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 Les cruelles morsures du Soleil


Ven 30 Nov - 17:51

Un beau jour, une rumeur légère, évanescente et persiflante s'était propagée dans tout le château, dévalant les plaines, escaladant avec grâce les bosquets, sautant allégrement par-delà les fontaines festonnées de jolies dentelles de pierre pour fuir, fuir et se déverser dans tout Paris. La jolie demoiselle d'honneur de la duchesse d'Orléans, innocente victime du malicieux Cupidon avait eu raison du coeur du Roy, provoquant stupeur, étonnement et incompréhension au sein d'une cour cynique et avide de plaisirs licencieux. Louis aimait en retour, chuchotait-on avec envie, ironie ou scepticisme, sincèrement, profondément, étonnamment.

***

Le tendre Marquis, adossé à une des sculpturales fontaines ornant les délicats jardins à la française du château de Saint Germain, observait Louise, le regard attendri devant la candeur de la jeune femme, stupéfait de constater que pareille grandeur d'âme pouvait se dissimuler avec tant de grâce dans un corps aussi frêle et charmant. La pureté de coeur de Louise rejoignait celle du jeune homme qui la dévisageait avec un tendre sourire, encore que la sienne, toute féminine et naïve, pouvait s'enorgueillir de rester fidèle à l'idée fort peu répandue à la Cour de ne pas succomber aux délices de la chair dès lors que celle-ci ne vous a pas été expressément promise. Ni perdition de l'âme ni abrutissement des sens ne pouvaient avoir eu raison de cet ange tombé du ciel et si mal tombé qu'il s'était retrouvé entre les bras du Roy. Aimer un homme ce n'était pas assez si l'on n'y ajoutait pas l'absolue nécessité de vouer une éternelle adoration à la fonction que Louis tenait à incarner avec autant de gloire. L'emblème du pouvoir et de la Royauté. Une incarnation vivante et divine mêlée à la représentation idéalisée des Dieux de l'Olympe, superbes d'éclat et de puissance. Voilà ce que Louise devait aimer. Voilà ce qu'elle devait respecter chez Louis sans réserve aucune, soumise dans l'acceptation que son bel amour n'était pas seulement un homme mais un Dieu. Pourtant, Louise se moquait bien des titres, de la gloire et même de la royauté. Elle ne se souciait que de préserver leur amour, le déposant avec une douceur infinie dans le magnifique écrin que constituait son coeur.

Cette touchante romance vécue sur le lit impitoyable de l'Histoire aurait bouleversé Antoine d'Effiat s'il n'avait entrevu avec clairvoyance la déprimante vision d'un jeune coeur émietté et broyé. Mademoiselle de La Vallière courait droit vers sa funeste destinée faite de larmes, d'inquiétants songes et de fallacieux espoirs. Louise allait plonger dans le néant d'une vie sans amour ou pire encore d'un amour envolé, sacrifié sur l'autel de la raison d'état. Antoine éprouvait un attachement sincère pour la douce et romantique Louise, redoutant de la voir un jour réduite au malheur et à la trahison, brisée par un destin désespérant qui l'aurait étouffée et anéantie par d'insensibles traitements, délaissée et méprisée par un homme trop imbu de lui-même, noyé dans sa propre dimension historique.

***

- Votre douceur, chère Louise me fait craindre pour vous les pires des sujétions. L'amour pur et désintéressé, absolu et exclusif que vous dissimulez au plus profond de votre être afin de le protéger et le faire grandir, magnifique rose à peine éclose dans le jardin secret de votre intimité est le seul qui importe. Vous et moi ne souhaiterions pas qu'il en fût autrement tant nous ne saurions aimer autrement. Pourtant....

Le poison de l'inquiétude s'insinua dans les veines du jeune aristocrate qui ne put réprimer une légère plainte. Il se décida enfin à reprendre leur aimable promenade dans le souci de masquer son trouble à la sensible Louise. Antoine brûlait de la mettre en garde contre les ravages d'un amour qui ne pouvait se suffire à lui-même tant celui qui occupait ses pensées jour et nuit comme un hôte exigeant et égocentrique commençait à se lasser de la simplicité d'un tel engagement. Louis exigeait à présent plus de magnificence et de représentation dans chacun des mouvements de son aimée, qui qu'elle pût être, le glorifiant et l'entourant d'un cercle de lumière valorisant et euphorisant.

Antoine était furieux contre le jeune Bourbon, insensible et sinistre lien le rappelant cruellement à son passé. Jadis, le père de Louis avait fait exécuter son oncle Henri. Jadis, la vie de l'enfant avait été bouleversée à jamais et son coeur s'en était glacé d'effroi. Le jeune homme qu'il était devenu haïssait la rayonnante et méprisante autorité naturelle de ce roi, trop occupé à aimer jusqu'à l'ombre de lui-même pour en attribuer les bienheureuses manifestations à d'autres. Dégoûté par tant d'égoïsme, écoeuré par l'absence totale de compassion chez l'altier monarque, Antoine s'était juré d'épargner à Louise l'amertume de se savoir délaissée et la honte d'une disgrâce qui ne pouvait que la jeter en pâture aux loups carnassiers que composait la cour du Roi-Soleil, attirés par le parfum âcre du désespoir. Comment exprimer à tant de délicatesse et de douceur féminine réunies en un seul être fragile et rare que l'objet de son tendre amour pouvait être aussi le pire ennemi qui soit ? Qui n'a jamais souffert, l'âme dévastée, le coeur en berne ne pourrait concevoir toute l'affliction qu'Antoine pouvait à présent lire dans les mélancoliques pensées de la pure Louise.

La douleur insondable de se savoir rejeté, la vision terrifiante et paralysante de deux talons hauts qui se détournent férocement pour mener ses pas vers un autre, cette sensation de froid et de vide absolu qui pénètre dans la moindre parcelle de votre corps pour vous laisser seul, terriblement et désespérément seul, étaient des compagnes si familières pour Antoine qu'il ne se souvenait pas en avoir jamais été privé. Mais Louise, Louise et son enfant à naître, Louise et sa douceur, sa pureté, son aménité, Louise dépourvue de toute malignité, privée de cette ruse doucereuse dont usent les femmes afin de parvenir à leurs fins, n'était qu'un jouet fragile entre les mains d'un roi narcissique et arbitraire.La tendre empathie que le marquis éprouvait pour la délicate maîtresse du Roi le poussait à agir afin de lui éviter le sort peu enviable des maîtresses contraintes de fuir le château hors de la vue du Roi, en catimini, afin de ne pas indisposer un amant désormais indifférent à son malheur. Antoine ne pouvait certes pas rivaliser avec un monarque, le contraindre par quelque parole douce amère à témoigner davantage de tendresse à celle qui lui avait abandonné sa vie tout entière. Cependant, l'unisson de leurs deux sensibilités l'autorisait à tenter quelque manoeuvre persuasive afin d'ouvrir les yeux de Louise de La Vallière sur l'inconséquence de son royal amant.
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Dim 2 Déc - 3:42

- Votre douceur, chère Louise me fait craindre pour vous les pires des sujétions. L'amour pur et désintéressé, absolu et exclusif que vous dissimulez au plus profond de votre être afin de le protéger et le faire grandir, magnifique rose à peine éclose dans le jardin secret de votre intimité est le seul qui importe. Vous et moi ne souhaiterions pas qu'il en fût autrement tant nous ne saurions aimer autrement. Pourtant...

- Cher Antoine...


Louise sourit à son ami. Il avait toujours été comme cela, si sensible, attentif à elle. Il la voyait comme une de ces sylphides éphémères, qui meurent lorsqu'on leur arrache leurs ailes. Sous un masque d'arrogance, au fond, Antoine, Louise en était sûre, cachait un coeur d'or. Il devait seulement le laisser ressortir, c'était cela l'important. et avec elle, il semblait, pour Louise, qu'il s'ouvrait à elle. En dehors de l'homme orgueilleux, affichant ouvertement ses aventures incestueuses car homosexuelles, il en existait un autre.

Mais il n'y avait pas qu'Antoine d'Effiat qui se couvrait d'une carapace. Louis aussi. Certes, il était le Soleil de la France, et l'éclat de son orgueil empêchait tous de le voir en pleine face, mais, dans le Soleil, il y a toujours cette lumière bienfaisante qui réchauffe et qui apporte la vie. Louise, dans sa candeur, savait que cette chaleur pouvait être utile, et même essentielle à la vie. Seulement, l'usage de la crème solaire n'existant pas au XVIIe siècle, Louise ignorait que le soleil, au maximum de sa splendeur en été, brûle, laissant de grosses marbrures rouges sur la peau diaphane de la belle...


- Antoine, je vous remercie sincèrement de l'attention que vous me portez. Vous m'avez toujours témoigné votre amitié dès le début, quand je devais me cacher lorsque je revenais de courir sous la pluie avec Sa Majesté, les nuits (Louise rougit pudiquement) qui me donnèrent deux fils, et qui me donna, il y a peu, un autre enfant...

Mais ma position est difficile, je le sais. Je n'ai jamais voulu être favorite officielle. Le Roi, malgré le fait qu'il a toujours profondément aimé la défunte Reine-mère, a profité de sa mort pour me montrer au grand jour. Mais il est encore trop tôt pour que je retrouve le fils qui me reste sans qu'il y ait de scandale. Mais je garde espoir que celui-ci... (Elle posa la main sur son ventre) je pourrai le garder... Tout va de mieux en mieux. Seulement, Sa Majesté a bien des préoccupations...


Des préoccupations. Désintéressement, Louise. Mais comme de raison, tu ne veux rien savoir de tout cela. Pauvre agnelle...

Louise s'assit sur un banc, sa robe s'étendant autour d'elle, et ouvrant son ombrelle pour protéger sa peau blanche du soleil. Elle se tut, après son long monologue, attendant la réponse de son ami. Elle avait tout dit d'une traite, elle, habituellement si timide et réservée. Mais, avec sa candeur, sans trop savoir pourquoi, quelque chose dans Antoine lui avait toujours fait confiance. Peut-être qu'un jour, s'il le voulait bien, celui-ci s'ouvrirait aussi à elle...
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