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 De l’ennui russe à la scène française [Pv. Stasya]


Dim 24 Juil - 1:56

Tout en finissant une tasse de thé elle se demanda une nouvelle fois ce que cette Bazdéiev pouvait bien lui vouloir. Sans doute rien de bien intéressant, ce qui la fâchait presque. Se déplacer pour le bon plaisir d’une étrangère dont elle n’avait il a quelques jours à peine jamais entendu parler, voilà qui ne l’avait dans un premier temps pas ravie. St-Juéry avait beau avoir présenté l’entretien que la Russe demandait comme une preuve de l’admiration qu’elle portait à Madeleine, la comédienne avait dans un premier temps décidé de voir la chose comme une convocation qu’elle ne pouvait décemment pas refuser et qui ainsi, question de principe, appelait la contrariété. Ce sentiment n’avait pourtant aucune raison d’être, Madeleine n’étant d’habitude pas femme à briller par sa mauvaise volonté, et ne s’imposa d’ailleurs pas longtemps. Car les comédiens ne restaient jamais insensibles à une marque d’attention et d’estime, mais aussi parce que rapidement la curiosité prit le dessus. De sévère l’œil était devenu pensif, révélait un esprit imaginatif titillé. Une Russe à Paris… Voilà qui n’était tout de même pas commun. Venue de loin donc, et doté d’une personnalité pas inintéressante en prime, du moins si on en croyait les élans presque admiratifs que le nom avait inspiré à Gabriel. Et quand on savait les trésors d’imagination qu’il fallait déployer pour tirer à cet homme une expression autre que froide ou cynique, l'information devenait de fait presque sûre. Qu’avait-elle donc de si spécial ? Simple accent chantant, un air d’exotique, ou véritable étincelle qui la rendait exceptionnelle ? Entre envie d’en savoir plus et pointe de méfiance, Madeleine s’apprêtait à se rendre chez Stasya Bazdéiev l’esprit un peu confus entre mille spéculations.

Une quinzaine de minutes avant seize heures elle partit de chez elle, peu rassurée par le temps qui tournait vite et les nuages grisâtres désormais menaçants. Pour qui avait prévu de faire les quelques minutes de trajet à pied - vieilles habitudes obligeaient, dans la mesure du possible elle préférait marcher -, l’idée de finir détrempé ne réjouissait guère. Sentant la pluie menacer elle allongea donc le pas et se trouva soulagée d’arriver devant les grilles de l’hôtel alors que l’averse commençait seulement. A la hâte elle traversa la cour et rapidement un valet vint lui ouvrir la porte pour s’enquérir de son identité.

« Mademoiselle Béjart, je suis attendue »

Il sembla hésiter un instant, vraisemblablement au courant de la situation mais, à en croire son nez légèrement plissé, peu heureux de laisser une comédienne passer par la grande porte. Mais finalement l’homme s’écarta pour la laisser entrer et prendre les gants qu’elle ne tarda pas à lui tendre, les redonnant aussitôt à une servante qui se trouvait à côté. Ballet aussi bien rodé que commun et inutile, songea Madeleine en regardant ses biens passer de mains en mains.

« Madame vous rejoindra bientôt. Si vous voulez bien me suivre. »

Bien évidemment il n’y avait ici pas l’humidité triste qui imprégnait la majorité des demeures parisiennes par ces débuts d’automne pluvieux. Le hall, tout autant que les quelques pièces qu’elle traversa, n’était pas loin d’être grandiose, trahissant des moyens qui frôlaient sans doute le faramineux. A chaque salon sa couleur, fardé d’un rouge lumineux ou encore d’un bleu d’Egypte profond ; partout bibelots rares, statuettes d’un marbre blanc immaculé ou encore horloges recouvertes de feuille d’or ; à toute immense fenêtre d’épais rideaux, ici en lourd taffetas de soie un peu sombre, là en un tissu plus clair qui semblait accrocher la lumière. Le goût était sûr, pour autant pas commun. L’âme russe qui d’une manière ou d’une autre s’exprimait, peut-être. Et surtout, entre les tentures et les riches décorations savamment disposées, une impression de vie qui demeurait.

Il la laissa finalement dans un petit salon où le jaune l’emportait, lui proposant d’attendre ici pendant qu’il allait prévenir la comtesse. Seule dans la pièce, il sembla à Madeleine que la lumière orageuse qui s’immisçait jusque sur les tentures éclatantes rendait une étrange couleur, créait une atmosphère de début de soirée, avec des orangés qui se reflétaient dans les quelques miroirs et venaient se perdre dans les moindres recoins, jusque dans les plis de la robe de Madeleine qui de bleutée tournait presque au vert. Etonnantes, ces teintes qui ne se détachaient pas mais au contraire donnaient l’impression d’être toutes emmêlées. Avec le silence chaudement peint qui s’imposait un soupçon d’éternel semblait vouloir s’immiscer.  
Elle attendit quelques minutes qui filèrent rapidement, passées à observer chaque détail du salon avec une attention particulière, le regard accroché çà et là, avant que la maîtresse de maison n’entre finalement, précédée par le même valet venu lui ouvrir la porte. Les joues vivement colorées et le regard clair et brillant, Stasya Bazdéiev inspirait étonnamment la sympathie. Un visage d’une rondeur presque enfantine peut-être, ou alors était-ce cette bouche qui semblait vouloir rire ? Quelques secondes à peine à l’observer et déjà Madeleine sentait un contraste presque amusant entre elle et ses alter égaux françaises, dont les traits paraissaient souvent par cent fois moins vivants. A cette règle de ces expressions policées, de simples sourires voilés face aux inconnus, la comédienne ne fit d’ailleurs pas exception. Air paisible, gestes calmes, plutôt que l’impassibilité ou le détachement elle affichait cependant une forme de bienveillance. Pourtant feinte, cette affabilité, la curiosité l’emportant sur la réelle obligeance. Face à la noble elle s’inclina légèrement, profitant de son visage baissé pour laisser transparaitre un léger amusement au coin des lèvres, songeant que la jeune femme dégageait une forme d’insouciance propre à la jeune aristocratie derrière une attitude digne qui convenait mieux à celle d’expérience. Drôle de mélange, pensa Madeleine, qui gomma le rictus en se relevant.

« C’est un plaisir de vous rencontrer, madame la comtesse. »

Tout en balayant une nouvelle fois la pièce du regard, s’étonnant les sourcils légèrement levés du luxe de celle-ci, elle reprit, considérant qu’elle pouvait bien se permettre deux phrases d’affilée quand bien même on ne lui avait pas expressément donné l’autorisation de s’exprimer. Car les compliments n'entraînaient en général pas le reproche, et si cette fois ils devaient le faire elle jurait de s’en remettre sans mal.

« Vous avez une demeure magnifique et je suis sincèrement honorée d’y être conviée. »

Pour le moment des banalités, qu’elle aurait pu aisément prononcer au mot près et sur l’exact même ton dans n’importe quel foyer noble de la capitale, mais pour autant pas de fausseté.

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Lun 25 Juil - 22:48

Les années passées en Russie n’avaient pas préparé Stasya à la vie parisienne. Sa vie n’avait pas vraiment été calme, bien au contraire. Mais lorsqu’on la comparait au tourbillon mondain et artistique qui avait prit son existence en otage, il lui semblait avoir vécue une existence bien monacale. Les arts plus que tout la subjuguait. Passer de l’austérité d’une jeunesse sans théâtre et sans musique au rayonnement de la culture française lui causait un léger vertige. Et elle soupçonnait son mari d’en jouer pour rendre leur séjour définitif. Mais peu lui importait. C’était exaltant.

Rue Ste Anne, on comparait sans cesse les mérites des différents artistes, comédiens et dramaturge étaient jugés avec sévérité. Et d’autant plus sévèrement s’ils avaient le malheur de préférer la marquise d’Espard au couple Capelle. Même si pour être honnête, Stasya ne voyait ps vraiment ce que l’on reprochait à la marquise et à son salon. Elle n’en connaissait que deux membres, Antoine de Luigny et Gabriel de la Reynie, et ne les trouvait pas pire que les occupants du salon rue Ste Anne. Même plutôt sympathique. Bien qu’Antoine ait le mauvais goût d’encourager Vlad’ dans sa passion pour l’astrologie, l’astronomie, l’alchimie et toutes les idioties qui lui prenaient beaucoup de temps et d’argent.

Mais malgré la terrible sévérité de la rue Ste Anne tout le monde s’accordait sur le talent de Molière et de sa coupe. Mais la première représentation de Don Juan l’avait déçue. Sans grande surprise. Sa maitrise du français restait malheureusement rudimentaire, tout comme sa compréhension de la société française. Elle ne voyait pas du tout ce que cette pièce avait de drôle ou de polémique. Évidemment c’était tout ce qu’il fallait pour enflammer l’esprit combatif de Stasya. Décidée à ne pas rester sur un échec, elle résolut de retourner au théâtre le plus vite possible. Il lui fallait juste choisir la bonne pièce. Un deuxième échec aurait quand même eut quelque chose d’un peu humiliant. Une tragédie semblait donc un choix plus facile. C’était un art plus noble que la comédie, déjà. Et la langue y était épurée, plus facile à comprendre, et la plupart du temps dénuée de jeux de mots. Pour autant, elle ne parvenait pas toujours à saisir toutes les expressions. Heureusement pour elle, Gabriel, qui lui servait de professeur de français la plupart du temps, lui avait raconté l’intrigue de la pièce avant. Mais même sans ça, Stasya affirmait qu’elle aurait compris l’histoire. Parce que quand, on faisait preuve d’autant de talent que Madeleine Béjart, on pouvait se passer de talent en linguistique.

Et c’est ainsi qu’installée à une place de choix, Stasya avait découvert le pouvoir de la tragédie. Au début ce n’était qu’un sentiment de vague incompréhension. Des efforts soutenus pour suivre le déroulement de la pièce. Puis brutalement, l’émotion l’avait submergé. Pas si brutalement mais de façon totalement inarrétable. Un sentiment qui l’avait prise sans qu’elle n’y puisse rien.

Elle était demeurée là, subjuguée par un texte dont elle ne comprenait pas la moitié. Ces gens qui lors du récit de Gabriel lui avaient semblés superficiels et idiots apparaissaient désormais comme sublimes et frappés par un sort auxquels personne ne pouvait échapper. C’était fou et magique. Le coeur serré et la gorge nouée, Stasya luttait contre une émotion au delà des mots qu’elle ne saisissait pas. On était bien loin de la rationnel critique avec laquelle elle avait sévèrement jugé la pièce dans un premier temps. Mais il y avait quelque chose de sublime dans cette « Marianne ». Et ça la touchait plus sévèrement que ça ne l’aurait dût. Aussi fut elle sincèrement déçue lorsque la pièce prit fin. Après une hécatombe comme celle des dernières scènes cela aurait dût être prévisible. Mais elle n’en fut pas moins secouée et anéantie. À son sens, ça aurait pût durer plus longtemps. Et elle en conçut un véritable engouement pour la tragédie. Se demandant même comment elle avait vécue sans jusqu’à aujourd’hui.

Evidemment dans sa position, elle n’avait pas réellement une grande appétence pour les beaux textes. Ou en tout cas peu de légitimité pour juger du style d’une pièce. Mais elle n’en était que plus sensible aux talents des acteurs. Dont Madeleine Béjart. Et son admiration grandit encore lorsque Luigny lui confia que Madeleine était la véritable dirigeante de la troupe de comédien. Une femme avec son talent et son influence devait forcément être formidable. Au début, Stasya se contenta de sagement admirer les performances de la comédienne, convaincue qu’elle était inaccessible et vivait dans le monde étrange des artistes. Mais son adorable mari jugea que son admiration ne pouvait pas en rester là. Et il rentabilisa le cercle de parasites intellectuels qui allait et venait dans l’hôtel du couple russe. Ce qui était en soit une excellente initiative. Stasya aurait juste préféré qu’il la prévienne un peu à l’avance. Au lieu de ça, il annonça le matin même que Madeleine Béjart allait leur rendre une visite dans le courant de l’après-midi. Comme si c’était le genre de nouvelle qu’on pouvait lancer entre le réveil et le premier thé de la journée. Tout ça au non de la beauté de la surprise. C’était un noble sentiment évidemment. Mais ça ne justifiait pas de passer outre la nécessaire organisation. On ne pouvait pas recevoir l’une des femmes les plus en vue de Paris sans une préparation nécessaire et minutieuse. Trois mois de délais aurait été une bonne chose.

Ou la présence de son mari aurait aussi été une bonne chose. Ne serait ce que parce qu’il parlait couramment français. Mais il avait préféré l’abandonner elle et son mauvais français face à une rencontre diablement intimidante. Visiblement, il était convaincue que tout allait bien se passer et qu’elle n’avait pas besoin de son aide. Un optimisme pareil était un petit peu excédant. Surtout qu’il n’était dût à la nature positive de son mari mais à sa dissociation du monde réel. Une fois que son abandon fut effectif, Stasya réagit comme face à chaque difficulté. Un sourire un petit peu plus grand une farouche volonté de faire de cet entretien une réussite. Sa toilette, de coupe française, fut choisit avec un soin plus grand qu’à l’accoutumée. Et elle veilla à pouvoir proposer aussi bien des pâtisseries russes que des françaises, au cas où son invitée ait envie d’une collation. Et des ordres furent données pour s’assurer que ce soit les domestiques francophones qui accueillent la comédienne. Mais toutes ces préparations étaient sans importance si elle, Stasya, n’était pas à la hauteur.

Dès qu’un valet annonça sa visiteuse, elle abandonna son fastidieux exercice de calligraphie pour se rendre dans la salon jaune. Le plus élégant d’après elle. Visiblement son allure vive et décidée n’était pas dans les manières françaises, mais ni les préciosités ni la timidité affectée ne l’attirait. Elle força même le valet à presser l’allure pour ne pas se faire dépasser. Et ce fut avec énergie et sans tenter de dissimuler son sourire que Stasya fut introduite auprès de Madeleine Béjart. C’était la première fois qu’elle voyait la comédienne de près. Elle semblait plus ordinaire que ce qu’avait imaginé Stasya, moins figée que les personnages tragiques qu’elle incarnait. Et sans doute beaucoup plus agréable. Le visage était beau, élégamment maquillée. Mais surtout on voyait de minuscules rides d’expressions qui attestaient les années passées et surtout d’un tempérament heureux qui visiblement aimait à rire. Elle lui plut.

Les paroles pour aimables qu’elles étaient demeurées de simples coutumes que l’on disait à tous. Toute russe qu’elle était Stasya était suffisamment aristocrate pour s’en douter. Mais qu’importait. Il ne lui restait plus qu’à lui inspirer des paroles aimables et sincères. Et puis Stasya était tellement heureuse de la rencontrer en personne qu’elle contrôlait difficilement son sourire. Et difficilement son français, malheureusement.

- Tout l’honneur est pour moi.

Cette phrase était facile, tant elle était courte et rabâchée tout le temps. Mais déjà Stasya dût lutter contre son envie de grimacer en entendant son accent russe. Si épais et rustique. Et encore, on en était au début de la conversation. Stasya eut un geste de la main et poursuivit avec une phrase qu’elle maitrisait tout autant.

- Je vous en prie asseyez vous.

Elle pouvait presque remercier les amis de son mari et leur tendance à s’imposer. Tout en prenant place sur sa propre bergère, Stasya ne tenta pas de dissimuler son sourire et sa joie. C’était quand même extraordinaire de pouvoir parler à Madeleine Béjart. Et elle avait un peu l’impression de flotter au dessus du sol. Elle tenta d’expliquer dans un français qu’elle trouvait encore trop laborieux.

- Je suis très heureuse, vraiment, que vous veniez dans chez moi. L’honneur de voir votre jeu, j’ai eut plusieurs fois. Vous êtes vraiment….

Elle s’arrêta un moment peinant à trouver le mot et demanda :

- Admirante?

Même pas dix minutes de conversations et déjà, elle se ridiculisait avec sa mauvaise maitrise de la langue. Il fallait qu’elle s’améliore et plus vite que ça. Pour dissimuler son malaise, elle questionna :

- Aimez vous la russe pâtisserie? Avec du thé.
....
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Lun 1 Aoû - 18:52

A défaut d’avoir un talent pour dépeindre la nature humaine Madeleine avait pour ceux qui l’entouraient une vraie curiosité. Ou plutôt une disposition à imaginer ce qui pouvait se dire ou se faire derrière des rideaux tendus. Somme toute, le goût pour la fiction qui s’étendait au quotidien. Avec une forme de naïveté, d’amusement candide – facette de sa personnalité que certains suspectaient, voire connaissaient, mais qu’elle se gardait bien de trop afficher –, elle aimait donc à dépouiller les inconnus de leur identité pour leur en créer une nouvelle de toutes pièces. Voler le passé et les aspirations d’autrui, une activité singulière qui l’avait diverti depuis aussi longtemps qu’elle pouvait se rappeler. Et même si l’activité était singulièrement moins réjouissante à présent que son frère aîné n’était plus là pour la partager avec elle, pour autant elle était restée, par plaisir et habitude.
En apprenant que cet hôtel particulier, devant lequel Madeleine était, par le concours d’étranges et récents événements, à plusieurs reprises passée, était nouvellement occupé par un couple Russe, les conjectures n’avaient pas manqué de fuser. Parmi les scénarii qu’elle s’était imaginé celui qui les voulait d’une rigueur exagérée, presque caricaturale, avait rapidement pris le dessus. L’idée d’un époux qui se noyait dans les prières pour oublier la débauche française – car la chose était bien connue, la Russie n’était que profond ennui et bigoterie à n’en plus finir – et une femme qui ne valait pas mieux était assez amusante. Deux énergumènes, peut-être envoyés en secrète ambassade, complètement perdus dès qu’ils n’étaient pas retranchés dans leur chapelle privée, l’image n’avait pas manqué de la faire rire. Lorsqu’elle avait finalement demandé plus de précisions sur leur compte et que les descriptions faites du duo s’étaient révélées plus pimpantes que pleines d’une sage orthodoxie, elle n’avait cependant pas été déçue, simplement étonnée, intriguée aussi, et naturellement le jeu s’était arrêté, la réalité lui ayant retiré tout attrait. Elle s’était depuis faite à l’idée que Vladimir et Stasya Bazdéiev resteraient deux silhouettes un peu fumeuses, presque attrayantes par leur aura de mystère. Mais voilà qu’elle se trouvait à présent dans l’un de leurs salons, faisant face à un brin de femme qui était tout ce qu’elle n’attendait pas, ou presque – allez savoir pourquoi, elle l’avait notamment imaginé blonde. Drôle de retournement de situation.
Il n’y avait bien que sur l’accent que Madeleine ne s’était pas trompée. La jeune femme avait une façon tout à fait particulière, presque charmante, de rouler les « r », non pas à la façon un peu âpre des gens de théâtre, chez qui la consonne semblait parfois peiner à se terminer et résonnait trop longtemps, mais avec bien plus de subtilité. Le son glissait sur ses lèvres et ne mourait jamais vraiment, semblait au contraire se distiller tout au long d’une phrase, la rythmant agréablement. Quant au reste des syllabes, elle les mangeait un peu, comme si le français n’était simplement pas adapté à sa façon naturellement chantante de parler. Quiconque maîtrisait les mots, et Madeleine se targuait de le faire, aurait certainement jugé la diction de Stasya sévèrement, trouvant notamment que la voix de la comtesse manquait d’ampleur et de fermeté. Un amateur de musique, au contraire, aurait apprécié les notes pleines, la façon délicate d’aspirer certaines lettres, le ton qui demeurait dans le registre des aigus et qui pourtant ne manquait pas de variations, et surtout le mordant du milieu de phrase qui tranchait avec la douceur tant du début que de la fin. Aujourd’hui disposée à la clémence, ou peut-être plus mélomane que comédienne, Madeleine trouva simplement charmant cet air d’ailleurs qu’avait Stasya dès lors qu’elle ouvrait la bouche. Pour ce qui était du vocabulaire, il était assez confus, tout comme l’ordre des mots qui semblait plus aléatoire que réellement pensé, mais on ne pouvait décemment pas lui en vouloir. Par respect surtout – par égard pour le rang de la Russe elle ne se serait jamais permis de remarque qui aurait pu être mal interprétée –, elle ne releva pas le néologisme et se contenta de hocher humblement la tête, comprenant et prenant le compliment. Voyant le malaise de Stasya, un regard qui s’enfuit quelques secondes à peine avant de revenir pétillant, elle regretta cependant de s’être tue. Sans doute la maîtrise approximative du français par l’aristocrate impliquait de son côté un effort double pour ne pas laisser la conversation mourir.
Lorsque la maîtresse de maison la questionna sur son goût pour la pâtisserie russe, elle eut un sourire légèrement amusé et répondit, un peu intriguée.

« Je vous avoue ne pas être familière avec les traditions culinaires de votre pays mais je suis ravie que vous m’offriez l’occasion de découvrir. »

Bien sûr on ne tarda pas à lui apporter une tasse fumante et odorante, qui dégageait une forte odeur d’épices qui n’était pas commune, des effluves beaucoup moins subtiles que ce dont elle avait l’habitude mais qui promettaient d’étonnantes saveurs. Avant d’en siroter une gorgée elle croqua cependant dans ce qui ressemblait à un morceau de pain d’épices, sentant que Stasya l’y invitait vivement, et s’étonna d’aimer assez cela en dépit d’un goût inédit.

« C’est excellent. »

Le thé l’était beaucoup moins. Bien trop fort selon elle, Madeleine se contenta d’y tremper les lèvres, se retint sans trop de mal de grimacer en sentant l’amertume lui piquer la langue, et reposa doucement sa tasse. Pour ne pas à avoir à le goûter de nouveau ne restait qu’à meubler suffisamment le silence.

« On m’a dit, madame, que vous étiez venue seule depuis Moscou, ce qui est admirablement courageux. »

Si elle avait bien suivit toute l’histoire qui lui avait été rapportée, Stasya avait même décidé de son propre chef de se rendre en France et non pas suivi l’ordre de son mari de le rejoindre, ce qui ajoutait en panache. Des femmes dotées de caractère, voilà qui manquait en France cruellement, plus encore dans les rangs de la noblesse. Aussi fallait-il croire que le sang bleu prédisposait à une soumission qui, tout état de fait qu’elle semblait être, ne manquait pas d’être abhorrée par celles qui avaient eu la chance, souvent question de circonstances clémentes, que de ne pas trop la connaître.

« Ne serait-ce que pour la peine que le voyage a dû être j’espère que vous vous plaisez ici. Paris est une ville parfois déconcertante mais où la vie n’est, je crois, pas des plus désagréables. »

Etonnante, elle en était certaine. Car il y avait parfois, lorsque comme aujourd’hui le ciel était sombre et l’atmosphère lourde, l’impression d’une balade dans une ville languissante et mortelle, une sensation de fatigue qui prenait au corps, l’étrange sensation que Paris s’épuisait un peu. Puis le sentiment s’estompait en même temps que les nuages filaient et, au dessus des têtes, des couleurs pastelles s’étalaient à faire aux connaisseurs qu’ils se trouvaient à s’y méprendre dans une toile nordique. Dans un décor de maître les choses reprenaient normalement leur court, faisant généralement penser à Madeleine que toutes les considérations précédentes n’avaient été que tant de purs produits de l’esprit. A repenser à ses propres divagations, elle haussa légèrement les sourcils, puis revint rapidement à la discussion, cherchant un moyen de donner à Stasya l’occasion de répondre quand bien même elle n’aurait pas tout saisi à ce qu’elle venait de dire.

« Mais bien différente de chez vous, je suppose. Il paraît qu’il n’y a en Russie aucun théâtre, c’est exact ? »

Une chose qu’elle n’avait que très récemment apprise, un argument lancé pour la convaincre de divertir un peu cette pauvre jeune femme qui n’avait eu qu’une vie d’ennui, et qui n’avait pas manqué de la faire réagir. Entre ces Italiens qui ne voulaient pas de femmes sur scène – sacrilège, une cheville aperçue ! – et autres Russes qui croyaient vraisemblablement que le théâtre était l’œuvre du diable – et leur thé, qu’était-il donc sinon une idée du malin ? -, le monde courrait décidément à sa perte.

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Ven 5 Aoû - 17:50

L’estimation, très approximative, voulant que Madeleine Béjart ait un caractère heureux et prompt au sourire semblait se confirmer. Bien sûr, on ne pouvait pas totalement exclure la possibilité qu’il s’agisse uniquement d’une politesse hypocrite. Mais les manières de la comédienne respirait la bonne grâce et une bienveillance suffisante pour que Stasya s’estime heureuse. D’autant plus heureuse qu’elle accepta de goûter la cuisine  russe et se montra même, apparemment, sincèrement appréciatrice. Ce qui n’était pas gagné. La silhouette mince de Madeleine suggérait tout de même un appétit d’oiseaux. Et les français, fier de leur tradition gastronomique, avait quelque peu tendance à froncer le nez et à pincer les lèvres lorsqu’ils se trouvaient confronté à quelque chose venant d’une terre lointaine. Les nombreuses disputes entre le maitre d’hôtel français et la cuisinière russe de l’hôtel Bazdéiev en était une illustration caricaturale. Le brave homme avait faillit s’arracher les cheveux et pleurer en apprenant que l’on destinait à une personnalité en vue le supplice de la cuisine caractérielle russe. Ce qui avait évidemment poussé la cuisinière à sortit les gros et à la louche pour faire respecter son point de vue. Autant dire qu’à l’office en attendait avec impatience le verdict de Madeleine. D’ailleurs le domestique qui assurait le service nota le compliment avec un sourire. Non pas qu’il soit un fervent défenseur de la cuisinière. Mais pardieu. Il avait quand même parié une grosse partie de sa paie sur l’ouverture d’esprit de la Béjart. Il avait aussi, très respectueusement, parié sur la capacité de madame à suivre la conversation. Et là, ça semblait un peu plus mal parti. Mais il avait confiance. Madame avait retenu les noms de la domesticité avec une rigueur et une volonté martiale. Et puis, elle se rendait régulièrement rue Ste Anne, sans oublier ses conversations avec Gabriel de la Reynie. Son français ne pouvait pas être si mauvais.

Malheureusement il l’était. Gabriel s’efforçait de lui parler lentement et avec des phrases simplifiés. De même il n’hésitait jamais à la corriger sur la grammaire ou l’orthographe. Sa conversation lui donnait quelque fois l’impression d’être une simple d’esprit, mais ce n’était pas uniquement dût à la barrière linguistique persiflait certains, mais elle se suivait facilement. Rue Ste Anne, Stasya n’avait aucune honte à décrocher de la conversation. On ne lui accordait qu’une attention distraite, un vague pittoresque rafraichissant. Autant dire que le français ressemblait plus à une musique d’arrière plein. Elle se familiarisait avec la mélodie de la langue et attrapait de ci de là quelques mots qui l’intéressaient mais ne faisait pas beaucoup plus d’efforts. Elle se laissait bercer en attendant que les progrès ne viennent. Et ils étaient finalement indéniable. Mais très nettement insuffisant. La comédienne parlait un français sans accent mais rapide. Si terriblement rapide. Stasya n’était pas sûr de pouvoir distinguer la fin d’un mot et le début du suivant. Sans oublier que sa maitrise de la langue ne la poussait pas vraiment à simplifier la structure grammaticale de ses phrases. Sans atteindre la préciosité migraineuse, sa conversation témoignait d’une sophistication qui perdait quelque peu Stasya. Et la comtesse, bien élevée qu’elle était, ne voulait pas l’insulter en lui demandant de répéter ou de ralentir. Il fallait donc sourire et suivre. Se concentrer sur les mots dont elle comprenait le sens et s’en servir pour en tirer le sens global de la phrase. Elle s’était familiarisée avec l’exercice. Et le fait que les premières rencontres suscitent toujours le même genre de questions l’arrangeait. Visiblement, il était questions de son voyage de Moscou à Paris. Le mot « désagréable » suivant de près le nom de la capitale français on pouvait facilement en conclure qu’on lui demandait son avis sur la ville. Voilà deux sujets sur lesquels, elle avait quelque peu eut l’occasion de travailler ses phrases. Ce qui l’arrangeait il fallait bien le reconnaitre. Le premier ridicule de son manque de vocabulaire (« admirable » bien sûr que c’était admirable) passé, elle ne tenait pas trop à le revivre. Pas avant un moment. Même si mademoiselle Béjart avait été      assez aimable pour ne pas la corriger. Ce qui comme d’habitude faisait naitre un sentiment contradictoire chez la jeune russe. Une gratitude très certainement. Se voir rappeler sèchement que l’on ne maitrisait pas réellement une langue était une expérience humiliante et désagréable. Mais aussi de façon plus insidieuse, un certain agacement menaçait de poindre le bout de son nez. Enfin c’était insensé. Comment voulait on qu’elle progresse si personne ne se souciait jamais au grand jamais de lui apprendre les mots et expressions correctes?

Finalement tout en savourant son thé, Stasya répondit avec un accent de russe détermination qui ne manquait jamais de faire se rengorger de fierté son personnel et son mari :

- Avec la volonté, le voyage ne présente pas de compliqué.

Vraiment les gens ne manquaient jamais de la stupéfier avec leur manque d’audace. Qu’était ce quelques centaines de kilomètres de routes médiocres? On serrait les dents et on y avançait. Les pleutres et les geignants, comme sa femme de chambre qui s’était lamenté comme si on l’avait trainé de force en Sibérie, n’arrivaient jamais à rien dans ce monde. Voilà bien l’avis de Stasya qui reprit avec enthousiasme et énergie tout en croquant du bout de ses grandes dents d’avide :

- Paris est une ville plus étourdissante.

Il lui semblait avoir oublié un mot dans la phrase. Peut être même deux. Mais sans doute sa conversation possédait elle un peu de sens. Du moins fallait il l’espérer. Peut être aurait elle dût demander à son valet de lui faire un signe discret si elle dérivait un peu trop ou se trompait totalement de sujet. Après tout, il semblait évident que le garçon laissait trainer une oreille. Et un oeil admirateur en direction de la comédienne. C’était une idée à creuser pour la prochaine fois. Et il faudrait quelque peu réprimander le garçon sur la tenue à avoir lorsque l’on recevait des invités. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour une rustre russe. D’ailleurs autant agir tout de suite.

- Merci Etienne.

Comprenant qu’on lui donner son congé, il eut une révérence pleine d’élégance et quitta la pièce sur la pointe des pieds. Ce qui signifiait que le maitre d’hôtel se retrouvait à faire le service. Mauvais ça. À défaut d’apprendre le respect des dames aux employés sans doute faudrait il un peu plus embaucher. Puis Stasya reprit, contente que la question lui permette de développer un peu et d’avoir un semblant de conversation.

- Vous avez raison. La religion de Russie interdit le théâtre, comme la musique. C’est un pays plus sévère et rude que votre France. Mais très beau.

Pour autant, elle ne ressentait qu’un amour violent et incontestable pour son pays. Et percevait que malgré sa sophistication la France n’était pas exempt d’un certain nombres de défauts. L’hypocrisie et la rigidité de la société en tête. Ils avaient de ses catégories ridicules. Mais ce n’était pas encore le sujet de la conversation. Et de toute façon, elle soupçonnait bien que les critiques ne seraient pas très bien prises. Aussi Stasya poursuivit avec bonne humeur.

- J’ai très surprise en voyant pour la première fois une pièce à vous. Don Juan, non? Très compliqué mais les gens beaucoup ont rit. Mais la tragédie est l’art du vrai. Vous avez beaucoup de chance de l’avoir en France.

Elle fronça les sourcils et s’enquit avec curiosité et une pointe de déception perçant derrière le rigoureux accent russe.

- Même si j’ai compris que certains veulent interdir aussi. On a essayé de nous expliquer à moi et mari moi. Les… tartuffes, c’est ça? Des idiots.

Puis elle reprit avec un sourire :

- Mais je ne veux gâcher la journée avec des soucis.
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Jeu 18 Aoû - 15:54

Très sincèrement, Madeleine doutait que la simple volonté suffise à traverser l’Europe sans encombre, à cela il fallait bien ajouter un grain de folie et un soupçon de chance. Rien qui au demeurant ne pouvait déplaire à la comédienne, qui, à défaut d’en être particulièrement affublée, avait toute sa vie côtoyé des gens qui l’étaient. Mais plus que les mots ce fut cet air obstiné, un hochement de tête, court mais d’une pleine franchise, et un regard décidé comme on en voyait rarement qui l’amusèrent un peu. Il fallait bien être jeune pour afficher un tel visage.
Pendant que Stasya congédiait un domestique, puis répondait à la question, Madeleine perdit légèrement le fil de la discussion. Car alors que la Russe avait tourné la tête pour lancer une œillade sévère au valet, elle avait quant à elle remarqué posé sur une commode, la page marquée par une feuille qui dépassait, un exemplaire de Célinte, dont elle eut l’impression de ne l’avoir pas vu depuis des lustres. Quelques secondes, les yeux posés de nouveau sur Stasya sans que pour autant elle ne la regarde vraiment, le souvenir de madame de Scudéry et de tout ce qu’elle avait un jour représenté, une jeunesse qui voulait refaire les codes, remonta. Un souvenir haut en couleur comme ceux des enfants qui avaient décidé de ne garder que le bon. Il lui arrivait parfois de s’arrêter un moment hors du présent, rendue à un passé qui devenait lointain, rarement bien longtemps cependant. L’air un peu nostalgique s’effaça cependant aussi vite qu’il était apparu et resurgît l’image nette, bien construite, de l’instant. Sans avoir réellement noté ce qui était pourtant un compliment – première défenseuse de Molière, elle n’en restait pas moins portée sur la tragédie et disposée à encourager l’avis de ceux qui savaient l’apprécier – Madeleine entendit bien la remarque suivante, qui lui tira un demi sourire amusé. Pour quelqu’un qui maîtrisait mal le français, Stasya avait paradoxalement un vocabulaire plutôt à la mode. Qui fit d’ailleurs se demander à Madeleine qui, et dans quel contexte, avait bien pu lui apprendre un tel mot. Si elle comptait s’intégrer dans la bonne société parisienne peut-être faudrait-il, pour lui rendre service, lui suggérer de changer de professeur pour un trouver un autre moins susceptible de la mener, par inadvertance, à froisser quelques âmes pieuses qui auraient pu se retrouver dans ce qui frôlait l’insulte. Mais le conseil, quelqu’un se chargerait bien de lui donner à sa place. Stasya l’amusait au fond trop pour qu’elle risque de la faire taire avec une remarque qu’il aurait été possible de mal interpréter. Au lieu de cela elle acquiesça donc.

« C’est ainsi que Molière les a surnommé. »

Mais il était étonnant qu’elle, qui venait d’un pays où la religion semblait tout bonnement interdire de vivre, juge si catégoriquement ceux qui chez elle devaient faire figure de normalité. Cette jeune femme semblait décidemment source de beaucoup d’étonnement. Elle qui semblait si conforme, du haut de son attitude maîtrisée, de ses manières qu’on sentait policées et surtout de sa toilette qui traduisait un bon goût qui ne se retrouvait que dans les meilleures maisons, ne l’était finalement peut-être pas tant. Quel fascinant sujet d’étude, que pour bien cerner il aurait presque fallu faire observer à son dramaturge d’ami.

« Ce ne sont plus réellement des soucis. » Mais par contre c'était un léger mensonge. «Les dévots parlent beaucoup mais font finalement peu. Cela doit faire au bas mot dix ans qu’ils n’ont pas renouvelé leurs discours, aussi faut-il croire que la damnation divine qu’ils ont obtenue pour les comédiens leur suffit au fond. »

Madeleine leva les yeux et les épaules vers le plafond, comme si elle avait trouvé regrettable ce cruel manque d’originalité mais acceptait de bon cœur la sentence obtenue de l’Eglise.

« Il y aura toujours quelques-uns qui, par conviction ou ennui, se lanceront corps et âme dans une croisade contre l’art. Mais ils se voilent la face jusqu’à ne pas comprendre qu’on ne peut arrêter ce qui est en marche. Le siècle avance et désormais à chaque pièce qu’ils voudront interdire, à chaque toile qu’ils dénigreront, une autre la remplacera aussitôt. En France les mentalités changent doucement, à mesure que nous vieillissons la société semble quant à elle rajeunir et bientôt les dictats ne seront plus ceux de quelques hommes d’Eglise mais ceux de brillants esprits encouragés par un roi lui-même éclairé. »

Son propre plaidoyer lui plut assez, bien qu’il manquât d’originalité. Mais de la conviction en faveur de l’art et contre le dogme religieux sonnait rarement mal. Madeleine sentit cependant qu’elle laissait son public perplexe. Ou du moins, ne retrouvant pas chez Stasya l’enthousiasme que son jugement des bigots appelait pourtant, elle se rappela qu’il était peu probable qu’elle ait compris plus que l’essentiel. Or, même si demeurait une intonation vive, en retirant çà et là quelques mots la courte tirade perdait immédiatement de son intérêt. Bien consciente qu’elle avait certainement perdu son interlocutrice en cours de route, Madeleine détourna légèrement le regard et eut un sourire désolé.

« Mais c’est à présent moi qui vous ennuie. »

Pour empêcher un silence gênant ou, pire, que Stasya n’ait à s’excuser, Madeleine désigna du doigt le livre qu’elle avait plus tôt remarqué.

« Vous permettez ? »

Elle se leva ensuite pour attraper l’ouvrage, qu’elle feuilleta sans pour autant en lire la moindre ligne, faisant également mine de ne pas remarquer la feuille sur laquelle était inscrites, d’une écrite plutôt jolie quoiqu’on la devinait légèrement maladroite, quelques expressions sans doute issues de la nouvelle.

« Offrez à l’esprit humain une certaine curiosité qui lui inspire un violent désir de savoir tout ce qu’il ignore. C’est à peu près tout ce dont je me souviens. »

Doucement Madeleine referma le livre et le reposa là où elle l’avait trouvé.

« Je suis certaine que madame de Scudéry apprécierait de vous parler de ses œuvres. Ce n’est pas tous les jours qu’elle a la chance d’être lue par un public venu d’aussi loin. »

Connaissant l’auteure, elle serait même assez flattée que ce soit avec ses romans qu’on apprenne le français. Par ailleurs, il semblait à Madeleine que Stasya aurait assez convenu à l’idée tristement fataliste de l’écrivain, selon laquelle une belle bouche et de beaux yeux font encore de plus belles conquêtes que les idées que l’on peut avoir. Mais de nouveau de peur de froisser Stasya elle garda cette pensée silencieuse. Elles étaient rares les femmes qui refusaient qu’on loue leur beauté, surtout quand elles avaient l’âge de l’avoir encore intacte mais déjà menacée, mais savait-on jamais. C’était que Stasya avait pourtant cette façon d’être gracieuse, une attitude engageante mais qui ne dépassait pas la juste mesure, un regard vif, surtout, qui se traduisait difficilement sinon peut-être sur toile. Voilà, il semblait à Madeleine que c’était cela qu’elle cherchait depuis qu’elle était entrée, une sorte de filiation avec quelques modèles de tableaux d’inspiration antique, dont chaque mouvement arrêté ne semblait pourtant pas terminé, exactement comme l’air posé mais jamais définitif qu’affichait Stasya. Cependant elle savait que ce genre de compliment sincère mais un peu fantaisiste n’aurait pas tiré beaucoup mieux qu’une légère gêne.

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Dim 21 Aoû - 15:50

La suggestion de Madeleine tira, malgré elle, un rire léger et plein d’auto dérision à Stasya qui tout en croquant dans une pâtisserie du coin des lèvres nota avec bonne humeur :

- Vous êtes gentille prétendre. Mais Madame de Scudéry, j’ai peur, soit surtout effarée en rencontrant que je suis pauvre lectrice.

Mais ce genre de considération n’était pas de celles qui atténuait la bonne humeur de Stasya. Surtout en considérant que la conversation avec Madeleine était honnêtement agréable. On n’atteignait pas des sommets bien entendu. Mais lorsque l’on considérait le niveau en français de Stasya, c’était pas mal. Surtout qu’elles auraient put ne rien avoir à ce dire. Et puis un petit peu déstabilisé par la rapidité à laquelle Madeleine s’exprimé, et sa grammaire complexe, Stasya s’estimait de plus en plus à l’aise dans la conversation. Elle ne saisissait pas tout. Mais la tirade sur les dévots, par exemple, elle pensait en avoir compris le sens. Suffisamment en tout cas pour estimer que la résignation face à l’hostilité des conservateurs n’était pas dans le caractère de Madeleine. Ce qui n’était pas sans plaire à une jeune femme qui, en respectant sa position, ne manquait jamais une occasion de faire ce qu’elle souhaitait. D’excellente humeur, Stasya expliqua :

- Le livre me permet amélioration de mon français. Et de comprendre les français pensent un peu. C’est pour ça que je prends des notes.

Elle continuait avec bonne humeur :

- Ça exaspère Gabriel, mon voisin. Quand je demande aide sur le livre, il se plaint. Même s’il finit par aider.

Ce qu’elle trouvait injuste. Elle avait essayé de s’intéresser un peu aux livres qu’il lui conseillait mais franchement Montaigne manquait un petit peu d’intérêt. Et puis ça ne lui permettait pas de comprendre les interactions sociales au sein du salon de la rue Ste Anne. Lorsqu’elle s’en plaignait son mari persiflait que de toute façon, Gabriel ne semblait pas très doué pour les interactions sociales de manière générale. Ce qu’elle trouvait un peu injuste, Gabriel était gentil et patient. Ce n’était pas parce que son veuvage durait suscipisieusement longtemps et qu’il n’avait pas de maitresse qu’il était nul pour les interactions sociales. D’ailleurs, il pouvait bien parler Vladimir. Au début de leur mariage, il n’était pas capable de tenir une conversation normale avec ses pairs. D’ailleurs il avait toujours un peu de mal lorsque la conversation en question ne tournait pas autour du mouvement et de ce que ça indiquait. Et c’est pour ça qu’il avait finit par avoir pour ami un ramassis de parasites inutiles qui ne plaisaient pas à Stasya.

À ce moment l’orage éclata avec une violence incroyable au dessus des toits de Paris. Brutalement la pièce parut plus sombre et étouffante qu’avant. Les dorures et les tentures dans l’obscurité orageuses prenaient une allure un petit inquiétante. Stasya se leva pour sonner et que des domestiques viennent allumer des chandelles. Elle n’était pas forcément exigeante en matière d’ambiance, mais quand même. Là ça ressemblait un petit peu aux contes d’horreurs qu’on lui racontait en Russie et qui hantaient ses nuits lorsqu’elle était petite. Les yeux bleus de Stasya se perdirent un moment dans les ombres qui s’étendirent un petit peu partout dans la pièce. De temps en temps un éclair illuminait le tout d’une lumière blanche et crue. Mais sinon, les tons moirés oranges, dorés et bleu dominaient dans la pièce. Ce qui donnait une ambiance assez certaine. Et calma brusquement la conversation. Sans doute que parler par dessus le fracas de la pluie contre le toit qui résonnait jusqu’à ici et le tonnerre qui était de la partie, il serait sans doute difficile de s’entendre.

Pour autant, Stasya ne laissa pas l’ambiance refroidie et pluvieuse atteindre sa bonne humeur. Et pendant que les domestiques surgissaient et allumaient sur la pointe des pieds les chandelles, elle nota avec une certaine ironie.

- Je suppose que à ce moment les français parlent de « pluie et beaux temps », n’est ce pas?

L’amélioration de son vocabulaire français lui donnait bonne espoir de pouvoir recommençait à faire de l’humour. Dans une autre langue. Et commençait à faire de l’humour était un premier pas important pour comprendre la comédie. Et la comédie était quelque chose qu’il fallait comprendre pour s’intégrer à la bonne société française. Elle espérait donc rapidement progresser. Surtout que ça allait bien deux minutes de ne pas parfaitement réussir à suivre tout ce qui se passait dans les salons. Stasya porta un peu de thé à ses lèvres et avala doucement le liquide fort et épicée. Avec un sourire à la fois admiratif et espiègle, elle poursuivit :

- Permettez moi de dire, je trouve votre conversation très intéressante. Je suis heureuse que vous ayez venu. Surtout que vous êtes assez gentille pour ne corriger pas mon français. Mes autres invités ne sont pas toujours si polis.

Elle avait surpris plus d’une fois Antoine de Luiny retenir ses ricanements et il n’était pas le seul. Ce qui était un peu vexant. Evidemment ça permettait de progresser mais quand même, elle n’aimait pas que l’on rit à ses dépends. Personne n’aimait ça. Mais surtout pas elle, qui avait somme toute une assez haute opinion de sa personne et n’aimait pas trop le sentiment d’être le dindon de la farce. C’était le moins que l’on puisse dire. Puis Stasya se leva à regret en annonçant :

- Je sais que votre temps est précieux. Je ne veux vous retenir, mais si c’est votre souhait, je prête à vous ma voiture. Le temps est impardonnable, aujourd'hui.

Et un éclat admiratif dans les yeux, elle précisa :

- Vous serez toujours la bienvenue. Et j’aurais dès demain le plaisir nouveau de vous voir jouer. J’attends avec hâte.

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De l’ennui russe à la scène française [Pv. Stasya]

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