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 L'Enfer est.... peut-être pavé de bonnes intentions


Ven 3 Aoû - 15:21

Fuir sa condition lorsque l'on est issu d'une très vieille famille de la noblesse française peut sembler dérisoire et terriblement risqué. La mélancolie est un dangereux poison quand il est remis entre les mains d'hommes de ma condition et de ma nature, oisifs et peu vindicatifs. Je m'étais avec aveuglement et inconscience extrait de mon petit univers ouaté et luxueux à la Cour de Monsieur pour me jeter dans la gueule de loups morts de faim et assoiffés de sang, les crocs en avant et le couteau en poche, prêts à ne faire qu'une bouchée de l'aristocrate que j'étais.
Pourtant, je ne sais pourquoi mais, même si j'étais loin de rechercher la compagnie de ces manants, j'aimais l'incertitude de leurs lendemains, la fragilité de tous les instants et la joie éphémère mais réelle qui animait leur existence, si misérable fût-elle. Depuis quand n'avais-je pas eu envie d'un éclat de rire, totalement joyeux et inconsistant ?
Je rêvais de m'enfuir de la cour, oppressante et liberticide, travesti et déguenillé, le geste brutal, la parole libérée et le coeur enfin léger. Cette idée me trottait dans la tête depuis quelque temps déjà jusqu'à en devenir capricieuse, entêtante et douloureuse. Je désirais plus que tout que l'on me laisse tranquille. Je ne souhaitais plus être personne, ne plus représenter rien si ce n'est un mélange de haillons et de larmes, de tourments physiques et de tenue négligée, sale, diminué, misérable mais totalement libéré de mes angoisses.

***

Le jeune homme qui venait de pénétrer dans la taverne de la Pomme de Pin ne me ressemblait en rien. Pourtant, c'était bien moi qui avait franchi la porte avec fracas, me retournant vers la rue pour lancer avec colère de sombres imprécations contre un ennemi invisible. Le pauvre garçon que j'étais devenu par un déguisement mûrement réfléchi souffrait d'un handicap majeur que je tentais habilement de compenser par de vielles béquilles en bois vermoulu. Ma démarche n'avait rien d'irréelle. Je claudiquais péniblement, souffrant visiblement de ma jambe droite terminée par un pied bot, dissimulé dans une espèce de chaussure informe et sans âge. Je grimaçais horriblement à chaque mouvement de jambe, comme si j'avais voulu attirer toute la pitié du monde sur moi.
Mon visage portait tous les signes d'une vie remplie de dangers et soumise aux pires turpitudes. J'avais la tignasse blonde et joliment fournie, réunie en un catogan court, les sourcils artificiellement broussailleux, la peau douce et blanche enfouie sous un maquillage rugueux et marbré, la lèvre fendue par une fausse cicatrice, les pommettes relevées par deux postiches qui, je l'espère, tromperaient son monde. Tout ceci était rehaussé par de petites lunettes fumées bleues qui tentaient de dissimuler des yeux facilement reconnaissables car singulièrement beaux.
J'avais troqué la fine baptiste de mes chemises contre une en coton grossier qui irritait ma peau blanche et délicate. Monsieur me tuerait si jamais ma peau devait garder les stigmates d'un contact prolongé avec ce tissu indigne de ma condition. Les culottes était bouffantes et modestes. Je dissimulais la blancheur de mes mains fines et soignées sous de vilaines mitaines en laine grises .
Mes ongles avaient été salis par mon valet de chambre après bien des supplications de ma part tant j'étais horrifié par pareil outrage. Les chaussures élimées et trouées qui venaient compléter le tableau n'étaient qu'une imitation de vieux cuir, dont l'une prenait des proportions grotesques, couvrant un pied bot nécessitant l'emploi de béquilles.
J'avais montré quelque réticence à accepter le déguisement que m'avait proposé Raoul, mon petit valet de chambre fort versé dans l'art de la comédie et du déguisement. Mais il m'avait alors expliqué, s'inclinant dans un geste d'habituelle soumission que si je ne suivais pas ses directives, je pouvais espérer entrer sans réelle difficulté dans la taverne mais que j'en ressortirais avec d'autant plus de facilité. Les pieds devant. Le vêtement grossier, l'allure pitoyable d'un estropié, la mine triste qui convenait à mon nouvel état me réjouissaient au-delà du raisonnable et je devais me faire violence pour garder une attitude méfiante face au danger qui m'entourait. Je crois que je n'avais jamais été si heureux ni si euphorique. Quelle folie me poussait à me sentir plus proche de mes ennemis que de mes amis ? Sans doute, la pensée que je n'avais à perdre dans ce lieu de perdition que la vie alors qu'un horrible déshonneur me guettait si d'aventure la Cour découvrait mes secrets les plus inavouables influait sur mes émotions. Ici, je n'étais plus en représentation constante pour tenter de masquer ma fragilité. Ici, je me contentai d'être grimé et travesti afin de cacher mes origines et à tout prendre, cette alternative était moins épuisante pour mes nerfs toujours à fleur de peau. Dans ce repaire de brigands, tout pouvait m'arriver en bien comme en mal et cette excitante incertitude me donnait la sensation incroyable d'être vivant comme jamais.

***

J'avais repéré une petite table dans un coin tranquille si tant est que ce mot convienne à l'atmosphère oppressante régnant dans un tel lieu. Il me fallait pour cela traverser entièrement la salle et franchir le mur menaçant d'un groupe de trois hommes conversant bruyamment et bloquant le passage.
Je fermai les yeux, avala une bonne goulée d'air puis je me traînai vers eux à l'aide de mes béquilles.


- Laissez moi passer, bande d'ivrognes. Vous ne voyez pas que je souffre ?

Je les dépassai sans paniquer, le coeur pourtant bondissant, priant pour qu'ils ne me gratifient pas d'un «  Où comptes tu aller comme ça, petit ». Mais ils n'en firent rien et me regardèrent passer avec mépris. L'état de « piètre » dans lequel je m'étais glissé me permettait certaines audaces. A moi d'en trouver les limites.
Ce coupe-gorge pour aristocrates à la dérive où je venais de pénétrer effrontément avait pour patron un gros homme hargneux au visage rougeaud, au corps flasque et à la voix tonitruante. Il m'avait lancé un regard hostile avant de me lancer un « Qui es-tu et que veux-tu , étranger ? » Vexé de cet accueil glacial de la part d'un gueux commerçant, moi qui étais noble et d'une condition bien supérieure à la sienne, je lui répondis avec morgue :


- Moi ? On m'appelle Toinou le Piètre. Et mon caire vaut bien celui de tes habitués. Sers moi donc un pichet de ton meilleur vin. Et ne t'avise pas de me servir une infâme piquette . Je meurs de soif et j'ai faim. J'ai de quoi payer. Aussi, apporte-moi ce que tu as. Je ne suis pas difficile. Même un ragoût de chien fera l'affaire, tant je suis affamé. Mais si tu as du poulet, tu feras mon bonheur, l'ami.

En disant cela, j'éclatai d'un rire gras, tout en regardant autour de moi. Je réprimai un frisson de dégoût. Serai-je obligé d'avaler son infâme pitance si d'aventure il ne me servait rien d'autre intentionnellement, sous les moqueries et les rires humiliants des habitués de la taverne ?
Je me demandai quelle folie s'était emparé de moi, pensant être en sécurité dans cet endroit étrange, entouré de ces coupe-jarrets à la mine sanguinaire et aux manières de brute épaisse qui se délecteraient de découper en tranches un aristocrate. Je ne doutais pas qu'ils savoureraient avec infiniment de cruauté l'excitante et âcre odeur de la peur posée comme un masque sur la peau de l'un des mignons de Monsieur, frère du Roi.
Quoi que j'étais venu chercher ici, je ne pouvais plus en partir sans l'avoir obtenu.




***


* N.B :les Piètres sont de faux estropiés.

* N.B : Le caire: mot en argot pour désigner l'argent.


Dernière édition par Antoine d'Effiat le Lun 13 Aoû - 21:08, édité 1 fois
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Lun 13 Aoû - 21:04

    Il avait les mains tâchées d'encre, et fouillait dans sa malle pour récupérer un objet qui lui était précieux. Une bague, un sceau plus précisément. C'était sa fierté ce petit sceau, il avait fait des pieds et des mains pour l'avoir, il avait aussi payé une somme exorbitante et qui pour toute autre chose lui aurait arraché le cœur, une grimace et une flopée d'injures à celui qui lui proposait un tel marché. Mais pour ce petit bout de métal-là, oh oui il voulait bien donner tout ce qu'il avait. Ou presque.
    Ce n'était pas le sceau royal, n'allons pas jusque-là et puis de toute façon il arrivait déjà à reproduire de manière assez convaincante les divines armoiries. Non c'était un autre, un qui le concernait plus, qui concernait la ville de Paris bien plus directement, même si le Roi concernait toujours tout le monde en tout temps et en tous lieux blablabla... et qu'il fallait avouer que le sceau royal ouvrait donc toutes les portes en tout temps et en tous lieux. Certes, certes. Et pour ce sceau il donnerait tout. Mais en attendant il fallait faire avec ce qu'on avait, avec ce qu'on trouvait et actuellement avec ce qu'il cherchait. Nom de Dieu, c'était où?!
    Il plongea la main au plus profond de la malle, et... Poussa un soupir de soulagement. Arh c'était pas tout les jours qu'on trouvait le moyen d'avoir le sceau de cet abruti de Capitaine Bellefleur, chef de la minable police qui régentait Paris, alors tu parles qu'il allait en prendre soin le Mi-Bottes.
    Il se rapprocha de sa petite table, sauta sur sa chaise. Bientôt le bout de papier qu'il avait créé de toute pièce et qui ne valait rien, permettrait à son client de sortir de Paris sans payer de taxe. Un simple bout de papier qui devient un laissez-passer, c'était ça la magie de Mi-Bottes. Il ne manquait là que la cire rouge, qui coula sur le parchemin et qui fut impitoyablement écrasé par ce sceau si cher. Il en eut un sourire satisfait. Voilà, et il avait terminé dans les temps. Bravo mon gars, vraiment t'es le meilleur. Maintenant il pouvait sortir se rendre à la Pomme de Pin. Pas sa taverne préférée, un peu trop propre. Mais bon il fallait reconnaître que pour les rencontres c'était ce qu'il y avait de mieux. Trop de monde, trop de bruit, trop de passage, trop bien situé au cœur de l'île Saint-Louis. C'était ce qu'il fallait. Et puis bon... Leur vin n'était pas si mauvais, le proprio mettait moins d'eau dans les pichets que d'autres.

    Comme à son habitude il était arrivé à l'avance, il avait jeté un regard à l'aubergiste, il s'était assis, il avait attendu en buvant son verre. Et puis en entendant des cris un peu plus hauts que les autres, il leva son regard. Il haussa un sourcil en voyant passer ce Piètre qu'il n'avait jamais vu. Bon il ne connaissait pas tout le monde mais quand même... Il le trouvait...

    -Qu'est-ce que tu regardes Mi-Bottes?


    Erwan détourna le regard.


    -Hum... Oh rien. J'ai failli attendre Jacques, j'aime pas ça. Qu'est-ce tu foutais ?
    -T'occupes. Alors ?
    -Tout est bon.
    - Bah donne.
    - Ouais.


    Il y eut un silence et un regard étonné.


    -T'as pas peur que je me barre comme ça sans te payer Mi-Bottes?
    -C'est le risque ouais, mais que veux-tu... J'ai le faible de faire confiance un peu trop facilement. Ca renforce le côté humain et social, tout ça...


    L'homme avait eu un sourire narquois qui répondait à la mine condescendante de Mi-Bottes. Ouais c'était sûr que s'il voulait il pouvait partir en courant et laisser là le nain qui n'aurait même pas le temps de sauter du bas de sa chaise. Mais dans le milieu, tout le monde savait que ce petit homme aimait jouer de son physique, se montrer faible. Tout le monde savait que si on ne respectait pas ses engagements avec Mi-Bottes, tôt ou tard on se retrouvait tabassé dans une ruelle, tôt le plus souvent. Mi-Bottes avait des amis qui pouvaient se montrer rancuniers à sa place. C'était un chic type on disait, mais il fallait pas le prendre pour un abruti. On payait toujours les services de Mi-Bottes, d'une manière ou d'une autre.
    Il lui tendit la main vers le papier que le nain lui donnait dans un regard bleu étrange, étrange car il fixait quelqu'un derrière lui. Jacques préféra ne pas se demander qui, saisit le papier, l'ouvrit, le parcourut des yeux.


    -C'est joli hein, ces traits noirs et ce tas rouge en bas non ? Moi j'aime bien, je trouve ça très artistique.
    -Arrête de te foutre de ma gueule Mi-Bottes, je sais lire.
    -Content pour toi. Maintenant si ça ne te fait rien, soit tu pars en courant soit tu me fais très très plaisir.


    Sa main aux doigts ronds se referma sur une bourse de cuir.


    -J'aime avoir affaire avec toi,
    dit le nain dans un sourire après avoir compté son nouveau bien. Un plaisir.

    Il rangea la bourse rapidement. L'était pas assez inconscient pour faire tinter ça sous les yeux des autres. Erwan regarda encore par-dessus l'épaule de Jacques qui se retourna à son tour. Pourquoi il regardait ce Piètre ?

    -Tu le connais ?
    -Non...
    -Il me casse les oreilles à crier comme ça,
    fit Jacques en crachant au sol. Se prend pour qui en plus ? Il fait son seigneur alors que Roger le connaît pas...

    Erwan s'installa plus confortablement contre le dossier de sa chaise. Son travail était terminé.


    -Un qui finira un coup de pied au cul à la place d'une bouffe acceptable et d'un pichet, dit simplement le nain en buvant son verre.

    L'Aubergiste n'était pas connu pour sa patience et Roger avait déjà expulsé sans remords ceux qui ne lui plaisait pas, argent ou non. Jacques avait parlé sans retenue, se moquant éperdument de se savoir entendu. A vrai dire Erwan savait même pertinemment que l'escroc avait fait cela de manière intentionnelle. Il poussa un soupir... Maintenant il voulait juste boire, manger peut-être aller voir Sophie ensuite... Ce serait parfait.
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Sam 25 Aoû - 16:19

Le jeune marquis d'Effiat n'aimait pas attendre. Il avait commandé à manger et un pichet de bon vin à l'aubergiste mais celui-ci tardait à venir. Antoine avait l'habitude d'être servi immédiatement dès qu'il en exprimait le désir. L'aubergiste n'était pas au comptoir. Où diable était-il passé ? C'est alors qu'il le vit.
La scène était assez étrange car Antoine vit le patron de la taverne discuter âprement avec un drôle de bout d'homme qui en imposait davantage que son interlocuteur en dépit de sa petite taille et d'un calme exaspérant. La nature des choses est une affaire singulière et inattendue. La taille importe peu dans le rapport de forces des êtres humains. Toinou le Piètre haussa les épaules. La faim commençait à le tenailler et il avait grand soif.

Soudain, il sentit le poids insistant de deux yeux curieux posés sur lui. Il avait déjà eu ce sentiment étrange et perturbant plus tôt dans la soirée quand il était arrivé à la taverne. Le jeune marquis grimé en Toinou le Piètre releva la tête et fut étonné de trouver en ces lieux de perdition et plein de dangers un homme fragile, un nain, un bout d'homme qui semblait se trouver fort à son aise attablé devant lui, plus avant dans la salle. Il eut l'impression d'être transpercé par l'acuité du regard vif et inquisiteur du nain et il ne put s'empêcher de frissonner. Angoisse, peur d'être découvert ou simple excitation d'un univers inconnu ? Antoine aurait été bien incapable de le dire. Le jeune marquis d'Effiat était venu se perdre dans les bas-fonds de Paris dans l'espoir de goûter à cette liberté qui lui manquait tant et de se libérer d'un poids qui le rongeait depuis tant d'années. Pourtant, Antoine était troublé. S'il avait escompté se confronter à une dangereuse horde de loups afin d'y puiser quelque adrénaline propre à le soulager de ses souffrances, il n'avait en aucune façon envisagé d'affronter pareil chef de meute. Car il était évident à le voir parlementer avec l'aubergiste que ce petit homme imperturbable exerçait quelque autorité à la taverne de la Pomme de Pin.
La pitance arriva sur la table, de façon brutale, inattendue et totalement dénuée de la légitime déférence qui accompagnait tous les repas du jeune Marquis d'Effiat. L'aubergiste jeta plus qu'il ne le déposa, un verre vide accompagné d'une bonne bouteille de bourgogne et d'une assiette pleine d'un je ne sais quoi. Mais Antoine ne fit aucun commentaire sur les manières de l'aubergiste par peur de se faire jeter dehors sans ménagements. Les paroles acerbes que l'aubergiste avait adressées au nabot à son intention ne lui avaient pas échappé. Une question brûlait les lèvres d'Antoine mais il n'osait pas la formuler . Finalement, il se lança :


- Dites, aubergiste, le petit homme installé à la table devant la mienne, là-bas, vous le connaissez ? Il n'arrête pas de me fixer. Parce que, pour tout vous avouer, il me met mal à l'aise et j'aimerais savoir si....

- Petit, un conseil. Mange, bois, paie et sors. Cet endroit n'est pas pour toi. On ne te connait pas ici et tu n'y es pas le bienvenu. Si tu veux mon avis, ne cherche pas les histoires.

- Oui, mais ce nain, il me ….

- Tu vois un nain, ici ? Moi, je n'en vois pas ! Tu veux que je demande à mes amis là-bas s'ils le connaissent, ce nain invisible ? Parce que si je les appelle, ils viendront pour te répondre et ne doute pas de leur détermination ni de leur aplomb...

L'aubergiste accompagna ces paroles d'un signe de tête en direction d'un groupe d'hommes .Antoine reconnut immédiatement les hommes au comportement hostile et menaçant qui s'étaient mis en travers de son chemin à son arrivée. Ils buvaient bière sur bière, parlaient fort et riaient bruyamment, attablés à une petite table située à l'entrée de la taverne. Antoine prit peur. Il lui serait difficile, voire impossible de battre en retraite si la nécessité s'en faisait sentir.

- Euh, non...Non, vous avez mille fois raison. Il n'y a aucun nain, ici. Oubliez ce que je viens de vous dire. J'ai dû me tromper.

***

Antoine avait fini de manger et terminé la bouteille de vin jusqu'à ce que l'ivresse se saisisse brutalement de lui. Il repoussa son assiette vide jusqu'au bord de la table au risque de la faire tomber, ainsi que le verre vide et la carcasse de bouteille qui n'avait vécu qu'un temps. Le temps de la transformation d'Antoine Coëffier de Ruzé, Marquis d'Effiat en Toinou le Piètre. Il attrapa de sa main valide sa jambe apparemment blessée et la hissa sur la table. Après s'être affalé sur la chaise comme un sale gosse, lui qui avait été élevé dans le culte des bonnes manières, Antoine croisa les mains derrière sa nuque, en esquissant un sourire d'auto-satisfaction . L'ivresse qui s'était emparé de son corps tel un monstre assoiffé de sang, le sang bleu d'un noble de haut rang l'avait privé brutalement de ses inhibitions d'aristocrate, de sa mélancolie chronique et de ses airs de chien battu. Seul subsistait cet esprit frondeur, jouissif et arrogant propre à la famille Coëffier de Ruzé.
Deux faces d'un même dé. L'Antoine qui gémit avait laissé la place à Toinou le Piètre, plein de cette morgue de l'homme qui n'a plus rien à perdre et le monde à conquérir, pour peu qu'il acceptât d'écraser tous ceux qui se mettaient en travers de son chemin. Aurait-il assez de force et d'audace pour un changement aussi absolu et d'une violence inouïe ? Il pouvait y gagner le salut de son âme tourmentée ou an contraire, tout perdre y compris sa vie. Mais comptait-elle vraiment, sa petite vie triste ? Comptait-elle encore ? Le jeune marquis d'Effiat n'avait-il pas espéré secrètement la brader en venant seul dans ce repaire de brigands ?


***


Rendu euphorique par l'absorption rapide, trop rapide de ce Bourgogne qui n'était pas si désagréable tout compte fait, Toinou le Piètre, toujours vautré sur sa chaise dans la même posture, se mit à chantonner avec insolence et d'une voix suffisamment forte pour que le nain puisse l'entendre.

Cahin caha braquin ballant
Et roulant comme un bateau ivre
Dans le fracas de tous le cuivres
Voici le grand cirque ambulant
Marchent devant
Des chiens savants
Et les molosses
Les éléphants
Et les colosses
Marchent derrière
Un dromadaire
Et pleurant perché sur sa bosse
Maudissant tout le genre humain
De l’avoir construit aussi petit 
Et si vilain
Un adorable petit nain
Marchent devant
Des revenants
Ogres féroces
Princes charmants
Fée carabosse
Marche derrière
Une douairière
Et pleurant au fond d’un carrosse
Maudissant la nature humaine
De l’avoir construite si petite
Et si vilaine
Une jolie petite naine
- Bonjour Nain
- Bonjour Naine
Ils s’aimèrent en se voyant
En se voyant s’enfuit leur peine
Et leur amour fut si grand si grand
Qu’ils eurent des enfants géants.


Les Nains - 1937- Lenoir-Larue


Si ce gnome horripilant continuait de lui prêter attention, Toinou le Piètre lui donnerait là une bonne occasion de s'en plaindre. Ainsi va la vie. Ici, il n'y avait pas de règles. Aucun code, aucune mesure.
Antoine d'Effiat ne se serait jamais moqué d'un malheureux nain mais ce rase-mottes insupportable avec son regard dérangeant et perçant n'était pas n'importe lequel des bouts d'hommes. Le nabot semblait détenir un pouvoir important ici, à la taverne de la Pomme de Pin. Antoine avait besoin de sa protection pour continuer à y venir. Il lui fallait gagner son respect. Et s'en faire un ami. Il le fallait.
Peut-être le petit homme avait-il goûté quelque amusement à écouter cette gentille chansonnette pour enfants ? Toinou le Piètre l'espérait et Antoine d'Effiat le désirait ardemment au plus profond de son coeur.




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Mar 11 Sep - 22:25

[pardon pour le temps de réponse ]

    Oui il fallait bien que la Pomme de Pin ait quelques avantages. Et celui d'avoir un bon vin n'était pas négligeable, loin de là. Ajoutons aussi le fait que l'aubergiste devait à Erwan un certain petit rectangle de papier qui, comme par magie lui donnait le droit de vendre ledit vin. Il était donc tout à fait naturel que cette histoire entre lui et l'aubergiste soit premièrement, connue des seuls deux protagonistes et que deuxièmement le nain ait à sa disposition le doux liquide vermeil. On avait beau dire, c'était bien pratique d'être doué dans ce métier-là, et de savoir aussi amener sur soi une certaine sympathie des gens.
    Soyons clair, car avec ce nain cela l'était rarement, l'aubergiste n'appréciait pas Mi-Bottes pour lui-même. Un nain ça reste étrange et dérangeant, ça fait penser aux démons de l'enfer, surtout Mi-Bottes, et puis en plus celui-là avait un sale caractère, avait une trop grande gueule et savait s'en servir. Mais il lui avait fait ce papier pour presque rien, sachant que notre bon ami l'aubergiste était à l'époque en passe de fermer boutique faute d'argent et en conséquence faute de nourriture et de vin acceptables, tout ça à cause des taxes. Et c'était un brave aubergiste, bougon, rude, râleur, mais qui en cachette avait la main sur le cœur et qui envoyait aux pauvres le pain qu'il pouvait parfois avoir en trop, non sans les insulter au passage afin de garder une certaine image de lui-même. C'était d'ailleurs ce qui l'avait presque conduit à sa perte. La charité a un prix, et Mi-Bottes avait vu là l'occasion de pouvoir s'en mettre plein les poches à long terme. Un papier contre du bon vin toute sa vie, un endroit où on ne lui poserait pas de questions, c'était l'idéal. Et puis comme ça il pourrait dire qu'il avait fait une bonne action. Formidable hein ? Tout à son avantage donc.
    Mi-Bottes regarda Roger qui,à la porte fulminait, grondait presque en observant le Piétre arriver un peu plus tôt. Enfin le Piétre, si c'en était véritablement un. Et c'était cela qui avait intrigué le lutin. Il y avait un truc qui hurlait le contraire. Il avait tourné le regard vers son assiette, souriant au poulet qui se trouvait dans celle-ci. Un bon repas chaud. Mi-Bottes n'aimait pas se faire la cuisine. C'était long, fastidieux, et ça lui rappelait aussi un peu Saint-Yves-en-Forêt. Bref il n'aimait pas la cuisine nom de Dieu ! Enfin faire la cuisine, parce que sinon il adorait manger et s'en foutre plein la panse. A vrai dire qui n'aimait pas cela ? Et tout en savourant son repas, le nain mangeait agréablement. Il avait laissé de côté le Piétre, ne le regardant que de temps à autre, lorsque machinalement, il portait ses yeux sur la salle qui l'entourait. Il ne releva même pas la tête lorsque l'aubergiste rembarra si doucement le jeune Piétre, à vrai dire ça ne l'intéressait pas. Si le piétre n'en était pas un, il avait bien ses raisons, et Mi-Bottes avait compris depuis longtemps qu'il valait mieux ne pas se mêler de ce qui ne le regardait presque pas s'il voulait survivre. Et puis... il préférait parler avec Manon qui l'avait rejoint et qu'il trouvait bien plus charmante que ce type.


    -Mi-Bottes, t'es qu'un sale garnement. Me dire ça à moi ! une dame !
    -Désolé Madâme, mais je retire pas ce que j'ai dit. T'as la gorge la plus attirante du coin et j'aimerai pouvoir m'y réfugier. Sois charitable, tu vois bien que je prends pas beaucoup de place, et je resterai peut-être sage...


    Manon n'était pas une Vénus comme se plaisaient à appeler les autres, ceux qui étaient dorés et qui avaient des bijoux et de la soie partout. Mais Manon était jolie, un vrai bout de femme, une mignonne à croquer, avec ses formes généreuses qui donnaient envie, avec ses yeux tout doux qui vous caressaient la peau dans un sourire un peu niais mais si savant des dures lois de Paris. Ouais Manon était peut-être un peu trop rustaude, un peu trop brute pour ces gars de la haute, mais Erwan lui, voyait bien la beauté dans le rire de Manon, dans le tressautement de sa gorge et les légers sauts que faisaient ses seins au rythme de sa voix grasse et aiguë. Le rire malgré cette vie de chienne.

    -Ahah non Mi-Bottes, je veux pas de toi dans mon corsage ! J'dois encore bosser pour le patron, et Roger est pas commode tu sais bien.


    Mi-Bottes mâchouilla son morceau de poulet dans une mine indifférente.


    -Ouais... alors sois gentille et rapporte-moi un pichet de vin. Mais crois pas que j'oublie...


    Après une claque sur ses fesses et un petit cri faussement indigné et amusé, Manon laissa seule le nain face à son poulet qui lui faisait de l'aîle. En fait il n'avait pas si faim que ça, ça n'avait été que pour le plaisir de pouvoir se payer un truc avec ses pièces fraîchement gagnées. Mouaip il avait pu si faim que ça, il voulait juste boire maintenant.
    Et en relevant la tête il vit le Piétre de tantôt.
    En voilà un qui avait bu tout son content... Et comme il l'avait dit un peu plus tôt, en voilà qui allait se retrouver la tête dans le mur avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit.
    Et puis il écouta vaguement la chanson de ce gars-là qui allait se retrouver dans dehors dans pas longtemps. Il faisait froid en plus, Erwan espérait vaguement que le pauvre manant tomberait dans la neige... Il l'avait bien cherché avec son regard suffisant. Ce ne fut pas Erwan qui releva le regard lorsque le mot nain fut prononcé. Ce fut le reste de l'assistance. Certains se permirent des rires discrets, des sourires narquois. D'autres regardaient Mi-Bottes ou le pauvre hère. L'aubergiste lui n'appréciait pas du tout la chansonnette...


    -Il posait des questions sur toi à Roger tantôt
    , souffla Manon au lutin en posant le pichet devant lui.

    Erwan but dans son verre, écoutant la fin de la chanson, une petite lueur dans son regard, un léger sourire sur les lèvres.


    -C'est ptêtre un planqué des gens d'armes... On demande si tu veux qu'on le fasse disparaître...
    -Si c'est un planqué il s'y prend mal, ou alors il est inconscient ou très doué...
    -Mi-Bottes,
    le pressa Manon, on fait quoi ?

    Le petit homme lui caressa la joue, dans son sourire torve et goguenard. Si c'était vraiment un planqué ce ne serait pas le premier auquel il aurait affaire, si ça n'en était pas un alors il fallait avouer qu'Erwan voulait savoir ce qui se dissimulait sous cette fausse jambe et cette crasse trop propre. Toujours en train de siroter son verre alors que la chanson s'achevait, le nain reposa le gobelet de fer blanc sur la table. Il regarda le pouilleux, le considéra encore de ses yeux bleus froids. Sa langue humecta ses lèvres dans un sourire et il chantonna à son tour :

    -"Leurs jambes pour toutes montures,
    Pour tous biens l’or de leurs regards,
    Par le chemin des aventures
    Ils vont haillonneux et hagards.

    Le sage, indigné, les harangue ;
    Le sot plaint ces fous hasardeux ;
    Les enfants leur tirent la langue
    Et les filles se moquent d’eux.

    C’est qu’odieux et ridicules,
    Et maléfiques en effet,
    Ils ont l’air, sur les crépuscules,
    D’un mauvais rêve que l’on fait ;

    C’est que, sur leurs aigres guitares
    Crispant la main des libertés,
    Ils nasillent des chants bizarres,
    Nostalgiques et révoltés ;

    C’est enfin que dans leurs prunelles
    Rit et pleure — fastidieux —
    L’amour des choses éternelles,
    Des vieux morts et des anciens dieux !

    — Donc, allez, vagabonds sans trêves,
    Errez, funestes et maudits,
    Le long des gouffres et des grèves,
    Sous l’œil fermé des paradis !

    La nature à l’homme s’allie
    Pour châtier comme il le faut
    L’orgueilleuse mélancolie
    Qui vous fait marcher le front haut,

    Et, vengeant sur vous le blasphème
    Des vastes espoirs véhéments,
    Meurtrit votre front anathème
    Au choc rude des éléments.

    Les juins brûlent et les décembres
    Gèlent votre chair jusqu’aux os,
    Et la fièvre envahit vos membres
    Qui se déchirent aux roseaux.

    Tout vous repousse et tout vous navre,
    Et quand la mort viendra pour vous,
    Maigre et froide, votre cadavre
    Sera dédaigné par les loups !"

    Grotesques – Verlaine

    Erwan eut une moue amusée avant de dire de sa voix malicieuse.


    -Tu vois je suis un bon nain, je sais reconnaître mes semblables, mes compagnons de foire. Viens t'asseoir avec moi... Après tout entre monstres c'est ce qu'on fait.


    Il avait tendu sa main vers la chaise qui lui faisait face et qui avait été abandonnée par Jacques un peu plus tôt. L'invitation avait un rien détourné l'attention et surtout la colère de l'aubergiste et de ses amis.
    Si c'était un planqué alors Mi-Bottes s'en assurerait de lui-même, si c'était un fou... Alors Erwan s'amuserait un peu.
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Dim 7 Oct - 2:04

Antoine sentit sa tête tanguer dangereusement comme un bateau ivre, secoué par des flots en colère et déterminé à le laisser sur le rivage, pantelant, à bout de forces, brisé. Le jeune marquis d'Effiat avait recherché cet étrange abattement et cette mélancolie depuis si longtemps qu'ils faisaient désormais entièrement partie de son existence. Il en prenait soin comme un amant jaloux, effrayé à l'idée de vivre sans eux. Ce soir, à la taverne de la Pomme de Pin, Antoine était enfin prêt à se laisser mourir. Plus rien n'avait de sens à cette heure tardive. Ce repas arrosé plus que de raison, la gentille provocation de sa chanson naïve qui n'avait pas eu l'effet escompté et maintenant cette invitation inattendue du nain le projetait dans un monde d'incertitudes dont il se moquait bien pour l'heure. Le marquis avait pris la décision de laisser pour une fois toutes ces questions qui d'ordinaire l'assaillait, sur le seuil de la taverne. Comme il était doux de ne plus y songer, de ne plus s'en préoccuper, de ne même plus essayer d'y apporter de vagues réponses incertaines et angoissantes. Brusquement, des bruits hostiles et inquiétants le rappelèrent à la réalité. Les paroles des clients de la taverne prenaient des allures de hurlements féroces et les visages humains semblaient s'allonger comme s'ils devenaient des gueules de loups béantes sur le point de mordre.

Antoine s'abandonna à l'ombre dévastatrice qui s'emparait de lui, projetée par tout cette brume d'alcool. Il ferma les yeux le temps d'un instant, ivre, somnolent, déjà en route pour un ailleurs plus doux, une semi-inconscience bienfaisante et sereine. Il se croyait en sécurité dans cette taverne, il ne l'était pas. C'est du fond de sa torpeur éthylique qu'il entendit une voix ironique comme sortie d'outre-tombe. Il aurait juré entendre une chanson, mais à y bien réfléchir, il opta plutôt pour un long et beau poème. Le jeune homme tressaillit tant la fin de ces vers si beaux faisait écho à son coeur blessé.

La nature à l’homme s’allie
Pour châtier comme il le faut
L’orgueilleuse mélancolie
Qui vous fait marcher le front haut,

Et, vengeant sur vous le blasphème
Des vastes espoirs véhéments,
Meurtrit votre front anathème
Au choc rude des éléments.

Les juins brûlent et les décembres
Gèlent votre chair jusqu’aux os,
Et la fièvre envahit vos membres
Qui se déchirent aux roseaux.

Tout vous repousse et tout vous navre,
Et quand la mort viendra pour vous,
Maigre et froide, votre cadavre
Sera dédaigné par les loups !"

Ensuite, le nabot énigmatique l'invita à se joindre à lui, ce qui surprit Antoine car il n'osait espérer pareille aubaine. Il fit mine de s'extirper péniblement de son siège et rejoignit la table du nain qui venait de le traiter de monstre mais Antoine n'en prit pas ombrage. Il eut au contraire la sensation étrange et déstabilisante que ce petit homme lisait dans son coeur comme jamais personne ne l'avait fait avant lui.


- Moi un monstre ?

Antoine baissa la tête, l'air soudain triste. Mais il choisit de n'en rien montrer. Il éclata d'un rire dément et tapa sur l'épaule du nain au risque de le faire tomber.

- Mais qui es-tu à la fin ? Es-tu toi-même un monstre doté de pouvoirs occultes, un nabot ou un devin ? J'avoue que je ne sais plus qui tu es et encore moins ce que je suis.. Je crois n'avoir jamais été autre chose pour personne ni surtout pour moi-même qu'un affreux et horrible monstre. Mais tu es le seul à avoir eu la franchise de me le dire. Allez, sers-moi à boire. Je crois avoir trop bu ou pas assez et dans tous les cas, un peu plus de vin ne me fera guère de mal.

Le jeune homme qui prétendait s'appeler Toinou le Piètre appela l'aubergiste afin qu'il amenât une autre bouteille de vin et un second verre pour lui. Le temps qu'il dût attendre pour être servi, Toinou sortit un couteau et s'amusa à graver des dessins mystérieux sur le bois vermoulu de la table. Puis le tenancier vint les servir mais il le fit de mauvaise grâce et le regard mauvais. Toinou s'en offusqua :

- Qu'est-ce que je lui ai fait à celui-là ?

Puis il remplit les deux verres et avala goulûment le sien. Un frisson le parcourut tandis qu'il sentait la brûlure de l'alcool déchirer sa gorge. Toinou jeta un regard méfiant tout autour de lui , comme pour s'assurer que personne ne pouvait les entendre, puis parla sur le ton de la confidence au petit homme :

- Tu sais, j'ai posé des questions sur toi . Mais personne n'a voulu me répondre. Tu vois, c'est étrange, mais dès que je suis arrivé, j'ai senti ton regard posé sur moi et il m'a fait l'effet d'une brûlure. Comme si.... Comme si cela avait de l'importance, comme si toi, tu pouvais avoir de l'importance. Mais tu n'es qu'un nain, n'est-ce pas ?

Poussé par son audace et ses défenses qui sautaient les unes après les autres, facilitées par l'alcool qui coulait dans son palais comme lave en fusion, il osa lui dire :

- Un affreux petit gnome …..

Antoine d'Effiat rit comme un enfant avant de lui répéter :

- Un affreux petit gnome.... Tu n'es pas fâché au moins ?

Sa voix se fit douce, insinuante et cajoleuse. Ses doigts s'approchèrent de ceux du nabot, les frôlant au risque de les toucher puis s'éloignèrent dans un geste vif, de peur de déjà lui déplaire. La quantité de vin ingurgité entraînait le jeune marquis dans une sphère inconnue. Il renversa le verre du nain dans la précipitation et laissa une trainée rouge sur la table, près de la main toute en miniature mais solide, ferme et protectrice du bout d'homme. Du moins est-ce l'impression que ses petites pognes solides lui donnèrent. Antoine remplit à nouveau le verre renversé de son petit compagnon, s'approcha de son visage et lui parla à voix basse.

- Ici, tout se vend, s'achète, se monnaye, se vole et se revend. Ne me dis pas le contraire. Je ne te croirai pas. Les trafics en tous genres, c'est bien la spécialité de la maison. J'en mettrais ma main au feu.

Il sourit mielleusement au nain au regard bleu acier et reprit de plus belle :

- Pour sûr que tu es du genre à tout dénicher. Tu te moques bien de savoir si la chose est possible ou la tâche ardue, tant que tu y trouves ton compte. Pas vrai ? Regarde-moi et dis-moi ce que tu vois. Un estropié, un monstre, tu l'as dit toi-même. Je pourrais te demander une nouvelle jambe, tu la trouverais. Tu es le genre de gars capable de tout faire et de tout réussir.

Antoine s'était resservi un nouveau verre mais de sombres pensées l'assaillirent et son regard se fit fuyant et vague. Le jeune homme regarda au fond de son verre comme s'il y cherchait des réponses.

- J'ai besoin de toi, que tu me trouves quelque chose de très spécial et de rare. Tu peux sûrement tout arranger. Je paierai. Je trouverai l'argent, je le volerai, je mendierai comme mon état de piètre m'y autorise. Dégote-moi une nouvelle personnalité. Débrouille-toi. J'en veux une qui me fasse tout oublier. N'importe laquelle , je m'en fiche. Mais une toute neuve, sans souvenirs, regrets ni remords.

Toinou le Piètre planta le couteau dans le bois vermoulu de la table et avala son verre d'une traite. Il retira ses petites lunettes rondes et fumées, cerclées de métal. De grands yeux bleus pâles regardèrent le nain dans les yeux, l'air suppliant.

- Dis-moi que tu peux m'aider. Promets-moi que tu vas en trouver une. Ou bien prends ce couteau et plante-le moi en plein coeur.
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Dim 2 Déc - 12:09

    Il l'observait, ce pauvre gars gagné par l'alcool. Ce Piètre venait vers lui comme un fauve blessé... En même temps c'était un Piètre... Faire le blessé c'était sa principale occupation de la journée. Enfin un Piètre... C'était ce qu'il montrait, ce qu'il prétendait. Comment il avait dit s'appeler ? Toinou le Piètre. Rien de bien engageant en somme. Et peut-être était-il véritablement blessé... Le genre de blessure qu'on cache au fond du cœur.
    Il haussa légèrement un sourcil et tangua sous la bourrade de l'ivrogne, se rattrapant à la table pour ne pas tomber. Il se redressa, une légère moue dédaigneuse aux lèvres, remettant une mèche blonde qui était tombée devant son visage grimaçant. Il l'écouta, ne put s'empêcher de laisser courir un sourire sibyllin, désabusé. Une créature magique, ouais il avait l'habitude. Il savait bien que pas mal de gens le voyait comme ça, et généralement c'était à son avantage, sauf quand on l'accusait d'une sorcellerie ou d'une bizarrerie du coin et qu'on voulait le cramer comme un poulet. Mais ici les gens avait compris depuis longtemps que la seule véritable sorcellerie existante chez Mi-Bottes était un regard un peu trop observateur et une grande gueule bien trop démesurée pour un corps aussi disproportionné.
    Mais pour une fois il écoutait sans rien dire. Il fallait dire que le Piètre en face de lui avait la langue bien déliée, et ne lui donnait pas un instant pour en placer une. D'un autre côté il ne tenait pas tant que ça à parler lui, et plus il laissait parler le jeune homme en face de lui, plus celui-ci pourrait être amené à dire une bêtise qui le trahirait.
    Il saurait alors si c'était un planqué ou non.
    Il lui sourit d'un air goguenard, comme il le faisait souvent, ses yeux bleus luisants de malice.


    -Le monstre c'est la vérité, mon gars. A mon avis t'as pas assez bu.


    Il garda le silence, le regarda faire ses dessins. Il ne put s'empêcher de se demander si c'était un moyen de laisser une piste sur lui. Dès que le Piètre s'en irait, il quitterait cette table, s'il ne quittait pas l'auberge puis l'île ensuite. Il devrait l'éviter pendant un bout de temps. Franchement ça l'emmerdait profondément. Il aimait bien venir ici de temps à autres... Boire gratuitement. Il devrait s'en passer. Sauf s'il faisait disparaître le gamin en face de lui. Ça aussi c'était une bonne solution.
    Il regarda Roger, retint un rire en voyant la tronche qu'il tirait. Il tourna la tête vers Toinou lorsqu'il reprit la parole. Il eut un sourire.


    -Il aime pas beaucoup les chansons... Il croit toujours que c'est pour séduire sa donzelle.

    Il regarda son verre en fer blanc, le prit dans ses grosses mains. Quel manège lui faisait ce bonhomme là ? Pourquoi cette méfiance et ces confidences ? Il avait haussé un sourcil, et le regardait d'un air « je t'écoute, mais tu vois bien que je me moque de toi. »
    Il sourit, il lui avait brûlé la peau ? Tant mieux, Erwan aimait faire cet effet. Il garda le silence , le laissa parler en souriant, ne répondant pas à sa question. Fallait laisser courir le mythe. Il était surprenant ce Piètre quand même et il se demandait si ce n'était dû qu'au vin qu'il avait ingurgité. Il pouffa en buvant dans son verre qu'il reposa sur sa table, se resservit. Il fallait toujours profiter des bouteilles des autres. Proverbe nain.
    Et sa main s'avança vers lui. Erwan fut surprit. Il faisait quoi là ? Le nain n'eut pas le temps de se poser davantage la question, ses yeux bleus se posèrent tranquillement sur le verre qui venait de se renverser. Ah... Dommage, Roger n'avait pas donné son plus mauvais vin.
    Il le regarda encore ramasser le verre de ses doigts fins. Jamais Erwan n'avait vu un Piètre avec des doigts comme ceux-là. D'une finesse, d'une élégance... Il avait le sentiment que cette main avait l'habitude de porter les choses les plus raffinées, de frôler les objets les plus fragiles. Et certainement pas de saisir à la volée les pièces qu'on lui jetait, ou de se battre comme un chiffonnier dans la merde et la boue. Oh elles étaient sales hein. Pas de problème. Mais se salir les mains... Même le Roi n'avait les mains les plus propres du royaume, surtout le Roi en fait. Et il parle plutôt bien pour un Piètre... Quand on parlait aussi bien, on n'était pas un simple Piètre... Erwan l'avait déjà vérifié.
    Curieux il l'observait toujours, se pencher vers lui et lui susurrer ces mots. Erwan laissait parler, encore. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire.


    -Grand bien t'en fasse. Moi à ta place je la mettrai pas... répondit-il calmement en buvant dans son verre.

    Il poursuivit, en fait il se faisait bien la conversation tout seul ce garçon, garçon qui l'amusait. Ce n'était pas faux, tant qu'il y avait l'argent derrière, Mi-Bottes aurait tout obtenu, et par n'importe quel moyen. C'était comme ça qu'on survivait ici-bas. La piété, la bonté, il avait vu à quoi ça servait et surtout ce que ça devenait. Des moines gros et gras, lubriques et dégueulasses. Il serait peut-être comme ça, il l'était sûrement déjà en fait. Mais au moins il n'ajoutait pas à ça l'hypocrisie écœurante dont faisait preuve ces hommes de Dieu.
    Ah nous y voilà.... Besoin de ses services. Alors ? Pour tomber dans un piège ou pour véritablement obtenir quelque chose. Le nain haussa un sourcil. Une nouvelle personnalité vraiment ? Bah rien de plus simple. Quelques papiers et c'était réglé. Mais lui ne donnait que les noms, c'était aux autres de tenir leur nouvelle vie ensuite. Et souvent c'était là la difficulté.
    Il s'en fichait, ça ne le concernait plus, tant que les autorités ne remontaient pas jusqu'à lui il s'en moquait. D'ailleurs ses papiers étaient si bien fait que le plus souvent on les considéraient comme des papiers volés. Et ça il en était fier.
    Mais... Tout oublier. Ne pas avoir de remords, de souvenir, de regret. Il aurait ri si le Piètre n'avait pas retiré ses lunettes pour le regarder. Vindiou, il le pensait vraiment !
    Il considéra le couteau qui s'était planté devant lui, faisant réagir autour d'eux et de manière menaçante les quelques hommes qui se trouvaient là. Il garda le silence un moment et finit par sourire.


    -Le couteau, ça coûte moins cher... Je peux pas te donner ce que tu me demandes. Moi je vends que du vin, et du mauvais en plus. Tu t'adresse à la mauvaise personne.

    Il bu dans son verre encore, le reposa sur la table doucement.


    -Et puis pour ça il faudrait que tu sois un nouveau né. Pas de souvenir, de remord, de regret. Même l'homme le plus saint, le plus retiré, possède un de ces trois trucs. En gros t'es un lâche quoi...

    Son sourire était devenu narquois.


    - Un faiblard.... En plus d'être un monstre. T'accumules toi, dit-il riant presque. Ça doit pas être simple tous les jours.

    Ses yeux bleus glacés ne quittait pas le bleu tendre de l'homme en face de lui. Erwan n'avait rien contre les lâches, lui-même l'était plus souvent qu'à son tour, question de survie comme d'habitude. Mais il éprouvait un certain agacement devant ces gens qui se plaignaient de leur condition, de leur vie, qui la fuyait. Peut-être parce que cela lui rappelait une nuit sombre de mars, le départ d'une abbaye.
    Ouais nan... C'était pas ça.
    Il aimait pas. Point.
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