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 Bienvenue chez Madame de Lasalle ! [PV Hyacinthe Godart]


Ven 5 Aoû - 14:07

Bienvenue chez Madame de Lasalle !
Catherine Duparvis & Hyacinthe Godart
La couture est la reine du monde. ▬ PINDARE



Cela faisait depuis 6h du matin, que Catherine usait ses yeux sur son métier à tisser. Bien loin de s’en plaindre, la rousse était toute à son ouvrage. Autour d’elle, l’Atelier de Madame de Lasalle était en effervescence : la clientèle n’avait cessé d’augmenter depuis fin janvier, à tel point que la gérante avait dû faire pousser les murs de son bâtiment situé rue Quincampoix, afin d’accueillir toujours plus d’ouvriers en arrière boutique… Mais aussi - et surtout -, pour pouvoir exposer à sa guise les créations désignées comme les plus remarquables.

Plus que toute autre chose, Madame de Lasalle avait le sens de l’apparat. Souhaitant offrir un certain confort à ses acheteurs potentiels, sa boutique était élégamment meublée. On y trouvais çà et là, quelques causeuses de damas bleuté disposées en demi-cercles - un arrangement invitant à la confidence, tout en favorisant l’ouverture aux autres -.

Point de papotage secret chez de Lasalle, donc !  Seulement un échange d’idées créatrices entre client et tisserand. Catherine devait reconnaître que l’astuce avait son charme.

- Eh ! La petiote… Viens là, Madame veut te voir.


Qui d’autre que Jeannette pour l’interpeller ainsi ? La domestique ronde et rougeaude de la maîtresse des lieux se tenait là, dans l’encadrement de la porte adjoignant l’Atelier à la boutique. C’est celle là même qui l’avait empoigné par ses vêtements pour l'amener devant Madame la gérante, lors de son premier jour à l’Atelier. Depuis Catherine n’avait cessé de se demander comment une femme aussi raffinée que sa patronne, pouvait tolérer la présence envahissante de la familière Jeannette.

Délaissant ses observations silencieuses, Catherine - qui s’était levée de son siège pour suivre l’objet de son questionnement - commença à paniquer : et si Madame voulait lui parler d’une cliente mécontente de sa commande ? Avait-elle fait une erreur récemment ? Ou peut-être avait-elle trouvé plus doué qu’elle... Elles approchaient dangereusement du boudoir de Madame, et la rousse était au bord de l’angoisse. Les pas de Jeannette se firent moins amples et pressés, elle frappa à la porte deux bons coups avant d’ouvrir grand.

- Tenez ! La v’la, Madame.

Sans précaution aucune, Jeannette poussa Catherine à l’intérieur. C’était décidément une manie ! La gérante - le nez plongé dans ses missives - accorda un merci distrait à Jeannette, laquelle visiblement n’en attendait pas tant puisque déjà partie à l’autre bout du corridor. La rousse jeta un regard déconcerté vers la domestique, dont elle ne voyait plus que le dos : Elle était tout de même spéciale.

- Ah, Catherine ! Vous êtes là, c’est bien.

Si elle le disait, Catherine ne demandait qu’à le croire. Les yeux rivés au sol, la rubanière se tordait les doigts nerveusement.

- Bonjour Madame de Lasalle.

Balayant cette politesse de la main, la gérante épousseta sa robe d’un vert émeraude profond avant de quitter son bureau jonché de papiers. Finalement, Catherine commençait à comprendre pourquoi Elisabeth de Lasalle ne voyait pas d’inconvénient à conserver Jeannette à son service...

- Cet après-midi, je dois rendre visite à quelqu’un d’important : l’un de nos très bons clients. Sans doute même, le meilleur.

Soulagée qu’on ne remette pas en cause ses travaux, la rousse poussa un soupir discret et poursuivit sa passionnante contemplation du parquet ciré. La gérante s’approcha d’elle d’un pas assuré, pour mieux lui relever le visage.

- Catherine, cessez donc d’observer vos chaussures.

Un cliquetis de langue faussement agacé suivit cette réplique, à laquelle Catherine ne su que répondre. Madame de Lasalle semblait la fixer de façon un peu trop insistante, et Catherine n’avait soudainement plus qu’une envie : échapper à cet examen forcé. Elle ouvrit le tiroir d’une commode à proximité, pour en sortir une brosse et un ruban - fort bien fait par ailleurs - couleur corail.

La rousse - si elle avait été plus enhardie -, se serait bien permise de lui dire que le corail jurerait sans doute avec l'émeraude de la robe... Mais on ne lui laissa guère le loisir d’offrir ses conseils.

- Vous savez, je porte beaucoup d’espoir en vous. Le talent, vous l’avez et l’imagination aussi. Elisabeth venait de plonger - sans aucune gêne - la brosse dans la crinière de feu de la jeune rubanière. Si seulement vous osiez plus ! La gérante laissa la brosse de côté, pour mieux tresser la chevelure réquisitionnée. Comment se fait-il aussi qu’à 22 ans, vous n’ayez toujours pas de fiancé ? Elle noua le ruban fermement, avant de le défroisser sous ses doigts.

Catherine pendant toute la manœuvre succincte, était restée interdite.

- Je ne sais pas Madame.

De Lasalle, - les mains posées sur ses hanches - fit une moue désapprobatrice avant de guider son ouvrière hors de la pièce.

- Vous ne savez pas, ou vous ne voulez pas savoir. Elle avait empoigné son bras, et se dirigeait énergiquement vers la boutique - laquelle ne semblait jamais devoir se désemplir -. Quoi qu’il en soit Catherine, je compte bien vous montrer au monde… Si vous pensiez pouvoir filer nuit et jour dans le placard du fond, vous vous êtes fourvoyée ma jolie ! Et le changement commence dès aujourd’hui.

Catherine - qui s’était laissée traîner en poupée de chiffon jusqu’au centre de l’échoppe -, eu un sursaut d’appréhension à l’entente de ces mots. Alix, la mercière attitrée - et décidément débordée - de l’établissement lui adressa un bref regard compatissant.

- Ma petite, je vais franchir cette porte dans quelques minutes… La gérante s’interrompit brusquement avant de lui chuchoter la suite. Et pendant toute la durée de mon absence vous allez me vendre de la passementerie !

Madame de Lasalle vit sûrement qu’elle allait protester, puisqu’elle s’empressa aussitôt d'enchaîner :

- Il n’y a pas de mais, Catherine. Alix est toute seule pour gérer les commandes cet après-midi… Commencez donc par vous adresser à cette personne assise là bas, qui semble attendre qu’on lui prête une oreille attentive depuis des siècles. Elle pointa d’un large geste, l’un des sièges du fond. Sur ce, j’y vais.

Souriante, la gérante fit sa sortie - non sans avoir été interpellée plusieurs fois au passage par sa clientèle habituelle -. Un instant désemparée, la rousse se força à se ressaisir… Quelque part, Madame avait raison. Elle le savait. Mais pour elle qui n’était pas du tout habituée à aller vers les autres, cette épreuve était un véritable calvaire.

Puisqu’il le fallait.

Elle se tourna vers le fond de l’échoppe, - et convaincue de devoir aider Alix - afficha un faible sourire à l’intention des futurs acheteurs qu’elle croisait sur son chemin. Elle s’arrêta au niveau d’un siège occupé pour déclamer de sa voix la moins tremblante :

- Bonjour et bienvenue chez Madame de Lasalle, comment puis-je vous aider ?


© Gasmask


Dernière édition par Catherine Duparvis le Jeu 18 Aoû - 22:19, édité 4 fois
- L'Orpheline de Paris -
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Titre/Métier : Rubanière chez Madame De Lasalle, rue Quincampoix.
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Situation : Célibataire, n'a d'yeux que pour son travail...

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Dim 14 Aoû - 14:37

Spoiler:
 

Hyacinthe étouffa un bâillement en poussant la porte de l’imprimerie. Il s’était usé les yeux la moitié de la nuit à essayer de finir son article pour la date prévue, à la lueur d’une mauvaise chandelle et en devant en plus mener de front une lutte acharnée contre le sommeil qui le gagnait petit à petit. L’article portait sur un sujet qui ne le passionnait pas du tout, mais c’était la fin du mois et il n’avait plus vraiment les moyens de faire la fine bouche : il prenait ce qu’on lui donnait. Mais, point positif et qui rattrapait largement les longues heures de composition ennuyeuse, il était à l’heure, ce qui le mettait d’excellente humeur. Les journalistes ne rendaient en règle générale aucun article en temps et en heure, et chacun avait ses méthodes, plus ou moins efficaces d’ailleurs, pour renégocier des délais : mais même au sein de ses confrères, Hyacinthe réussissait à se démarquer du lot pour la fréquence et l’ampleur de ses retards. Ce qu’il avait accompli relevait donc de l’exploit, pour le moins.

Ce qu’il mesura encore plus lorsqu’il vit l’air interloqué du directeur de la gazette lorsqu’il lui tendit en souriant les feuillets couverts d’une écriture propre mais irrégulière. Il avait l’air de ne pas comprendre, jeta quand même un œil à ce qu’on lui offrait, lut même les premières lignes, et dut finalement se rendre à l’évidence : Godart venait de lui remettre ce qu’il lui avait demandé, quand il le lui avait demandé. Il murmura quelques mots avec une moue très éloquente, relut l’article (on ne savait jamais), fut étonné de lui trouver un ton tout à fait correct (mais sur un sujet aussi plat, Hyacinthe se demanda bien ce qu’il craignait). Tant et si bien que contre toute espérance, ledit directeur insista pour remettre tout de suite au journaliste le prix de l’article (chacun son domaine : si les rédacteurs ne se pressaient jamais de rendre leurs copies, les employeurs, eux, ne se précipitaient jamais pour desserrer les cordons de la bourse. Il fallait bien garder un moyen de pression…).

C’est donc muni de cette manne tout à fait inespérée que Hyacinthe ressortit un petit quart d’heure plus tard. S’il avait été raisonnable et prudent, il serait immédiatement revenu chez lui pour payer à madame Lange une part de son loyer en retard, histoire de la rassurer un peu sur sa bonne volonté (et de la faire patienter.) Mais comme aucune de ces qualités ne lui était très familière, il préféra à la place errer dans la rue, avec une idée très précise de ce qu’il recherchait : une rubanerie. Non qu’il soit féru de colifichets, mais il avait complètement oublié le rendez-vous qu’il avait fixé lui-même à Marianne la veille, et elle avait dû attendre un certain temps… Et puis, avait-il vraiment besoin de ce genre de prétextes ? Il avait simplement envie d’offrir quelque chose à la jeune femme. Il n’y avait pas à aller chercher plus loin !

Les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, le pas un peu plus léger, il finit par trouver ce qu’il cherchait tout à fait par hasard, dans une rue large et aérée (dans la mesure où Paris pouvait posséder de telles artères) : une large enseigne, proclamant « Chez de Lasalle – Rubanerie ». Evidemment le nom ne lui était pas inconnu –Marianne lui en avait souvent parlé après tout, elle qui était du métier. Il hésita environ un quart de seconde avant de pousser la porte.

Immédiatement, il se trouva submergé par l’ambiance, à la fois pleine d’agitation fébrile mais silencieuse, de bon ton, et de délicatesse. Des clientes disparaissaient dans de confortables fauteuils bleus, regroupés de manière à encourager la discussion. On y voyait d’un peu tout, mais le groupe qui attira le premier son regard se trouva être composé de femmes à la prestance digne, vêtue avec une élégance très raffinée, qui parlaient sans jamais hausser le ton, et en utilisant tout un panel d’expressions diverses et variées qui auraient presque pu passer pour un langage parallèle. Presque intimidé –mais il fallait un peu plus que trois belles dames poudrées s’entretenant à voix basse pour le décontenancer, Hyacinthe prit le parti de ne pas rester planté en plein milieu du passage –ne serait-ce que pour ne pas gêner le ballet parfaitement réglé mais non moins pressé de la mercière, qui courait en tous sens- et d’imiter le reste des clients. Un peu gêné par le fauteuil décidément trop confortable (mais quelle étrange idée de meubler ainsi une mercerie ! Madame de Lasalle ne pouvait-elle pas user d’un comptoir, comme toute commerçante normale ? Quoique l’idée ne soit sans doute commercialement parlant pas si mauvaise, il devait le reconnaître, et très originale.), il chercha à meubler l’attente en se concentrant sur ce qu’il cherchait. Un ruban, c’était une évidence. Mais il fallait bien le reconnaître, il n’y connaissait pas grand-chose, et un peu d’aide aurait été la bienvenue…

Comme si son vœu avait été entendu, une jeune femme rousse, à l’air pas trop assuré, apparut dans son champ de vision. Assez curieusement, elle n’avait pas la faconde et l’exubérance habituelles à ses consœurs, qui ne rataient en règle générale jamais une occasion de faire étalage de leur aisance relationnelle. Pour un peu, il aurait presque eu l’impression qu’elle avait peur de lui !

« Oh, le plus simplement du monde, Mademoiselle ! Je cherche un ruban… »

Platitude effroyable de cette phrase, qui frôlait les sommets de la lapalissade, à tel point qu’il en rit lui-même.

« Enfin, je sais bien que c’est très banal ici. Mais le problème voyez-vous, c’est que je n’y connais rien, mais que je dois l’offrir à une jeune fille dont le métier est d’en fabriquer…  Je ne refuserais donc pas un petit peu d’aide. Surtout que, entre nous bien sûr, les harmonies de couleur, de textures et de tissus, tout cela m’est assez… étranger. Je n’ai pas le goût très bien formé. »

La pauvre ne savait pas à quoi elle s’était engagée. Elle aurait mieux fait de lui préférer les trois marquises en belles robes qui discutaient, là-bas. Nul doute qu’il ne leur aurait fallu que quelques secondes pour dire ce dont elles avaient besoin, et qu’elles ne visualisaient parfaitement la taille, la largeur, la couleur à la nuance près et l’épaisseur de leurs pièces de mercerie. Pièces que d’ailleurs elles devaient demander en nombre suffisant pour rentabiliser la dépense d’énergie des deux malheureuses employées. Il allait lui faire perdre beaucoup de temps pour pas grand-chose (du moins de son point de vue à elle.) La jeune femme devait se demander quel péché elle avait commis pour qu’on lui envoie une plaie pareille.

« En fait, je suis vraiment, sincèrement désolé,
finit-il dans un sourire angélique,  mais je ne sais pas du tout ce que je dois vouloir, et j’aurais besoin que vous m’expliquiez comment on choisit bien. »
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Jeu 18 Aoû - 15:41

Blablablahhh:
 

Bienvenue chez Madame de Lasalle !
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Lorsque Catherine avait contourné les sièges disposés çà et là dans la pièce - les yeux résolument baissés au sol  - pour se présenter à son client... Elle avait songé offrir son aide à une dame de la cour, ou une femme issue de la nouvelle bourgeoisie, ou bien encore un homme soucieux de son apparence et fréquentant assidûment la rue Payenne.  A la place, la rubanière se retrouvait face à un individu à la bonhomie évidente : des boucles blondes cendrées encadrées son faciès, et une veste rouge cinabre couvrait ses épaules. Le moins que l’on puisse dire avec cette couleur, c’est qu’il devait détonner peu importe l’endroit où il se trouvait. Catherine lisait dans son attitude comme une sorte de défi. Jeté à qui ? A quoi ? La rubanière n’aurait su dire. Et peut-être lisait-elle mal, qu’il n’en était en réalité rien. Il ne fallait pas oublier qu’il représentait surtout son défi à elle. Celui qui lui avait été lancé du bout des lèvres par Madame de Lasalle, il y’a de cela quelques minutes.  

Son possible futur acheteur n’avait rien d’habituel, et la rousse en était - d’une certaine manière - rassurée. Après tout, elle non plus n’était pas vraiment habituée à vendre son travail ou le labeur de ses autres camarades ouvriers. Elle était débutante. Même si elle n’avait pas grand espoir de le lui dissimuler, Catherine n’en restait pas moins soucieuse de bien faire les choses.

- Nous avons des rubans, Monsieur.

Elle grimaça légèrement lorsqu’elle s’entendit affirmer cette phrase. Quelle sotte elle faisait sincèrement : nous avons des rubans. Quel genre de réponse était-ce là ? Si Alix avait été à sa place, elle aurait accueilli sa réponse avec un grand sourire, tout en lui assurant qu’il venait de frapper à la bonne porte. La meilleure des portes, aurait même ajouté Elisabeth de Lasalle. Et elle, que lui offrait-elle ? La confirmation qu’une échoppe de tissutiers-rubaniers possédaient des rubans. Il allait la prendre pour une simple d’esprit, ou - pire encore - considérer sa réponse comme de l’ironie mal placée. L’angoisse qui venait de naître chez la rousse disparu aussitôt : l’homme semblait rire de l’extrême banalité de leur échange, un peu comme si celui-ci était une bonne plaisanterie. Un léger sourire - néanmoins sincère cette fois-ci - se dessina sur le visage de Catherine.

Avec attention, elle écouta les précieux détails qu’il s’empressait de lui fournir sans même s’en rendre compte. Ce fameux ruban était en fait un présent : cela rendait les choses compliqués pour la rousse, mais pas insurmontable. Mille questions lui brûlaient déjà les lèvres, et elle allait devoir les énoncer afin de dénicher le ruban parfait. Cependant, Catherine était patiente et son client - bien heureusement -, semblait bavard. Et aussi un peu perdu… Textilement parlant.

- Je suis persuadée que dans le cas d’un présent, il n’y a pas de bon ou de mauvais goût. Vous semblez bien connaître la personne à qui ce cadeau est destiné. Nous parviendrons bien à trouver ce qui lui ferait plaisir, au delà du geste même bien sûr.

Catherine était très prompte à sécuriser les autres dans leurs actes, quand bien même elle était peu sûre des siens. Un paradoxe qui semblait se confirmer même avec de parfaits inconnus. Ce qui après coup, pouvait se révéler embarrassant pour la jeune femme. Comme il enchaînait sur une excuse, la rousse secoua la tête de gauche à droite comme pour exprimer l’inutilité de la chose. Il valait mieux cela plutôt que de se lancer dans une nouvelle formule par trop sensible .

- Ce que je peux vous proposer, c’est de regarder certains modèles déjà créés. Si l’un d’eux attire votre regard, nous  pourrons peut être avoir une idée un peu plus précise de ce que vous recherchez ? Si vous voulez bien patienter une minute, je reviens avec les rubans.

La rubanière s’éloigna avec un enthousiasme discret - elle adorait montrer les pièces fabriquées dans l’atelier -. Elle empila les uns sur les autres, trois ou quatre coffrets boisés contenant les créations de ses voisins rubaniers mais aussi quelques unes des siennes. Les rubans ainsi exposés dans les boîtes formaient un joli camaïeu de couleur. Jetant un oeil rapide vers le centre de la boutique, Catherine songea que son client pouvait très bien décider de ne pas arrêter son choix sur les rubans dont elle disposait. Peut être voudrait-il quelque chose de plus original, ou unique ? Dans le doute, elle ajouta son carnet de croquis au dessus de la petite pile de coffres. Les bras chargés, elle revint rapidement vers le jeune homme. Les marquises - toujours en pleine discussion avec Alix -, zyeutèrent son manège avec une curiosité très brève.

Ne sachant où déposer ses boîtes - absence de comptoir oblige -, la rubanière les plaça sur l’un des sièges à proximité. Elle espérait sincèrement que la vision de cette masse n’allait pas faire fuir l’homme. Tout le monde n’était pas forcément enchanté à l’idée de passer plusieurs minutes à observer des rubans… Cette pensée éteignit tout emballement chez la jeune femme. C’est hésitante qu’elle se tourna vers lui :

- Je suis désolée, j’ignore si vous êtes pressé ou non. A vrai dire, peut-être aurais-je dû commencer par là : Avez-vous du temps devant vous ? Vous l’aurez sans doute remarqué mais je n’ai pas vraiment la fibre mercière, sans vouloir faire de mauvais jeu de mot…

Catherine ne savait pas vraiment si être honnête était la meilleure des options, mais il valait mieux éviter de faire miroiter à cet homme une solution instantanée que de toute évidence elle ne possédait pas. Nerveusement, la rubanière commença à réarranger le contenu des boîtes ouvertes, détruisant de façon inconsciente l’ensemble parfait de couleurs.

- Je… Je ne me sens pas vraiment à ma place, habituellement elle se trouve plutôt au fond de l’atelier. Bien sûr, j’ai déjà pris des commandes auprès de certains clients. Cependant il s’agissait surtout d’écouter leurs moindres désirs, pour mieux leur donner forme. D’abord sur papier - elle désigna d’un geste son carnet à croquis -, puis ensuite sur mon métier.

Elle devait sincèrement l’ennuyer avec ses histoires. Il n’était pas là pour écrire sa biographie, mais pour acheter un ruban… Et si la rousse poursuivait sur ce ton confus, il y avait fort à parier qu’il partirait bientôt de la boutique sans rien dans les mains.

- Revenons plutôt à votre ruban ! Peut-être pourrions-nous au moins statuer sur le choix de la couleur… Elle poursuivit sa phrase dans un chuchotement : Avec un peu de chance, les trois terribles marquises auront libéré la pauvre Alix d’ici là, et sans doute pourra-t-elle vous prêter main forte. Savez-vous si la destinatrice de ce ruban a une couleur favorite ?

Madame de Lasalle serait sans doute extrêmement mécontente des maigres résultats de Catherine lorsqu'elle reviendrait. La rubanière s'efforça de repousser cette pensée lointainement, tant qu'il lui était encore possible de le faire...



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Lun 22 Aoû - 18:31

Une entrée en matière à peu près aussi brillante d’un côté que de l’autre ayant considérablement détendu l’atmosphère, la jeune mercière lui proposa d’aller chercher dans l’arrière-boutique quelques échantillons pour lui donner une idée de ce qui était réalisable. Ce que Hyacinthe jugea une excellente idée. Dans le fond, la demoiselle avait l’air assez angoissée par le fait de se retrouver en salle, et avoir ses productions auprès d’elle l’aiderait sûrement.

Pendant qu’elle se hâtait vers une porte dans le fond de la boutique, le regard du journaliste retomba, presque comme aimanté, sur les trois belles dames dans leurs causeuses. Presque instantanément, il prit la décision de les renommer de l’affectueux surnom des « Trois Grâces », tant leurs sourires paraissaient hypocrites, dégoulinants de faux bons sentiments et de fiel, leur visage outrageusement maquillés et leurs toilettes sur lesquelles chaque recoin de tissu libre accueillait un ruban, une plume, un colifichet, et tout cet ensemble en général, les lui rendait antipathiques. Finalement, à les voir de si près, il ne les trouvait pas si impressionnantes que cela. Bien sûr, on aurait dit qu’on leur avait collé une baguette de bois dans le dos, et qu’on les avait dotées de deux ou trois vertèbres supplémentaires pour leur donner ce port de reine –ou de cygne, c’était selon- qui les faisait tant admirer des classes plus basses. Mais était-ce donc si compliqué de se tenir droit ? Très douloureux certes, mais chacun pouvait y arriver. Et pour ce qui était du cou démesuré de ces femmes, elles l’avaient probablement attrapé à force de prendre de haut tout leur entourage. Dans le fond, il les aurait plaintes. Elles avaient dû tant souffrir pour parvenir à ce résultat, qui finalement n’était guère qu’un étalage d’attitude arrogante…

Le retour de la petite mercière aux cheveux roux, qui disparaissait presque sous un prodigieux empilement de petites boîtes de bois sur lequel trônait un carnet épais, le tira de ses –pourtant passionnantes- réflexions anthropomorphiques. Elle ouvrit les boîtes, lui laissant découvrir une collection incroyable de teintes chatoyantes, de nuances différentes, chacune avec son nom spécifique et ses propriétés. Hyacinthe ouvrit des yeux ronds.

« Mon Dieu, jamais je n’aurais imaginé qu’il pouvait exister tant de rouges différents ! Et les bleus ! Et… Tout ! » Il rit, à nouveau, avec l’impression de passer pour un niais fini, une espèce d’illuminé, un animal rare sans doute pour la jeune femme sans doute habituée à des clients un peu plus dégrossis. « Mais ne vous en faites pas pour le temps, j’en trouve toujours. C’est plutôt pour vous que ça m’embêtait. »

Il leva les yeux au ciel en l’entendant se dénigrer. La timidité de la mercière ne faisait aucun doute, et il était également assez clair qu’il ne s’agissait pas de cette timidité un peu empruntée qui peut faire des merveilles chez certaines femmes, en leur prêtant un charme fou, mais plutôt de cette autre version du sentiment qui vous paralyse plus qu’autre chose…

« Vous savez, je ne veux pas m’occuper de ce qui ne me regarde pas, mais vous ne devriez pas vous dévaloriser comme ça, toute seule.. Vos clients s’y connaissent moins que vous, de toute façon, alors pourquoi n’arriveriez-vous pas à les aider ? »


Il la regarda brouiller le nuancier bien ordonné, comme pour se donner une contenance, mélangeant les couleurs sans aucune logique, sans même y prêter aucune intention. Le rouge, le jaune, les orangés, les couleurs les plus chaudes se mêlèrent en une espèce de flamme chatoyante et satinée, les couleurs froides vinrent l’éteindre de leurs teintes métalliques et lumineuses. Ce qui ne l’empêcha pas de l’écouter avec un intérêt non-feint expliquer son travail et le processus de création. Marianne le lui avait déjà expliqué, plus ou moins, bien sûr. Mais il aimait toujours entendre les artisans parler de leur travail. Et dans le cas de cette jeune fille, on sentait que c’était la passion au moins autant que la nécessité qui l’avait poussée à se lancer dans la rubanerie. Ce qui était rare.

Cependant –c’était prévisible- arriva le moment des questions compliquées. Et d’abord, bien sûr la couleur. La couleur ! Toute une histoire. Il connaissait suffisamment Marianne pour savoir qu’elle ne portrait jamais rien qui ne s’accorde, selon ses goûts, avec une de ses robes ou avec son apparence. Ce qui ne simplifiait guère les choses.
« Une couleur ? Pourquoi commencer par soulever les dilemmes ? soupira-t-il. D’abord, évitons les bleus, elle ne les aime pas du tout. Ensuite… Elle n’aimera peut-être pas les rouges, non plus, ni les oranges, en revanche il y a un espoir avec le jaune, et avec le vert. Les gris et les marrons, je les trouve trop tristes. Les violets… Les violets, c’est quitte ou double, sourit-il. Je peux ? »

Il prit quelques rubans, délicatement, les retournant pour examiner ceux qui étaient en dessous, triant par couleurs susceptibles de convenir.

« J’aime assez les paris… Les violets. » Il entreprit de les sortir de leurs boîtes, avec beaucoup de concentration. Les nuances étaient parfois si ténues qu’il fallait beaucoup d’attention pour les discerner. Du violet-pourpre, qui rappelait la couleur des évêques, aux mauves et au lilas qui évoquaient la charmille de ses parents, sous laquelle il allait lire enfant, et qui était semée de glycines, il y avait de quoi faire. C’est sur ce dernier pan du nuancier qu’il se pencha.

« Celle-ci, par exemple. Je pense qu’elle conviendrait assez bien. Ou alors… Celle-là. » Une couleur à un bout, l’autre à l’autre, il avait choisi les deux extrémités du nuancier, délaissant les demi-teintes comme il délaissait d’ordinaire les compromis pour se rabattre vers les extrêmes.

A côté, les Trois Grâces avaient l’air de parfaitement savoir ce qu’elles voulaient. Péremptoires –mais en douceur, un petit exploit en soi- elles indiquaient leurs choix sur les nuanciers, presque sans toucher les ouvrages. Hyacinthe revint rapidement à son propre choix. Elles le décourageaient quelque peu. Incapable de se décider, il sortit le plus discrètement possible une pièce. Pile, clair, face, sombre. D’un geste vif mais désinvolte il la fit tourner, et elle retomba en écrasant la face du bien-aimé monarque contre le dos de la main du pamphlétaire. Ce serait donc le lilas, plus clair et plus lumineux, qu’il finit par tendre à la mercière.

«Vous voyez, vous vous en sortez très bien sans votre collègue ! C’est parfait. D’ailleurs, avec tout ce choix, cela aurait difficilement pu ne pas l’être… Vous devriez vous faire plus confiance. »
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