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 Je ne veux pas pousser plus loin ce chapitre


Mar 30 Oct - 11:48

La mélancolie dans laquelle le Marquis d'Effiat avait plongé sans chercher jamais à en échapper l'avait conduit aux abords de cette somptueuse résidence qu'était le Palais du Luxembourg, auréolée et festonnée de ses divines dépendances. Entouré d'une véritable petite cour, gaie, animée et spirituelle, le premier Monsieur, Gaston d'Orléans y menait alors grand train et y vivait avec un ravissement et un bonheur qui faisait plaisir à voir. Sa mère, Marie de Médicis avait affirmé qu'elle céderait son cher Palais du Luxembourg à celui de ses enfants qui l'aimerait le plus. Le coeur tendre d'Antoine d'Effiat avait fondu le jour où on lui avait conté l'histoire, s'entêtant à voir dans la volonté royale de Marie la sentimentalité d'une mère plutôt que le souci de voir perdurer son beau palais.Et cela même si la merveilleuse demeure était finalement revenue à Gaston par les voies légales de la succession.

Le jeune Marquis laissait souvent ses pas nonchalants et solitaires le guider jusqu'aux abords des jardins. Ce haut-lieu d'une élégance toute italienne, désiré, aimé et transformé en un véritable palais des délices, digne demeure d'une Médicis, avait une âme, un coeur qui faisaient écho aux siens et le troublaient étrangement. Le destin ne pouvait avoir été cruel au point de ne pas oeuvrer pour que le logement princier de Marie de Médicis ne revienne à celui qui en était le plus digne, chérissant cet endroit plus qu'aucun autre. Cette pensée rendait Antoine heureux , bouleversé par la tendre pensée que l'on puisse avoir suffisamment de coeur pour en imprégner son habitation jusqu'à la nuit des temps. Par l'effet d'une émotivité  exacerbée chez le jeune homme, le palais Orléans était devenu en quelque sorte le sien, lui correspondait même s'il était occupé à présent par Anne Marie Louise d'Orléans, fille aînée de Gaston, disparu depuis six ans déjà. Elle était aussi la cousine du prince Philippe, de son doux et merveilleux prince dont il était épris, totalement et désespérément. Comme tout cela était étrange. Ce lieu empreint d'émotion qui bouleversait Antoine était devenu la propriété des Orléans. Antoine y voyait un signe de la divine providence. Ce ne pouvait être le fruit d'un hasard. Il n'y avait jamais de hasard dans une histoire d'amour. Non jamais. Antoine refusait de croire que son amour pour Monsieur n'était que le fruit providentiel d'une banale rencontre faite à la Cour. Il y avait plus. Il devait y avoir plus.

Le jeune homme regarda autour de lui, l'air soudain attendri. Ce lieu incomparable entre tous offrait la vision enchanteresse d'une demeure princière et luxueuse, dissimulant la perfection de ses marbres et la délicatesse des peintures de Rubens à l'intérieur de magnifiques bâtiments. Cet ensemble architectural à la beauté stupéfiante était lui-même agrémenté de jardins remplis de parterres de fleurs divines, de terrasses à l'architecture finement dentelée et de fontaines rafraîchissantes . Il s' échappait de ce sérail protecteur, de cette nature domptée et embellie, une sérénité propice à la méditation et à la rencontre de doux coeurs qui venaient s'y réfugier afin de mieux s'aimer à l'ombre des ormes protecteurs et garants de leur intimité. Antoine émergea de ses douces rêveries pour constater qu'il n'était pas seul comme il le pensait. Ici et là, dans un véritable jardin d'Eden magnifié par de vagues réminiscences de neige à peine fondue, s'éparpillait une cour bruissante et gaie de jeunes personnes, les élégants et les coquettes, les conquérants et les ambitieuses, les timides jeunes filles et les rougissants godelureaux qui promenaient leur particule comme une parure de bal, élégante et nécessaire. Une véritable petite ruche d'abeilles follement distraites, bruyantes et joyeuses entouraient le marquis qui n'avait pas pris garde à cet enfermement, emprisonné dans ses pensées.

Le marquis d'Effiat se laissa distancer par un groupe de jeunes nobliaux déterminés à puiser dans le vivier frais et irrésistible de jeunes femmes présentes ce jour-là afin de jouir de la belle journée d'hiver qui déclinait déjà. Le rire cristallin et moqueur d'une jeune femme le tira définitivement de ses pensées romantiques. Antoine se retourna et son regard bleu pâle fut attiré par un visage doux à la beauté éthérée merveilleusement mis en valeur par quelques mèches blondes échappées avec recherche et discernement d'une coiffure savamment travaillée. Son regard bleu était doux et donnait envie de s'y attacher à jamais. Le jeune homme reconnut immédiatement la belle jeune femme et même s'il ne lui avait jamais adressé la parole, il ne pouvait ignorer qui elle était, ce qu'elle représentait. A dire vrai, ne pas la voir dans les jardins du Palais Orléans aurait été surprenant. Elle y avait ses entrées et son amitié avec la cousine du Roi, maîtresse des lieux n'y était pas pour peu de choses. Son talent indiscutable de conteuse ainsi que son art consommé pour dépeindre avec drôlerie, variété et intelligence une Cour de France avec ses dorures et ses imperfections faisaient le reste. Tout le reste à vrai dire tant la belle Marquise de Sévigné pouvait se montrer une fée en matière de culture et d'expression littéraire. L'occasion était trop belle pour Antoine qui se sentait emporté par ses émotions mélancoliques. Une aimable discussion sur le ton léger du badinage ne pourrait que l'apaiser.

- Pourrais-je espérer voler un peu de cet air pur et revigorant que vous respirez en réglant mes pas aux vôtres ? Je reviens de chez Monsieur où il y fait une chaleur suffocante. Marcher me fera le plus grand bien.

Antoine adressa un sourire désarmant à la jeune femme. Il aurait souhaité lui manifester un certain intérêt amoureux, si infime et anodin soit-il afin de rendre hommage à ses charmes. Ne pas le faire aurait été une faute de goût impardonnable pour le jeune noble qu'il était, vivant au sein d'une cour où l'aimable conversation et la courtoisie du langage était plus qu'un divertissement. La galanterie était devenue un art de vivre, noble et élégant, garant de la bonne naissance de celui qui s'y adonnait ainsi que la preuve de son éducation parfaite et raffinée.
Cependant, le jeune marquis d'Effiat n'était plus un coeur à prendre. Antoine sourit à la réconfortante pensée de l'être cher qui lui donnait le sentiment merveilleux de vivre dans un état de grâce. Deux magnifiques visages se superposèrent alors. Deux anges. Deux destins, opposés, inconciliables. Deux belles âmes tourmentées comme la sienne qui avaient su l'émouvoir et se l'attacher pour la vie. Sa vie sentimentale était agitée et assez compliquée. Antoine Coëffier de Ruzé avait une femme et aimait deux hommes. Anne-Marie de Lieuville, son épouse le laissait de marbre. Ses deux amours, Philippe, l'enchanteur et festif Monsieur, jeune frère du Roi et Stefano Sforza, son bel ange qui l'avait sauvé d'une profonde détresse, si protecteur, si doux et qui savait se montrer toujours si affectueux et compréhensif avec lui. Il en avait tant besoin. Il n'aurait su se passer de l'un ou de l'autre.
Pourtant, si le jeune marquis assumait totalement son style de vie et son appétit pour le vice italien, il ne pouvait pas ignorer que la Cour a ses propres règles et ses codes particuliers qui se glissaient jusque dans les conversations. On ne laissait pas une jeune veuve dans la cruelle perspective de se savoir privée de galants. Une femme distinguée, d'excellente naissance et libre d'aimer de surcroît aime à s'envelopper d'une certaine réputation comme d'une parure de fête à la Cour de Louis. Lumineuse et unique. C'est donc tout naturellement que l'aimable marquis s'adressa à l'exquise marquise.


- Certaines personnes sont si assommantes que j'en oublie d'être courtois et d'avoir le verbe léger. Je déteste cela. Veuillez pardonner ma conduite. Il serait d'une inconvenance rare et impardonnable de vous aborder sans me présenter. Je suis Antoine Coëffier de Ruzé, marquis d'Effiat.

Antoine s'inclina avec respect et une grâce toute féline devant Marie de Rabutin- Chantal. La Marquise de Sévigné, célèbre pour ses écrits et son goût immodéré pour la conversation lui apparut comme auréolée par l'éclat de sa beauté mûre. Il lui adressa alors un sourire de miel :

- Mais parler avec vous est un tel délice que je sens que les mots charmants et doux d'une conversation plaisante et spirituelle se pressent aux limites de ma bouche. Aidez-moi à les libérer, de grâce, marquise. Je puis vous assurer que je ne chercherais pas à traverser avec vous les barrières du Tendre.






Dernière édition par Antoine d'Effiat le Jeu 1 Nov - 14:39, édité 1 fois
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Mer 31 Oct - 20:46


Marie & Antoine
Je ne veux pas pousser plus loin ce chapitre.




    Les journées ne sont jamais suffisamment longues pour Marie de Sévigné. Délaissant les travaux de broderie et de couture qu’elle n’affectionne que peu, elle se consacre à l’écriture. Ses lettres sont empreintes de tendresse, de doute et de questionnements. Elle écrit parfois à son défunt époux. Après tout, ils étaient bons amis, s’entendaient bien. Sa mort fut un choc éprouvant pour elle. A présent, tout cela lui semble si loin. La veuve est la femme libérée. Libre comme le vent, elle fait ce qui lui plait. Cette liberté si chèrement acquise, elle n’est pas prête d’y renoncer. La jeune femme est libre, souriante et profite de chaque instant de la vie. Bien que la jeunesse soit à présent loin derrière elle, pense-t-elle. Elle appréciait se rendre au palais du Luxembourg où elle avait ses entrées et l’amitié de la cousine du Roi. Marie était considérée comme une libre penseuse, une femme vivante et cultivée. Elle n’avait pourtant pas une haute estime d’elle-même. La modestie était ce qui la caractérisait. Précieuse, sans être superficielle. Cultivée, sans être hautaine. Une personnalité somme toute fort équilibrée.

    Elle se tenait dans le palais, profitant des pièces mises à disposition des convives pour une partie de cartes. Les femmes s’éventaient, riant doucement en regardant en coin les gentilhommes présents. Marie contemplait ces jeunettes avec tendresse. Elle n’avait jamais été comme elles, non. Elle n’avait jamais été amoureuse véritablement. Elle avait été mariée par devoir et non par sentiments. Ce qui ne l’avait pas empêchée de se sentir très liée à son époux, mais comme un ami, un confident. La violence de la passion lui était parfaitement étrangère et elle s’amusait de lire cette étincelle parfaitement reconnaissable dans l’œil de ces jeunes prudes. Marie avait nombre de galants mais elle les repoussait tous, avec gentillesse et une grande tendresse. Elle mettait en avant son âge, les poussait à trouver femme plus jeune. Et pourtant, tous niait voir chez elle les méfaits du temps passé.

    Abattant ses cartes, elle reporta le pli et adressa un léger sourire à son amie, Madame de La Fayette. Elles s’entendaient très bien toutes les deux, bien que cela n’ait pas toujours été ainsi. Elles étaient devenues parentes, après avoir enflammé involontairement le même homme. Marie considérait Marie-Madelaine comme sa sœur, ou sa fille. Elles ne se cachaient rien. Ainsi, la jeune femme était au courant de la rencontre de son aînée avec ce fameux poète, de La Fontaine. La poésie et l’humour de ses textes l’avait ravis et elle avait senti cet élan du cœur, ce mouvement qu’elle n’avait jamais éprouvé de sa vie. C’était cela aimer ? Marie n’en savait rien. Elle n’avait, malgré son âge, nulle expérience en la matière. C’était plutôt cocasse en y repensant. Les jeunes femmes finirent par décider d’aller dans le parc, profiter de la fraicheur des jardins et de la beauté de la nature. Marie se leva et suivit la petite troupe d’hommes et de femmes.

    Les jardins étaient une pure merveille, un lieu délicieux où les jeunes gens épris venaient régulièrement échanger leurs vœux. Marie distinguait parfaitement les silhouettes rapprochées et un sourire jouait sur ses lèvres. Elle aurait pu concevoir de la jalousie de ne pas connaître leur chance. Mais ce n’était nullement dans son caractère. Elle marchait d’un bon pas quand un des gentilhommes présents proposa une partie de cache-cache dans les jardins. Amusée, Marie se joignit à la joyeuse compagnie. Celui qui avait lancé la proposition demanda l’attention de la foule.

    Bonjour à tous, chers invités ! J’espère que vous vous amuserez autant que moi. Pour commencer, je vous propose un jeu de cache-cache. Très simple. Mesdemoiselles, Mesdames, nous vous laissons quelques minutes pour vous cacher puis ces gentilshommes et moi-même nous lançons à votre poursuite ! Si nous vous trouvons… nous aurons mérité une récompense, pas vrai ?

    Marie sourit à cette remarque tout sauf innocente. Le signal fut donné et les jeunes femmes se dépêchèrent d’aller se dissimuler dans un bruit assourdissant de gloussements et de froissements de jupons. Marie resta immobile puis décida de faire demi-tour et de se cacher tout simplement derrière l’arbre où les jeunes nobles, fermant leurs yeux, comptaient jusqu’à dix. Elle fut ainsi la dernière à être trouver. Le jeu terminé, la foule de jeunes gens marchaient dans les jardins en flânant. Marie se faisait courtiser par un gentilhomme qu’elle congédiait d’un geste doux en éclatant de rire. Son regard tomba alors sur un jeune homme qui ne faisait nullement partie de leur groupe. Il avait belle allure et elle contempla un moment son visage. Elle savait qu’elle l’avait déjà vu quelque part. Mais elle n’eut guère à l’aborder car ce dernier vint spontanément vers elle et la salua.

    - Pourrais-je espérer voler un peu de cet air pur et revigorant que vous respirez en réglant mes pas aux vôtres ? Je reviens de chez Monsieur où il y fait une chaleur suffocante. Marcher me fera le plus grand bien.

    Marie, surprise, l’observa. Elle lui adressa un sourire.

    Bien volontiers, je ne dis jamais non à une aimable compagnie. Monsieur va-t-il bien ?

    Marie avait ses entrées à la Cour mais elle n’était guère intéressée par les commérages. Elle glanait ici ou là des informations, lorsqu’elle le pouvait. Elle cala son pas sur celui du jeune homme, appuyant doucement sa main sur son bras. Elle ne parla pas davantage, essayant de se faire une idée de son interlocuteur par sa seule présence à ses côtés. Ce fut lui qui rompit le silence.

    - Certaines personnes sont si assommantes que j'en oublie d'être courtois et d'avoir le verbe léger. Je déteste cela. Veuillez pardonner ma conduite. Il serait d'une inconvenance rare et impardonnable de vous aborder sans me présenter. Je suis Antoine Coëffier de Ruzé, marquis d'Effiat.

    Marie sourit et lui répondit d’une voix joyeuse :

    Ne vous mettez pas l’âme en peine, mon cher ami ! Ce n’est que broutille. Je suis enchantée de faire votre connaissance, Marquis d’Effiat. Il me semble vous avoir déjà vu et, pardonnez ma mémoire défaillante dû à mon grand âge, mais je ne parviens pas à me rappeler où… Mais je fais également preuve d’inconvenance. Permettez-moi de me présenter. Je suis la Marquise Marie de Sévigné.

    Ce jeune homme semblait d’une douceur et d’une gentillesse qui fit monter une tendresse maternelle chez Marie. Il la salua d’une révérence à laquelle elle répondit.

    - Mais parler avec vous est un tel délice que je sens que les mots charmants et doux d'une conversation plaisante et spirituelle se pressent aux limites de ma bouche. Aidez-moi à les libérer, de grâce, marquise. Je puis vous assurer que je ne chercherais pas à traverser avec vous les barrières du Tendre.

    Le Marquis avait un esprit brillant et le verbe affûté, ce qui plût d’emblée à la jeune femme. Elle hocha la tête, l’entraînant d’un geste du bras à lui emboîter le pas.

    Je le ferai bien volontiers, mon ami. Elle eut un petit rire. La carte du Tendre est une terre inconnue pour moi depuis de nombreuses années, je m’en suis exilée volontairement, vous savez. Mais il me semble avoir déjà rencontré votre épouse qui est d’une beauté rare. Vous êtes un homme comblé, à ce que j’ai pu voir.
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Sam 17 Nov - 0:57

Les pas d'Antoine se faisaient nonchalants et désinvoltes au diapason des mots tendres et dépourvus d'ennui que lui contaient la jolie Marquise. L'émoi doux et apaisant dans lequel cette conversation si peu conventionnelle dans le milieu duquel était issu le jeune homme l'avait plongé le rendait follement heureux. Mais le bonheur fugitif et volatile est semblable au doux parfum rare des roses qui embaume, étourdit et puis qui brusquement vous désespère quand il s'en va, évanescent et fugace, fragile et imperceptible, libre de ne pas se laisser happer ni embrigader par la volonté d'un homme épris de légèreté et de beauté. Etre en joie avait toujours effrayé le Marquis car la hantise de ne plus l'être en un claquement de doigts sans qu'il n'y puisse rien faire était une souffrance. Pourtant, la douceur du regard ensorcelant de Marie, ses attentions empreintes d'une touchante sollicitude quasi maternelle telle que la propre mère d'Antoine n'aurait su ou voulu lui prodiguer, lui firent oublier ses appréhensions le temps que durèrent leurs échanges. Il se sentit magiquement enveloppé d'une étonnante aura protectrice qui le protégeait de toute onde négative et néfaste.Le jeune Marquis choisit de faire durer ce moment d'intense satisfaction le plus qu'il lui serait humainement possible.

Soucieuse de manifester à l'égard de son jeune admirateur la plus élémentaire des courtoisies qui sied à une aristocrate élevée dans le culte des bonnes manières, Marie de Sévigné s'enquit de la santé de sa jeune et jolie épouse, lui avouant l'avoir déjà rencontré. La chose ne parut pas si extraordinaire que cela à Antoine. Marie-Anne de Lieuville, la jeune et jolie marquise d'Effiat, était de fait, la gouvernante de Marie-Louise d'Orléans, la fille aînée de Monsieur, frère du Roi.

- Madame de Lieuville...Mais...ma foi...je suppose qu'elle.. se porte à merveille.... Oui, sa santé et sa jeunesse sont un enchantement dont je profite à chaque instant, louant Dieu et le destin qui l'a faite mienne.....

Le regard bleu pâle d'Antoine Coëffier de Ruzé se fit lointain, insaisissable et désemparé. Anne-Marie de Lieuville , la jolie Marquise d'Effiat était d'une belle jeunesse qui annonçait encore pour son bel époux d'interminables années de mariage, de longs moments de vie passés aux côtés d'Antoine sans aucune affection, tendresse ni complicité. Le jeune homme n'y était pas étranger mais sa nature profonde et ses violents coups de foudre pour deux hommes en particulier, deux êtres d'exception, n'avaient pas été sans conséquence sur son quotidien avec Anne-Marie.

Antoine regarda la marquise irradiante de beauté, son charmant sourire doucereux, l'intensité de son regard et son sourire tendre qui se fit tout miel. Savait-elle quel dilemme secouait le coeur du pauvre Antoine, partagé entre son devoir et ses attendrissements tout masculins ? Se moquait-elle gentiment de lui avec cet amusement raffiné et esthète qui faisait d'elle l'une des femmes les plus attachantes mais aussi les plus craintes pour sa plume qui savait tout voir, tout comprendre et tout révéler ?
Le jeune homme pensa pour l'avoir entendu raconter que la Marquise masquait une foi religieuse ardente sous des apparences de doutes et de questionnements qui prenaient des apparences de divertissantes dérobades. Antoine se plut alors à la titiller . Le jeune Marquis d'Effiat adressa un sourire mutin à sa nouvelle amie :


- Dieu est parfois enclin à se jouer des hommes, se plaisant à leur offrir le meilleur de ce qu'ils n'ont point demandé. Demandez, priez le Seigneur de vous combler et il s'amusera à détourner votre bienheureuse destinée en vous comblant de bienfaits que vous ne souhaiteriez pas même à votre pire ennemi.

Le jeune Marquis avait trop parlé pour se taire davantage. Il reprit, l'air plus grave, n'osant regarder Marie :

- Sans doute l'ignorez-vous mais mon inclination me porte vers d'autres contrées plus... en accord avec ma propre nature. J'ai décidé voilà bien longtemps de traverser ….

Antoine se souvint alors de la première question de Marie, une interrogation qui le passionnait bien davantage. Monsieur se portait-il bien ? Le visage du jeune homme déjà fort pâle de nature se fit plus blanc encore, ravagé par le froid piquant d'un hiver qui se mourait lentement. Monsieur. Le Duc d'Orléans et frère du Roi. Philippe. Son maître et son amour. Ensemble , ils avaient traversé les eaux écumantes et mouvementées de la Mer qui symbolisait la passion sur cette fameuse carte du Tendre. Celle qui ravage votre coeur, vous dépossède de la quiétude de votre âme, rend le plus divin des aliments insipide et écoeurant et vous brouille subitement avec votre meilleur ami, Morphée, faisant de votre vie un enfer tout en vous procurant par la même occasion une existence à la fois intense et exaltante. Amour, violence des sentiments partagés et détresse de ne plus se croire aimé par l'être chéri. Dans le pays merveilleux et imaginaire délimité par cette carte du Tendre, Philippe et Antoine avaient délaissé les cours de la rivière Estime et Reconnaissance pour naviguer avec envie dans une barque heurtant avec délices et courage le tumulte des eaux de la Mer, furieuse et exigeante.

-Monsieur ? Ah Marquise, combien il est douloureux de perdre une mère aimante et dévouée quand bien même elle se nomme Anne d'Autriche ! Quel déchirement de le voir faire assaut de rires et de fêtes quand je sens son coeur brisé par tant de douleur. Je me sens totalement impuissant à le soulager d'un pareil fardeau et s'il tente de taire sa douleur aux yeux de tous, sachez que je n'en suis pas dupe. Le Prince souffre. Je le sais, je le sens, je le comprends. Vous qui avez tant perdu, vous devez bien …

Le jeune Marquis d'Effiat, imprégné de toute une éducation de jeune noble, délicate et respectueuse envers les femmes vertueuses, adepte du badinage le plus anodin mais le plus aimable, stoppa net en songeant qu'il venait à peine de rencontrer la Marquise et qu'il eût paru fort inconvenant à la jeune femme de s'adresser à elle avec si peu de retenue tandis que les sentiments passent habituellement pour affaires de femmes et de pudeur.

- Ma douce Marquise, je viens de vous faire regretter le désir que vous aviez de m'entretenir par quelque galante conversation . Voilà que je deviens grossier et indélicat. Je fais intrusion dans le domaine intime de vos pensées les plus secrètes et de la douleur qui a dû être la vôtre à perdre vos chers disparus. Quoi, je deviendrais ainsi votre pire ennemi, l'homme le plus ingrat de la Terre, en faisant intrusion dans votre âme délicate et fière, traversant ainsi de force les lacs de l'Estime et de la Reconnaissance de cette carte du Tendre au mépris de toute bienséance ?

Antoine mit un genou en terre et s'inclina en signe de respect devant Marie de Rabutin-Chantal, chantre de l'élégance et de la clairvoyance en matière de badinage. Le jeune homme releva la tête, admira Marie et lui susurra d'une voix d'or et un sourire de miel :

- L'ingratitude attire les reproches comme la Reconnaissance attire les Bienfaits.

Le jeune homme releva ses yeux pâles et brûlants du désir de comprendre.

- Cette citation pleine de sagesse est bien de vous, n'est-il pas vrai ? Enseignez-moi, de grâce, Marquise, pauvre ignorant que je suis, ce qu'une âme innocente et un coeur attendri par un amour pur doit parcourir dans votre carte du Tendre pour parvenir à l'Amour ultime, détaché de tout intérêt et de toute pusillanimité. Je ne suis qu'un être dévoré par ses émotions. Dois- je pour autant m'attendre à m'exposer à l'ingratitude de la race humaine par de coupables débordements? Eclairez-moi de grâce, charmante Marquise.


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