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 A renard, renard et demi - PV Erwan Mi-Bottes


Dim 16 Déc - 19:51

    Parfois, vous aviez beau vous montrer d'une belle générosité, vous deviez faire face aux plus basses ingratitudes. Lorraine avait pris l'habitude depuis longtemps d'employer des soldats ayant servi sous les ordres de son père, et puis plus tard sous les siens, pour réaliser les quelques tâches que d'autres serviteurs n'auraient pu réaliser. Ils recevaient ainsi une rétribution qui sans être extravagante, dépassait ce qu'ils auraient pu espérer autrement, la majorité d'entre eux ayant vu fondre le fruit de leurs rapines, encore plus vite leur solde, ne sachant guère quoi faire de leurs mains hors les armes. L'un d'entre eux, qui semblait frayer plus intimement que les autres avec les bas-fonds parisiens, Lorraine l'avait chargé de jouer les intermédiaires entre lui et quelques personnages peu recommandables. Il y avait beaucoup gagné : les risques payés rubis sur l'ongle. Pendant longtemps cela semblait lui avoir suffi. Et puis... Et puis l'homme avait voulu plus. Ttttt.... Sa tête lui avait tourné sans doute. Il s'était imaginé pouvoir jouer des informations qu'il avait sur son maître et sur ceux avec qui il avait traité. Petit joueur qui s'était rêvé grand. Icare des bas-fonds.
    Lorsqu'il avait reçu la lettre mal écrite du vaurien, Lorraine en avait été estomaqué. Du chantage ? A lui ? Rire ou s'en étrangler de fureur ? Les deux se valaient... La fureur d'abord alors, et le rire avec la dernière expiration du traître. Pas qu'un ordre donné cette fois, il avait voulu voir, être certain d'être débarrassé de cette tique. Ingrate qui n'avait pas su rester à sa place... Les eaux croupies de Paris seraient un peu plus rouges demain. Pas plus de vague, personne ne s'inquièterait de la disparition de cet homme-là, ou personne qui puisse y faire quoi que ce soit. On ne le répète jamais assez : il y a des pieds sur lesquels on ne marche pas, des diables dont on ne tire pas la queue.
    Pas de pitié, ni de sa part, ni du bourreau, ni des trois autres spectateurs. Tous avaient connu la guerre, qui vous donne assez vite l'exécration de la race des traîtres. Qui vous enlève vite toute propension à vous émouvoir de la moindre goutte de sang. Ils la connaîtraient tous encore bien assez vite : n'était-ce pas motivation assez grande pour se débarrasser de tout ce qui mettait en travers du chemin vous faisant profiter des bienfaits de la vie à votre portée, sans y penser à deux fois ?
    Le corbeau avait joué. Le corbeau avait perdu. Ainsi allait le monde. On l'oublierait vite.
    Néanmoins pour ce soir pas d'intermédiaire, car il n'était pas question de laisser un autre reprendre au pied levé une telle affaire. Ce sont choses plus sensibles qu'il n'y paraît et il s'agit de ne pas y mêler n'importe qui, ces derniers jours ne faisaient que le confirmer. Il faudrait donc traiter directement avec son faussaire de ces dernières années. Erwan Mi-Bottes s'était révélé une véritable perle en la matière, professionnel tant dans ses productions que dans sa discrétion. Aussi, pouvait-on véritablement envisager une première entrevue. D'autant que les intérêts n'étaient pas seuls moteurs : on lui avait dressé un portrait du faussaire... piquant. Et piquée sa curiosité l'était bel et bien !

    Le jeune homme s'était laissé guidé au travers des ruelles parisiennes -tantôt familières, tantôt inconnues- jusqu'à l'auberge où Mi-Bottes rencontrait ses clients. Il aurait sans doute été plus adéquat de se retrouver en d'autres lieux, plus discrets. Si de tels lieux existaient... S'il y avait une chose qu'il avait apprise à force de faire suivre lui-même ceux à qui il ne souhaitait guère de bien, c'était que lorsqu'on s'était mis en tête de vous faire suivre... Il était difficile de garantir d'y échapper. Que vous entriez dans une taverne, que vous vous cachiez à l'ombre d'une arcade ou que vous fassiez venir dans un minuscule appartement discret, le problème était le même : qui avait pu vous y suivre, avait pu voir aussi qui vous aviez rencontré. Le tout, c'était de préserver les enjeux, le fond.

    La porte s'ouvrit donc sur une odeur rance d'ale, de sueurs et de suies et entrèrent un Lorraine masqué encadré de quatre hommes à l'air peu amène. Le masque qui lui dissimulait le haut du visage c'était plus pour la forme et les dénégations faciles. En ces lieux, personne n'aurait eu de parole pesant plus que celle du chevalier. S'il disait qu'il ne s'y était pas trouvé, et qu'un éventuel témoin trop zélé n'avait pour argument qu'un homme masqué... Homme masqué qui s'était assuré d'un alibi naturellement. Homme masqué qui allait si souvent sans masque dans ces rues-là qu'il lui serait aisé de demander pourquoi il aurait pris la peine de dissimuler cette fois-là. Témoin trop zélé dont la simple présence en ces mêmes lieux pourraient suffire à mettre en doute la bonne foi : quel homme respectable fréquentait de tels endroits ? Qui pouvait témoigner de l'y avoir reconnu aurait à justifier lui-même de sa propre présence. Délicieux cercle vicieux.
    Mais quant à lui, Philippe estimait comme un droit de naissance de pouvoir aller où bon lui semblait, même là où la vertu détournait les yeux. Lui d'ailleurs ne détournait pas les siens en balayant la salle dont l'ambiance ne lui était pas tout à fait étrangère. Des personnages comme ceux qui se trouvaient attablés, il y en avait en nombre dans Paris. Ces tables ayant trop vécu, trop absorbé. Ce peu de lumière qui coûtait trop cher. Cette mauvaise bière, ce mauvais vin... Un peu trop familier pour un gentilhomme, mais enfin, il avait depuis longtemps brisé pour la première fois les règles de la respectabilité.
    Ses vêtements sombres n'avaient de sobre – bourgeois ou gentilhomme, il serait dur de trancher – que ce qu'il fallait à la discrétion nocturne et pour ne pas flatter les appétits trop aiguisés. Pour les calmer, il y avait ces trois vétérans à la suite, leurs mines patibulaires ombrées de leurs chapeaux à large bord. Et sans doute quelques connaissances ici et là. A grandir dans les camps et à être appelé ensuite pour les deux mois annuels réglementaires, on est facilement reconnaissable par les anciens soldats : démobilisés, estropiés, déserteurs, vétérans... Tiens ! Là ! Celui-là Philippe le reconnaissait – fruit du hasard tant il avait vu de visages passer sous les bannières, il était impossible de se rappeler de chaque – et pour cause, il avait été un des meilleurs espies qu'il ait eus en Italie. Il ne s'arrêta pas en passant à sa table, mais des pièces y furent laissées. Pièces si vite ramassées qu'elles auraient pu tout aussi bien ne jamais s'y être trouvées. En leur place de nouveaux pichets remplis, bien vite installés. Le message ? Buvez à ma santé mon gars. L'esprit ? Gagner encore en alliés dans la place. L'habitude ? Séduire.
    Oui décidément le masque ne tenait que pour cette éventualité peu probable de la présence d'un témoin trop zélé. De toute manière à qui n'avait pas trop froid aux yeux, qui avait déjà vu Lorraine le reconnaîtrait sans trop de peine : il y a des attitudes, des gestes et des façons d'être qui vous nomment un homme sans difficulté.
    N'était-ce pas prendre des risques que de se montrer si peu discret ? A quoi bon la discrétion ici ? Allait-il prétendre être l'un de ces hommes du commun ? Certainement pas : non seulement ce n'était pas sa nature, mais l'illusion ne tiendrait pas longtemps. Et outre il y avait l'épée. Ne serait-ce pas plus louche encore de se prétendre autre plutôt que d'assumer ? Attirer les voleurs ? Il faudrait qu'ils soient nombreux et aguerris. Attirer le truand ivre qui voudrait se mesurer à de la noblesse ? Il dessoulerait vite entre les mains puissantes qui caressaient de temps à autre – vieux réflexe qui ne se perdrait jamais –, le pommeau d'une dague, la silhouette d'un mousquet... Attirer les regards plus insidieux de guetteurs à la solde de ses adversaires ? Qu'ils rapportent bien ce qu'ils avaient vu s'ils étaient là ; si ça leur chantait. Ils n'auraient pas matière à se mettre sous la dent, les détails leur échapperaient. Qu'il y en ait, ce serait même intéressant d'en repérer : on pourrait leur jouer, au retour, quelque tour.... De plus, celui qu'il allait rencontrer était reconnaissable entre tous lui aussi. S'entretenir avec lui, en soi, manquerait de discrétion. Et puis enfin : au Diable les timorés ! Qui veut la fin, veut les moyens. Vivre impliquait des risques. Ou l'on faisait aussi bien d'aller s'enfermer en monastère. Et encore, qui savait vraiment ce qui s'y passait...

    L'un des trois vétérans se dirigea vers l'une des tables. Pas la plus discrète. Mais celle d'où les conversations seraient le moins audibles. Elle était déjà occupée. Il se pencha à l'oreille de l'un des deux buveurs. Quoi qu'ils aient pu se dire, les deux importuns allèrent s'installer ailleurs. Lorraine et ses hommes prirent leur place, le premier vétéran allant enfin chercher de quoi désaltérer les gosiers. On boirait mesurément cependant : le moment ne se prêtait pas aux amusements et à l'ivresse. Tout ceci paraissait parfaitement naturel, comme un rituel parfaitement rôdé, maintes fois répété. Jusqu'aux places occupées : choisies mine de rien, mais toutes ces paires d'yeux couvraient l'ensemble de la salle sans angle mort. S'il y avait menace, on verrait venir. Peut-être n'étaient-ils pas d'une discrétion exemplaire, mais ils n'étaient de toute évidence pas des agneaux non plus. Les loups ont-ils besoin de se cacher hors les chasses ?
    Quoi qu'il en fût réellement, Lorraine lui n'affichait aucune gène ni inquiétude d'aucune sorte. Assis comme à moitié détendu, à moitié attentif, le menton dans la main, l'autre caressant le rebord d'une chope un peu crasseuse à laquelle il n'avait pas encore touché ; l'œil malicieux tantôt dans le vague tantôt comme attiré par le moindre geste pouvant représenter une distraction. C'était en partie tout à fait naturel : son assurance intrinsèque y pourvoyait largement, de même qu'une expérience dont on ne se vantait pas dans les salons. Mais c'était aussi une part de façade, un masque plus efficace que celui qui lui couvrait le haut du visage. Il n'était plus un naïf, si tant était qu'il l'ait jamais été. Il connaissait les risques. Cela lui tirait autant d'anxiété que d'excitation. Mais cela ne se montre pas à moins de vouloir provoquer des incidents. Se montrer sûr de soi sans jouer les farauds, c'était la mesure. Cela se montre encore moins lorsqu'on est fier.

    Par billets interposés rapidement, il avait laissé entendre à Mi-Bottes qu'il ne serait pas difficile de se reconnaître. On verrait lequel des deux reconnaîtrait l'autre le plus vite.
    Un peu plus loin, l'ancien espie leva sa choppe en leur direction, imité par son voisin. A quoi Lorraine répondit d'un bref et peu profond signe de tête. Ce qu'il voyait surtout, c'était les regards intrigués ou méfiants des spectateurs. Spectateurs qui se défendaient de l'être. Décidément : tel en haut, tel en bas. A la Cour comme dans un tripot, les foules étaient aussi prévisibles. Il ne put en retenir un demi-sourire.



[HRP : le post ne me donne pas complète satisfaction, mais je n'aurai pas le temps de rien écrire cette semaine, et ensuite je pars en vacance, alors je préférai prendre les devants. Dis-moi si tu as besoin que je change quoi que ce soit.]
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Dim 10 Fév - 19:28

    Les intermédiaires. Ah, toute une histoire d'amour, toute une histoire tout court. Une prise de tête, une inquiétude supplémentaire. Plus on multipliait les transactions et les étapes plus il y avait le risque que ça capote quelque part. D'un autre côté Erwan ne pouvait que comprendre. L'intermédiaire c'était aussi une protection pour ces gens de la haute qui ne voulaient pas reconnaître aux yeux de tous leur crime. Et puis ils s'imaginaient aussi que lui, le nain, ne comprendrait pas à qui ils avaient affaire. Il ne cherchait pas toujours, mais souvent il comprenait malgré tout. C'était pas ce qu'il y avait de plus compliqué d'ailleurs Erwan était celui qui possédait les informations qu'il fallait pour en retrouver l'origine. La dissimulation était souvent compromise. Mais il ne disait rien, pas toujours.
    Pour en revenir aux intermédiaires, il n'était pas bien compliqué de voir à quel point ce stratagème était une épine dans le pied. Le choix de celui-ci était quelque chose de particulièrement délicat. Qui pouvait avoir cette lourde tâche ? Avoir confiance en quelqu'un ne suffisait pas, loin de là. Il fallait AUSSI que cette personne posséda un minimum d'habileté et de discrétion. Un ami fidèle mais pipelette ? Impensable. Fidèle mais maladroit ? A écarter de toute urgence. Fidèle et malin ? Dangereux, à tuer sur le champ, malin et fidélité n'allant jamais de pair.
    Il préférait donc laisser le choix à ses clients. De toute manière lui... Ce n'était pas bien difficile de le trouver, quoique par moment il se démerdait pas trop mal pour se fondre dans la masse et se faire oublier. Quoi qu'il en soit, Erwan venait une nouvelle fois d'obtenir la preuve qu'un intermédiaire ça pouvait être très mauvais pour les affaires. D'un autre côté, le soudard qu'il voyait régulièrement puait l'ambition et le mauvais vin, il fallait forcément qu'un jour il lui passe un truc pas net dans sa tête, un truc pas net et pas intelligent. Oh, on lui avait pas dit ce qu'était devenu le soldat, mais franchement... Dire que le messager avait changé et qu'il était temps de se rencontrer... Pas besoin de beaucoup plus pour comprendre que le pauvre abruti avait eu les yeux plus gros que son ventre, s'était gonflé comme la grenouille de la fable et avait crevé aussi sec.
    Mi-Bottes n'arrivait pas à faire taire sa petite excitation intérieure, sa petite curiosité. Parler avec le grand patron c'était toujours quelque chose d'amusant, de dangereux. Le type venait de se faire presque doubler et en rencontrant le truand lui-même Erwan ne doutait pas une minute qu'il voulait montrer à quel point il maîtrisait toujours la situation. Le nain allait s'amuser un peu avec lui, trouver ainsi le moyen de faire monter ses gages peut-être. Dans tous les cas s'amuser, mais avec prudence, il ne serait pas seul. Ohohoh non. Erwan oui. Il n'avait pas besoin de bras mercenaires, juste ses amis dans l'auberge, qui réagirait pour lui au besoin, et un peu d'éloquence, ce dont il se croyait largement pourvu. Mi-Bottes était confiant, comme toujours. Il n'avait rien à perdre, tout à gagner tant qu'il restait prudent et habile.

    Comme à son habitude ou presque (parce qu'il ne fallait pas toujours être prévisible), le nain était arrivé à l'avance et s'était attablé devant son pichet de vin gratuit pour service rendu à Roger l'aubergiste, et son plat de jambon de porc bien chaud.
    Il terminait son repas, buvait son vin presque pas coupé à l'eau, lorsque survint l'entrée spectaculaire d'un groupe que le lecteur connaît déjà.
    Erwan buvait dans son verre, finissait tranquillement en les regardant de loin. Pas vraiment discrets... Pas vraiment reconnaissables. C'était sans doute son rendez-vous... Hum... Et au vu de la représentation subtile que donnait le plus fin et le plus raffiné des quatre, il n'était pas non plus bien dur de deviner qui était le cerveau au milieu de ces capes et de ces masques. "Larvatus prodeo" pensa Mi-Bottes dans un léger sourire. Il est des choses qu'on arrive pourtant pas à dissimuler.
    Le nain termina tranquillement son repas, son verre. Il prit son pichet encore à demi plein, descendit de sa chaise dans un petit sautillement, et avança de sa démarche torve et claudicante vers la table si accueillante de noir et de masque .
    Le pichet se posa sur la table dans un bruit sec.


    -Je vous propose à boire mes bons Messieurs ?

    Il avait son sourire goguenard aux lèvres, son regard bleu brillant de malice. Lui aussi entrait dans le jeu. Il regarda l'homme à côté du cerveau et fit une moue en poursuivant sans qu'on puisse l'interrompre :

    -Mais j'ai peur de pas en avoir assez pour tous, alors toi si ça te dérange pas de me laisser ta chaise pour un pauvre petit gars comme moi qui a mal aux jambes, tu seras bien gentil.
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Dim 7 Avr - 14:48

    Gilles avait connu les heures, les journées d'attente, dans la boue sous des trombes de pluie. Il avait connu les minutes de calme ultime précédant une tempête. Il avait connu aussi les secondes qui s'allongeaient en territoire ennemi. Il avait connu les trajets interminables sous un soleil de plomb cuisant les casques et les plates. Plus tard il avait connu les tensions précédant les rixes, les coups de couteau dans le noir, la sensation de trop nombreux yeux dans son dos. A tout ça, il avait toujours réagi avec un flegme de vétéran. Et si quelque mouflet ou béjaune le lui faisait remarquer, il aimait beaucoup à souligner qu'il faudrait bien plus pour l'impressionner, lissant alors ses chères moustaches.
    Ce "bien plus", il s'avérait que ce n'était pas très grand, et même que ça ne payait pas de mine du tout à première vue. Ce "bien plus", c'était le fameux plat de la langue dont certains savaient un peu trop se servir, et avec lequel Gilles, lui, peinait à l'usage. On lui avait appris à ce servir de mousquets, de lames, de piques, de poudre. Mais de sa langue... Aussi il se méfiait toujours comme de la peste de ces personnages qui maniaient trop bien la Parole. La première création de Dieu. Il en avait bien vu les effets ravageurs. Et il n'était pas rare que face à l'un de ces malicieux oiseaux, il ait pris les devants pour leur fermer le bec avant qu'ils ne chantent. Il avait même déjà vu ce Mi-Botte à l'œuvre. En dehors des services qu'il rendait à son sulfureux et turbulent lorrain de maître, Gilles aimait à passer son temps dans les tavernes parisiennes, sirotant silencieusement les breuvages les plus douteux tout en laissant traîner ses oreilles dans toutes les conversations qui l'entouraient. A défaut de savoir parler, il savait bien écouter. Quoi qu'il en soit, il avait un peu trop vu le bagout du nain à l'œuvre et s'était toujours tenu à distance respectueuse : certes l'homme était petit, mais on ne pouvait même pas l'assommer pour s'éviter sa verve, protégé comme il l'était.
    Aussi c'était sans enchantement et avec une appréhension de mauvaise grâce qu'il avait appris qui Lorraine rencontrait ce soir. Ou plutôt qui il faudrait donc côtoyer.
    L'un de ses comparses l'avait trouvé ridicule. Lui avait répondu par un grognement. Il faut croire qu'il avait eu raison : l'instinct du soldat ne trompe jamais. A qui Mi-Botte s'adressa-t-il en premier et de la plus insolente des façons ? De qui exigeait-il la place sans qu'on put rien rétorquer ? Rha ! Et ce sourire goguenard !
    Gilles sentit ses propres lèvres se retrousser en un rictus furieux. Mais déjà Lorraine accédait à la "demande" du faussaire avec une bonne grâce malicieuse :


    -Naturellement. Allez, ne fais donc pas cette tête : laisse-lui ta chaise. Tu t'en trouveras une autre.

    Gilles avait entendu et il s'exécuterait. Mais à sa mine, rien ne le laissait entendre, tant il gardait son regard mauvais sur le petit homme. Quoi, il n'allait pas en plus lui donner la satisfaction de se montrer obligeant. Et qu'est-ce que c'était que ce sourire arrogant aux lèvres quand on faisait cette taille-là ? Même pas fichu de se défendre comme un homme, ça c'était sûr ! Sale petit sournois...
    Et le pire là-dedans, c'était qu'il n'y avait rien à dire, rien à faire, sinon céder sa place.
    Gilles décida qu'il détestait le nain.
    Pourvu... Oh oui pourvu que le nabot fasse une erreur dans les palabres de cette nuit... Ou même plus tard... Pourvu simplement qu'il ait l'occasion de réduire encore d'une bonne moitié cette demi-portion !


    ***


    Qui aurait pu manquer le regard noir ? Lorraine s'en amusa comme il l'en aurait été de voir un de ses dogues gronder à l'adresse d'un inconnu sans oser trop tirer sur le collier. Une espèce de cruauté légère et sans scrupule face à cette impuissance, et dans le même temps une forme de presque tendresse qui lui faisait songer qu'il trouverait bien un moyen d'apaiser la frustration d'un serviteur certes bourru et sans finesse, mais d'une loyauté exemplaire. Exactement comme il en aurait flatté affectueusement la tête du même dogue auquel il avait pensé.
    Il se donna le temps de profiter de leur nouvelle proximité pour observer le nain. Mi-Botte ne serait pas passé forcément inaperçu même avec quelques pieds de haut en plus. Il avait de ces visages qu'on n'oublie pas. D'abord de par ces traits "trop" ou "pas assez" et qui vous restent dans l'œil justement pour ça. Et puis pour le regard aussi, de ceux qui vous fouillent un homme plus efficacement qu'un tire-laine sonde une bourse. La malice en sus. Ceux qui lui en avaient brossé le portrait n'avaient pas menti.
    A sourire goguenard répondit sourire matois donc.


    -J'espérais faux les bruits qui courent.. On vous dit bien habile à vous attirer les hostilités des uns et des autres. Et voilà une rareté : un fait que la rumeur n'a pas grossi. Devrais-je m'inquiéter de votre possible et proche disparition ? Ce serait fort dommageable.. Les hommes fiables se font si rares de nos jours.

    Mais au moins cet homme fiable-là, quoi qu'il pourrait lui arriver plus tard, aurait vu plus de jours que l'homme moins fiable qui avait eu l'ambition d'une grenouille gonflée.
    Toutefois malgré le ton léger et le langage précieux qu'il utilisait, Lorraine n'était pas le naïf qu'il jouait à être, forçant l'apparence frivole pour se donner l'air plus corbeau que renard. Fiable, Mi-Botte l'était professionnellement. Mais qui dit profession, dit rémunération, et qui parle monnaie sonnante et trébuchante sait que la loyauté suit souvent la bourse la plus ronde. Aussi, s'il jouait patte de velours et regard malicieux, le jeune homme gardait une patte sur le recul et l'œil attentif. Sa méfiance déguisée sous la courtoisie était d'autant plus aiguisée que l'élimination du traître n'avait pas encore suffi à lui faire digérer tout à fait une telle déception.
    A ces jeux-là, mieux valait être sous-estimé, tout comme lors d'une passe d'arme c'est ce qui faisait commettre l'erreur fatale à votre adversaire. Cet état de fait avait d'ailleurs grandement facilité l'exécution du maître chanteur amateur. Cela, et naturellement, l'incommensurable et infinie bêtise humaine.
    De cela cependant, son interlocuteur semblait assez dépourvu, ce dont Lorraine n'avait eu jusqu'alors qu'à se féliciter. En vérité tout le personnage de Mi-Botte, des services rendus jusqu'à la langue affutée, lui attirait autant de sympathie que de curiosité.
    Raison de plus de rester tout à fait attentif. Il n'avait toujours pas touché à son vin.

    Quant aux affaires pour lesquelles il était venu... Eh bien tout venait à point à qui savait attendre, n'est-ce pas ? Ce qu'il était curieux de savoir, c'est ce que Mi-Botte ferait de cet attardement. C'était la première fois que les deux hommes se rencontraient : il n'y avait pas tout à fait qu'un marché en jeu. Or dans ce genre de situations, une fois encore, Lorraine empruntait au félin sa prudence : prenant le temps de faire le tour et de tâter le terrain avant d'avancer réellement. D'autant qu'aux jeux des comparaisons – auquel Philippe commençait de prendre l'habitude de jouer sous l'influence de La Fontaine, tant ces mises en regard s'avérait en fait fort précieuses pour juger d'un caractère –, c'était à la belette qu'il avait tendance à penser en observant Mi-Botte : futé, vif, insolent, discret, insaisissable. Ce n'était pas le genre d'animal à attaquer bille en tête. D'ailleurs ces animaux-là attaquaient la "tête froide" si 'l'on pouvait dire : pour leur pitance, pour les leurs et lorsqu'une menace se faisait un peu trop insistante. Et ils ne renonçaient pas, alors, à attaquer plus gros qu'eux : gare à celui qui sous-estimait le fil de le crocs. Des chiens y avaient trouvé leur fin.
    Quant aux conclusions qu'il fallait en tirer.. Tout dépendrait de ce que cette soirée-là leur réservait.
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Sam 23 Nov - 12:01


    On ne pouvait pas dire que Mi-Botte était un gars innocent et plein de bonnes intentions. Il était de bonne volonté, et il aidait son prochain lorsque ça l'arrangeait, mais il avait rarement la naïveté de se laisser conduire par sa bonté ou sa générosité.
    En revanche il avait l'arrogance ou la folie de se laisser conduire par son goût de la taquinerie et du titillage professionnel, par sa grande gueule qui en disait parfois bien plus que sa taille ne pouvait en supporter. Le visage du gars ne lui était pas inconnu, il l'avait réalisé une fois qu'il lui eu parlé, son sourire ne fit que s'élargir davantage.
    Il retiendrait ce visage là.
    Soit pour le payer et l'apaiser, soit pour se méfier grandement et ne pas rester seul avec lui. On était jamais trop prudent.
    Du haut de ses trois pommes, le nain ne se démontait pas en voyant le regard noir du Gilles. Des regards comme ceux-là il en avait essuyé nombre, un de plus un de moins, ça ne changeait pas grand chose.
    En revanche, ses yeux bleus se posèrent sur "le grand patron" en face. Il en était plus ou moins sûr maintenant que c'était lui le cerveau, au vu de comment qu'il ordonnait à son gars. Il oublierait pas la malice dans sa voix, ni la lueur d'intelligence qui brûlait ardemment dans ses yeux. Ce type là savait ce qu'il voulait, savait ce qu'il faisait, savait avec qui il était et ce qu'il pouvait faire ou non.
    Ce gars-là était dangereux... Comme lui... Mais avec l'avantage de la taille et du rang en plus. La cape du patron ne cachait pas seulement lame ou dague. C'est marrant il l'avait imaginé plus jeune.

    Il grimpa sur la chaise après avoir posé le pichet de vin et son verre en étain sur la table, s'installa en se servant et en écoutant le patron.
    Son sourire précéda sa réponse.


    -J'comprends pas pourquoi,
    dit-il d'une voix innocente. Vous noterez pourtant qu'si on dit qu'j'ai foule d'ennemis... Mes "amis" sont inexistants. Dommage qu'votre verre soit plein, mon vin est meilleur.

    Il ne doutait pas que le patron comprendrait ce qu'il laissait entendre. Erwan jouait son rôle lui aussi. Toujours plus rude et grossier qu'il ne pouvait l'être. La faute aux moines qui lui avait donné une bonne éducation.
    Il avait bu dans son verre une nouvelle fois avant de le poser ensuite d'un air distrait et nonchalant.


    -Pour c'qui est des types fiables, Monsieur vous n'semblez pas être au mieux pour pouvoir en reconnaître un on dirait...


    Son ton avait légèrement changé. Malgré son sourire et sa nonchalance c'était véritablement un reproche qu'il lui adressait là, c'était Mi-Botte qui parlait et pas un pauvre nain un peu trop taquin. Si le patron voulait mener sa mission à bien, il avait plutôt intérêt à ne pas se couler et de préférence à ne pas couler Mi-Botte avec lui. Pas qu'il s'inquiétait franchement des gens d'armes et de la justice mais il avait une image à tenir, une réputation. Lui aussi pouvait annuler un contrat s'il se sentait en danger. Ça marchait dans les deux sens.
    Il releva les yeux de son verre, regarda les trois mâtins qui entouraient le patron et qui s'étaient légèrement crispés en entendant cette critique qui tournait aussi bien sur le maître que sur eux-même.


    - Vous m'croyez pas ? Goûtez-le j'vous dit,
    fit la voix enjouée de Mi-Botte.

    Il avait pris le verre le plus proche et l'avait vidé au sol, le remplit, le redonna au mâtin qu'il avait dépossédé. Le taquin était revenu aussi vite qu'il s'était retiré.


    -Ca t'plaira et tu pourrasdire à tes copains que Mi-Botte à raison,
    sourit-il.
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Mer 11 Déc - 19:54

    En d'autres temps, il aurait littéralement bu la scène que leur offrait le nain, gouttant ses piques malicieuses comme sa gestuelle théâtrale : un masque de Scapin dissimulant la finesse qui se trouvait derrière. Ou l'irritation des soldats qui assombrissait leurs regards en des nuances toutes différentes. Orage dans ceux-là, rancœur froide dans ces autres et attention aiguë d'une lame à demi dégainée pour les derniers. Ces derniers-là avaient peu apprécié la remarque mais semblaient plutôt anticiper la réaction du maître plutôt que de digérer la critique. Des trois hommes de guerre, le plus fin comprenait que la conversation n'était pas à écouter littéralement, et que tout se jouait à un autre niveau de lecture.

    C'est que le maître en question sentait une certaine inquiétude méfiante exiger d'être prise en compte. D'abord il y avait cette incontestable tendance du nain à provoquer tout un chacun, et peut-être pas toujours qui il fallait. Le Chevalier ne pensait pas tant à lui-même qu'à son homme de main. Certes Gilles ne ferait rien sans qu'on ne lui en donne l'ordre, mais Philippe savait parfaitement comment l'homme aurait réagi s'il n'avait pas été là. Mi-Botte n'aurait certainement pas eu le temps de vider la choppe à terre. Or des hommes comme Gilles, il y en avait beaucoup et des moins patients. Qu'adviendrait-il si Mi-Botte s'en prenait au mauvais ? Un faux arriverait en retard ou n'arriverait pas ce qui pourrait mettre des plans à l'eau. Dans le meilleur des cas. D'un autre côté, il y avait eu ce reproche. Ce ne fut pas l'orgueil de Lorraine qui en fut piqué, mais bien sa méfiance. Que le nain prit l'incident récent de cette manière n'était pas bon signe du tout pour leur collaboration...


    -Ah Mi-Botte... Vous seriez naïf  ? La fiabilité n'est jamais qu'un joli vêtement et la confiance par essence est un risque, calculé ou non, pris en conscience ou pas. Pour ceux qui sont bien incapables de jouer le rôle pour lequel leur costume était taillé... eh bien..

    De sa main gantée, il fit le geste de balayer une poussière malvenue. Il avait été furieux du chantage qu'on avait voulu lui imposer plus tôt. Mais cette fureur ne trouvait pas son origine dans la peur, le corbeau n'ayant aucun moyen de la lui inspirer. Ceux dont il pouvait craindre quelque chose avaient le sang bien plus bleu et naturellement, les moyens qui allaient avec. Avec ceux-là, c'est lui qui prenait garde de ne pas sortir de son rôle. Ça ne l'en rendait pas plus irréprochable, loin de là, mais en tous cas infiniment plus prudent. Peut-être les choses auraient-elles été différentes s'il n'avait pas évolué depuis si longtemps dans cette zone trouble où les masques étaient rois. Le sien était léger, joueur et souriant, et ce qu'il y avait dessous n'appartenait qu'à lui-même...
    Poursuivant comme si n'étaient en jeu que des broutilles, Lorraine esquissa un léger haussement d'épaules :


    -L'exemple a ses propres vertus. On pourrait presque en rendre grâce à ceux qui s'y sacrifient pour l'édification des autres.

    Lorraine ne pensait déjà plus au maître-chanteur, ses souvenirs préférant lui rappeler la chute du Surintendant des Finances. Grand merci à lui pour avoir permis à d'autres de tirer toutes les leçons de l'affaire et de ne pas répéter certaines erreurs. Oh certes il n'y avait jamais eu aucun risque que le Chevalier fasse ombre au Roi par une demeure trop somptueuse. Mais des façons de blesser le royal et trop sensible orgueil, il n'en manquait pas. Le jeune homme avait revu les limites de ce qu'il s'autorisait pour s'offrir une certaine marge de sécurité sans en avoir l'air, se prévoir des garanties au cas où. Tout en prévoyant d'utiliser, peut-être, un jour, la vanité régalienne pour faire tomber d'autres oiseaux qui se seraient mis en tête de lui partager sa propre branche. Il avait appris aussi qu'une fois le Roi décidé, rien ne servait de tenter de l'amadouer. La question restait naturellement posée pour d'autres moyens de le dévier, mais si exemple il y avait, il s'était fait dans le secret et on n'avait pas encore eu la chance de s'en inspirer. Peut-être devrait-il envisager de prendre sur lui et souffrir la présence de son aîné pour lui tirer à ce sujet quelques précieuses informations que Louis aurait glané dans l'entourage du souverain ? Probablement. L'utile se joint bien trop peu à l'agréable.

    -Qu'en pensez-vous "sire" Mi-Botte ? Vous qui semblez me reprocher un manque de... discernement, je crois ? Peut-être parier sur qui s'attire tant d'inimitiés n'est-il effectivement pas d'une sagesse exemplaire. Cela pourrait faire peser beaucoup de risques sur mes affaires. Iriez-vous jusqu'à me conseiller de faire place nette ? Brûler toutes les cartes et choisir un nouveau jeu ?

    Loin d'être une intimidation, c'était une menace véritable malgré toute la légèreté avec laquelle elle avait été proférée. Peu de gens semblaient capables de saisir la nuance entre les deux. Pourtant leurs objectifs-même différaient. La première ne voulait qu'imposer la crainte, souvent confondue avec le respect, que celle-ci reposât sur du vent ou de la matière était secondaire. La seconde était l'annonce d'un événement désagréable si certaines conditions étaient réunies. Elle pouvait bien sûr se teinter d'intimidation mais ça n'avait rien d'un automatisme. Elle pouvait tout aussi bien être bienveillante : n'approche pas ta main des flammes ou tu vas te brûler !
    Oui, toute légère et souriante qu'elle fut, c'était bien une menace que Lorraine venait de proférer. Parce qu'il ne lésinerait jamais sur les moyens lorsqu'il s'agissait de préserver ses intérêts, par extension pour sauvegarder ses alliés et pour détruire les obstacles. Et ainsi se révélaient les mises pariées : elles n'étaient jamais qu'à la mesure des extrémités, vicieuses ou franches, subtiles ou brutales, dont il était capable pour contrer les aléas. Voilà ce qui lui permettait de se maintenir où il était. Le nom et le sang, la famille et l'influence, comme un mousquet ou un fleuret tous ces moyens nécessitaient d'être correctement maniés pour avoir leur efficacité. A quoi bon s'armer si l'on n'est pas prêt à tuer ? Ne rougir de rien était secondaire, la primeur était de ne jamais hésiter pour des questions de morales ou de pitié, de toujours prévoir quelques coups d'avance et d'être celui capable d'aller plus loin que l'autre où là où on n'oserait le suivre.

    Non ce n'était pas de l'intimidation. Pas parce qu'il appréciait le nain et ce personnage plein de d'arrogance faussement aveugle, quand bien même Lorraine lui trouvait un charisme surprenant. Simplement ce genre de considérations ne pouvait être prise en compte à ce moment-là. La raison véritable c'était que leur collaboration avait toujours produit des fruits de bonne qualité et qu'il aurait été dommage d'y renoncer. Dommage mais nécessaire si Mi-Botte décidait de considérer le dernier incident comme l'aveu d'une faiblesse, parce qu'inévitablement, le nain finirait par vouloir en profiter comme toute personne intelligente face à une belle opportunité. C'était ainsi que le jeune homme avait compris les reproches de son petit collaborateur. Mieux vaut mettre un terme aux bonnes choses tant qu'elles sont bonnes plutôt que de goûter à l'amertume de leur déclin. Ce jour-là un simple reproche, mais dans quelques semaines il deviendrait appétits nouveaux et plus grandes libertés prises.
    La cervelle du Chevalier était ainsi faite qu'il n'imagina pas un seul instant que c'eut pu être un conseil ou la simple expression d'une inquiétude ne demandant qu'à être dûment rassurée.

    L'intimidation aurait pu suffire avec un imbécile. Mais Mi-Botte n'en était pas un. En plus d'être au courant de beaucoup de choses. Il n'y avait qu'une chose à faire lorsqu'une personne comme le nain cessait d'être votre complice.
    S'il le fallait il le ferait. Sans l'once d'une hésitation, sympathie ou non. Comme Lorraine avait éliminé le corbeau, il éliminerait la belette. Simple malgré le manque de discrétion si la décision devait se prendre la nuit-même. Ce serait plus difficile et demanderait plus de doigté si elle se prenait plus tard. Si Mi-Botte constituait la moindre menace, présentait la moindre velléité de s'écarter des termes tacites du contrat, ce serait terminé. Pour cette sorte d'affaires, le Chevalier estimait qu'on ne pouvait se contenter de briser les ponts. Il fallait tarir toutes les sources d'éventuels mauvais bruits qui courraient plus tard, et de manière définitive. Le nain avait ses appuis bien sûr. Paris pourtant, celui du jour comme celui de la nuit, grouillait d'une population avide – d'argent, d'attentions, de services, d'informations, et de foultitude d'autres vices plus originaux encore... - et peu regardante sur les moyens de satisfaire ses désirs. Et Philippe n'était pas lui-même un nouvel arrivant dans ce monde-là, la fièvre des premières fois lui était depuis longtemps passée.

    C'était une menace donc. Devrait-elle s'appliquer, c'était toute la question et la réponse ne dépendait que du nain.

    La tension avait grimpé chez ses hommes. Non plus celle de l'énervement. C'était celle des dogues qui sentent qu'on peut les sommer d'attaquer dans quelques secondes. Comme contagieuse elle semblait déborder lentement de leur table, attirant des regards. Pourtant Lorraine continuait d'arborer la plus grande détente, sourire aux lèvres, un doigt passant rêveusement sur le rebord d'une choppe à laquelle il ne touchait toujours pas.
    Le jeune homme estima Mi-Botte trop fin pour faire l'erreur de se présenter comme un risque dans de telles conditions. Mais ce qui intéressait Philippe à ce moment précis, ce n'était pas les mots dont le nain usait comme un jongleur de ses balles. C'était plutôt ce qui se jouerait dans les prunelles de son vis-à-vis, ces fameuses fenêtres de l'âme et qu'il ne lâchait, lui, pas des yeux.
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Mar 7 Jan - 19:32

    Le vin coulait en cascade dans les verres d'étain, brillant des lumières chaudes mais insuffisantes de l'auberge alors que Mi-Botte versait le liquide d'un air léger. Pourtant son oreille était attentive, son regard aux aguets. Il n'était pas fou, il savait que tout pouvait basculer d'un moment à un autre, pour un oui ou pour un non. Ou une connerie sortie de ses lèvres.
    Il savait qu'il l'ouvrait bien trop. Un défaut qu'il avait parfois bien de peine à refréner, qui souvent l'incitait à regretter sa petite taille. Jusqu’à présent pourtant il n'avait que rarement eu de problèmes de livraisons. Des problèmes pour lui ça c'était certain mais il ne fallait pas mélanger vie privée et travail voyons... C'était pas franchement professionnel.
    Maintenant il attendait la réponse du patron, il observait sa réaction. Ce type là était vraiment un modèle du genre, il n'avait rien à envier aux plus mauvais gars de la Cour des miracles, aux plus fourbes et donc aux plus dangereux. Erwan ne se comptait pas parmi eux. Il s'estimait au rang de ceux dont on ne devait pas tirer la corde, sans risque de se prendre une saleté en retour. Il n'avait pas l'esprit pervers et diabolique pour autant.
    La réponse du patron mettrait ou non un terme à leur collaboration. Mi-Botte ne pouvait pas se permettre de rester avec un incertain aussi brillant qu'il pouvait être.
    Il haussa un sourcil l'écoutant, eut un léger sourire, proposa son vin au chef en silence et poussa légèrement le gobelet une fois celui-ci emplit.
    Les affaires c'était les affaires. La naïveté, pas celle qui était feinte par un marchand un peu trop benêt et qui cachait dans sa bourse les pires manigances, la vraie naïveté vous tuait plus certainement un homme que sa malice. C'était elle qui faisait survivre. Il n'y avait pas de place pour les innocents dans ce bas monde.
    Et il n'y avait pas moins innocent que l'homme en face du nain.
    Pas franchement difficile de le deviner faut dire, même les plus abrutis l'auraient vu et puis le simple fait d'être là le prouvait bien.
    Mais il y avait quelque chose dans le regard, un truc de plus qui faisait que les mâtins autour du maître ne se ferait pas si facilement acheter par l'argent. Une sorte de peur et d'admiration peut-être... Les deux allaient si facilement ensemble. Une espèce de séduction naturelle et maniée avec le plus grand brio.
    Le gosse ressemblait un peu à Grégoire.
    Un peu.
    Il ne quittait pas des yeux le nobliau, il échangeait avec lui ce regard observateur, presque froid, pourtant brûlant de pensée, d'intelligence.
    S'il avait un homme de sa condition... Un homme "normal" en plus d'être d'une meilleure condition, auraient-ils pu être amis ?
    Erwan sourit plus largement encore.

    -Mon "bon" seigneur...


    Il leva son verre en le regardant, sourire amusé aux lèvres, regard sérieux.

    -... On dit qu'lorsque l'Tout-Puissant chassa Adam et Eve du Paradis, il traqua l'diable pour lui faire payer sa tentation. L'pauvre bougre s'est planqué dans un tonneau d'vin. Il s'y planque toujours et on entrechoque les verres pour le faire partir... Jvois bien que vous avez déjà bu sans moi, dit-il humblement. Cela n'nous empêche pas d'trinquer d'nouveau pour s'assurer qu'le salaud est bien parti...

    Il le regardait.

    -Je ne suis pas là pour faire de leçons. Simplement m'assurer que nous avons toujours les mêmes objectifs...


    Il ne comptait pas changer d'employeur, l'homme semblait bien avoir la tête sur les épaules. Pour le nain ils pouvaient avoir un bel avenir devant eux... Si le nobliau voulait toujours avoir recourt à ses services.

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Sam 25 Jan - 19:56


    Les yeux gris du nain ne cillèrent jamais. Et cela déjà était une partie gagnée. Pas le moindre trouble dans ces prunelles-là, mais une attention bien éveillée, une intelligence qui savait observer et analyser. Le nain aussi jouait des masques, et il en jouait bien. Mais ce n'était pas leur seul point commun : Mi-Botte, tout comme Lorraine, savait exactement où se trouvaient ses intérêts et n'avaient pas la moindre intention de leur nuire, bien au contraire. Un homme qui avait ces deux qualités, l'intelligence et la notion de ses intérêts, ne pouvait qu'être fiable aussi longtemps que les deux parties jouaient leur rôle dans les règles. Or justement, les fameuses deux parties n'y avaient que des bénéfices à gagner. Un service contre une rétribution donc.
    Il n'y aurait pas besoin de mettre fin à leur fructueuse collaboration. Parfait.
    C'est que, précisément, il y avait un service pour lequel Lorraine était prêt à payer cher. Un service qui ne touchait pas simplement ses intérêts propres, mais ceux plus larges et profonds de sa tendancieuse famille. Un service qui nécessitait des doigts d'orfèvre et une tête solidement plantée sur ses épaules. Le genre de services pour lequel Erwan Mi-Botte se révélait maître. Ou quand la pratique du faussaire pouvait devenir un art véritable, plus inaccessible encore que les autres aux profanes.

    A l'évocation de l'image d'un pauvre diable, plus ridicule qu'effrayant, fuyant de choppe en choppe, le jeune homme laissa échapper un rire bref et joyeux qui sembla être le signe de la détente pour ses hommes. Puis ses lèvres dissimulèrent de nouveau ces dents qui croquaient si allègrement toutes les opportunités de l'existence, dessinant un sourire qui pour matois qu'il fût, ne cachait pas la complicité sincère qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver pour le bel esprit qui se cachait dans le drôle de petit corps qui lui faisait face et derrière des paroles d'apparence si humblement anodines.
    Les griffes étaient retournées au velours.
    Le jeune homme saisit donc le gobelet qu'on avait poussé vers lui, le leva vers le nain pour faire tinter leurs verres et en chasser l'éventuel malheureux cornu qui s'y dissimulait, avant de simplement tremper ses lèvres dans le vin. Meilleur que celui qu'on trouvait habituellement dans ces tripots, pas de doute. Encore bien en-dessous de ce que l'on servait dans les salons. Pourtant ce ne fut pas pour cela qu'il n'en but pas plus. Les affaires n'étaient toujours pas réglées et cela méritait donc l'esprit le plus absolument clair qu'il fût possible d'avoir.

    -Oh les miens n'ont pas changé. Mais on m'a dit que cette fois il se pourrait que je ne trouve pas de main capable de réaliser mon dessein, que l'œuvre en était trop difficile, fit-il mine de jauger tout en sortant quelques feuillets qu'il déplia sur la table. Pas qu'il soit si ardu je crois, de transformer un vrai en faux. La difficulté c'est de rendre le faux plus vrai que le vrai, avec les quelques modifications nécessaires naturellement. Un vrai avec trop de sceaux et augustes signatures, poursuivit-il en poussant d'un doigt les feuillets vers le nain. Sans compter le procès-verbal d'arpentage et son plan... Trop ancien pour qu'il soit facile de retrouver les encres et les cires. Trop récent pour que les experts manquent.

    Auquel cas il aurait probablement suffi de graisser la patte à quelques morceaux choisis. Mais Mi-Botte pouvait désormais juger de lui-même : tous les détails avaient soigneusement été consignés par le notaire de son frère aîné. L'expert y avait noté précisément tous les constituants du document, des rubans utilisés pour les sceaux jusqu'au défaut dont souffrait apparemment la plume qui avait tracé le second paragraphe. Tout, sauf le texte, soit rien qui n'eut permis de rattacher de manière certaine ces quelques feuillets à l'acte dont Lorraine voulait faire le faux. Tout ce qui était écrit, il était bien placé pour le savoir, pouvait être volé et faire l'objet d'indiscrétion – raison pour laquelle il veillait également à ne jamais écrire de sa main les plus dangereux billets, bien des têtes étaient tombées pour moins. Aussi préférait-il faire preuve de prudence. Si son faussaire acceptait le défi, le Chevalier se faisait fort de lui faire parvenir le document à fausser de la façon la plus discrète et la plus sûre possible. Ce qui voulait dire certainement pas en se le transmettant de main en main dans une auberge.
    Le menton appuyé sur le dos de la main, il laissa un temps à son vis-à-vis pour prendre une première connaissance des informations qu'on lui transmettait... et des pièces dorées qui se cachaient entre les feuilles. C'était une façon plus sage de payer Erwan pour ses derniers services. Une bourse n'aurait pas manqué d'attirer des regards et le Chevalier estimait que son faussaire s'attirait déjà bien assez d'inimité sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter des envieux cupides.


    -On m'a dit avec force arguments que c'était impossible et que la supercherie serait découverte en peu de temps. Que personne n'était capable de faire une copie d'une telle perfection. Et vous qu'en dites-vous Maître Nain ?

    La question avait été posée avec un regard plein d'une ingénuité qui avait fait ses preuves depuis longtemps, le sourcil levé d'innocente curiosité. Nul besoin d'y apporter les accents d'un sourire espiègle. Chacun à cette table savait ce qu'il pouvait y avoir de malice dans cette simple expression sur les traits d'un tel personnage. Particulièrement lorsque la "simple" question était un défi à peine déguisé. Un service contre une paye à sa mesure disions-nous. Mais bien entendu, il n'était guère dans la nature du Chevalier de Lorraine de simplement demander quoi que ce soit.
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Dim 2 Mar - 19:07

    Pour un autre, Mi-Botte aurait su qu'il avait apaisé son client dès le moment où celui-ci avait laissé son rire s'échapper de ses lèvres,
    Mais lui... Lui c'était le "Grand patron". Un sourire pouvait signifier de lourds désagréments, alors allez savoir un rire. Même si cela signifiait un relâchement d'une manière ou d'une autre il n'était pas dupe, une décision avait été prise. Après avoir bien usé de ses muscles faciaux, le bougre pouvait tout aussi bien ordonner la mort de son interlocuteur dans un sourire qui aurait été jugé charmant par toute autre personne qu'Erwan. La mort ou pire plus vraisemblablement, le bonhomme avait trop d'imagination pour se contenter d'une chose aussi triviale et banale que la mort de son faussaire récalcitrant.
    Tout en évitant de montrer un quelconque malaise, Erwan se préparait à un retournement soudain qui n'aurait pas été à son avantage. Ces gens-là, des gens à l'esprit aussi tordu que noir, pouvaient décider d'un coup sur l'autre que vous ne les servirez plus comme ils l'entendaient. Grégoire avait eu cette tendance et la pratiquait encore de temps à autres, quoiqu'il lui semblait plus prévisible que l'homme en face de lui. Peut-être parce que Mi-Botte connaissait le Grand Coësre depuis un moment. Ce qui ne le sauvait pas du reste mais lui permettait de se faufiler là où il serait à l'abri le temps de rassembler ses esprits et de se défendre.
    Il ne connaissait pas suffisamment le "Grand Patron" pour s'assurer une telle retraite.
    Ou peut-être que le diable n'était pas dans leur boisson mais déjà sorti, souriant sous son masque noir et tendant vers lui son verre pour trinquer, pour lui montrer la farce qu'était sa petite et stupide anecdote.

    Erwan trinqua dans un sourire avant de boire une gorgée et de reposer le verre sur la table.
    Ils étaient toujours associés, bonne nouvelle. Le nain reniflait la grosse affaire, le genre de truc qui remplissait bien sa bourse puis celle des filles qu'il rencontrait pour fêter sa réussite. Erwan entretenait Paris à sa manière, il était un bon gars.
    Bien évidemment le nobliau attira sa curiosité dès le moment où il évoqua une certaine difficulté d'exécution. Si Erwan répondait facilement aux défis qu'on lui lançait, il n'y fonçait pas tête baissée. Franchement quoi, il n'y avait que les imbéciles pour faire ça et il n'avait pas cet honneur mal placé dont beaucoup se targuait aujourd'hui et qui les encombrait plus qu'ils ne le voudrait.
    Néanmoins le nain possédait un orgueil qui l'amenait souvent à y repenser à deux fois avant de refuser un défi, en particulier lorsqu'il était lancé par le genre de personnage qui était face à lui. Non pas qu'il voulait l'impressionner mais bien plus parce que c'était ces types là qui donnaient les défis les plus intéressants à relever.

    Il baissa les yeux vers les feuillets qu'on avançait devant lui, ne put s'empêcher de poser son regard sur cette main fine et blanche mais forte et bien capable de manier une épée. Une main qui caressait autant qu'elle pouvait serrer une gorge... Bien que le plus souvent ce soit par l'intermédiaire d'une autre main.
    Le regard du nain changea lorsqu'il revint sur les documents. Un regard concentré, sérieux qui contrastait avec cette ombre de sourire narquois qui restait sur ses lèvres, écoutant le Grand Patron dévoiler avec des rond-de-jambes l'expression de sa volonté.
    Il y avait là tout ce dont il avait besoin. Tout ou presque. Mi-Botte ne toucha pas l'or si douillettement dissimulé. Pas encore, pas encore.
    Mais il ne pouvait s'empêcher d'être attiré par ce qui lui était proposé. Le gars était un salopiaud qui savait trouver ce qu'il voulait quand il en avait le besoin.

    -J'en dis que c'que vous cherchez là est pas commun... et que je trouve affligeant d'voir qu'on peut douter avec tant d'conviction des capacités qu'notre bon Dieu a donné à nous autres hommes.

    Notez la liaison entre les "autres" et les "hommes car Erwan trouvait toujours bien plus intéressant de parler sans contrainte qu'avec des chaînes qui ralentissaient la pensée. Il releva ses yeux bleus acier vers son interlocuteur, partagea son sourire matois.

    - J'en dis aussi qu'ces gens-là ont souvent une vie ennuyeuse, sans autre satisfaction qu'la survie de leur petit otium et l'plus souvent un manque d'ambition navrant. Vous êtes chanceux Monseigneur ! dit-il en s'adossant contre sa chaise, il s'trouve que j'ai pas ce genre de fardeau là sur mes épaules... Pour éviter d'être plus petit que j'le suis déjà voyez ?

    Le liquide rouge qui se glissa sur sa langue puis dans sa gorge lui donna une légère sensation de chaleur alors qu'il reposait le verre en étain vide sur la table trop imbibée.
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Mer 19 Mar - 21:22

    Le nain était un spectacle. Un spectacle le plus souvent maîtrisé de main de maître, qui vous emmenait le spectateur non averti exactement là où Mi-Botte le souhaitait : exaspération impuissante pour les uns, complicité pour d'autres, satisfaction pour certains qui s'étaient montrés un peu trop méfiants et prêts à quelques regrettables extrémités... Un spectacle parfois spontané comme ces vacillements dans le regard : ah Tentation...... On voit l'appât et le fil derrière mais comment résister ? Un spectacle qui s'oubliait presque le temps de la concentration. Et puis il y avait le meilleur spectacle, l'entre-deux, l’ambiguïté. A condition de ne pas être le dernier des imbéciles, comment croire à ce personnage obséquieux et au parler soudainement outré ? Comment ne pas voir les accents gourmands et malins dans ce sourire-là ?
    Lorraine se dit qu'il pourrait payer cher pour voir cet homme-ci "affronter" quelques personnes de sa connaissance, quelques paons, quelques vieux boucs, quelques élégantes précieuses même... Mais de ce spectacle-là il faudrait se passer.
    Apparemment son voisin de table n'était pas du même avis.

    Gilles renifla à la dernière phrase du Mi-Botte faisant furieusement frémir sa moustache broussailleuse. Pas bien difficile d'imaginer ce qu'il pensait de cette petitesse-là et encore moins de l'opportunité de la raccourcir encore. Ce qui ne l'empêcha pas de se sentir de nouveau observé et de lever les yeux, une nouvelle fois, vers le même oiseau au regard fuyant qui un peu plus tôt l'avait agacé de regards trop insistants. Un type qui payait pas de mine et qui buvait sa chope d'un air revêche. Un genre de visage qui s'oubliait facilement. A le voir comme ça, on n'aurait dit que ces trop nombreux regards croisés n'avaient été que pur coïncidence. Peut-être était-ce le cas. Seulement mieux vaut parier sur la possibilité la moins innocente. Au moins on n'est jamais déçu.
    A côté Lorraine était parvenu à la même conclusion. Mais le geste discret indiquant sa volonté de voir le problème réglé vite, discrètement et proprement, fut effectué en direction d'un autre de ses trois hommes. Celui-ci se leva avec naturel, marchant dans un léger mouvement de balancier comme quelqu'un qui aurait passé plus de temps sur les roulis d'un pont de bateau que sur le plancher des vaches. A le voir, le masque qu'il portait ne lui donnait nullement l'air d'une personne aux intentions troubles, et il alla s'asseoir presque nonchalamment au côté du curieux, un sourire chaleureux lui ouvrant grand la gueule sous son loup.
    Le Chevalier poursuivit la conversation comme si de rien n'était, son propre sourire nullement altéré.

    -Quelle chance vraiment... Le bon Dieu vous a offert des dons en or : je vais me ruiner à leur donner de l'ouvrage, mais qu'importe pour que vive l'Art !

    Il acheva sa phrase dans un presque rire léger qui disait bien assez comme il lui paraissait peu probable d'être jamais "ruiné" pour de bon, d'en subir les conséquences. Et puis le regard perdit progressivement sa chaleur et le sourire s'effaça à ne plus être qu'une ombre aux commissures comme surgissaient les vieux réflexes qu'on lui avait soigneusement, durement, strictement, minutieusement, brutalement, subtilement enfoncés dans le crâne depuis l'enfance : une manœuvre se lançait, il était donc plus que temps de parfaire la stratégie. Seuls les imbéciles chargeaient sans plan. Seuls les vaniteux jouaient les flancs sans s'assurer du terrain. Les plus suicidaires servaient leur artillerie au petit bonheur sans identifier les points faibles des maçonneries à abattre ni protéger leur dos.
    Ce n'était pas par pur naïveté et assurance vaniteuse qu'il s'estimait capable de poursuivre le train de vie qu'il avait si bien entamé.
    Quelques tables plus loin, l'homme masqué à la démarche de marin semblait avoir joyeusement engagé une conversation que son curieux interlocuteur semblait bien moins enclin à poursuivre, arborant une expression à la fois boudeuse et méfiante, glissant sa main dans les renfoncements de son habit comme pour y saisir quelque chose.

    -Passons aux détails pratiques, avait repris Lorraine au même moment. Je suppose qu'il vous faut un peu de temps pour le définir mais je veux savoir rapidement quand vous pensez avoir achevé. Ce dont vous aurez besoin et quand, les risques et les contraintes à éviter... Le tout en détail, comme d'habitude. Nous ne nous reverrons pas avant quelques temps mais je devrais pouvoir trouver d'ici peu un remplaçant à … feu notre ami corbeau.

    Il était certes ennuyé de ne plus avoir d'intermédiaire à proposer dans l'immédiat, les hommes qui l'accompagnaient ce jour-là n'étant guère taillés pour la discrétion de ce genre de tâches, mais il ne s'en cachait guère. Lorraine n'estimait pas avoir à avoir la moindre honte pour la stupidité du pauvre maître-chanteur. Si bien que la seule chose qu'il ressentit à l'évocation de celui qui avait réussi à le mettre dans une fureur noire auparavant, ne lui tira cette fois qu'une profonde satisfaction carnassière à la remémoration de la digne fin qui avait clapé ce bec trop bavard. La Fontaine aurait pu en faire une fable...
    Il choisirait mieux le prochain, entreprise facilitée par l'exemple du premier. On éviterait naturellement le même genre de bonhomme. On prendrait aussi quelques garanties supplémentaires : le chantage, ça pouvait se jouer dans les deux sens après tout.
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Ven 2 Mai - 13:50

    Le gros mâtin faisait pas mal de bruit. Le pauvre chou ne se remettait pas de lui avoir céder sa place. Bah, ça lui apprendrait à se souvenir que les chiens ne s'asseyaient pas à table.C'était sale, ça ne pensait qu'à manger et boire quand ça ne pensait pas à mordre et à se battre avec les autres.
    C'était un truc des gars qui voulaient montrer à quel point ils étaient forts, inaccessibles. Un truc qui n'était pas réservé aux nobles, non non Messieurs Dames. Grégoire faisait la même chose mais à la place de mâtins il avait un putain d'Ours.
    L'idée était la même pourtant.
    Erwan préférait plus de discrétion. Pas besoin de le crier sur les toits, et puis il aimait tant faire des surprises. Il appréciait moins celle des autres.
    Du coin de l'oeil il suivit l'autre mâtin qui s'était levé pour aller s'asseoir à côté de la fouine là-bas.
    Erwan fronça légèrement les sourcils. Grégoire le surveillerait ? Pourquoi ? Il n'avait pas pu éveiller ses soupçons. Ou alors une de ses fouines.
    Il reporta son regard sur les documents dans un léger soupir.
    Cette auberge étaient une vraie ménagerie.
    Il releva ses yeux bleus vers le Grand patron, lui rendit son sourire, vit la transformation.
    Il était temps.

    -N'est-ce pas la mission des gens d'votre rang Monseigneur ? Donnez d'quoi vivre aux pauvres êtres qu'nous sommes.


    Il garda ensuite le silence en jetant encore un regard à ces documents qui lui faisaient de l'oeil. Il revérifia encore ce qu'il avait là. Ca n'allait pas être une partie de plaisir mais Mi-Botte avait maintenant une certaine lascitude de l'argent facile. Peut-être était-ce pour cela qu'il s'était lancé dans une telle entreprise, l'entreprise du sac du Palais-Royal. Incroyable. Il devrait faire attention à cette nouvelle tendance... L'ennui.
    Bref pour résumer il en avait assez de ne faire que de pauvre actes de noblesse, titre de baptême ou licences qui étaient d'une simplicité navrante. Tout le monde se faisait avoir, il avait presque envie de refuser de telles propositions maintenant. Il ne le faisait pas pour la simple et bonne raison que cela ne ferait que lui attirer des ennuis plus gros que ceux qu'il avait déjà. On le laissait plus ou moins tranquille parce qu'il ne mettait pas totalement en péril la crédibilité de l'Etat. Mi-BOtte se doutait que le jour où il changerait d'avis et se lancerait dans un truc plus élitiste serait le jour où la police le traquerait sans relâche.
    Il n'avait pas encore envie de courir. C'était déjà assez lourd avec Grégoire.
    Il acquiesça aux mots censés du nobliau. Du temps il lui en fallait oui, vu le boulot à faire, et surtout le boulot à faire correctement.
    Pour le corbeau... Il resta pensif un instant, un très court instant.

    -Si j'puis me permettre Monsieur, vous avez proposé votre oiseau et ça a pris l'eau. J'ai quelqu'un qui f'rait l'affaire...

    Son verre était vide. Le pichet aussi. Tristesse de la vie.

    -Et comme,
    poursuivit-il d'une voix calme, en toute légitimité et intelligence vous vous méfierez d'mon oiseau, laissez-moi vous dire d'abord que s'tune bestiole à poils et pas à plumes pour qui la notion d'plumer est donc pas naturelle et qu'ensuite j'la met à votre disposition pour vous assurer qu'elle vous convienne... le temps qu'je m'occupe d'vos affaires...

    Il ne pensait pas que Melechia fasse la terrible erreur de le faire chanter. Le Furet ne serait pas un nouvel Icare il en était certain. Quelque part il avait confiance en son intelligence, elle savait où se trouvait son intérêt et puis... Jouer avec la fille du Ducatore c'était quand même assez jouissif, sans compter qu'elle était malgré tout assez douée.
    Il le regarda dans un léger sourire. Mi-Botte était aussi presque certain que le Grand patron trouverait un moyen de l'apprécier à l'aune de son débit de parole. Melechia allait apprendre pas mal de chose dans cette affaire et Erwan verrait ainsi si le Furet pouvait vraiment lui être utile, il faisait d'une pierre deux coups.

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Dim 1 Juin - 21:39

    Malgré la pénombre et le teint naturellement maladif du petit curieux, il était clair que celui-ci avait... non pas pâli mais plutôt verdi depuis que les grandes paluches de son importun voisin avaient disparu sous la table. Il était tendu et crispé, la sueur commençait de lui couler sur le front et sa respiration devenait profonde. Lorsque l'énergumène cessa de jeter des regards éperdus autour de lui pour ne plus fixer que son artistique tortionnaire, lequel lui adressait toujours un large sourire chaleureux, Lorraine sut que leur petit espion venait de capituler. Le jeune homme avait toujours trouvé ce spectacle fascinant dans l'inéluctabilité des faits : chaque symptôme arrivait, toujours dans le même ordre, et le résultat était invariablement le même. La seule inconnue, c'était le temps que cela prenait. C'était bien la preuve qu'il y avait des choses fort utiles à apprendre dans les tripots et qui demandaient autant de doigté que le maniement de l'archet. Autant de force que le maniement des cordages et des poulies aussi. La fouine se mit à chuchoter précipitamment à l'oreille de la grande gueule souriante.
    Scène prometteuse bien qu'on en entendit pas un mot.
    En revanche, ceux qu'il entendit d'Erwan, sortant encore de l'eau un oiseau peu connu pour ses facultés aquatiques, ramenèrent le regard de Lorraine droit sur son interlocuteur, pour constater le dépit de voir son verre vide. Du revers de la main, Lorraine poussa sa propre choppe vers le nain pour l'inciter à en profiter. Le menton dans la creux de la main, il écouta attentivement la proposition qui lui était faite.


    -Quelle générosité..., répondit-il dans un souffle légèrement teintée d'ironie acide.

    C'était la deuxième fois que le nain rappelait un peu trop une existence que chacun aurait été bien avisé d'oublier. Tout en retenant la leçon. Lorraine renonça dès lors à la relative confiance qu'il avait décidé de placer chez Mi-Botte un peu plus tôt. Les couteaux ne seraient pas tirés, mais il s'emploierait le soir-même à mettre en place une toile sur mesure pour le cas où son pourtant sympathique faussaire ferait l'erreur de trop. Quelle qu'en soit la nature.
    Le sourire était toujours le même que celui que le spectacle du marin et de la fouine avait fait naître, mais le regard était sensiblement moins chaleureux. Une manière de préciser que sa patience n'avait pas atteint ses limites, mais que celles-ci étaient toutes proches et que le nain serait bien avisé de ne pas chercher à savoir ce qui se passerait une fois franchies. Quant à savoir s'il comprendrait, Lorraine n'en doutait pas. Le nain était malin et observateur et ça ne devait pas être la première fois qu'il essuyait ce genre d'avertissement.
    Ce n'était pas une question d'amour-propre. Dans ce genre d'endroit et au beau milieu de ce type d'affaires, l'amour-propre constituait un handicap à bannir rapidement. C'était une question purement pratique. Pour qu'une collaboration de ce type fonctionnât, il fallait respecter quelques règles, et surtout les rôles de chacun. Exactement comme dans une armée. Si un imbécile sortait du rang, c'était tout son corps qu'il mettait en péril et par-là même, l'ensemble de son armée. Mieux valait l'exécuter au plus vite. Naturellement, un officier avisé s'assurait en amont que personne n'ait envie de sortir des rangs et ne manquait pas de moyens pour le faire. Personne n'avait intérêt à être contraint à ces extrémités qui ruinaient la motivation des troupes et l'ambition de triompher sur l'ennemi. Les affaires souterraines n'étaient pas si différentes des guerres ouvertes, mais après tout les hommes sont les hommes. Un messager qui voulait changer de rôle et se faire corbeau était éliminé avant de pouvoir mettre en péril la stratégie de son employeur. Un faussaire qui oubliait qui était celui qui tenait et la bourse et les armes, risquait à terme de faire porter les mêmes risques au plan d'ensemble. Il risquait d'une part de prendre l'affaire avec trop de légèreté et ainsi commettre des erreurs qui leur seraient nuisibles à tous deux. D'autre part il pouvait en venir à s'estimer en position de force ce qui les mènerait à une situation d'antagonisme plutôt que d'alliance.
    Heureusement, songea passagèrement Lorraine, Mi-Botte comprendrait probablement cela sans qu'on ait à le lui expliquer. Et d'ailleurs Erwan devait le savoir depuis longtemps, malin comme il l'était. Auquel cas il fallait comprendre ces insolences plus ou moins subtiles comme autant de tests... Après tout cela pouvait s'entendre : c'était la première fois qu'ils se rencontraient, une occasion en or pour le petit homme de savoir de quelle matière était fait son pourvoyeur es pièces sonnantes et trébuchantes. Inversement, tout cela lui en apprenait également beaucoup sur le nain et sans qu'il ait lui-même à provoquer son interlocuteur. Malgré la méfiance naturelle que cette situation suscitait, le jeune homme appréciait fort et le jeu et le personnage avec qui il échangeait, la nécessité de garder l'esprit alerte, l'œil vif et l'oreille attentive. Pas question pour autant de laisser voir cette satisfaction. Lui, il avait le rôle du "patron" comme ils disaient, et il n'avait pas l'intention de gâcher la scène.
    En fait les guerres et les affaires étaient également très comparables au théâtre... Quel tout petit monde.


    -Dites m'en plus sur cette fameuse "bestiole", reprit-il avec un ton plus cajoleur et l'œil de nouveau malicieux comme si de rien n'était. De quelle espèce est-elle ? Quels sont son tempérament et son origine ? Où l'avez-vous débusquée ?

    Quelques questions parmi d'autres pour signifier qu'il voulait en entendre le plus possible. Là encore ça n'aurait probablement rien d'étonnant pour son interlocuteur. Il aurait été stupide et naïf d'accepter ou refuser sans chercher à en savoir plus. Ce qui rendait Lorraine curieux, ce n'était d'ailleurs pas seulement ce fameux messager dont on lui proposait les services, mais la manière dont son faussaire répondrait à sa curiosité.
    Ce faisant, Lorraine songea qu'il ferait bien lui aussi de tester son nain. Quoi qu'avec des voies plus détournées... Et une idée s'imposait tout particulièrement parmi ses semblables.
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Jeu 2 Oct - 2:47

C'était plus fort que lui. Erwan ne pouvait s'empêcher de poser le doigt sur ce qui faisait mal. Il savait pertinemment que ce n'était pas du tout mais alors pas du tout la conduite à suivre. Surtout quand en face on avait un aristo. Ils avaient un ego mal placé, les bourgeois aussi il fallait dire, mais ils n'avaient pas trop tendance à envoyer un gant dans la tronche, ou plus souvent un homme de main un peu trop brute et un peu trop musclé. Comme le type qu'il avait débouté un peu plus tôt. Il jeta un rapide coup d’œil derrière lui. Mâtin et fouine avaient l'air de s'amuser ensemble.
Ses yeux revinrent sur la choppe qui était poussée vers lui. Ah ? Bon. Il prit donc le récipient hochant légèrement la tête pour le remercier, sans pourtant y tremper ses lèvres. Il avait un autre animal sous les yeux et la queue languissante de celui-ci s'agitait d'agacement. Ça se voyait assez nettement quand même et pis Dieu savait combien il était pas imperméable à l'ironie pour la pratiquer lui-même avec assiduité.
Il voulait titiller le chat, voir jusqu'où il pouvait se permettre d'aller. C'était sans doute une de très rares fois qu'il verrait le Grand patron en face à face. Peut-être la dernière qui sait. Au pire si ce garçon devenait son ennemi il en aurait un léger aperçu qu'il pourrait éventuellement retourner. Enfin il avait très peu de choses quand même il ne se le cachait pas. Mais savait-on jamais, tout était à prendre quand on voulait assurer ses arrières. Pour cela il y avait malgré tout un échange dont il ne pouvait se passer. C'était le risque, et il n'y avait pas de vie sans risque. Il n'augmenta pourtant pas cette situation tout de même relativement précaire, et ne prit pas la peine de répondre.
Pour le moment donc rien d'exceptionnel. Le Grand Patron restait poli, retenu. Un aristo quoi. Il était visiblement position de force aussi, il fallait dire, et mine de rien ça aidait pas mal de gens à conserver leur sang froid et leur morgue.
Il sentait chez ce chaton là pourtant des griffes bien faites, acérées et qui lui ferait regretter le moindre faux pas.
Faux pas qu'il s'était empressé d'exprimer
Erwan avait pris le verre donc et le regardait maintenant d'un air nonchalant, faisant tourner la piquette dans un mouvement souple du poignet.
Le Patron ne réagissait en apparence pas davantage. Erwan savait reconnaître un vrai joueur quand il en voyait. Il n'avait pas l'exercice de la haute voltige qui se pratiquait à la cour pour sûr, mais le noviciat lui en avait appris pas mal sur ce point. Les vieux moines étaient une cour à eux seul, plus encore ceux qui peuplaient Saint-Victor. Des vieilles badernes stupides. Deus judicat... Peut-être, mais ça ne l'empêchait pas de juger lui aussi. Et son jugement avait conduit à sa sortie des abbaye et du monde calme et pratiquement sans vague de la spiritualité.
Il eut un sourire lorsque le Grand Patron se remit à ronronner. Il ne mordait pas à cet hameçon, du moins il semblait être tenté par la perspective mais jouait avec la pelote. Des petits coups de patte pour exciter une réaction. Bonne ou mauvaise d'ailleurs.

-J'connaissais son père. Et j'trouvais qu'on gâchait son talent, alors j'lui ai proposé une autre sortie qu'le bordel où on f'sait c'te gaspillage.


Il se souvenait évidemment de ce jour où Melechia était venue le trouver pour lui parler de cette gourdasse de Théa. Il eut un sourire.

-St'une bestiole des plus insolites Monseigneur. Lorsqu'vous la verrez, si jamais vous la voyez, vous aurez sous les  yeux un animal tout c'qu'y'a d'plus banal. Vous croirez l'avoir vu partout, et nul part en même temps. Une bestiole agaçante d'ailleurs j'dois dire, la langue longue, mais qui montre une imagination foisonnante. De fait capable de s'sortir de situations complexes. Le genre d'espèce qu'on sous-estime mon bon seigneur et qui d'mande qu'à être modelée pour être d'un talent plus grand qu'celles qui dominent.


Malgré un ton dégagé, Erwan prenait cela très au sérieux. C'était sa réputation qu'il mettait quelque part en jeu à travers Melechia. Si le nobliau acceptait sa proposition, il ferait clairement comprendre à la gamine que cette fois il ne s'agissait pas de jouer et de simplement amener des courriers deci delà. Il but dans le verre mais le reposa presque aussitôt. Il pensait vraiment ce qu'il disait toutefois. Melechia avait besoin d'apprendre mais une fois que ce sera il était certain qu'elle serait une des meilleures lézards de Paris.

-Au milieu d'ces sangs froids elle fait tâche j'vous l'cache pas. C't'un furet elle, ça se faufile partout, ça mord, ça entend et ça a bonne mémoire... C'est intelligent aussi, trop pour son propr' bien sans doute.


Le Nain claqua sa langue contre son palais, jetant un oeil à un des mâtins en silence, pas une intelligence comme ça en tout cas. Ce n'était pas de ça dont ils avaient besoin pour leurs affaires. Il revînt au Grand Patron.

-Et pour l'moment ça meurt facilement s'il s'avère qu'je m'suis trompé et qu'c'est sans espoir.


Il s'était rembruni. C'était quelque chose qu'il fallait penser et devant laquelle il ne reculerai pas s'il s'avérait que laisser le furet en vie le mettait en danger.
Sa légèreté ne fut pas longue à revenir.

-Mais j'crois pas avoir à en arriver là... Bien dressé ça peut être diablement pratique. Et on peut même finir par lui trouver un certain charme une fois les envies de meurtres dépassées. Un peu comme pour moi, hein mon gars, fit-il à l'adresse du mâtin refoulé un peu plus tôt, un sourire goguenard aux lèvres.
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Jeu 4 Déc - 17:40

    Le passé utilisé pour le paternel : un furet sans père et probablement un furet jeune. Un talent qu'on avait réussi à repérer au milieu d'un bordel : assez fréquenté le bordel donc. Oh côté Mi-Botte c'était sans surprise. Côté furet... Lorraine se demanda à quoi une telle bestiole pouvait servir dans un tel endroit et devant la trop grande foule des possibilités, de la plus innocente à la plus perverse, laissa pour plus tard la résolution de la question.
    Banal et insolite à la fois ? Cela commençait à devenir intéressant de paradoxe. Une sorte de petit fantôme... Voilà qui fouettait l'imagination. Un animal capable d'agacer Mi-Botte c'était assurément une autre source de curiosité. A en avoir les yeux brillant de gourmandise.
    Quant au fait de pouvoir modeler le dit-furet à sa convenance...
    Bien sûr le nain jouait son rôle à vendre son intermédiaire de la meilleure manière et il le faisait bien. Quasiment aucun désavantage, juste ce qu'il fallait pour rester réaliste, crédible, et aucun qui ne fut insupportable. Beaucoup de qualités et des appâts non négligeables. De tous toutefois c'était cette possibilité de "modeler" qui interrogeait le plus le jeune homme. Erwan était forcément conscient de ce qu'il offrait et de ce que cela pouvait se retourner un jour contre lui : alors était-ce un mensonge ? Ou un gage de bonne volonté ?
    Philippe garda ses réflexions pour lui-même. On en saurait plus une fois l'étrange créature en face de lui. Mais le nain avait trop excité sa méfiance au cours de la soirée pour qu'il ne fût pas sur ses gardes en dépit des promesses qu'accompagnaient la mise à disposition de ce fameux furet. Cette "furet". Une garce ? Tiens donc... Pas banal effectivement. Bonne mémoire et intelligence... Vraiment ? Tout cela ?
    Un sourire en coin ponctua le "trop pour son bien". On n'est jamais trop intelligent. On manque seulement parfois d'un peu de discrétion.
    Qu'elle puisse mourir facilement allait sans dire. Que le Mi-Botte précisât être prêt à en arriver à ce point si c'était nécessaire l'était moins. En dehors du métier des armes, de la religion et de la justice, il n'y avait pas beaucoup de personnes à l'aise avec l'idée de décider de la mort d'autrui. Décidément, le nain était une personne intéressante en elle-même et sa taille n'était finalement pas ce qu'il avait de plus extraordinaire.

    En connaisseur averti, il apprécia d'un sourire approbateur le retour de la grande légèreté insolente, intelligemment orientée vers un autre que lui. La moustache s'agita, les yeux s'assombrirent tant qu'ils semblèrent plus noirs encore qu'à l'accoutumée, Gilles devait probablement utiliser toute sa concentration pour ne pas encastrer la tête de son petit interlocuteur dans la table. Sans s'embarrasser de paradoxe, Lorraine ressentit une bouffée de complicité malicieuse pour le nain et une autre d'affection presque attendrie pour son homme de main.


    -Assurément.. D'autant que les envies meurtrières ont leur propre charme, n'est-ce-pas ? Gilles ton avis ?
    -J'en dis Monseigneur
    , commença aussi lentement que sombrement le vétéran, qu'j'ai entendu quequ'part que la meilleure manière de s'débarrasser d'une tentation était d'y céder.

    Derrière son masque, le jeune homme écarquilla les yeux de surprise innocente.

    -Vraiment ? Où aurais-tu pu entendre une chose pareille ?

    On n'en saurait rien car Jore revint à ce moment-là. Pas plus pressé qu'à l'allée, avec la même démarche de marin mal débarqué. Derrière lui pourtant l'importun trop observateur ne fit pas mine de profiter de ce mouvement pour partir. Crispé, congestionné, on aurait dit à sa position et son air inquiet qu'il s'appliquait avec maintes précautions à ranimer les fragilités qu'avait "étranglées" sans pitié son ancien compagnon de table. Ancien compagnon de table qui se pencha à l'oreille de son maître pour lui chuchoter quelques mots avant de se redresser pour laisser un regard faussement paresseux caresser la salle.
    Quant au maître après avoir jeté un œil à la fouine, il retourna à la belette :


    -Bien. Notre maladif ami en avait après vous semble-t-il. Il a parlé d'un certain.. Georges Lenfant, c'est cela ? Qui l'aurait payé pour vous suivre et vous faire quelque tort..

    Pas assez payé pour refuser de se mettre à table et risquer d'y perdre des bourses aussi précieuses que celles où l'on faisait dormir son or. L'ancien marin en avait dit plus que Lorraine ne le révélait à Mi-Botte. C'était une chose de parler beaucoup. C'en était une autre de "dire". Parler beaucoup pouvait facilement dissimuler l'absence de choses dites d'ailleurs. C'était un art que maîtrisait bien le nain, avec ses provocations, ses anecdotes, ... Ce n'était qu'élémentaire courtoisie de lui rendre la pareille. Et puis ça l'obligerait peut-être à "dire" ou à "demander"...
    Néanmoins la priorité était ailleurs. Voilà longtemps que Lorraine se donnait des airs de nonchalance sans avoir à y penser. C'était naturel, comme une respiration. Mais l'affaire qu'il montait ne tolérait pas les gêneurs. Sans compter qu'Erwan était son faussaire et qu'il aurait peu apprécié avoir à en chercher un autre tout aussi bon, si la chose existait. Question de caprice, de presque paresse, de pragmatisme masqué. Question de fierté aussi.


    -Souhaitez-vous vous en débarrasser ? Je ne voudrais pas que ces importuns vous détournent de vos œuvres.

    Cela semblait simple. Ca l'était d'une certaine manière : il suffisait de décider et la chose serait faite. Néanmoins entre la décision et l'achèvement, il était bien évident qu'il y avait plus de rouages à faire tourner sans accroc que dans une horloge. Tout dépendait de l'homme à tuer : cela pouvait nécessiter des intermédiaires, cela pouvait nécessiter des mises en scènes, des maquillages, des discrétions, des intimidations, … Il fallait des informations mais le jeune homme nota à peine la nécessité. Il savait déjà que ses hommes s'en chargeraient sans qu'il le demande. Comme ils n'avaient pas besoin de s'inquiéter sur le fait d'être couverts quoi qu'il advint. Logés, nourris et blanchis.
    Les années avaient apporté leurs lots de déboires et d'ajustements en catastrophe mais la machine commençait de se bien rôder.
    Cela semblait simple parce que dans le fond ça l'était : ça ne tenait qu'à une seule chose, la confiance déjà éprouvée.

    Et la conscience ? Autant qu'on sache, elle se portait fort bien aux dernières nouvelles données !
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A renard, renard et demi - PV Erwan Mi-Bottes

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