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 Dialogue de sourds en antichambre (Stasya)


Ven 5 Aoû - 15:49

Hyacinthe finit de nouer sa cravate avec application, prit sa veste sur le dos de la chaise où il l’avait abandonnée la veille, la brossa du plat de la main pour la faire paraître un peu plus fraîche –sans trop de résultat. Cela fait, il récupéra les papiers en vrac sur la petite table, se maudit de s’être endormie en laissant brûler sa chandelle, ou du moins ce qu’il en restait. A présent, elle était répandue sur le bois. Il allait devoir se coucher tôt pour les prochains huit jours, au moins. Perspective peu réjouissante. En soupirant, il s’approcha à pas feutrés de la porte, qu’il ouvrit en faisant le moins de bruit possible –un petit exploit en soi : les gonds, qui n’avaient pas été graissés depuis des années, produisaient d’ordinaire un grincement épouvantablement strident, que l’on ne pouvait espérer éviter qu’en soulevant la poignée par en dessous en même temps que l’on ouvrait. Une manipulation ingénieuse, mais qui ne fonctionnait qu’une fois sur deux en moyenne.

Aujourd’hui était visiblement un jour de malchance. Hyacinthe retint un sifflement. Pour la discrétion, on repasserait. Comme c’était étrange, c’était toujours lorsque ses poches étaient le plus vides que la porte grinçait le plus. Fallait-il y voir un lien de cause à conséquence ? Changeant de stratégie, Hyacinthe abandonna tout espoir de passer inaperçu, et dévala les escaliers, en prenant bien soin de paraître le plus naturel possible. Arrivé dans le vestibule, il vit la poignée de la porte de la concierge tourner. Sans surprise. C’est maintenant qu’il fallait jouer serré, parce que la vieille mégère n’allait pas apprécier de voir le loyer encore repoussé. Elle était particulièrement pressante ces derniers jours… Il n’avait pourtant plus qu’un mois de retard, sans compter le présent. On avait connu pire. Accélérant le pas juste ce qu’il fallait, il passa devant la porte à l’instant précis où elle s’ouvrait sur Madame Lange (un oxymore qui le faisait toujours rire, car aucune femme à la connaissance de Godart ne ressemblait tant à un mélange détonnant entre une furie et une fouine).

« Mes respects, madame Lange ! »


Et il atteignit la porte d’entrée juste quand elle ouvrait la bouche, sortit, la referma. Il lui était passé au nez et à la barbe avec une jolie maestria. Souriant, Hyacinthe s’empressa de tourner l’angle (on ne savait jamais avec elle) puis ralentit l’allure une fois sûr que, noyé dans cette rue très passante, elle ne le retrouverait pas. Tout ça pour ça ! Sachant qu’il lui faudrait recommencer ce manège le soir même, il s’en amusait quand même. C’était pour lui une sorte de jeu, assez euphorisant sur le coup. Et puis, il avait écrit beaucoup ce mois-ci, avait réussi à faire imprimer plus d’articles qu’à son habitude, et maintenant il allait confier à Pia, sa complice en la matière, sa dernière production pour qu’elle l’imprime le soir même. La mère Lange n’aurait pas à se plaindre trop longtemps cette fois ci, et il allait même être un peu tranquille si tout se passait bien. Satisfait, il boutonna distraitement sa veste, avant de se rendre compte de ce qu’il était en train de faire, à savoir d’utiliser ses deux mains libres.

Il avait oublié le manuscrit de son pamphlet sur sa table, obnubilé qu’il était par la porte.

Et comme il était trop tard pour faire demi-tour et que risquer un nouveau passage était quasi-suicidaire (un affrontement avec la vieille harpie le tentait très moyennement, surtout à cette heure-là où il savait que son mari, amant, où quel que soit le nom qu’il fallait donner à l’espèce de bahut breton qui partageait ses nuits était encore présent), il haussa les épaules avec un rien d’agacement. Pia se moquerait, ou s’agacerait, on verrait bien, et Favre lèverait encore au ciel des yeux exaspérés en secouant la tête, mais tant pis.

Il enfonça ses mains dans ses poches, salua distraitement quelques connaissances, prêta une attention modérée, plus par habitude qu’autre chose, à ce qui se disait devant les échoppes diverses et variées dans la rue. Sans surprise, il glana quelques plaintes sur le prix du pain et des denrées premières, entendit également un petit groupe de femmes se plaindre de leurs maris, trois ouvriers qui débattaient de al situation d’un quatrième, blessé sur son lieu de travail et de fait, renvoyé sans subsistance pour lui, sa femme, et ses quatre enfants. Mais les Parisiens se plaignaient sans cesse, et il savait qu’ils le faisaient plus par habitude que par réel besoin ces derniers temps. Ce qui était à la fois positif et négatif : positif parce que la misère était en léger recul par rapport à l’année précédente, négatif parce que de ce fait, les Parisiens ne bougeraient pas. Et ce n’était pas encore cette fois-ci qu’on pourrait espérer le moindre changement de taille. Sur ces réflexions, il arriva devant l’Hôtel des époux Chénier. A son habitude, il salua le domestique venu lui ouvrir et le retint même pendant quelques dix bonnes minutes (toujours écouter ce qu’ont à dire les domestiques : c’était une de ses grandes règles d’or). Au passage, il nota la présence d’une voiture devant le portail de la cour. Sans doute Monsieur recevait-il un de ses clients, ou bien encore un autre éminent économiste –malgré tout le respect qu’il portait à Manon, Hyacinthe avait beaucoup de mal à considérer les économistes autrement que comme une engeance particulièrement nuisible.
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Ven 12 Aoû - 23:47

Très appliquée Tatiana laissait dépasser un petit bout de langue entre ses lèvres, alors qu’elle se concentrait pour colorier un joli cheval. Est ce que la crinière serait mieux marron ou noir? Finalement, elle choisit un joli orange. Tout en dessinant, elle releva la tête pour observer ses parents. Maman assise derrière son bureau lisait un livre à la couverture de cuir rouge, avec de jolies lettres dorées. Ça devait être un livre français, parce qu’elle fronçait les sourcils avec contrariété et laissé de temps en temps échappé un petit claquement de langue contrarié. À côté du lit, elle avait posé bien à plat une feuille de papier blanc. De temps en temps, du bout de la plume elle écrivait quelque chose. Ce qui produisait un petit crissement agaçant. De son côté, papa était à moitié allongée sur une bergère. Ce qu’elle trouvait tout de même vraiment injuste. Maman ne la laissait se tenir comme ça. Mais papa lui pouvait. Écroulé sur son fauteuil, il lisait lui aussi un petit livre. Mais à en juger par la grimace qu’avait fait maman en lisant le titre de l’ouvrage ce n’était sans doute pas un livre bien.

Comme sa fille l’avait noté tout en lisant Célinte, Stasya prenait une quantité de note assez affolante, et en français en plus. D’une écriture encore maladroite mais de plus en plus maitrisée, elle complétait une feuille de papier blanc avec ses annotations et ses questions. Entre les expressions qui lui échappaient farouchement et les moeurs français qu’elle ne maitrisait pas encore, autant dire que la feuille se trouvait bien remplie. La liste n’était elle même pas d’une orthographe impeccable, elle le savait. Mais lui permettait de travailler sa calligraphie et de se souvenir de ses questions et observations pour faire les recherches et poser les questions adéquates. Satisfaite de son travail, elle releva la tête avec un mouvement de menton particulièrement faraud. Et en plus, elle avait le temps de mettre une robe de ville adapté à son rendez-vous de l’après-midi. À se propos, elle releva les yeux vers son mari et demanda :

- Vladimir, tu devrais peut être te changer?

On sentait bien que derrière la suggestion se trouvait l’ordre d’un tyran modiste. Mais tout de même, ses vêtements étaient froissés et puis elle était presque sûre qu’il y avait une tâche de sauce sur la manche droite. Qu’il traine avec au sein du cercle familial pouvait à la limite se comprendre. Mais il n’envisageait quand même pas de sortir avec? Même son délicieux et rêveur mari n’avait pas la tête, à ce point, dans les étoiles. C’était incroyable, à quel point, il avait prit de mauvaises habitudes pendant leur courte séparation. Vladimir releva la tête dans un halo de cheveux blonds, ébouriffés, et cligna une ou deux fois ses grands yeux. Visiblement son esprit était encore entre deux lunes de Saturne, ou un peu plus loin. Avec un beau sourire, il s’enquit doucement :

- Pour quoi faire mon amour?

- Mais enfin, pour aller chez monsieur Chenier. Tu sais bien que je compte sur toi pour la traduction.

Il n’avait quand même pas encore oublier. Mais non, Vladimir n’avait pas oublié. Il avait juste espéré qu’elle se résigne à s’y rendre toute seule. Il était quand même incroyable. Stasya roula des yeux en se levant.

- Fait un effort s’il te plait.

- Tu as énormément progressé en français ces derniers temps ma chérie. Même Gabriel et Antoine le disent. Ne doute pas de toi comme ça.

À ce moment Tatiana, se dit qu’elle allait montrer son coloriage à la nourrice. Maman aimait pas quand elle l’entendait se disputer avec papa. Papa non plus. Heureusement que ça arrivait pas souvent du coup. Même si sa nourrice était gentille, Tataina aimait bien colorier dans le bureau de papa quand maman y travaillait.

*****

Les quinze minutes du trajet en carrosse permirent à Stasya de renâcler un peu ses griefs. Une fois de plus, Vladimir avait réussi à lui échapper et à la convaincre d’y aller toute seule. Elle qui espérait sous couvert de la traduction forcer son mari à s’intéressait aux affaires de la famille. Elle subissait ici un nouvel échec. Sous ses airs rêveurs, Vlad était quand même une sacrée tête de mule. Et un super manipulateur quand même. Ce qu’elle admirait. Mais quand même. Elle aurait préféré qu’il s’en serve un peu plus pour mettre les parasites à la porte et un peu moins pour se décharger de ses responsabilités sur elle ! Mais elle finirait par avoir raison de son obstination dans le dilettantisme. C’était juste une question de temps. Finalement le carrosse s’arrêta et un valet sauta à terre pour lui ouvrir la porte. Stasya eut à peine le temps de constater qu’il faisait beau aujourd’hui que déjà, elle pénétrait dans une petite antichambre. Meublée avec un goût moins mauvais que ce à quoi elle s’était attendu de la part de monsieur Chenier. L’économiste lui inspirait des intérieurs plus grisâtre et morose que la pièce dans laquelle elle ôtait lentement ses gants et vérifiait l’air de rien que son chapeau était bien placée. Et aussi qu’elle portait la bonne robe pour voir un économiste. (Elle ne pouvait pas en jurer les français avait des règles socialement vestimentaire incroyablement complexes). Puis elle aperçut avec un temps de retard un petit homme blond à la remarquable veste rouge vif qui venait de rentrer dans la pièce à sa suite. Heureusement, il ne l’avait pas rejoint depuis trop longtemps. Elle eut un sourire poli et lui adressa une révérence élégante et réservée avant de le saluer :

- Monsieur.

Était il économiste? Il semblait un peu trop coloré et débraillé pour ça. Mais bien trop pauvre pour être un noble. Peut être un déchu. En tout cas, il n’était pas un domestique, son attitude le proclamait. À ce titre il méritait un respect minimal.

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Mer 17 Aoû - 16:20

En pénétrant dans l’antichambre, Hyacinthe entendit les éclats de voix caractéristiques d’une conversation très animée, et donc certainement aussi très productive, en provenance du délicat salon de madame Chénier. Il essaya bien de prêter l’oreille mais on ne se disputait ou ne s’enthousiasmait pas encore assez pour qu’une idée claire du sujet débattu ne traverse les cloisons jusqu’à lui. Ayant noté cela, il se rendit compte de la présence dans la pièce d’une femme, plutôt jeune, vêtue d’une robe assez élégante (mais, trouva-t-il, pas suffisamment pour une cliente de l’économiste Chénier. Non qu’il ait jamais eu la moindre notion en matière de toilettes féminines, mais à force de les croiser, il identifiait à présent presque à coup sûr les clients de monsieur et ceux de madame. Celle-ci était riche, sans aucun doute, surtout de son point de vue ; mais après tout, cela n’empêchait pas de réfléchir.)

Si elle ne venait pas pour l’économiste, elle venait nécessairement pour le salon. Le raisonnement, d’une logique implacable, le disposa tout de suite très favorablement envers la jeune femme, à qui il adressa un grand sourire. Le salon de la rue Férou accueillait assez peu de femmes, mais elles avaient toutes des caractères bien trempés, et n’étaient généralement pas les moins intéressantes. Dans les débats, elles se révélaient même la plupart du temps les plus intéressantes, capables, dans cet environnement favorable, de développer des raisonnements qu’il jugeait très supérieurs à ceux de certains de ces messieurs du salon. Or, si Manon l’avait invitée, celle-ci ne dérogeait sans doute pas à la règle. C’était donc une bonne nouvelle.

Il s’apprêtait à la gratifier d’un accueil chaleureux et très verbeux lorsqu’elle le salua avec une distance et une froideur auxquelles il ne s’attendait décidément pas, et qui le firent redescendre d’un étage aussi sec. Mais étant d’un naturel optimiste, Hyacinthe mit cela sur le compte de son manque de pratique du salon de Manon, et rattrapa son élan un instant perdu.

« Mademoiselle, ou Madame peut-être, c’est un plaisir, vraiment ! C’est la première fois que vous venez, n’est-ce pas ? Notre société s’élargit de jour en jour, c’est formidable, je ne suis pas pour le prosélytisme mais c’est magnifique de voir que nous sommes toujours plus à nous sentir concernés par les inégalités de notre société ! »


Il la gratifia d’une très courtoise courbette, ce qu’on aurait considéré, dans son milieu, comme un geste à la fois de respect et de politesse très poussée. Evidemment, vu la mise de la jeune femme, elle trouverait peut-être cela un peu inconvenant, maigre, ou qu’en savait-il encore, mais il n’avait aucune envie de se ridiculiser à essayer de singer les nobles honnis avec leurs grands ronds de chapeau. Ç’aurait été insultant pour son couvre-chef, trop vieux pour pratiquer ce genre de gymnastique, et pas assez emplumé.

« Vous devez me trouver bien familier, mais il faudra vous y faire. Ici, nous prônons l’Égalité. La richesse ni la naissance ne sauraient nous imposer la moindre hiérarchie. Vous verrez, il n’y a de places parmi nous que pour les idées, et elles seules nous seraient prétexte à jugement. C’est tout de même nettement plus juste, vous ne pensez pas ? Après tout, le classement social par la richesse est une injustice, une injustice proprement révoltante ! Les pauvres, qui sont les plus nombreux, qui n’ont parfois même pas assez pour nourrir leurs familles –croyez-moi, des miséreux, j’en croise chaque jour ! – sont encore exploités par la petite majorité des plus riches, qui les pressent par le biais de l’impôt jusqu’à les épuiser complètement, jusqu’à en mourir parfois ! Je ne parle pas de la naissance, qui place entre les hommes des distinctions de supériorité là où la Nature n’a mis que des êtres humains –la Religion aussi d’ailleurs, nous sommes tous frères, n’est-ce pas ? Il y a là comme une petite incohérence, mais ils n’ont pas l’air de la voir, ceux qui sont en haut… Ce sont pourtant les plus éduqués, cela aurait dû leur sauter aux yeux, non ? Si ce n’est pas la preuve absolue de leur mauvaise foi ! »

Il fronça les sourcils, cherchant à retrouver l’idée de départ, perdue depuis bien longtemps. A force d’ouvrir des parenthèses, il avait perdu son fil d’Ariane. Le problème le préoccupa approximativement dix secondes, pas tout à fait assez longtemps pour permettre à son interlocutrice de reprendre la parole.

« Bref, je m’égare. Tout cela pour dire qu’il ne faudra pas vous étonner de nos manières. Mais vous vous y ferez vite, et puis vous verrez, une fois que l’on s’est débarrassé de ses classifications, qui sont de véritables plaies, à bien y repenser, vous vous sentirez beaucoup plus libre, et cela, c’est inestimable ! Mais j’oublie toutes les règles de politesse, excusez-moi, j’ai toujours tendance à me laisser emporter par ce que je dis… Je m’appelle Hyacinthe Godart, et je suis journaliste, pamphlétaire à mes heures perdues. Ou l'inverse. Et vous ? »

Ce faisant, il amorça un mouvement vers la porte du salon, posant la main sur la poignée. Il y avait bien longtemps que le valet ne l’accompagnait plus. Il connaissait le chemin, et puis on insistait, dans la petite société, sur la simplicité, ce qui faisait pousser les hauts cris au maître d’hôtel (et à Monsieur, mais son avis comptait peu, puisque celui de sa femme passait avant tout.)

« Mais je vous en prie, après vous ! »

De la pièce claire, à l’ameublement sobre mais non dénué de goût, un véritable concert de vois exaltées s’éleva. Il avait ouvert la boîte de Pandore. Par-dessus le chaos s’éleva la voix de la maîtresse de maison, qui remit de l’ordre dans ce joyeux bouillon de culture de réformes, permettant à l’un des interlocuteurs -Hyacinthe reconnut la voix de Favre- de faire valoir son point de vue.

« Eh bien, mais rien n’est plus simple ! Il est évident que les riches sucent le sang du peuple, que ce sont des parasites. Dans le même temps, où est l’argent ? Chez les nobles, dans le clergé. Je ne vois qu’une seule solution : eux aussi, eux surtout doivent payer ! »

« Bravo, Alexandre, bien dit ! »
s’exclama Hyacinthe depuis le seuil, avec sa spontanéité habituelle et un geste tout aussi énergique que ses paroles. « C’est imparable ! »

Il se retourna vers la jeune femme, l’invitant d’un geste beaucoup plus mesuré, à pénétrer dans la pièce.
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Ven 19 Aoû - 19:59

Quel curieux petit homme c'était, ses cheveux blonds et son allure négligée le faisait ressembler à son mari. Sans la distinctions que possédait naturellement Vladimir bien sûr. Mais quand même, c’était largement suffisant pour que Stasya le fasse profiter de sa bienveillance et sympathie naturel. Bienveillance qui ne serait retirée que si elle découvrait qu’il avait des passions étranges et envahissantes, comme l’astrologie, au hasard. Quoique… Stasya découvrit vite que l’astrologie n’était pas la seule pratique néfaste chez les français. En voilà une autre à laquelle elle n’était pas sûr de s’habituer. Cette façon qu’ils avaient de toujours parler vite, beaucoup et avec énergie. Réflexion faite sans doute les russes, et surtout Stasya, tendait à faire de même lorsqu’ils étaient entre eux. Mais maintenant qu’elle était dans un pays étranger dont elle maitrisait très mal la langue, Stasya comprenait très bien ce qu’il y avait de terrible dans ce travers. C’était tout simplement impossible à suivre. Evidemment en saluant l’inconnu elle s’était vaguement attendu à une réponse. Mais une ou deux phrases courtes et bien articulées auraient très largement suffit. Elle n’avait jamais voulu subir un discours pareil ! Surtout pas. Elle n’était ni suicidaire, ni idiote. Mais aucune intelligence ne pouvait décemment vous préparer à ça.

Les yeux écquarquillés, Stasya pensa à peine à refermer la bouche qu’elle avait failli entrouvrir sous l’effet de la surprise. Elle était une dame de la haute société après tout, elle était capable de conserver de bonnes manières. Mais actuellement, c’était au prix d’un effort considérable pour lutter contre la sidération qui à tout moment menacer de prendre le dessus et de la pousser à afficher une mine ahurie. Une grande partie de sa concentration était évidemment absorbée par la logorrhée sans fin du drôle de bonhomme qui visiblement aimer à s’entendre parler. L’autre partie était entièrement consacrée à son besoin de lutter contre sa tendance à gober des mouches en l’écoutant parler. Autant dire qu’elle n’avait aucune parcelle de son faible esprit disponible pour l’empêcher d’ouvrir de grands yeux stupéfaits en l’écoutant s’exclamer. De quoi est ce qu’il pouvait bien parler avec autant d’enthousiasme? Pas d’astrologie par pitié. Au vu de sa mise, elle se doutait que ce n’était pas de mode ou de préciosité. Mais elle commençait à avoir une certaine expérience en matière de long discours sur le mouvement des planètes et ce n’était pas ce vocabulaire. Qu’est ce qui pouvait bien intéresser un ami d’économiste? La qualité des récoltes ou les comptoirs dans les Indes? C’était des sujets que l’on pouvait à la rigueur trouver pas trop assommants mais de là à harceler et agresser les autres avec un discours pareil il y avait un pas. Un gouffre que Stasya imaginait mal l’inconnu franchir.

Elle faisait tellement d’effort pour saisir des mots et le sens qui les reliait qu’elle ne nota même pas la pauvre révérence. Une performance qui en temps normal lui aurait sans doute tiré un sourire méchant et une remarque pleine de reproche. Mais là, elle était un peu trop sous le choc et noyée sous le flot de parole pour penser aux bonnes manières. Son esprit était tout occupé par ses tentatives pour faire le lien entre « égalité », « social », « nature » et « incohérence » et plein d’autres mots qu’elle ne saisissait pas trop. Pour ne pas sembler trop impolie, on ne savait jamais l’homme pouvait se vexer, Stasya s’efforçait au minimum de sourire. Son sourire était un peu trop grand et crispé pour être naturel mais au moins il était là. Elle poussait même le vice de la politesse jusqu’à hocher de temps en temps la tête pour donner le sentiment qu’elle suivait et approuvait ce que l’autre débiter à une allure tout bonnement inconcevable. Alors que non, elle n’approuvait pas. Elle ne désapprouvait pas non plus. Tout au plus, elle supposait que l’homme devait parler de choses importantes avec une telle passion. Sans doute. Peut être. Ou bien il poussait la ressemblance avec son mari jusqu’à l’emballement pour des sujets qui laissait les gens normaux et censés ne trouvaient pas intéressant. Bizarrement, l’inconnu n’avait pas totalement oublié qu’elle était là. Il semblait même penser qu’elle avait vaguement le droit à la parole. Car il poussa la décence jusqu’à lui poser une question directe. Mais elle ne savait absolument pas à propos de quoi. Elle avait finalement finit par se perdre totalement et définitivement dans son discours. Peut être pas définitivement. Mais suffisamment pour ne pas trop savoir à propos de quoi on l’interrogeait. Mais Stasya avait une très longue expérience en matière de discours qu’elle ne suivait pas. Elle savait parfaitement comment réagir quand on lui posait une question alors qu’elle n’avait pas du tout envie de répondre. Elle avait développé cette technique à six ans lorsque sa tante la grondait, puis l’avait perfectionné à onze ans quand son père avait tenté de faire d’elle « une jeune femme convenable » (à sa décharge son pauvre vieux papa n’avait aucune idée de ce qu’était une femme convenable) et dernièrement la tendance de son mari à parler de choses pénibles avait poussé cet art à son sommet. Aussi en appliquant son expérience de femme polie, elle eut un sourire des plus rayonnant et affirma d’une voix douce et maitrisée (mais au fort accent russe) :

- Moi aussi.

Elle aussi quoi? Elle ne pouvait pas le dire. Mais elle aussi. Et d’ailleurs ça semblait largement suffisant tant l’autre repartait dans tout les sens avec des mots qui se précipitaient les uns à la suite des autres comme des cavaliers dans un roman d’aventure. Visiblement, il lui ouvrait la porte. C’était-elle trompée dans son estimation et avait elle affaire à un domestique? Pitié non. L’idée de cette humiliation menaça de colorer quelque peu les joues de Stasya. Mais elle se reprit avec morgue. Bien sûr que non. Jamais un domestique n’aurait eut le culot de s’adresser à elle ainsi. C’était un original. Sans doute le cousin fou ou un truc du genre. Il avait juste totalement oublié la bienséance. Et il ouvrait le porte de l’enfer. Une pièce remplie d’exaltés qui parlaient tous très fort. Elle avait vraiment mit le pied dans une ruche. Bizarre. Elle ne pensait pas monsieur Chenier du genre à avoir des amis aussi bruyant. Comme quoi les premières impressions. Soucieuse de ne pas paraitre impolie, elle failli faire un pas. Même s’ils avaient l’air totalement cinglé. Et elle avait grandi dans une famille d’officier de cavalerie. Pour qu’elles trouvent des agités fous et bruyants, il fallait vraiment que les agités soient fous et bruyants. Elle jeta un coup d’oeil. Mais pas d’homme pâle et transparent sans personnalité. Elle ne voyait aucune trace de lui nul part. Aussi, elle se tourna vers le petit blond à la veste rouge. Et redoutant déjà sa très longue réponse, elle lui demanda :

- Mais, monsieur Chénier n’est pas là?

Elle allait vraiment finir par croire que le cocher c’était trompé et l’avait mit dans la mauvaise maison. Ou qu’elle était venue le mauvais jour. Mais c’était impossible.

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Lun 22 Aoû - 18:41

« Moi aussi. » Il avait fallu quelques minutes pour que l’incongruité de la réponse parvienne jusqu’à Hyacinthe. Elle aussi, quoi ? Elle aussi s’appelait Hyacinthe Godart ? Ébahi, il écarquilla les yeux en se tournant vers elle. Il n’y avait aucune logique, aucune cohérence dans cette réponse ! La main encore posée sur la poignée, il dévisagea la jeune femme. Avait-elle seulement compris ce qu’il lui disait ? A en juger par le décalage complet entre la question posée et la réponse obtenue, et par le très fort accent (complètement inidentifiable pour le journaliste), elle ne devait pas avoir saisi un traître mot. Ou alors, pas assez pour déduire de ses paroles un sens logique.

En fait, il n’avait pas du tout prêté attention à la jeune femme, depuis le début. Il lui parlait, certes. Mais cela n’impliquait pas qu’il se soucie d’elle. Emporté par ses grandes Idées, ses concepts et ses théories, il n’avait pas pensé à observer ses réactions. Sans quoi il aurait remarqué ce qui lui crevait maintenant les yeux : elle cherchait une issue de secours ou une échappatoire, et regardait la porte ouverte sur le salon comme un condamné à mort fixerait les quelques marches le séparant de l’échafaud. Brusquement rappelé à la réalité tristement terre-à-terre, il la fixa sans comprendre. Manifestement, il s’était trompé sur la personne.

« Monsieur Chénier… ? Non… Non, il n’est pas là… Pourquoi y serait-il ?»
Il se corrigea, ralentit son débit de parole, faisant bien attention à articuler convenablement –une habitude qu’il avait perdu depuis longtemps. Hyacinthe avalait d’ordinaire la moitié de ses mots, pour parler plus et plus vite sûrement, ce qui joint à un accent gouailleur attrapé à Paris et à un reste de tournures picardes, avait dû rendre son discours proprement incompréhensible à la femme, dont il était à présent manifeste qu’elle était étrangère. "D'ailleurs,continua-t-il, un peu ironique, qu'est-ce que vous vous voudriez que ces grandes théories sur les moyens d'amasser le plus d'argent possible et de le faire fructifier au mieux viennent faire dans notre société?"

Et puis la vérité le frappa enfin. Enfin, la vérité probable. Il avait fallu le temps. Mais elle n'aurait sans doute pas eu l'air aussi effrayée par le salon si elle avait réellement été une invitée de Manon.

« Ah. Mais vous êtes sans doute venue chercher conseil dans l’administration de votre fortune.» D’une légère pression, il referma la porte du salon, contre laquelle il s’appuya, les doigts toujours posés sur le bouton de porcelaine. «Je suis désolé, je pensais que vous veniez voir Madame Chénier, et non son mari. C’est une méprise malheureuse. Je ne voulais pas vous importuner. »

Sa voix avait perdu toute la chaleur que lui avait donné ses idéaux, sa moue contenait même une pointe de mépris. Après tout, il l’avait jugée meilleure qu’elle ne l’était. Parce qu’il était manifeste à présent qu’elle était une des clientes de l’économiste. Enfin, une cliente : une de ces nobles qui venaient consulter l’éminent spécialiste, afin d’obtenir des conseils sur la meilleure manière de gérer leurs fortunes immenses, les revenus de leurs terres, les rentes, et tout ce qui chaque année venait grossir leur pécule sans qu’ils aient à faire quoi que ce soit de leurs dix doigts. Un condensé de tout ce qu’il abhorrait, de tout ce sur quoi il se battait dans ses écrits, en somme… En fait, il venait de cracher allègrement pendant dix bonnes minutes, et avec enthousiasme encore, sur cette femme et sur ses semblables. Et elle n’avait rien compris. C’était trop beau. Penchant légèrement la tête en arrière, les yeux pétillants, il posa une main sur ses lèvres pour tenter d’étouffer le fou rire qui le prenait.

« Naturellement, demanda-t-il, une fois remis, naturellement vous n’avez rien compris à ce que j’ai pu dire, n’est-ce pas ? » Il exagérait presque la prononciation. Elle penserait sans doute qu’il se moquait de lui. Et pas à tort. Resterait simplement à lui expliquer ensuite que c’était son naturel, et non de la méchanceté gratuite. Et puis après tout, pourquoi avoir des regrets ? Elle était noble, elle était riche aussi sans doute, elle devait mépriser profondément les gens comme lui. Alors, les états d’âme… « C’est bien dommage, notez. Cela aurait pu vous être utile. »

Il haussa les épaules avec un brin de désinvolture. On rirait bien de la noble étrangère de l’autre côté de la cloison, dans le salon… Elle ne le saurait pas non plus, mais elle avait décroché le rôle-titre de la journée, et allait se retrouver propulsée vedette.

Il aurait pu s’en arrêter là. L’emmener au fond du couloir, ou la faire accompagner par le domestique, et lui indiquer la porte de Monsieur Chénier, qui du reste n’allait sans doute pas tarder. Seulement croire cela, c’était mal connaître Hyacinthe et sous-estimer la capacité indubitable du pamphlétaire à toujours aller trop loin, dès que l’occasion se présentait. Et ça, si ce n’était pas une occasion en or, il voulait bien qu’on lui coupe la langue. Il choisit de développer.

« Par exemple, vous auriez compris que vous êtes responsable, et même coupable, d’affamer les malheureux. Que vous participez à créer des gouffres de souffrances dans les foyers les plus pauvres. Que vous avez grandi dans un univers doré de facilité. C’est pas de votre faute, et vous n’êtes pas la seule, mais… en allant voir Monsieur Chénier, d’une certaine manière, vous renforcez ce cercle vicieux, vous l’aider à s’ancrer un peu plus encore, à s’enraciner. Mais je vous laisse y réfléchir.»

Il allait encore se faire un ami de l’économiste, mais, au point où il en était…
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Mar 23 Aoû - 21:32

En accord avec Hyacinthe, Stasya changea rapidement d’expression. Dès que la moquerie et l’ironie du blond furent apparentes, elle répondit avec une grimace tout aussi évidente. Comtesse et hussarde comme elle l’était, la russe ne supportait pas qu’on se moque ouvertement d’elle. C’était un changement rafraichissant quand on connaissait la tendance à la moquerie sous cape des français. En théorie seulement. Parce que Stasya n’aimait pas particulièrement qu’on se moque d’elle. D’habitude ça la laissait indifférente. Mais l’articulation exagéré de l’homme à la veste rouge indiquait clairement qu’il se moquait à la fois de son accent et de sa mauvaise compréhension du français. Un sujet sur lequel Stasya montrait une sensibilité exacerbée Sans doute les efforts constants qu’elle faisait pour maitriser cette langue absurde avait raison de sa patience. Donc qu’un inconnu se permette de la moquer était au dessus de ses forces.

À la froideur du jeune homme elle ne répondit que par un froncement de sourcils un petit peu perdu. En quoi, sa rencontre avec Monsieur Chénier et non avec sa femme était une si mauvaise chose? Cet homme devait être un dévot français, si soucieux de l’argent et du reste. Un zélé de religion idiot et hideux. Et sans doute le genre de personne à considérer qu’une femme n’avait pas à s’occuper de ces affaires. Dévotion et sexisme allaient de pair. Stasya ne pouvait pas lui donner entièrement tort, elle même ne s’occupait de ces affaires que parce que son mari ne s’en occupait pas. Mais elle estimait quand même qu’il était fondamentalement injuste et cruel de se moquer ainsi d’elle. Ce qui la mit vraiment en fureur ce fut la première phrase qu’elle comprit pleinement et entièrement.

Elle n’avait pas rien compris d’abord ! Elle en savait suffisamment pour savoir qu’il s’attendait à ce qu’elle soit une proche de madame et était très déçu d’apprendre qu’elle était juste venu voir monsieur. Et elle saisissait assez la situation pour voir qu’il s’agissait d’un exaspérant petit homme obtus et superficiel prompt à condamner. Et qu’elle l’aimait pas. Et le voilà quel lui parlait d’utilité. Non mais oh ! Il croyait quoi? Qu’il allait éduquer la barbare russe? Totalement hors de question ! Elle était bien mieux que lui et ne le laisserait pas lui parler sur ce ton. Qu’est ce que cet homme pouvait bien lui apprendre d’utile? Visiblement ignorant et bavard, il était le genre à se contenter de raisonnement superficiel et poncifs. Certainement un autre crétin qui assenait ses vérités en étant convaincu que celui avec le débit le plus rapide était celui qui avait raison. Evidemment ce genre de discrimination était plus facile avec une personne ne maitrisant pas la langue et trop aimable pour lui faire remarquer qu’il était un rustre. Un petit pleutre qui assenait des convictions sans intérêts, logique et méthode pour le simple plaisir de s’entendre jacasser. La preuve en était. Il se moquait bien que Stasya ait réellement compris ses paroles. Sinon, il lui aurait donné le temps de répondre et aurait constaté qu’elle ne comprenait rien à rien des choses qu’il baragouinait.

La sympathie que la fougue du garçon avait pût faire naitre un moment disparu donc remplacer par un agacement à peine dissimulé. D’ailleurs elle ouvrit son éventail d’un geste sec pour cacher les horribles grimaces qui se dessinaient sur sa bouche couverte de rouge. Finalement, lorsqu’il eut fini une, courte, tirade, elle comprit qu’elle venait de gagner le droit à la parole. Dans un geste sec et autoritaire, elle referma l’éventail provocant un léger claquement lorsque le bois précieux heurta la paume de sa main. Avec un regard froids, elle toisa le jeune homme. Après mûr réflexion, elle avait décidé qu’elle valait mieux que lui. Au niveau financier, déjà mais même au niveau moral. Et lorsqu’on l’emportait en décence...

- Vous êtes bien aimable monsieur.

Encore cet insupportable accent russe qui lui faisait rouler les airs et donnait à ses phrases un rythme étrange. Mais face à cet abject personnage, elle décidait de le porter comme un titre de gloire. Parce qu’elle refusait que son jugement de cancrelat insidieux et obtus ne l’atteigne. Et surtout pas ses moqueries évidentes.

- Que motive paroles? Que sois-je femme ou étrangère? Ou bien arrogant petit qu’êtes vous, vous parlez et insultez pour parler et insulter. Pour un vrai plaisir d’entendre vous dégloser vous prenez fausses et ridicules convictions.

Elle brodait un peu là. Elle avait sans doute pas entièrement compris les convictions de l’homme. Mais c’était bien la preuve qu’il préférait parler plutôt que d’être écouter. Et qu’il préférait s’entendre plutôt que de débattre. Un idiot bavard et méprisant.

- Mon français amuse vous. Comment trouvez mien russe?

Et sans lui laisser le temps elle reprit dans sa langue natale. Plus dure et plus rude, dans les syllabes qui glissaient entre sa langue et ses lèvres on sentait la ruddeur de la steppe et la puissance de ce pays :

- Vous êtes monsieur, un imbécile misogyne qui ne comprenait rien à rien. J’ignore sur quoi vous basez vos idées. Dieu, l’égalité ou l’incapacité de votre entourage à s’intéresser à vos ridicules harangues. Et à vrai dire je m’en moque ! Chez vous le manque de respect va de pair à l’autoflagornerie qui vous pousse à croire vos idées géniales alors qu'elle sont inintéressantes.

Puis elle reprit en français toujours en colère et les yeux brillants :

- Vous êtes un pathétique raciste.

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Mer 24 Aoû - 17:12

Il fallait se concentrer sur les paroles de la jeune femme. Les remettre dans l’ordre, en ayant au passage une petite pensée émue pour la syntaxe torturée et la grammaire martyrisée, sans parler de la conjugaison. Mais une fois cette opération, somme toute assez simple effectuée, Hyacinthe se prit la réponse de son interlocutrice comme une gifle. Pas suffisante pour lui faire comprendre qu’il était allé trop loin, mais assez forte pour égratigner son amour-propre. Les « fausses et ridicules convictions » lui tirèrent cependant un rictus, dans un sursaut. Évidemment, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle les approuve, mais enfin il n’avait pas l’impression qu’elle en ait compris grand-chose. Qui était-elle pour les juger ?

« Je ne parle pas pour parler, je n’insulte pas pour insulter ! J’essaie de vous faire réfléchir en vous piquant au vif. C’est la seule manière de vous faire entendre les choses…- il faillit ajouter, à vous, les nobles, puis se ravisa. Diplomatie, diplomatie ! Il n’était jamais trop tard pour y avoir recours. C’est la seule manière de se faire entendre à coup sûr et de marquer les esprits. Durablement. »

Il était vexé, et il y avait dans toute son attitude à cet instant comme une pointe de défi, un peu puérile il faut bien le reconnaître. Et elle lui aurait presque fait honte pour sa prononciation abusive ! Mais il n’avait pas l’habitude de parler à des étrangers qui ne comprenaient rien au français, c'est-à-dire rien à rien, lui ! Il aurait aimé l’y voir, dans la situation inverse ! Un vœu qu’il regretta très rapidement d’avoir formulé. Il n’avait jamais entendu de russe, n’en comprenait –évidemment- pas un traître mot, mais il n’y avait pas besoin d’avoir vécu trente ans là-bas pour comprendre qu’elle ne lui adressait pas des mots doux. Il se demanda quel genre d’insultes recherchées elle était en train de lui asséner, se disant que c’était tout de même un peu injuste. Lui ne s’en était pas pris à elle directement. Mais le faire remarquer était peut-être à éviter. Une intuition.

Il ne comprit rien à la tirade en russe, c’est une chose, en revanche, il se prit la conclusion en pleine face. Sans aucune pitié pour son ego, elle lui balança l’insulte. Au moins, elle avait du cran… Un cran qui aurait approché le sublime chez une fille du peuple, mais qui dans la bouche de cette aristocrate, ne lui tirait qu’un sourire de victoire. Elle s’était mise à son niveau ! Une grande dame française se serait contentée de passer sans un mot, sans un regard, n’aurait pas réagi –en fait, Hyacinthe avait tablé sur ce genre de réaction, si tant est qu’il ait anticipé quoi que ce soit dans ses paroles. Mais elle avait répondu. Et non seulement elle avait répondu, mais encore l’avait-elle prit sur le même ton, dans le même registre. Pire, même –lui n’avait pas eu recours aux insultes.

« Mais où donc est passé, Madame, le sang-froid dont se réclament ceux de votre classe ? La bave du crapaud atteindrait-elle la blanche colombe, finalement ? Est-ce parce que le crapaud n’est pas si méprisable que cela à vos yeux, ou bien est-ce la colombe qui est moins blanche qu’on ne l’attendrait ?… Ou bien les deux? En tous les cas, on dirait que vous dérogez


Les fables animalières lui réussissaient décidément moins bien qu’à Monsieur de La Fontaine. Hyacinthe sourit, opposant délibérément et avec insolence un calme joyeux à la colère manifeste de la Russe. Toujours garder son calme –dans la mesure du possible. Une règle d’or qu’il n’arrivait bien sûr jamais à appliquer plus de dix minutes d’affilées, mais après tout, les règles d’or n’ont pas d’autre utilité que de servir de modèles, par définition inatteignable.

« Ceci dit, vous avez raison. Je ne voulais pas vraiment vous insulter – je n’ai juste pas trop l’habitude de m’exprimer face à des personnes dont la langue natale n’est pas le français, et la mesure ne m’est guère habituelle dans un sens comme dans l’autre. Je pensais que vous préféreriez cet extrême-ci à l’autre –ce en quoi je me suis apparemment trompé, veuillez accepter mes plus plates excuses. »


Il croisa les bras, s’appuyant le dos à la porte du salon. Derrière la paroi lui parvenaient encore les échos des discussions. Un arrière-fond somme toute assez rassurant. Même si à trop s’attarder ici il allait finir par manquer tous les débats intéressants.

« Mais votre accusation est très fausse et très calomnieuse. A la limite, je vous concède être affecté par une phobie nobiliaire qui, malheureusement, vous englobe. Mais ça n’a aucun rapport avec votre nationalité. Ne mélangez pas tout… Et vous le trouveriez peut-être un peu moins pathétique si vous essayiez de vous mettre à notre place, à nous, le commun des mortels. Vous avez bien commencé, descendez encore d’un niveau, les choses vous apparaîtront toutes différentes !  »

Hyacinthe eut une petite moue, appréciant d’un coup d’œil la richesse relative des atours, le maintien élégant, l’éventail dont elle jouait avec un brio qui lui paraissait indiquer un certain statut social.

« Remarquez, un niveau, je suis optimiste. Disons plutôt trois. Mais je suis sûr que la difficulté ne vous effraie pas ? »


Et il se fendit d’un grand sourire.
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Sam 27 Aoû - 12:43

Qui des deux occupants de l’antichambre était le plus vexé? Même un observateur attentif n’aurait pas pût le dire. Difficile à dire. Car Stasya s’était retranchée dans une raideur implacable qui n’était pas uniquement dût à un corset trop serré. Et comme Hyacinthe ses yeux lançaient des éclairs, peut être même encore plus. Et les justifications de l’homme ne firent qu’empirer une humeur déjà coléreuse. S’excuser aurait été de bon ton. La preuve d’une retenue et d’un caractère conciliant. Stasya aurait sans doute répondu à ses excuses de façon positive et aurait reconnu qu’elle même avait sans doute légèrement abusé en l’insultant en russe et en le traitant de raciste. Même s’il était raciste, le faire remarquer n’était pas bien aimable. Et Stasya aimait à se considérer comme quelqu’un d’aimable. Elle aurait pût comprendre qu’il l’ignore et aille rejoindre les autres excités de son espèce. Ce n’était pas très poli mais une porte de sortie digne pour les deux. Maintenant qu’ils avaient établis qu’ils n’avaient rien à se dire, et pas seulement à cause de la barrière de la langue, elle ne voyait pas de raison de poursuivre cette dispute. Mais cet homme était atteint d’un travers typiquement masculin et français. La volonté d’avoir le dernier mot et un farouche besoin de se prouver qu’il avait raison. Toujours. C’était quand même exténuant. Et que j’argumente et que je réponds et que j’ai peur de l’esprit d’escalier. Est ce que ces gens se rendaient compte que de temps en temps en s’enlisant dans des débats sans fin ils se ridiculisaient plus qu’autre chose. Ce qui n’était pas peu dire.

Mais chez Hyacinthe, Stasya ne voyait pas le ridicule de la situation. Juste une pédanterie insupportable qui la poussait à grincer des dents. Ce qu’elle ne fit pas pour des raisons de dignités. Mais vraiment. C’était horrible. Le petit sourire, les explications qu’elle ne comprenait qu’à moitié. Tout cela la confirmait dans son idée qu’elle n’avait à faire qu’à un ridicule pédant. Un monsieur-je-sais-tout convaincu de détenir une vérité suprême et divine. À se demander pourquoi il lui parlait autant. N’aurait il pas dût se contenter d’affirmer j’ai raison et de la contempler avec son sourire en coin plein de morgue. Ah non. Evidemment. Elle oubliait l’amour narcissique et immodéré de cet homme pour le son de sa propre voix. Sans doute pour sa propre personne tout court. Il devait être du genre à se faire de longues déclaration d’amour dans son miroir avec des yeux remplis d’amour baveux et totalement immodéré. L’amour, même propre, rendait aveugle c’était bien connu. Mais il privait aussi quelque peu les gens de leur jugement. Sans cela, sans doute l’homme à la veste rouge aurait put appliquer quelque peu d’esprit critique.

Stasya n’était pas entièrement sûr de saisir le fond de cette histoire de crapaud et de colombe. Les figures de style à la française présentait encore un point de conversation quelque peu épineux pour la jeune femme. Mais elle s’améliorait ! Et qu’importait ! Elle comprenait suffisamment pour voir que cet homme ne faisait nullement preuve de nuance et de rigueur dans ses diatribes. Ça en devenait quelque peu affligeant. Le vernis d’éducation et de verve qui recouvrait ses paroles s’effaçait bien vite pour ne révéler qu’un esprit obtus et frustre. Et ça ne lui allait pas au teint. Stasya finalement se permit finalement d’avoir un rire clairement moquer :

- généralisation et lieu commun tiennent à vous lieu de raisonnement.

Autant le souligner en tout état de cause. Et puis il valait mieux pour elle ne pas trop s’enfoncer dans une discussion poussée sur les termes choisit par le jeune homme. Elle comprenait totalement l’esprit du discours, du moins le pensait elle, mais ça ne lui permettait pas trop d’aller plus loin qu’une contestation. Mais elle n’allait pas rendre les arme pour autant. Il y en allait de sa dignité. Une notion que ce petit persifleur indélicat ne semblait pas comprendre. Elle secoua la tête et cracha en accompagnant ses paroles de mouvements d’éventails plutôt vindicatif. (L’auteur se permet là une parenthèse pour souligner la chance de Hyacinthe que l’éventail ne soit pas une arme. Et que Stasya ait encore assez de dignité pour ne pas lui asséner un coup sur le sommet du crâne.)

- Une vision manichéenne du monde tient lieu à vous d’excuse pour insulter et cacher vos préjugés et vos idioties. Vous invitez moi à descendre...

Elle supposait que c’était métaphorique parce qu’ils se trouvaient quand même au rez-de-chaussée et elle ne voyait pas trop où elle pouvait descendre. Mais c’était un autre débat. Et elle demanderait à Vladimir de lui confirmer si elle avait bien compris l’expres​sion(après lui avoir hurlé dessus parce que tout ça était de sa faute.) Stasya eut un sourire perfide :

- J’invites vous à élever, faire preuve de rigueur et de dignité. Termes non pas accessible à gens comme vous perdu dans préjugés.

Et elle demeurait convaincu qu’il brandissait son statut pour l’insulter alors que ses raisons étaient moins louable. Elle assena une dernière fois :

- ed a cognoscer bene quella de’ Principi conviene essere popolare.

Evidemment elle ne parlait pas couramment italien. Mais elle aimait les sonorités de cette langue. Et cette citation son mari l’avait forcé à l’apprendre par coeur. Comme une grande part de l’oeuvre de Machiavel. Elle ne savait pas d’ailleurs d’où un esprit doux et rêveurs comme celui de Vlad tirait sa fascination pour l’auteur italien. Mais qu’importait. Si cela lui avait fait plaisir.

- Encore faut il peuple s’élever et peuple juger un prince, pas absolu d’idée préconçues et jamais questionnées.

Elle secoua la tête menaçant de détruire l’édifice savant et délicat qui maintenait ses cheveux dans une coiffure délicate et à la mode.La bouche tordue de colère et les yeux brillants elle conclut :

- Vous ne comprenez rien. Et maintenant, vous avez d’autres gens d’espèce à vous a assumé avec idées préconçues. je vous excuse de partir.

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Sam 3 Sep - 0:39

Apparemment, ils ne se mettraient jamais d’accord. C’était dommage, en un sens, mais finalement tristement prévisible. Hyacinthe ne se faisait pas d’illusions, la Russe ne changerait pas d’avis, et elle le prendrait de haut jusqu’à ce qu’il ait renoncé –et cela ne faisait que lui donner envie d’en rajouter une couche, évidemment. Au mépris de toute correction, sagesse, et, bien sûr retenue. Mais il avait une bonne excuse pour cela : il n’était pas, lui, familier des cours de maintien et de politesse.

Les arguments de son interlocutrice lui tirèrent un sourire. Ce genre de sourires qui équivalaient à une pirouette, qui annonçaient qu’il allait renvoyer la balle –plus ou moins adroitement, selon les jours.

« Une vision manichéenne, sans aucun doute. Mais l’est-elle moins que la vôtre ? Vous nous considérez comme des gens incapables d’une réflexion solide, poussée et indépendante. Vous vous imaginez que nous ne sommes pas capables de nous forger nous-mêmes nos propres opinions, et qu’il faut nous les prémâcher, afin que nous puissions ensuite les régurgiter à notre aise. Admettons. C’est un postulat qui n’est pas dénué d’intérêt. »


Il s’interrompit un instant, levant les yeux au ciel, comme pour faire mine de chercher une formulation. Il ne fallait pas s’y laisser prendre cependant, cela n’était que pose : Hyacinthe ne réfléchissait jamais qu’à l’instant même de parler.

« Et surtout, une hypothèse qui en dit long. Vous nous prenez de haut en disant cela, savez-vous ? Préjugés, idioties… Vous en avez aussi des préjugés, d’abord. Ensuite, ce n’est pas parce que vous ne partagez pas mes idées qu’elles sont forcément dénuées de tout fondement et de toute vérité. Qu’est-ce que vous connaissez à la France, vous, d’abord ? Vous ne devez pas vivre ici depuis très longtemps ? Sans quoi vous vous seriez peut-être rendue compte que ce que j’affirme n’est pas si abstrait que cela. Savez-vous que ce que vous demandez, que je m’élève et non l’inverse, est une posture qu’on en trouverait guère par ici, dans la bouche de nos grandes dames ? Pour elle, le peuple vient du ruisseau et qu’il y reste. Sinon, on appelle ça des parvenus. »


Hyacinthe était en train de réaliser qu’il avait probablement trouvé l’argument qui allait peut-être faire avancer le débat, et s’étonnait même de ne pas y avoir pensé plus tôt : évidemment, elle ne pouvait que se vexer de ses assertions, puisqu’elle ne savait sans doute pas particulièrement à quoi ressemblait la vie d’un Français moyen. Seulement, pour calmer l’étrangère et avoir un espoir de la convaincre un jour, il allait falloir agir un peu intelligemment, c’est-à-dire mettre de côté son amour-propre et s’excuser. Ce qui ne lui posait dans le fond aucun problème. Contrairement à ce qu’elle avait l’air de penser de lui, Godart était un homme simple, qui ne se jugeait pas suffisamment au-dessus des autres pour juger inconcevable toute concession à leur égard. (Tant qu’on ne titillait pas son esprit de contradiction, cela va de soi).

« Je comprends cependant que vous ayez pu prendre ombrage de mes paroles, un peu vives sans doute, et qui se seraient mieux appliquées à une autre cliente de Monsieur Chénier. »


Il laissa un temps, simplement pour bien souligner son geste. Autant le mettre un rien en scène pour mettre toutes les chances de son côté.

« Mais vous devriez aller vous promener dans Paris –je veux dire, vous promener vraiment. A pied, en évitant les rues trop bien fréquentées –je ne vous engage pas non plus à aller fréquenter les coupe-gorges, hein.  Ce serait assez instructif. »
Et il retint quand même le « Et on verrait bien qui ne comprend rien. », en espérant ne pas l’avoir pensé trop fort. « Si vous voulez, fit-il avec un sourire, je peux même vous emmener. »

L’idée ne manquait pas de sel, mais resterait sans doute au stade de suggestion sitôt prononcée déjà oubliée (et Hyacinthe ne l’avait pas du tout envisagée autrement, du reste.) Ce qui sembla se confirmer avec l’entrée inopinée de Monsieur Chénier qui, à y bien repenser, avait tout de même fait attendre bien longtemps sa visiteuse de marque ! Le petit économiste aux vêtements sombres s’approcha de son petit pas pressé. Le journaliste lui avait toujours trouvé une ressemblance assez frappante avec un rongeur (peut-être parce qu’il se dépêchait toujours à tous petits pas, comme une souris, ou un rat de bibliothèque, autre aspect de sa personnalité qui ne faisait qu’appuyer sa thèse.) Il jeta un regard empli de suspicion à Hyacinthe –il connaissait trop le journaliste pour ne pas s’inquiéter- puis offrit un immense sourire et une révérence profonde accompagnée de tout un panel de marques de respect teintées de dignité à la noble russe. Serviable mais non servile, humble mais digne –Chénier n’était pas homme à s’écraser.

« Je suis navré Madame, vraiment, de vous avoir fait patienter si longtemps mais une question de la plus extrême importance m’y a obligé… J’espère que cette attente ne vous a pas été trop pénible ? Je serais fort fâché, vraiment, que quoi que ce soit vous ait incommodée… Mais je vous en prie, je vous en prie ! Si vous voulez passer dans mon bureau… Excusez-moi un instant encore. »


L’économiste fronça les sourcils et d’une pression ferme, claqua la porte contre laquelle Hyacinthe s’appuyait, se balançant de manière à la laisser toujours plus ou moins entrebâillée pour suivre les débats en pointillés.

« Excusez,
marmonna-t-il, c’est le salon de ma femme qui est un peu bruyant… Cette société devrait d’un rien, un tout, et serait capable de faire monter de la rue pour une histoire de couleur de ruban, je suppose. Je ne voudrais pas que le bruit vous dérange. »

En passant, il fusilla de nouveau Hyacinthe du regard, qui lui renvoya en échange un sourire ingénu.
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Dialogue de sourds en antichambre (Stasya)

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