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 Marie Vivante Saint-Vaart, comtesse de Rochambaud


Jeu 18 Aoû - 22:46

Marie Vivante Saint-Vaart
comtesse de Rochambaud

(Ft. Judi Dench – in Pride and Prejudice, 2005)

1. Identité

Métier/Titre(s) : comtesse douairière de Rochambaud, baronne de Rosemonde
Âge : 71 ans
Origines : la vieille aristocratie normande
Langue(s) parlée(s) : un français précieux, un italien très correct, un peu d’allemand et d’espagnol, le latin et le grec
Situation amoureuse : veuve irréprochable depuis 1628
Religion : catholique
Groupe : rue Payenne
Ancienne noblesse, bon mariage, grand esprit, réputation de dignité et de piété à toute épreuve… Madame de Rochambaud est un peu la caution morale de la bonne société parisienne. Elle y tient à merveille son emploi d’ancêtre sage.
QUE PENSER DES POISONS ? A BANNIR OU LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS ?
L’assassinat ? Quelle infamie ! Madame de Rochambaud est l’ennemie manifeste de tout ce qui contrevient à la vertu. Cependant, cependant… Eût-elle connaissance de quelque crime perpétré, mettons, contre un époux tyrannique ou un dangereux débauché, il n’est pas inenvisageable qu’elle garde le silence. Sans se compromettre, naturellement. Certains motifs ne valent-ils pas qu’on aide la Providence ?

TROIS VŒUX SONT OFFERTS A VOTRE PERSONNAGE, LESQUELS SONT-ILS ?
Rajeunir. Assister (présider ?) au retour de la moralité parmi la bonne société parisienne. Remettre la main – mais sans scandale ! – sur les terres tombées entre les mains de ses crétins de fils. Des hommes, toujours des hommes. Pourquoi toujours des hommes ?

SE SENT-IL EN SÉCURITÉ ?
Son aîné tenta naguère de la déposséder de son douaire ; depuis, elle partage tous ses plats et boissons. Au-delà du désagrément d’être tuée, la mort elle-même l’inquiète – quoiqu’elle prétende la voir venir avec sérénité.

QUEL EST SON RAPPORT À LA RELIGION ?
Entre crainte pieuse et intérêt bien compris, Madame de Rochambaud souhaita toujours servir le Seigneur… sans cracher sur le petit pouvoir que son empressement lui conférait. Jeune, elle aspirait à devenir abbesse ; aujourd’hui, elle multiplie les bonnes œuvres. Ses dons conséquents – dont elle n’a pas le mauvais goût de se vanter – ont sauvé quelques vies et enfermé un certain nombre de débauchés. Elle commerce en outre et toute discrétion avec la compagnie du Saint-Sacrement, dans laquelle elle voit une cause honorable et nécessaire, le seul courant politique qui voudra d’une femme… et son petit capital en préparation de l’autre monde.

UN CAUCHEMAR RÉCURRENT ?
Sa propre déchéance, tant ici-bas qu'auprès du Seigneur. Dieu ! Qu'il est pénible de se voir vieillir.

QUELLE EST SA PRINCIPALE AMBITION ?
Accéder au paradis, tiens ! Mais le plus tard possible, et en attendant, que Dieu lui prête vie pour se le servir encore un peu.


2. Anecdotes

Madame la comtesse ne rit jamais, se tient toujours bien droite malgré ses vieilles douleurs. À croire que l’amidon de ses élégantes tenues lui a imprégné le corps. ◊ Elle consacre une heure par jour à sa correspondance. Ses thèmes favoris ? La morale et la condition des femmes. ◊ Quoiqu'elle porte haut le nom de son douaire, le monogramme VSV signe toutes ses lettres. Au fond, elle eût préféré ne jamais avoir été mariée. ◊ Grande amatrice de littérature, elle regarde toutefois avec circonspection certain théâtre extravagant qui banalise le crime, persuadée qu’il n'est pas pour rien dans la déchéance des mœurs. ◊ Elle prête une oreille attentive – ou un œil acéré – aux tracas de tout un chacun ; quant à savoir si c’est par bonté d’âme, pour flatter son orgueil, pour parfaire sa collection de commérages, ou à titre de placement pour l’avenir… ◊ Sa mémoire est excellente. Par calcul ou par maniérisme, elle prétend le contraire. ◊ Les œuvres de bienfaisance occupent le plus clair de son temps. Elle multiplie les visites. Le plus pénible de ses rendez-vous hebdomadaires ? L’hôpital des enfants trouvés de l’enclos Saint-Lazare. Existe-t-il de plus horribles créatures que les enfants ? ◊ Elle ne va nulle part sans son chapelet – un bel objet tout simple, en bois précieux, hérité de sa grand-mère. ◊ Elle naquit la dernière de cinq enfants, et la seule qui survécut à la petite enfance. De là vient son nom de baptême, qui rencontra quelques années plus tard un petit succès auprès des habitués de la chambre bleue de la regrettée Madame de Rambouillet. ◊ Elle a cinq fils, dont un décédé et deux dans les ordres. ◊ Ses désapprobations sont discrètes, mais tenaces. Ses inimitiés davantage encore. Quant à ses amitiés, mieux vaut ne point s’y laisser prendre : la moitié d’entre elles sont feintes, et le ratio diminue à mesure que les années lui prennent ses vieux compagnons. Après tout, les vrais vertueux sont si rares... ◊ Elle vit à Paris un tiers de l’année ; le reste du temps, sa correspondance et ses chats forment l’essentiel de sa compagnie. ◊ Aucune cause, aucun parti ne lui tient tant à cœur qu’elle ne sache, le moment venu, s’en désolidariser. Seule exception, mais qui n’en est pas vraiment une : son nom.

3. Derrière l'écran
Prénom/Pseudo : Toujours Aarn † Âge : Toujours vieille † Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ? J’y étais ! † Comment trouvez-vous le forum ? Faut croire que je m’y plais ! † Rang saint fossile † Crêpe ou gaufre ? (Une question existentielle !) Les deux, toujours † Le mot de la fin ? Apocalypse, bien sûr.


Dernière édition par Vivante de Rochambaud le Dim 11 Sep - 23:20, édité 11 fois
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Titre/Métier : comtesse de Rochambaud, baronne de Rosemonde / caution morale en chef
Billets envoyés : 24
Situation : veuve, mère de cinq garçons dont un décédé

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Jeu 18 Aoû - 22:46

Histoire

« Les ans m’entraînent s’ils veulent, mais à reculons ! »
Montaigne, Essais


Lorsque naquit le cinquième enfant de Monsieur Saint-Vaart, baron de Rosemonde, celui-ci combattait la Sainte-Ligue et les Espagnols aux côtés de son roi. Il avait quitté son domaine sans un regard en arrière ; à quoi bon s’inquiéter d’une autre naissance qui tournerait court ? Le plus solide de ses fils n’avait pas tenu deux ans. Autant se changer les idées du bout de l’épée – sans compter que la famille de sa femme comptait quelques amis parmi les ligueurs catholiques. Joindre l’utile au défoulement…

L’enfant fut baptisée Marie Vivante, dans l’espoir qu’elle rompît la curieuse malédiction de la progéniture Saint-Vaart. Miracle : elle vécut.
Bien sûr, ce n’était qu’une fille. Le baron s’en accommoda, bon gré, mal gré. Sa femme – dont les grossesses malheureuses avaient entamé la santé, déjà fragile – ne pouvait guère s’occuper d’un enfant ; il appela donc à Rosemonde sa belle-mère, une drôle de créature, catholique au dernier degré, veuve d’un lieutenant mort dans la force de l’âge puis d’un président à mortier au Parlement de Rouen. Marie Vivante apprit à lire dans la Bible, à se tenir comme une dame, à coudre et à broder. Une gouvernante véronaise lui enseigna l’italien. Quant on découvrit qu’elle lui donnait à lire des romans, elle fut renvoyée.

À onze ans, Marie Vivante Saint-Vaart fut envoyée en pension au couvent de Verneuil. Enfant unique, presque recluse, peu habituée à partager son existence avec qui que ce fut – encore moins avec des gens de son âge – elle craignit fort ce changement de société ; elle s’y plut au-delà de toute attente.
L’emploi du temps austère ne la changeait guère ; en vérité, il lui convenait. Elle n’éprouvait aucune peine à se lever aux aurores. Appliquée, vive d’esprit et douée pour deviner ce qu’on attendait d’elle, elle devançait ses camarades en chaque matière – même en histoire et en géographie, qu’elle avait pourtant à peine abordés auparavant. Elle avait la voix claire, agréable et posée, une excellente diction : à treize ans, elle reçut la charge de lectrice du couvent. Elle apprit également à prêter l’oreille aux plaintes et babillages de ses compagnes et des religieuses. Elle s’aperçut qu’on pouvait, en quelques mots, se faire un ennemi ou un ami, et qu’une faveur savamment accordée payait de retour. Elle comprit qu’une jalousie se pouvait éteindre, dès lors qu’on traitait le jaloux comme un être important ; qu’il y avait des moyens de se jouer des règles sans les contourner ; et qu’il valait mieux garder pour soi les petits secrets des autres. Dans ce vase clos, Marie Vivante Saint-Vaart se forma aux subtilités de la vie en société. Ses excellentes dispositions montèrent bien vite aux oreilles de la prieure.

***

À Verneuil-sur-Avres, ce 7 janvier 1612
Ma bonne maman, combien j’ai de peine de quitter bientôt les sœurs ! Il me semble que servir le Seigneur est la vraie raison de mon existence, ou le juste retour du don de la vie qui me fut fait. La Mère Supérieure me le confirmait encore l’autre jour. Elle dit que je ne réfléchis pas mal, et que j’assurerais très dignement sa relève. Mais puisque mon père pense que ma place est dans le monde, je dois avoir toute confiance en son jugement. Un père sait ce genre de choses.
À vous revoir bientôt, chère bonne maman – cela sera, sans doute, mon seul plaisir dans le devoir.


Mademoiselle Saint-Vaart éprouvait une affection sincère pour sa grand-mère. Alors que sa mère, créature tendre et effacée, pliait comme un roseau aux quatre volontés d’un époux autoritaire, la vieille femme savait l’art subtil d’infléchir l’opinion de son gendre – et, pour tout dire, des gens en général. Quoi de plus naturel, donc, que d’en appeler à cette précieuse alliée lorsque le baron décida de sortir sa fille du couvent, piétinant par là-même sa vocation sacerdotale et les perspectives d’évolution de carrière associées. Mais quoique le charmant petit argumentaire touchât la pieuse ancêtre, elle eût beau manœuvrer ; la survie d’une lignée exigeait quelques sacrifices. Marie Vivante devait être mariée. Et à un bon parti, s’il vous plaît !

À tout juste dix-sept ans, elle fut donc envoyée à la cour de Marie de Médicis, sous la protection d’une parente éloignée. Pour cette jeune provinciale, Paris semblait un autre monde. Le faste des décors, les toilettes élégantes, l’effervescence perpétuelle la fascinaient autant que l’horrifiaient les mille petites indignités que son œil acéré de demoiselle pieuse ne manquait de repérer. Les petites intrigues du couvent s’y retrouvaient, mais démultipliées tant dans leur variété que dans leurs conséquences. Exaltante, intrigante, repoussante Paris… Comment pouvait-on être Parisien ?
Plus que tout autre, une femme l’impressionna. C’était une Italienne de sept ans son aînée, vive et raffinée, à l’esprit aussi brillant que sa brune chevelure. Elle se montrait peu à la cour de la reine, mais chaque apparition ravissait l’assistance – la jeune Saint-Vaart la première. Que n’aurait-elle donné pour échanger quelques mots avec elle… Mais le moyen ? Sa conversation, certes charmante, restait bien en deçà des délicatesses du grand monde. N’importe ! Elle manœuvra. Un sourire par ici, une citation par là, un soupçon de théologie, quelques bons mots d’un italien à l’accent irréprochable… L’impensable arriva : Catherine de Rambouillet la remarqua.

La chambre bleue en était alors à ses balbutiements. Dans ce décor fleuri, piqué d’or et d’argent, où de nobles bahuts et des tables en bois précieux portaient tout un peuple de vases et de bibelots rares, les plus grands esprits de la capitale se fracassaient les uns contre les autres. La petite provinciale vécut dans ce creuset les plus riches heures de sa vie. Sa beauté n’était pas grande, mais elle avait ce charme digne et taciturne, si rare chez les jeunes filles, qui lui attirait de grands éloges. Surtout, on la félicita pour son esprit. En quelques années d’études acharnées, elle rattrapa ce que son éducation de future épouse lui avait interdit. Elle devint bonne danseuse – quoique très raide et toujours éloignée de son partenaire ; elle apprit plusieurs langues ; écrivit des poèmes ; s’enquit de sciences ; s’initia au pianoforte et développa le petit rudiment de harpe acquis auprès de la chantre du couvent. Dans l’effervescence de ces années d’exploration, elle oublia un temps l’amertume de ses ambitions contrariées, et se prit à rêver d’un mari aussi accommodant que le marquis de Rambouillet. Pour un peu, les choses auraient pu salement mal tourner.

À Paris, ce 16 mars 1613
Il m’étonne fort, Monsieur, que vous vous adressiez à moi en ce genre de matières, car je n’ai ni talent ni patience pour les choses du cœur. Néanmoins, puisque le demandez et pour ce que cela vaut, je vous autorise à écrire à Monsieur mon père. Sans doute aucun, vous parviendrez, entre hommes d’esprit, à une entente qui me conviendra.

VSV

Une semaine après la remise du fatal billet, on démasquait le comte von Krull pour ce qu’il était : un chevalier d’industrie qui avait fui la Prusse à la suite de quelque grave affaire, lancé désormais après la fortune et la naïveté des jeunes Parisiennes. Une habituée du salon de Madame de Rambouillet intervint : Mademoiselle Saint-Vaart récupéra son pli dans le plus grand secret. De ces six mois de cour assidue, elle retira beaucoup d’amertume, l’art de battre froid, et de solides bases de grammaire allemande.
La mésaventure lui passa pour plusieurs mois le goût d’intervenir dans les tractations matrimoniales de son père. Elle n’eût plus qu’à attendre, pour sa plus grande vexation. Finalement, un comte bourguignon, un certain Rochambaud, remporta l’affaire.

***

On voyait rarement Rochambaud à Paris, sauf quand il s’agissait de faire des ronds de jambe devant le roi, et encore ! de mauvaise grâce, car il se savait peu décoratif. Mademoiselle Saint-Vaart prétendit n’en avoir cure, ce qui était à moitié vrai – qu’eût-elle fait d’un bélître ? L’époux rêvé devait satisfaire à de toutes autres exigences. Elle résolut de s’enquérir par elle-même des aptitudes du candidat retenu.

À Paris, ce 12 février 1615
Le billet que voici, j’espère, vous trouvera bien disposé. Chacun me vantant le
chiffre de vos mérites, je n’ai point douté que vous permettriez à une jeune fille qui
est sur le point d’être mariée de s’enquérir du caractère de son futur époux. Bien
simple curiosité, n’est-ce pas ? Parlons un peu. Écrivez-moi, décrivez-moi
le caractère de mon promis. Autorisez-moi à vous connaître, Monsieur, et vous
verrez que je ne ferai pas la plus mauvaise des femmes. Une réponse seule de
vous me ravirait, une correspondance davantage. Dieu vous garde.
VSV

Quelques années plus tard, la candeur du chiffre et du message inspirerait à Madame de Rochambaud une autocritique sévère ; quand au comte, il ne s’en plaignit jamais. Il ne répondit tout bonnement pas, ni n’en fit mention. C’était tout le contraire d’un homme de lettres ; Mademoiselle Saint-Vaart dut attendre de le rencontrer pour se convaincre tout à fait qu’il n’avait rien vu, et qu’il ne lui conviendrait jamais. En 1615, ils étaient mariés.

***

Le comte ne souffrit pas longtemps les caprices parisiens de sa femme. Pas question qu’elle entretienne la compagnie des trublions parlementaires et princiers ! La jeune épousée se trouva recluse à Rochambaud, avec pour toute occupation sa plume – et bientôt un fils. Elle n’eût pas sitôt posé l’œil sur cet enfant : elle sut dans ses tripes que ce petit être rabougri lui apporterait beaucoup d’ennuis à tous les sens du terme. Elle en eût pourtant quatre autres : autant d’épreuves envoyées par le ciel qu’elle se persuada de passer haut-la-main.
Des années plus tard, elle écrivit à Madeleine de Scudéry : Grâce à mes fils, je fis venir à Rochambaud les meilleurs précepteurs et ils me profitèrent autant qu’à eux, sinon davantage. Je regrette pourtant d’avoir été astreinte à prendre mes propres enfants pour prétexte. Sappho, à qui le destin assura l’aisance nécessaire à telle entreprise : persistez. N’écoutez point les esprits chagrins. Il y a moins de déplaisirs que de satisfaction dans le célibat – et d’ailleurs, ce que le monde nomme « déplaisirs », bien souvent, s’appelle vraiment « vertu ».

De fait, jamais elle n’entretint que des relations spirituelles avec les précepteurs de ses enfants. De toute façon, la société des hommes ne l’intéressait pas – sauf à être considérée comme l’un d’entre eux, ce qui n’était pas près d’arriver. Tomber sous la coupe d’un amant ? Pas question ! Elle avait déjà bien assez d’un mari.
Il n’est point tant ours qu’on le prétend, protesta-t-elle au sujet du même à l’inénarrable Arthénice, ou rend l’animal noble. D’éloges insidieux en euphémismes poudrés, dix ans de correspondances avec les plus grands littérateurs peignirent un triste portrait de l’époux méprisé, méprisant. Où fut la cause, et où la conséquence ? Comment estimer si le comte de Rochambaud était pire ou meilleur son épouse le laissait imaginer ? Il entretenait peu de contacts. On ne lui connaissait même aucune société régulière, sinon son cheval et ses armes. La valetaille démise de son service le connaissait pour un être irascible, mais que vaut la parole d’un domestique remercié ? La comtesse, en tout cas, ne se plaignit jamais clairement. Elle œuvra si bien qu’on porta cela à son crédit.

Au fil des ans, Madame de Rochambaud manqua se confire dans son amertume. Toutefois, son âme rechignait au naufrage. Elle trouva le moyen de se sauver en poussant au centuple ses vieilles marottes de couventine. Rochambaud était-il sa prison ? Elle en ferait sa tour d’ivoire, sa retraite et son point de vue, son rempart contre les pêchés que le monde flattait trop souvent. De ses hauteurs, sans bouger de son fauteuil, elle se piqua d’éplucher la nature humaine par le menu. Sa correspondance intarissable ainsi que la petite société qui gravitait à son entour immédiat devinrent l’objet de toutes ses curiosités. Elle collectionna les anecdotes, archiva les petits faits, prétendit former son œil à voir entre les lignes et son oreille à entendre les plus légers accents. Pénélope maniaque, elle s’entraîna à détricoter les intrigues les plus confuses. En cas de succès, elle éprouvait un mélange de dégoût et de griserie à révéler les pires bassesses. À la fin, sa jalousie était éteinte, sublimée en une certitude inébranlable de sa supériorité intellectuelle et morale.

En 1622, le comte fut blessé par les protestants au siège de Montpellier. Il n’en guérit jamais tout à fait. En 1625, la nécrose le clouait au lit. Il s’éteignit en 1628, après plusieurs mois d’une agonie cuisante, à peine soulagée par les drogues. Son épouse ne quitta pas son chevet.

***

À trente-trois ans – un Christ ! – la comtesse de Rochambaud recouvrait le plein contrôle de son existence. Ni père, ni époux, ni oncles. Le comte n’avait pas de famille proche qui pût prétendre à l’héritage : tout revenait à ses fils, bien trop jeunes pour en jouir. Parfaite excuse pour ne pas entrer dans les ordres, du reste : ses ambitions religieuses de jadis dormaient sous un désir torrentiel de vivre, et le veuvage lui assurait une aisance et une autonomie infiniment plus satisfaisantes que le petit pouvoir d’une abbesse sur quelques pauvres femmes. Seul, le décès de son estimé compatriote Monsieur de Malherbe, grand défenseur de la langue française devant l’Éternel, et la débâcle de La Rochelle, jetèrent quelqu’ombre sur cette année-là.

Après une période d’observance monstrueusement convenable, elle quitta le grand-deuil et monta à Paris. Le monde lui plût davantage encore que dans sa jeunesse. De la provinciale ingénue à la voix de la sagesse, son changement d’emploi lui seyait à merveille ; quand aux galants, son âge et ses manières de dragon la préservaient de leurs assiduités mal venues.
Sa compréhension de la bienséance ne permettait pas cependant qu’elle y prit ses quartiers permanents – qu’aurait-on pensé d’elle ? Elle ne souffrirait pas d’être prise pour une de ces opportunistes qui n’attendent que de batifoler dans le monde. En réalité, rien ne fondait ce surcroit de prudence : nul n’aurait sans sourire associé Vivante Saint-Vaart, comtesse de Rochambaud à quelqu’attitude frivole. Elle établit tout de même un calendrier précis de ses apparitions, qui ménageait de longues retraites sur ses terres de Rochambaud et de Rosemonde, afin, disait-elle, que ses fils ne pâtissent pas trop des vices du monde, et que son propre esprit puisse s’en reposer. En vérité, quoique ces ermitages flattassent son orgueil, elle n’eût pas tenu ses résolutions sans une généreuse posologie épistolaire.

À la même époque, elle se prit de passion pour la question du pêché et les développements de l’exigeant Saint-Cyran sur la nécessité d’un travail intérieur en vue de la grâce. Elle commença à juger les jésuites bien laxistes sur certains chapitres – sans voir jamais qu’elle-même tendait à faire preuve d’une indulgence à géométrie variable. Ses intérêts tout théologiques la conduisirent à s’aboucher avec Vincent de Paul et à nouer ses premiers liens, circonspects encore, avec la toute jeune, très secrète, très hétéroclite et très maniérée Compagnie du Saint-Sacrement.
En bonne catholique, elle se laissa rapidement gagner par l’esprit d’entreprise qui animait cette foule bigarrée. Il ne suffisait plus de subvenir aux besoins des nécessiteux : il fallait engager de plus profonds changements, mener d’immenses chantier, le premier d’entre tous consistant à transformer la charité pécuniaire en charité profondément spirituelle. La comtesse était l’être le mieux disposé du monde à moraliser : elle se plut à parler de Dieu, à engager les pauvres à se maintenir, à sauver les jeunes personnes d’elles-mêmes… et, qui l’eût cru ? à visiter les hôpitaux. La reconnaissance nourrissait son orgueil ; la rancune, au contraire, glissait sur sa cuirasse sans provoquer davantage qu’un petit claquement de langue désapprobateur.

***

À Paris, le 20 février 1634
Croirez-vous, Arthénice, que je vis hier au Marais la dernière galanterie de mon compatriote ? Longueville ne m’épargne rien, qui sait combien telles mignardises m’insupportent. Les jeunes gens sont par eux-mêmes suffisamment portés sur l’intrigue pour ne point leur en souffler l’idée ; et voici désormais que le bégayeur se pique de leur donner des leçons d’indécence ! Dans quelques mois, soyez-en sûre, il arguera pour sa défense avoir harnaché un indulgent « extravagant » au cou de son coquin de jeune premier, comme s’il comptait pour rien de lui confier l’épilogue ; quant à la pauvre Angélique, qui prend pourtant la meilleure décision qui soit en tournant le dos à cette société perfide, la voici recluse pour jamais, rayée tout bonnement de l’existence. Non qu’elle ait à rougir, bien sûr, du destin qu’elle choisit, car il y a beaucoup d’honneur et de nécessité à servir Dieu ; mais il y en a tout autant à diffuser Sa parole dans le monde. Monsieur Corneille la préfère expédier, et faire tomber le champ aux mains de scélérats qui n’ont rien appris. Est-ce là ce qu’il appelle donner à la comédie ses lettres de noblesse ? Il connaît donc bien mal l’une et l’autre ; quand aux secondes, les siennes ne sont point si adroitement tournées que l’on dit.
Allons, voici déjà trop de récriminations pour une impertinence. Je ne donne pas cinq ans encore à cet écrivaillon ; si Dieu le veut, on l’oubliera bien vite. À demain, chère amie. Balzac vous a-t-il dit s’il serait des nôtres ?

VSV

***

Madame de Rochambaud jouissait alors d’une immense fortune. Outre son douaire, elle conservait les terres dont ses fils ne pouvaient encore prendre la tête, et possédait en propre la baronnie de Rosemonde. Sans se mêler jamais d’intendance, elle savait s’entourer, installant des gens fort capables et fort dévoués – généralement issus de ces familles proche de sombrer dans le besoin, et qu’elle avait relevées.
Outre qu’elle se sentait obscurément vengée, et qu’elle séjournait un tiers du temps à Paris, et un autre tiers à Rosemonde, la mort du comte n’avait rien changé. Elle continuait à conseiller son monde de loin, et le monde de porter ragots, doutes et problèmes à sa connaissance. Le cas de mœurs le plus incommodant dont elle se mêla à cette époque fut peut-être l’affaire du meurtre de Jérôme Dacroye, dans lequel le jeune Raphaël Pontat, neveu imprudent d’une ancienne compagne de couvent, se trouva impliqué. Elle ne parla jamais de sa résolution effarante, ni des mesures qu’elle prit pour étouffer l’affaire.

Elle ne dédaignait pas d’appliquer ses calculs à sa propre famille. Quant il devint urgent de calmer les révoltes juvéniles de son aîné Louis-Marie, elle se résolut à lui céder les terres qui lui revenaient. Elle lui trouva en outre un bon parti, une jeune femme de mine charmante, point trop dangereuse, fille d’une famille de patriciens parisiens. Le mariage fut célébré en 1637, et le jeune couple s'installa sur les terres de Douve. Comme prévu, le titre, les sommes afférentes et le petit surplus d’une jolie femme lui achetèrent une tranquillité temporaire.
Louis-Marie entreprit aussitôt des travaux que sa mère accueillit assez mal. En visite à Douve l’année suivante pour jauger du dégât, elle fit triste mine. La pierre était bien trop claire. « Vous trouvez cela vulgaire ? » tenta son fils, désabusé. « Vulgaire ? Oui. Mais pas seulement. »

À Rosemonde, le 30 juin 1639
Je n’ai point et n’avez  davantage, mon cher fils, d’avis à émettre à l’endroit des décisions parlementaires. Il revenait aux présidents à mortier au parlement de Paris de juger si l’enfant illégitime d’un baron avait la qualité de noblesse, ils l’ont fait : l’affaire est close. Quant à moi, qu’ai-je à dire ? sinon que la faute du père toujours rejaillit sur l’enfant, ce qui n’est pas un fait de justice des hommes mais de justice divine, pour laquelle aucune faute ne s’efface qu’un repentir sincère ne l’ait lavé.
J’entends que ce jeune homme n’avait point part dans le péché premier de son père, et que les hommes donnent l’apparence de le punir le premier et le seul. Songez pourtant que d’une part il n’avait point à réclamer une noblesse que son sang ni son mérite ne lui valent, et que d’autre part, Monsieur son géniteur – dont, me ferez-vous ce plaisir ? nous tairons tous deux désormais le nom – est perdu de réputation.
Vous vous morfondez trop sur des choses auxquelles vous n’avez point part, et confondez votre personne avec des qui ne vous valent point au centième. Votre sang mérite. Voyez plutôt votre frère Guillaume, qui rejoint les Gardes-Françaises, et François qui parle déjà de noviciat, sur les traces de son aîné. Je vous le dis, mon enfant : vous n’avez rien de commun avec ce qui plaide. Regardez vers le haut, et non vers le bas. Œuvrez chaque jour à rester digne de votre nom et de votre baronnie, tel que vous l’êtes, et vous aurez tout fait. Quant à moi, je viendrai avant l’août, afin de voir mon petit-fils et de vous le répéter.

Votre mère

En vérité, la comtesse jugeait son aîné geignard et bien prompt à prendre l’alibi des autres pour couiner sur sa situation – et quelle situation, Seigneur ! malgré tous les efforts qu’il semblait faire pour se saborder. Elle avait placé à Douve un intendant de confiance, un ancien trésorier au bureau des finances de Rouen qu’elle avait tiré d’une méchante affaire et qui lui était fort redevable. D’après ses récits, les revenus des terres s’étaient réduits de moitié en moins de deux ans.
Quant à ses autres enfants, si bien tournés fussent les éloges dont elle faisait profiter ses correspondants, elle déplorait secrètement leur mollesse. Le plus jeune allait alors sur ses quinze ans et ne montrait guère de plus belles dispositions ; au moins possédait-il suffisamment d’esprit pour qu’on en fasse un ecclésiastique correct, peut-être. Quelle pitié !

L’année suivante, elle perdait son Guillaume au siège d’Arras. Ô, l’amère victoire, pour celle que rien ne prédisposait à être mère et qui ne se consolait que de voir sa progéniture lutter contre la racaille protestante !

***

Elle épongea son chagrin dans la lecture de l’austère Augustinus, qui l’intéressa durablement en faveur des jansénistes – et ce malgré la disgrâce et l’enfermement de Saint-Cyran. En cheville avec les partisans de l’abbé, armée de sa seule plume, elle se lança prudemment, mais sûrement dans la bataille pour sa libération. Elle ne fut pas peu fière d’avoir participé à l’obtenir, même s’il mourut peu de temps après, brisé par cinq années de prison.

Par ailleurs, elle noua de nouveaux liens très forts parmi certaine nouvelle génération de femmes jeunes, souvent spirituelles, parfois même intelligentes, et suffisamment favorisées par le destin pour que personne n’entravât leur soif de science. Ainsi, ayant achevé la lecture d’un plaidoyer en faveur du droit des Chrétiennes à l’étude, elle entra en correspondance avec son auteur, Madame van Schurman – poussant l’orgueil jusqu’à se faire apprendre quelques mots d’hollandais pour entamer la lettre, qu’elle acheva en allemand.
Madame de Rochambaud allait alors sur ses quarante-sept ans. Elle n’avait guère aimé la jeunesse, surtout pas la sienne ; mais comment ces femmes n’eussent-elles piqué sa rancœur ? L’amitié qu’elle porta, particulièrement, à Mademoiselle de Scudéry, ne fut jamais exempte d’une jalousie profonde. Cette disposition d’esprit ne changea plus ; et il fallait aux représentantes de cette espèce de bien grandes qualités et une bien grande vertu – selon ses propres critères, s’entend – pour qu’elle leur pardonnât la chance dont elle n’avait pas joui.

***

Son troisième fils, Jean, s’était résolu sur son conseil à entrer dans les ordres (d’aucuns argueraient qu'elle lui fit une faveur en le détournant de la poésie, puisqu’il n’avait rien pu produire de plus beau que ce début d’une vanité : « La fleur en bouquet fane, et jamais ne renaît. ») Le petit dernier étudiait déjà la théologie. Elle maria le quatrième en 1644, et le plaça à la tête de la dernière petite seigneurie tenue de son époux.
Cette dernière décision marqua le début de querelles virulentes de possessions entre les frères. Philippe ne voulait rien moins que Rochambaud. Louis-Marie s’irrita : le titre de comte lui revenait, en tant que l’aîné. Sa mère devait lui céder son douaire séance tenante, en cas de quoi il acceptait de passer outre l’affront de son frère et de lui transmettre Douve ; sinon, il n’aurait rien.
Bien entendu, le détail du débat arriva aux oreilles horrifiées de la comtesse. Atténué ? Empiré ? Difficile de le dire. Quoi qu’il en fut, elle entra dans une rage sourde, et qui ne s’apaisa point de longtemps.

À ce sujet, elle n’écrivit jamais une ligne. Elle visita l’un, puis l’autre ; et nul ne sait ce qui se dit, mais les frères ne s’adressèrent plus jamais la parole.

***

À Paris, ce 15 novembre 1645
À qui m’ouvrir, Sappho, sinon à vous qui ne me méjugerez pas, de cette idée que j’ai, déplaisante aux esprits impatients ? Vous connaissez mon cœur. Parlez franc. Comptè-je parmi ces intellects timorés, vautrés dans leur obscurantisme ?
Je vis hier Rodogune. Monsieur Corneille brille par son verbe, qui est simple mais touche au cœur, Mademoiselle Guiot illumine la scène tant Cléopâtre est bien écrite, le décor tourne comme un rêve, en vérité tout est parfait – fors le sujet. Je m’inquiète, depuis quelques années, de cette curieuse attirance pour l’indigne. C’est très net : le public n’aime plus que les caractères mauvais. Il veut rire du gentil, et grincer avec le méchant – ou bien, au mieux, ne s’inquiète pas de faire l’un et l’autre. Mais si l’art ne sert plus à nous faire apprécier le bien, qu’est-il ? Non, non : nous savons que les artistes persuadent. S’ils décident, sous couvert d’une innocuité bien discutable, d’influencer la nature de l’homme vers le mal, qui sait ce qui en sortira ? Amie, j’appelle vos précieux avis sur ce point qui me tourmente fort.

VSV

***

Étonnamment, la virulence des hommes la rebutait moins que celles des acteurs. En 1648, quand ce que l’on appellerait bientôt plaisamment la « Fronde » commença d’agiter Paris, elle se rangea naturellement – quoique fort prudemment – du côté de Longueville et des dévots. Curieux parti, en vérité, aux allégeances diverses. Si les troubles lui firent vite gagner la sécurité de Rosemonde, elle ne manqua pas d’y cacher quelques amis fuyant les arrestations. Ses lettres témoignèrent également de son soutien pacifique, purement théorique, et passablement désabusé à une révolte qui ne changerait rien.
Le mouvement tomba avant qu’elle s’y soit radicalement compromise ; de toute façon, que reprocher à une vieille femme moitié retirée sur ses terres, et qui du reste ne les avait plus quittées de quatre ou cinq ans ? Vivante de Rochambaud, dont l’orgueil se satisfaisait assez mal qu’on la reléguât de la sorte, ne fut comme souvent pas fâchée du bel avantage qu’elle en tirait. Elle ne connut finalement qu’une disgrâce toute relative et de bien courte durée. Loin des yeux…

D’autres, pourtant, n’oubliaient rien. Les enfants de Madame la comtesse vivaient diversement mal son engagement si profond pour, au choix, les pauvres, les Frondeurs, les jansénistes ou n’importe quel autre quidam qui n’était pas de sa chair, alors que leurs propres réussites ne paraissaient propres qu’à l’agacer. Au demeurant, il le faut avouer : ils n’atteignaient que de bien relatifs succès. Jean, par exemple, le mauvais poète, avait récidivé et réussi à se faire publier dans une feuille de chou ; le reste était à l’avenant. De moins exigeants qu’elle eussent perdu espoir.

En 1655, Louis-Marie, endetté jusqu’au cou et bouffi de rancune, entreprit de la traîner devant les tribunaux pour lui faire rendre gorge son douaire. Elle ! Devant les tribunaux ! À soixante ans ! Quelle audace… Le Président de Bellièvre eut la bonté d’étouffer l’affaire tandis qu’elle y mettait bon ordre.
Car Madame de Rochambaud n’était point sans ressources contre ses fils. Si l’affection maternelle, et plus encore le souci de sa postérité, la retenaient de révéler toutes les horreurs qu’elle avait en main à leur endroit, elle savait cependant s’en servir. Particulièrement, son aîné, mauvais joueur et perdant assidu, faisait l’objet d’un nombre effarant de petits courriers qu’elle possédait ; et si elle avait réglé pour lui quelques affaires, elle pouvait en brandir mille autres qui le jetteraient à Saint-Lazare. Elle lui envoya un billet pastichant, presque mot pour mot, un plaidoyer qu’il avait écrit à l’un de ses créanciers. Louis-Marie se rétracta sur-le-champ. Mieux encore : il abandonna à la comtesse le soin de fiancer son aîné, qu’elle lui réclamait depuis des années.

***

À Rochambaud, ce 1er avril 1656
Il faut, chère Présidente, que vous sachiez absolument ce que me conte aujourd’hui la duchesse de Longueville, et qui arriva il n’y a pas deux semaines à Port-Royal des Champs. J’entends déjà que vous protestez ; un peu de patience encore, de grâce, pour mes radotages.
Il y a dans ce sanctuaire une petite pensionnaire de dix ans qui s’appelle Marguerite, depuis longtemps défigurée par certain vilain gonflement à l’œil d’où il sortait une boue innommable. On montra récemment la petite à d’Alençai. Peut-être le connaissez-vous ? Ce bon médecin trouva que le mal avait percé jusqu’à la gorge, si bien que les épanchements se faisaient en dedans aussi bien qu’en dehors ; et il professa n’avoir aucun remède que le fer rouge, quoiqu’il prévint contre les dangers de cette méthode, et ignorât s’il se sentait le cœur de l’appliquer à une si jeune enfant. Or, M. de la Portherie entreprit récemment d’exposer en plusieurs établissements un reliquaire qu’il possède et qui contient une épine de la Sainte-Couronne. Lorsque les religieuses de Port-Royal se recueillirent pour l’adorer, l’une d’elles, qui vit la petite Marguerite fort mal et souffrante, eut l’idée de lui faire tenir le reliquaire tout contre son œil. Quelques heures plus tard, la petite appela les sœurs, car elle n’avait plus mal ; et toutes trouvèrent que son affliction s’était complètement résorbée. Monsieur d’Alençai le constata, ainsi que quelques uns de ses collègues qui furent appelés.
Dites-moi maintenant s’il n’y a point là un miracle. Si vous doutez de l’affaire, vous serez bientôt rassurée, car ces bons messieurs de la faculté ne sauraient rester sans étudier le cas à fond. Voici pour des nouvelles plus proches de Paris que moi-même. J’y serai le mois prochain, et je compte que vous et votre époux me fassiez le plaisir d’une visite.

VSV

La comtesse ne se compromit pas au point de professer absolument son avis sur la cause janséniste, laquelle n’était plus en odeur de sainteté depuis fort longtemps ; mais elle ne laissait pas d’espérer que le vent tournerait, et qu’elle-même, par petites touches qui n’en avaient point l’air, favoriserait ce regain de fortune. Bien sûr, elle suivait assidûment le feuilleton épistolaire des Provinciales et enquêtait de sa part sur l’identité de l’auteur, qu’elle finit par trianguler – mais ne le trahit jamais. Pourtant, le miracle de la Sainte-Épine ne devait former qu’une parenthèse heureuse dans la courte histoire de Port-Royal. Quatre ans plus tard, le formulaire d’Alexandre VII portait le coup de grâce aux certitudes de Madame de Rochambaud. Elle resta en correspondance avec la duchesse de Longueville, mais n’entretint plus personne du jansénisme avec la conviction dont elle avait pu faire preuve par le passé.

À une femme plus jeune, on eût peut-être fait le sournois compliment de se rappeler ce genre d’errances ; or la comtesse était suffisamment âgée pour que personne ne se préoccupe plus de ce qu’elle pensait. On constatait qu’elle avait encore du caractère, on s’accordait à dire qu’elle avait l’esprit bien fait ; oui, mais… sitôt ses boucles grises hors de vue, sitôt son trait de plume rond et franc refermé dans son petit billet, on l’oubliait – au mieux jusqu’à la prochaine nécessité, au pire jusqu’au prochain hasard. De loin en loin quelqu’un s’étonnait – sincèrement – qu’elle fut encore « vivante ». Si elle entendait le mot, elle affectait de sourire ; mais elle conservait, quelque part sous ses coiffures sophistiquées, une liste de tous les indélicats.
Elle commença à feindre les trous de mémoire, oh ! rarement, au début. Les vieux amis ne s’y laissaient pas prendre ; mais ils disparaissaient les uns après les autres, ne laissant autour de Madame de Rochambaud qu’un silence troublant. Son existence avait passé. D’autres qu’elle recevaient les compliments qu’elle n’avait pourtant point apprécié ; d’autres qu’elle essuyaient les tourments qu’elle ne revivrait pour rien au monde ; d’autres qu’elle s’agitaient dans un monde qu’elle avait toujours dignement méprisé.

Ses fils, par-dessus tout, se plaignaient sous cape de cette indécente longévité. Louis-Marie – dont la comtesse avait marié, fiancé, ou à tout le moins gagné à sa cause tous les enfants, lesquels avaient le temps d’hériter – baignait dans l’amertume. Il avait désormais le nez et l’embonpoint des buveurs, et les quelques qui le visitaient encore dans sa retraite provinciale pariaient – littéralement, pour nombre d’entre eux – qu’il ne verrait jamais la couleur de son héritage. Jean, qui voulut quitter les Saint-Sulpiciens fin 1657, se le vit tout bonnement interdire. La comtesse n’aurait point de fils défroqué. Il avait 36 ans ; il obtempéra. Philippe espérait encore après Rochambaud. Il se consolait des rigueurs de sa mère en s’adonnait à tous les libertinages à son insu – pensait-il. Ce fut elle cependant qui le sauva d’une maîtresse trop aventureuse. François enfin, qui n’avait jamais servi à grand-chose, semblait le moins vindicatif et le plus pétri encore de piété filiale.

D’une manière ou d’une autre, après un passage à vide autour de 1658-1659, elle se reconstitua une clientèle d’épistoliers en quête, au choix, d’un confesseur laïque, d’une éminence grise ou d’une banque. Certains voulaient aussi parler belles lettres, ce qu’elle faisait encore – mais mieux valait ne pas lui évoquer Molière. Après les Précieuses ridicules, où elle reconnut fort bien, quoiqu’elle s’en défendit, certaines des figures qu’elle portait encore dans son cœur, elle déclara qu’elle ne lui sacrifierait plus son temps. La faveur du roi ne changea fondamentalement rien à son avis – voire : l’empira un peu, et empêcha seulement qu’elle fut trop explicite dans ses détestations. En fait de représentations, elle préférait de loin les prêches de Bossuet.

***

À Paris, ce 11 mars 1661
N’acceptez point ce poste aux Petites écoles de Port-Royal. Sur le sujet point n’ai le temps de broder, et nous nous en expliquerons de vive voix très bientôt. Rejoignez-moi si vous pouvez.

Votre mère, VSV

La rédactrice ordonna que le billet fut porté en urgence. Jean repoussa séance tenante, la mort dans l’âme, l’exceptionnelle proposition dont il avait été si fier, formulée par Monsieur Pierre Nicole lui-même. Quelques jours plus tard, le roi faisait supprimer les Petites écoles sur la demande des jésuites.
Car Madame de Rochambaud, quoique ses fils en pussent penser, veillait au grain. Ses liens au sein de la Compagnie du Saint-Sacrement n’avaient point faibli. Que du contraire, même – quoiqu’avec les précautions qui convenaient à son âge, et surtout à sa prudence naturelle à l'égard de toutes causes. Ici comme ailleurs, elle était le témoin attentif et discret d’autant d’intrigues de couloir que possible.
Plus officiellement, elle était de toutes les luttes charitables. Elle se fit notamment une spécialité des enfants trouvés, de l’éducation des jeunes filles et de l’« éloignement » des jeunes gens détournés du droit chemin.

L’envie lui prit parfois de se retirer définitivement à Rosemonde. Elle n’y céda jamais, consciente obscurément qu’une disparition du monde précipiterait sa disparition tout court, à laquelle elle ne songeait sans frémir. Elle ne se connaissait déjà plus beaucoup d’aînés. Cette conscience la décida à s’entourer davantage ; et faute de pouvoir supporter trop longtemps la compagnie des hommes, fascinants mais dangereux, amusants mais sournois, elle jeta son dévolu sur les chats. Elle embaucha également certain valet d’ascendance anglaise, Edgar, décidant que cette langue-ci manquait à son éventail.

***

À Rosemonde, ce 5 décembre 1665,
Ne m’en veuillez pas, bien chère Madame d’Espard, si je repousse de quelques mois le plaisir d’être des vôtres. J’apprends aujourd’hui, comme vous peut-être, une nouvelle qui m’afflige : que le Créateur a rappelé notre incomparable Arthénice. Vous savez combien nous étions liées. Qu’elle est fragile, notre condition ! Et comme le dit un que vous connaissez : Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. On n’en finit jamais avec cette nécessaire leçon. Puisse cette admirable femme connaître toutes les joies de l’autre monde – car ce sont elles, en vérité, qu’il faut rechercher ; quant à moi, il m’est difficile de dire si je remonterai bientôt à Paris. Le moment venu, je vous promets ma première visite.

VSV



Dernière édition par Vivante de Rochambaud le Lun 12 Sep - 1:49, édité 45 fois
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Jeu 18 Aoû - 23:21

Je te l'ai déjà dit sur la CB mais ce personnage est hyper prometteur fan attitude balon

Et puis cette référence amour J'ai hyper hâte de te voir romancer 70 ans d'une vie agitée !

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Ven 19 Aoû - 0:40

Gab pourra témoigner, j'étais hyper enthousiaste en voyant ce début de fiche (et plus encore à la confirmation de la référence aux Liaisons nétoiles ) Tayaut

Des informations que tu donnes ce personnage a l'air déjà hyper intéressant et j'ai vraiment hâte de découvrir l'histoire - d'autant que je te fais pleinement confiance pour nous pondre un truc top
Et puis tu connais la maison, donc en cas tu sais où frapper o/

_________________________

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Sam 20 Aoû - 18:16

J'aime beaucoup le début de cette fichette Bianca ! câlin Je suis certaine que tu vas nous pondre un perso qui déchire. Vivante est déjà cool de mon point de vue. Impatiente de lire le reste, et surtout de te lire en tant que Comtesse ! fan attitude

Et re- Bienvenue à toi. yeah
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Sam 20 Aoû - 18:48

Je ne voulais pas poster avant d'avoir lu le début de ton histoire et puis, finalement, aux orties les bonnes résolutions! (Faut dire que tu ne m'aides pas beaucoup avec ton personnage qui est quand même pas loin d'être la classe incarnée... Et que j'avais pas la patience pour attendre 70 longues années bien remplies.)

Bref, bienvenue à notre nouvelle ancêtre! On avait bien besoin d'une caution morale quelque part, j'espère qu'elle sera trèès virulente!! Hâte de dévorer ton récit

Et le plus important aussi, quand même. Re-Bienvenue!!!! yeah
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Dim 21 Aoû - 16:59

Merci
C'est gentil ! J'espère que l'histoire sera à la hauteur ^^
Prochain épisode bientôt !
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Lun 12 Sep - 22:06


TU ES VALIDÉ(E)



On te l'a déjà dit, mais on le répète, cette fiche est un chef-d'oeuvre! Encore félicitations, 71 ans d'une vie bien remplie aussi bien racontée, ça mérite bien de sabrer le champagne! léchouille

Bref, c'est avec beaucoup de joie (et une pointe d'émotion) que nous accueillons notre nouvelles doyenne, qui détrône à cette place très convoitée Madeleine! Maintenant, en plus de toutes la liste de choses à faire en dessous, tu vas te retrouver investie de la dure mission de faire régner un peu d'ordre et de moralité par chez nous: bon courage! What a Face



Merci de faire : Recenser ton avatar pour éviter l'invasion des clones - Fiche de Rp pour commencer à jouer - Fiche de lien pour se lier avec les autres membres
Les liens qui peuvent servir : Une petite faveur? maison, rang ou charge? - Les connaissances pour mieux savoir et ne pas être pris au dépourvu

Bon jeu sur Vexilla Regis!

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Lun 12 Sep - 22:33


C'est tout ce que j'ai à dire.
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