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 Une partie de Menteur [pv. Auguste]


Mer 26 Oct - 18:36

Madame de Rochambaud tapota le bout d’une pince à sucre contre le bord de sa tasse. Les grains coincés entre les petites dents d'argent vermeil tombèrent en averse blanche dans le breuvage fumant. Au dernier tintement, la porte de son boudoir s’ouvrit sur une silhouette en livrée pie, montée sur des jambes maigres comme des ergots. Edgar s’inclina plus bas que son embonpoint ne semblait le permettre. Après que sa maîtresse eût trempé les lèvres dans son thé pour jauger de la température, elle lui permit de parler.
Le domestique anglais connaissait à fond cette vieille dame précieuse et ses lubies. À sa façon, il avait fini par les partager. Il s’enorgueillissait spécialement de communiquer avec elle au-delà des mots, n’en usant qu’à un degré d’abstraction suffisant pour qu’ils fussent nécessaire ; les basses considérations matérielles, quant à elles, passaient par le geste. Quant aux évidences, elles ne devaient jamais être répétées. Sa paume gantée de blanc présenta un billet.

« Au Vidame Auguste de Villiers », annonçait l'enveloppe.

La contrariété craquela les lèvres de la comtesse. Depuis que son petit fils, Antoine-Marie d’Abbans, se trouvait en âge de monter à la capitale, il ne perdait pas une occasion de « visiter sa chère grand-maman ». En réalité, bien entendu, il n’occupait pas son temps à déjouer sa vieille solitude. Elle s’en fut félicitée ; Antoine, quoique charmant styliste, manquait de la profondeur et de la vivacité d’esprit qui font les bons rhéteurs. Dans sa légèreté, il se laissait emporter par les vents désordonnés de ce que les jeunes gens appelaient les « grandes idées », et que la digne ancêtre appelait de « petites divagations ». En somme : il était trop jeune, trop impressionnable pour qu’elle appréciât sincèrement sa compagnie, et elle ne le souffrait qu’au nom de son propre sang. Cependant, quoiqu’elle ne se fâchât pas d’être débarrassée d’un pénible, les occupations du jeune homme s’étaient révélées moins honorables qu’elle ne l’eût souhaité. En effet, au lieu de fréquenter des jeunes gens convenables, il s’était pris d’amitié pour le rejeton libertin de l’infortuné comte de Villiers.
Madame de Rochambaud estimait assez le père, et le plaignait de cette malheureuse descendance. Compatissante, elle pouvait l’être, ses propres enfants ne lui donnant guère de satisfactions - mais beaucoup de migraines ; cependant, elle pouvait au moins espérer après l’un de ses nombreux petits-enfants. Louis de Villiers, quant à lui, aurait-il cette consolation ?
Dès les prémisses de la relation entre les jeunes gens, le comte et la comtesse n’avaient pu que tomber d’accord : il s’imposait de les séparer tant que possible, afin qu’ils ne nourrissent point mutuellement leurs tristes penchants. Il fallait redoubler d’ingéniosité, avait recommandé Madame de Rochambaud, et les éloigner sans en donner l’air, faute de quoi ils trouveraient dans la transgression un attrait redoublé. Pas si simple, pourtant !

La comtesse déplia la missive d’un geste soigneux. Antoine avait une écriture de fille, ronde et ample, délicate, maniérée tant dans la forme que dans le fond. Il compliquait sans rime ni raison le plus simple message – ce qui, au fait, n’était pas pour déplaire à sa grand-mère. Cette fois encore, il usait de formules bien alambiquées pour inviter seulement le vidame à lui rendre visite. La comtesse dodelina de la tête comme une balance qui s’équilibre, en rendant le billet à son domestique.
Celui-ci le referma avec les plus grandes précautions.

« Faites descendre Monsieur d'Abbans » ordonna la comtesse. Sa voix avait une couleur de cuivre briqué, comme à chaque fois qu’elle complotait ; Edgar prêta une oreille gourmande. « Quand il sortira d’ici, il aura un second billet à remettre au vidame de Villiers ; alors seulement, faites porter le premier. Brûlez l’autre. »
Madame de Rochambaud souleva la sous-tasse en porcelaine, prête à siroter la première gorgée. Le domestique eut toutes les peines du monde à ne pas sourire, tandis que le vieux dragon brossait à mi-mots les grandes lignes de sa manœuvre.
« Qu'une voiture se tienne prête pour Monsieur d'Abbans. Quand le vidame répondra à l'invitation, je crains qu’une autre course nous l’aura soustrait. »

Une heure plus tard, une voiture emmenait un Antoine mi-figue, mi-raisin vers le Sud, en direction des Granges de Port-Royal, afin d’honorer une invitation que sa grand-mère serait « bien fâchée de devoir décommander à cause de ses vieilles douleurs ». Madame de Rochambaud avait si bien joué sur sa corde sensible qu’il se reprochait presque de la traiter, in petto, de radoteuse exaspérante. Après tout, après tout… Une vieille dame digne ne méritait-elle point qu’on lui rendit un petit service, même si elle perdait un peu le sens des urgences ?
Le billet annulant l’invitation du vidame, lui, n’alla pas plus loin que la cheminée des cuisines.
Titre/Métier : comtesse de Rochambaud, baronne de Rosemonde / caution morale en chef
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Situation : veuve, mère de cinq garçons dont un décédé

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Sam 5 Nov - 22:36

Madame de Villiers referma en s’appuyant de tout son poids contre elle la porte de son cabinet de toilette, ses épaules tremblant légèrement dans le tissu brodé qui les enserrait, et resta un instant, alanguie, abandonnée, se retenant à la poignée de cuivre. Puis, après s’être promis solennellement de ne pas céder à l’émotion, elle s’était jetée en larmes sur le tabouret de la coiffeuse, et Françoise, sa femme de chambre (qui, au bout de dix ans de bons et loyaux services était aussi devenue, plus que sa confidente, une deuxième paire d’yeux et d’oreilles bien affûtés à sa plus entière disposition) était venue, brosse en main, la consoler et l’arranger au mieux.

Les crises de larmes, parfois de nerfs de la comtesse se faisaient de plus fréquentes, à mesure que l’atmosphère se faisait également plus chargée dans la demeure. Sa position n’était pas des plus faciles, en effet…. Prise en tenailles entre son époux et son fils, aucun des deux n’ayant jamais eu un caractère facile et le dernier s’appliquant visiblement à mettre toute son ingéniosité à repousser toujours un peu plus loin les bornes de ce qui était supportable, elle ne savait plus que faire. Le Comte Louis avait de son côté tranché la question de manière assez radicale en défendant à Auguste de reparaître devant lui. Ce que madame, elle, ne considérait pas comme une solution durable et satisfaisante. Alors, en désespoir de cause, elle avait exigé (et combien elle avait dû prier pour cela, des deux côtés !) une trêve et un repas commun. Et voilà qu’elle en sortait, maintenant, de sa brillante idée, pas plus avancée qu’avant, évidemment.

A Françoise désabusée, qui avait bien sûr prévu le désastre, elle raconta tout, la froideur abusive de son époux (elle avait pourtant insisté pour qu’il essaie au moins de sourire un peu), les remarques insolentes d’Auguste (elle lui avait fait promettre de tenir sa langue, pourtant !). Elle salua la patience de Louis, en nette progression. Il avait tenu toute l’entrée, et puis, fidèle à lui-même, était passé à la contre-attaque. A partir de là, elle n’avait plus eu qu’une hâte, que la débâcle de sa famille prenne fin, et était restée muette entre les plats qu’on ramenait à peine touchés et les piques qui volaient à profusion. Des hoquets plein la voix, elle retomba ensuite dans sa vieille rengaine. Elle croyait au principe de la rétribution, et sûrement elle avait bien péché, et finit par demander à la domestique de se joindre à elle pour un chapelet. Françoise obtempéra de bonne grâce, sachant que cela calmerait sa maîtresse plus efficacement que les paroles les plus raisonnables.

Au deuxième « Ave Maria » Madame recommença à sangloter. Chez une femme de son âge, les larmes étaient plus pitoyables encore, songea Françoise. Elles coulaient le long de ses joues un peu fanées, en sillons réguliers qui indiquaient les rides à venir. Françoise, avec patience et toute l’aide de son solide bon sens, chercha à la réconforter. Rien à faire. Madame à qui toutes ces inquiétudes et tant de pleurs versés avaient finies par donner une migraine monstrueuse, consentit finalement à se laisser déshabiller et à aller prendre quelque repos. En bas, dans le bureau du Comte, elle entendait se poursuivre une discussion qu’on devinait houleuse entre le père et le fils. Qui s’achèverait, comme d’habitude, par des portes claquées, des mots amers et que l’on ne regretterait pas, d’un côté plus que de l’autre d’ailleurs, par des menaces, pas forcément appliquées du reste, et puis, une nouvelle fois, par des semaines de ressentiment mutuel soigneusement entretenu.

Françoise comprenait mal le désespoir de la Comtesse. A sa place, un fils pareil, elle l’aurait déjà envoyé voir du pays avec les armées ou se remettre les idées en place au frais d’une de ces maisons faites tout exprès pour les jeunes gens dans son genre, elle. Tant de tergiversations la laissaient perplexe. L’argument favori de Madame, selon lequel c’était leur unique enfant, lui paraissait peu valable : justement, autant soigner le mal tant qu’il en était encore temps, puisqu’on ne pouvait pas compter sur les suivants pour relever le niveau ! Mais après tout, elle n’avait pas à juger. A la place, elle alla aux informations, euphémisme distingué pour désigner son activité favorite, à savoir écouter aux portes, qu’elle rendait cependant honorable en rapportant tout ce qu’elle entendait à la Comtesse.

Elle comprit donc (sans avoir besoin de trop s’approcher de la porte d’ailleurs) que le différent, pour une fois, n’était pas uniquement d’ordre moral. Evidemment, Louis de Villiers ne s’était pas découvert une soudaine indulgence pour le comportement de son fils. Ni financier, d’ailleurs. Auguste n’avait pas l’air de réclamer quoi que ce soit, ce jour-là. Intéressée par cet élément de nouveauté, qui rompait le quotidien devenu banal des disputes et des réconciliations, elle prêta encore un peu plus l’oreille, l’air de rien. Elle finit par comprendre que le problème était plus profond et touchait aux choses sacrées du divin. Se signant rapidement (la bonne Françoise était superstitieuse plus encore que croyante) elle fit encore un pas vers la porte. De ce qu’elle retira de cette fructueuse occupation, Auguste s’était enfin hasardé à exprimer un peu trop ouvertement ce qu’il pensait de la religion devant son père (et elle ne parvint pas à démêler s’il y avait eu d’autres témoins tant les explications devinrent vives et confuses de chaque côté.) Comprenant mieux les pleurs de Madame devant son chapelet, la femme de chambre ne perdit pas son temps. Madame étant certainement déjà prévenue elle se dispensa d’office de son rapport détaillé et préféra filer à la cuisine pour aller débattre de ce sujet important avec les autres.


***

Auguste sortit du bureau de son père beaucoup plus énervé qu’il ne l’aurait voulu, claqua la porte de toute ses forces, et remonta l’escalier d’une traite. Il y avait eu bien des choses de dites qui n’auraient jamais dû l’être cet après-midi-là. Il s’en voulait de ce moment de colère, dont il savait qu’il regretterait longtemps les conséquences, et maudit son caractère trop emporté, qui compliquait à l’excès une situation déjà bien embrouillée. Il avait à peine eu le temps de jeter sur son lit sa veste et de s’échouer lui-même dans un fauteuil pour y ressasser à son aise sa rancœur lorsqu’on vint le distraire de cette entreprise. Le billet aurait presque pu passer pour celui d’une femme, sans la signature. Auguste avait beau apprécier Antoine d’Abbans, il préférait quand même sa compagnie à sa correspondance. Le spirituel jeune homme paraissait à l’écrit prendre quelques cinquante ans, un esprit qui n’aurait pas déparé chez une précieuse, et une manie de compliquer la chose la plus simple par d’infinies précisions et périphrases. C’était à se demander s’il n’utilisait pas sa grand-mère comme secrétaire. Cette simple idée lui tira un sourire. Vivante de Rochambaud, cette vieille prude confite dans ses jugements et sa respectabilité, comme elle l’amusait et l’excédait tout à la fois…

Le temps du trajet ne fut pas de trop pour se refaire une contenance, et regagner un peu de son calme bien entamé. Antoine à Paris vivait sous le même toit que l’inénarrable Rochambaud, et c’est donc devant la demeure de cette dernière qu’on le déposa. On le conduisit ensuite jusqu’à une petite pièce, version un peu plus modeste de l’antichambre. S’étonnant un peu (Antoine n’avait jamais eu pour habitude de le faire trop attendre, surtout pas après avoir envoyé un mot requérant sa présence), il se demanda si le jeune homme essayai par là-même de se faire passer pour plus important qu’il ne l’était en se montrant aussi occupé qu’un ministre par des visites et autres obligations, se promettant bien si tel était le cas de s’en moquer suffisamment pour lui faire au plus tôt passer cette idée.

Et puisque tel semblait bien être le cas, il prit son parti de l’attente et entreprit pour prendre un peu d’avance de polir une petite tirade à l’adresse d’Abbans, en guise de salutations.
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Lun 21 Nov - 1:37

La porte fut passablement longue à se rouvrir. Enfin, le pompeux domestique guida de Villiers un peu plus avant dans la demeure, vers un petit salon à dorures mates et boiseries blanches. Les fenêtres aux poignées dorées, tendues de rideaux de velours vieux rose, tamisaient la lumière du jour. En face, deux majestueuses scènes de piété aux tons pastel entouraient un miroir impeccable.
Dans ce décor feutré, sur un fauteuil délicatement travaillé, trônait une silhouette bien différente de celle du fringant Antoine. Madame de Rochambaud présentait tous les symptômes de l’hôtesse surprise : légère rougeur aux joues, désordre raisonnable des boucles grises, agitation délicate d’une gorge décemment couverte, souffle d’air gonflant encore le bas d’une jupe de satin… On eût juré qu’aussitôt prévenue de la visite impromptue, elle avait accouru sans ménager ses vieux os. Sa voix même chevrotait sous l’effet de l’essoufflement.

« Monsieur le Vidame, quelle charmante surprise.
Edgar, voulez-vous monter quelques rafraichissements ? »


Une main froissée invita le jeune homme à s’asseoir. Les gestes de la comtesse conservaient la grâce guindée de ses vingt ans ; sans doute, d’ailleurs, s’accordait-elle mieux à son âge actuel.

« Me pardonnerez-vous ? Je vous ai, sans nul doute, infligé une attente interminable. Le monde habitue les jeunes gens d’aujourd’hui à de tous autres rythmes, que leurs aînés je crains ne suivent qu’à grand-peine. Ce sont d’autres temps…
Mais je vous ennuie encore. Si, si, je le vois bien. Allons. Vous connaîtrez un jour l’autre versant ; et je vous souhaite, du reste, de vivre jusqu’à mon âge. Pour tous les désavantages afférents, c’est une véritable bénédiction. Peut-être alors vous rappellerez-vous cette vieille comtesse… »


Son sourire compassé s’étira légèrement, comme si ces banalités eussent été une confidence quasi initiatique, dont elle seule percevait le poids. Elle décolla légèrement la paume de l’accoudoir en bois de rose.

« Laissons. Vous ne venez point écouter mes radotages, n’est-ce pas ? Hélas… Je crains que Monsieur d’Abbans ne soit de sortie. »

Le premier coup porté, elle laissa le jeune homme s’imprégner de la nouvelle. Qui sait jouer, sait que le temps importe. Chaque combat est fait de soupirs, à l’instar d’une musique ; il les faut observer pour un meilleur résultat. Quand elle jugea que le vicomte avait suffisamment gambergé la nouvelle, elle lança la suite.

« Ne lui en tenez surtout pas rigueur ; c’est moi qui, ce matin, lui ai demandé une faveur. Oh, rien de follement important ; une simple visite, que je dois rendre depuis longtemps, sans le pouvoir. Un autre désavantage de l’âge, voyez-vous ; on ne se déplace plus si facilement. Monsieur d’Abbans a bien voulu faire ce petit voyage à ma place. »

Secouant la tête de son plus bel air navré, Madame de Rochambaud porta à la main à son cœur. Au même instant, Edgar pénétrait, armé d’un plateau d’argent où trônait une magnifique théière en porcelaine. La comtesse se mit en devoir de servir, en parfaite maîtresse de maison, profitant du mouvement pour déposer la deuxième carte.

« Ce brave enfant… Je ne doute pas qu’il eût préféré vous voir, pourtant. Si seulement il avait su votre visite, je ne doute pas qu’il fût resté. Vous l’avez raté d’un rien. Peut-être, la prochaine fois, un petit mot pour vous annoncer… »

Elle jouait mal l’embarras qui accompagnait cette remontrance détournée. Peut-être à dessein, jugea le domestique discrètement replié auprès du mur.
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