins de la bande. C’était la fin. Un monde se désagrégeait. Bientôt, elle verrait déchirer le grand corps du colosse, et avec lui, tout espoir de résurrection.
Pas de doute : le lieutenant de police de Paris avait frappé juste à tous coups. Comme on tourmente un animal sauvage derrière ses barreaux, il avait su planter autant de traits vainqueurs là où il pouvait causer le plus de mal, et ses paroles instillaient un poison d’autant plus abominable qu’elles étaient vraies.

Trois douloureuses expirations plus tard, la truande projetait son buste en avant, roulant sur sa hanche pour reprendre appui. Ses paumes ne craignaient pas la crasse. Sa trogne ne redoutait pas la laideur.  Moitié accroupie, grignant de haine, ramassée comme une bête fauve au fond de sa cage, elle scruta le tourmenteur et son chien à travers le rideau de paille ignoble qui lui servait de tignasse. Elle semblait prête à bondir. L’aurait fait, cette fois ; la force seule lui manquait, gaspillée en lutte dérisoire contre le chien.

- J’prends l’pari, feula-t-elle.

Folle gageure. Défi perdu d’avance. Bravade à mille contre un. La Blanche, superbe et aberrante jusque dans la défaite, ne pouvait renoncer à ses idéaux brisés, ni s’effondrer pour les pleurer, ni même admettre, seulement, que sa bande ne s’en sortirait pas – pas encore, surtout pas à la face de celui qui l’a poignardée. Elle se battrait. Elle en crèverait. La Reynie jugeait-il le geste stupide ? Tant pis ! Ou tant mieux ! La sale carne… Le rat puant… Comment aurait-il pu comprendre ?
Et de renchérir aussi sec, sans s’inquiéter du réalisme de sa menace :

- Et pour chaque mangeur qu’on a pas, on compense par un d’tes gars.

« On ». Qui ça, « on » ? Obscurément, elle sentait combien l’entité monstrueuse, polymorphe qu’on appelait les Miracles dépassait sa seule bande, trahie de toute part, broyée dans la masse déloyale et puante. « On », c’était personne. « On » lui échappait. Mais elle sentait aussi, amère évidence, certitude ironique, que l’étrange organisme n’en était que plus fort. Elle devinait dans sa chair les puissants instincts qui appelaient le monstre à survivre, malgré l’indigence, malgré le fléau des sacrés investis de la tâche de purifier la ville. Elle sentait vivre l’immortelle gangrène gueuse. Sous une forme ou une autre, et quel qu’en soit le prix, la vie trouvait toujours un moyen – même contre la vie.
Et tout cela échappait à La Reynie.
Misérable consolation. N’importe ! Que ce monde disparaisse. Qu’il brûle. Que la racaille le foute à feu et à sang. Et surtout, surtout, que ce cher Gab’ s’y pète les dents.

- T’es combien, dis-moi ? Combien, pour trouver toutes les cours ? Venez… Venez… Vous nous aurez jamais tous.
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Jeu 11 Aoû - 19:56

Et tout à coup vint la lassitude. Une discussion qui ne menait à rien enfermé dans un lieu étroit et puant à en mourir. Sans doute était ce trop pour lui. Gabriel se sentit brutalement épuisé, à bout de force. Il avait envie de fermer la porte derrière lui et de s’enfermer quelque part pour dormir. De quitter Paris, puante et morose, pour retourner dans le sud. Juste pour la lumière et l’air qui y circulait. Ou a défaut de s’enfermer dans sa chambre pour retrouver une certaine quiétude. Bizarrement, il songea à Madeleine, alors que sa liaison actuelle était l’antonyme vivifié de la quiétude.

Il ne se demanda même pas pourquoi il se sentit si brutalement et irrémédiablement épuisé et déprimé. Celui lui semblait évident. L’affrontement avec la pitoyable créature qui lui faisait face agissait de façon perceptible sur son moral et sur son énergie vitale. C’était comme tenter d’inculquer un semblant de raison à une autruche. On pouvait y mettre toute la volonté au monde, il était impossible de faire rentrer un atome de bon sens dans cette tête de bourrique. En réalité, Gabriel la plaignait un peu cette pauvre fille. Être à se point dénué de contact avec la réalité, c’était une réelle pitié. Par cruauté, il aurait pût l’écraser avec un mépris logique et rationnel. Le genre dans lequel il excellait et il était impossible de lutter. Dans ce genre de situation, la cruauté était réellement une option facile. Tellement facile qu’au fond il s’y refusait. Sans doute un fond d’humanité lui indiquait qu’insister à ce point sur la défaite inéluctable de la cour des miracles et la mort de ses amis était d’un sadisme frôlant la folie. Ou plus bêtement, mauvais perdant comme il l’était il refusait de s’impliquer dans une dispute ou l’autre ne reconnaitrait pas explicitement qu’elle avait tort. Mais d’autres émotions venaient contrecarrer cet instinct humaniste. Et son envie de fuir les lieux puants. Au lieu de trancher immédiatement, il choisit donc de laisser son regard se perdre de point en point. Ici une pierre vaseuse et merdeuse, là un rayon de soleil timide qui attrapait la poussière et la saleté. Sans oublier l’état réellement repoussant de Bianca. Autant de détails dont il se moquait à vrai dire. Mais qui lui donnaient quelque chose à faire pour trier ses pensées et chasser la lassitude. Qui était de toute façon bien vite remplacée par un instinct combatif et vicieux bien plus naturel chez l’homme. Après une observation particulièrement rapide, même à l’échelle minuscule et uniforme dans la désolation des lieux, il reporta son attention sur Bianca. Droit sur Bianca. Il se mit à la fixer dans les yeux et à la dévisager avec une arrogance méchante et silencieuse. Le genre de regard qui se réglait par un gant jeté à la cour et un torrent d’insulte dans une taverne. Mais ici, rien de tout ça. Juste le silence et Gabriel qui ne la lâchait pas des yeux. Et qui souriait. Un sourire arrogant qui se dessinait sans nuance sur une belle gueule de connard. Un sourire qui atteignait les yeux, un phénomène rare, et qui les contaminait avec une méchanceté et une supériorité à la limite de l’insoutenable.

Finalement, il avait bel et bien perdu son temps en tentant de s’exprimer. Ses gestes et son attitude délivrait un message bien plus fort et lui économisait une salive trop précieuse pour être gâchée avec ce genre de personne. Mais le sourire se suffisait largement à lui même. Parce que ce sourire annonçait largement et sans ambages « grogne et insolente tout ce que tu veux. J’ai gagné ». Les fossettes qui se creusait poursuivait calmement : « Je vais raser ta cour. Je vais chasser et condamner tes amis. Je vais détruire ton monde. Tu n’y peux rien. ». Et finalement les yeux achevait avec cruauté, comme l’on cloue un cercueil : « Et tu verras cette lutte ridicule. Et tu contemplera ta défaite. » Le message fut transmis lentement et avec une intensité silencieuse presque théâtrale. Puis lorsque Gabriel estima qu’il fut correctement transmis, il choisit de montrer une certaine miséricorde à l’égard de son odorat. Le sourire fut remplacé par un rictus légèrement sardonique alors qu’il annonçait d’une voix bien modulé :

- J’ai certain de vos semblables à aller voir. Je vous souhaite une agréable fin de journée, mademoiselle.

Puis il donna deux coups secs sur le battant de la porte pour qu’on lui ouvre. La lumière plus franche du couloir, mais objectivement médiocre, l’éblouit un moment. Mais il franchit le seuil avec soulagement, Sorbonne sur ses talons. Même s’il n’avait pas corrompu Bianca, il avait au moins le mérite d’avoir renforcé un peu le climat de paranoïa et de guerre civile au sein même de la cour des miracles. Une discorde qui se montrerait forcément utile sur le long terme. Les choses allait pour le mieux. Derrière lui la porte de la cellule se ferma. Le claquement du bois contre l’huis résonna dans les couloirs. Mais il ne l’entendit pas. Son esprit était déjà loin.
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