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 La ville est un écrin qui cache toutes sortes de surprises. {Pv René


Sam 6 Avr - 23:24

Quelques mèches de ses cheveux dorés s'échappaient de sa coiffures pour tomber autour de son visage aux traits fermés. Ses yeux bleus n'étaient ni rieurs ni charmeurs. Ses lèvres ne laissaient apercevoir aucun sourire. Ses pommettes était plus rouges qu'à l'accoutumée. Sa respiration était rapide mais non due à un effort particulier. Le bruit des pans de sa robe aux couleurs pastels glissant derrière elle accompagnait les claquements de ses chaussures sur le parquet grinçant, eux-même rythmés par le carillon de l'horloge qui indiquait les treize heures. Pour confirmer la rumeur que lui avait murmurée la du Brie Madeleine se hâtait de descendre vers la cuisine. Dans la pièce se trouvait sa sœur Geneviève, assise devant la table, le menton reposant dans la paume de sa main. Celle-ci leva à peine les yeux en voyant sa sœur entrer en faisant grand bruit.

- Comment cela la cuisinière est partie, demanda Madeleine sans s’embarrasser de plus de politesse. Elle ne s'avança pas plus, se contentant de rester sur le seuil de la cuisine et de lancer à sa cadette un regard froid.
- Eh bien oui, elle est partie. Qu'est-ce que tu veux que je te dise, répondit Geneviève exaspérée par le ton glacial que son aînée adoptait pour lui adresser la parole.
- Je voudrais simplement savoir pourquoi, reprit la plus âgée des deux d'une voix encore plus sèche.
- Comment veux-tu que le le saches ? Elle a simplement dit qu'elle en avait marre de cette « maison de saltimbanques » et s'en est allée en claquant la porte.
- Quelle nodocéphale... Savait-elle seulement combien je la payais, maugréa la comédienne pour elle-même. De surcroît je suppose que cette vieille chouette est partie sans rien préparer pour midi, reprit-elle à voix haute, se doutant pertinemment de la réponse. En un haussement d'épaules Geneviève confirma ce qu'elle pensait. Et bien évidemment je suppose qu'aucun d'entre vous n'a eu la bonne idée de la retenir, lui lança-t-elle avec mépris avant de quitter la pièce sans lui laisser le temps de répondre.
Ses poings étaient crispés et ses ongles s'enfonçaient dans les paumes de ses mains. Sur ses lèvres se dessinait une expression mauvaise. Elle se dirigea d'un pas rapide vers le salon dans lequel se trouvaient cinq des autres locataires de la maison qui bavardaient sans se soucier le moins du monde du départ de celle qui nourrissait la maisonnée. Peu encline à se laisser aller à l'humour, ou même à la bonne humeur, la Béjart fit irruption dans la pièce et leur lança à chacun un regard noir qui les fit tous se taire.

- Je vous préviens, leur dit-elle en pointant sur l'un d'eux un index menaçant, cette fois vous vous débrouillerez sans moi pour la remplacer. J'en ai plus que marre de gérer l'intendance alors à partir de maintenant il est hors de question que je m'investisse pour le bon fonctionnement de cette maison.
- Enfin Madeleine, commença Catherine de Brie en se levant pour venir vers elle. D'un geste de la main elle lui fit comprendre qu'il valait mieux qu'elle n'avance pas plus vers elle. Et chacun ici savait que les colères de la Béjart étaient assez rares pour qu'on les respecte. Quand les yeux azurs de la belle se transformaient en deux prunelles pleines à la lueur sombre : mieux valait ne pas trop s'approcher.
- Je ne veux rien entendre. Dé-broui-llez vous, répéta-t-elle en attrapant sa cape qu'elle avait laissée traîné sur le dossier d'un fauteuil avant de se diriger vers la sortie. Et il est inutile de venir me chercher, précisa-t-elle alors qu'elle passait la porte d'entrée, la refermant violemment derrière elle.

C'était la deuxième cuisinière qui quittait la maison Bourdon depuis le début de l'année et comme la fois précédente -et celles encore d'avant!- ses colocataires ne s'en souciaient pas le moins du monde, considérant qu'en un coup de baguette magique et en demandant aux bonnes personnes Madeleine aurait vite fait d'arranger ce petit désagrément. Depuis plus de vingt ans c'était elle qui s'occupait de toute la logistique, que ce soit au théâtre ou à la maison, et cela leur convenait très bien à tous. Mais aujourd'hui Madeleine en avait marre de devoir gérer tout cela toute seule. Madeleine en avait plus qu'assez qu'on lui délègue tout et qu'on oublie de la remercier lorsqu'une fois encore elle avait réglé un des nombreux problèmes qu'on lui avait mis entre les mains. Madeleine n'en pouvait plus de servir de mère à tout le monde, d'être le piller sur qui on se reposait sans que jamais on ne se rende compte que cela pouvait être pesant. Alors comme à chaque fois que la vie en communauté étouffait de la sorte, elle claqua la porte et se rendit chez elle. Certes elle considérait cette grande demeure pleine de vie comme son foyer mais il lui était indispensable de pouvoir s'évader.
C'était entre autres pour cela qu'elle n'avait pas souhaité vendre sa demeure rue de Saint-Roch. D'une part car c'était là qu'elle accourait à chaque fois qu'elle souhaitait se retrouver seule. D'autre part car cela était également particulièrement utile lorsqu'elle recevait une visite personnelle qui demandait un minimum de discrétion.

C'était donc particulièrement sur les nerfs qu'elle se mit à déambuler dans les rues de Paris. L'ambiance de la ville était toujours la même. Une ville agitée, bruyante et hétérogène. Un grand bourgeois passait devant un mendiant quand un noble à cheval bousculait une pauvre femme qui tenait son enfant par la main. Aussi particulière qu'était cette atmosphère on finissait cependant par s'y faire, lorsque, comme Madeleine, on avait y avait passé le clair de son existence. Aujourd'hui elle marchait dans ces rues qu'elle connaissait par cœur sans se soucier de ce jeune garçon qui s’apprêter à jouer un mauvais tour ou de ce vieux monsieur qui tentait de vendre sa marchandise. Elle avançait simplement, ressassant non sans grimacer la scène qui venait de se passer.
Mais plutôt que de se rendre directement du point A au point B, elle fit une courte pause dans une boulangerie. Car avec toute cette histoire elle n'avait finalement pas mangé et son estomac réclamait sa pitance. Elle acheta donc deux petits pains et mordit dans l'un d'eux alors qu'elle avait repris sa marche rapide.
Cependant son chemin fut arrêté net par une bousculade qu'elle n'avait absolument pas vue venir, trop occupée à manger et à pester contre cette cuisinière qui ne manquait pas de culot et surtout contre famille et amis qui en avaient tout autant. Avançant tête baissée en maugréant, elle ne remarqua pas qu'arrivait face à elle un passant visiblement aussi peu attentif qu'elle et dans lequel elle rentra littéralement. Madeleine avait donc deux nouvelles raisons d'en vouloir à la terre entière. Sa robe était à présent ruinée car en deux temps trois mouvements elle s'était retrouvée les fesses par terre et son repas de midi était lui aussi fichu puisque les pains lui avaient échappé des mains et se retrouvaient à présent sur le sol boueux.

- Diable, faites donc attention, s'écria-t-elle en entreprenant de se relever à la hâte et sans prêter attention à l'identité de celui ou celle qui était responsable de sa chute. Mais voulant faire trop vite, elle glissa alors qu'elle essayait de se remettre sur pieds et s'étala de nouveau lamentablement par terre. Constatant que ses mains étaient à présent au moins aussi sales que sa tenue qu'il ne lui restait plus qu'à jeter la comédienne laissa échapper un cri de rage. Chose qui ne lui ressemblait assurément pas, ou du moins qui était à mille lieues du visage charmant et souriant qu'elle affichait en temps normal. Mais voilà, il y avait des jours avec et des jours sans et celui-ci n'était définitivement pas le bon pour Maddy.

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Dernière édition par Madeleine Béjart le Mer 24 Avr - 14:30, édité 1 fois
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Mar 23 Avr - 16:58


Plongé dans la lecture d'un Bestiaire à deux sous, acheté sur les quais dans un moment de faiblesse, René ne voyait pas à deux pas devant lui. Le texte ravissait son entendement, mais certes pas par sa sagesse. Le cerf, y découvrait-on, avait coutume de retourner les pierres avec son nez pour avaler le serpent caché au-dessous ; la brûlure du venin dans son abdomen l'obligeait alors à se jeter dans le plan d'eau le plus proche. Il y avait sans doute quelque morale douteuse là-derrière, quelque tentative d'endoctriner les masses et de les rendre plus patientes au fouet, comme c'était toujours l'idée profonde... Mais il y avait quelque chose de cocasse dans cette image naïve et vivement colorée.

Cela dit, ce n'était pas pour la description des animaux que l'ouvrage avait attiré son attention. C'était l'une de ces curiosités qui circulaient sous le manteau, promettant monts et merveilles à qui saurait couper les mystérieuses pages collées ensemble, mais qui passeraient sans peine l'inspection rapide d'un quelconque dévot ou autre non initié, principalement en bas âge. Un "sonnet" arabe cher à son cœur devait notamment s'y cacher, et René n'osait le découvrir en pleine rue ; il se hâtait donc de regagner ses appartements. Profitons de la vie parisienne, voilà ce qu'il songeait en son for intérieur, buvons-la jusqu'à la lie, car qui sait où mènera le prochain départ, qui sait à quelle insipide occasion les murs du domaine se refermeront sur moi.

Un mouvement de foule, un écart, et le choc eut lieu. Ses mains refermées comme des serres sur le précieux petit objet, il se prépara à retenir du rempart de son corps les douleurs de sa chute ; mais il parvint à se rétablir, se redressa comme un coq sur son tas de fumier, et dirigea aux alentours un regard empreint de courroux, tout en glissant avec la prudence de rigueur l'ouvrage répréhensible sous le pan de son manteau. Faire un scandale, bien volontiers, mais en être l'objet, ce n'était pas envisageable. C'est donc de sa voix la plus digne, celle qu'il entonnait pour s'annoncer devant les hauts personnages, qu'il répliqua en découvrant l'auteur du chaos, vautrée sur le pavé :

"Diable vous-même, vilaine matrone ! Ramassez donc vos jupons en déroute, avant que..."

Ces cheveux lui disaient quelque chose. Ils étaient éclairés par l'orangé des chandelles, la dernière fois qu'il les avait vus. Plissant les yeux afin de mieux distinguer, il s'inclina pour dévisager la créature qui se débattait pour échapper au plan terrestre. Il lui aurait volontiers tendu la main, mais ses gants avaient quelque prix. Oui, cette physionomie expressive lui rappelait un épisode récent, et relativement agréable, du moins était-ce le souvenir qu'il en avait. Il tenta de corriger son attitude, dans la mesure où c'était encore possible.

"...avant qu'un maraud ne guigne vos appas. Retirons-nous du trafic, voici venir un équipage qui ne me semble guère en veine d'esquiver les obstacles."

Dieu qu'il détestait donc les chevaux ! Voici que ces caracolantes inventions du démon, qui de plus avaient le tort d'être mieux coiffées que lui, surgissaient de la foule pour fondre dans leur direction. René tâcha de les effrayer, d'un grand geste de son plus beau mouchoir, dont il se tamponna le front lorsque la menace fut passée, à un crin d'eux il est vrai. Les roues faisaient un bruit de tonnerre de bien plus mauvais augure que celui des applaudissements, à son goût tout du moins, et un pressentiment lui disait qu'un beau jour, il mourrait écrasé par une voiture à cheval.

Le choc, peut-être, ou peut-être était-ce son cerveau qui se tirait des limbes de la lecture et qui se remettait en marche : il reconnaissait cette femme, c'était une comédienne. Cela tombait fort bien, il adorait les comédiens. Leur sans-gêne n'était pas celui, sale et mesquin, du peuple ignare ; c'était un sans-gêne alphabétisé. Après avoir soigneusement rangé ses gants à sa ceinture, il fit enfin l'effort de lui tendre la main, et de radoucir considérablement sa voix, qui recouvrit dans le même temps des sonorités plus féminines.

"Nous nous connaissons, je crois. Navré de vous avoir causé ce petit accident. Vous avez bien quelqu'un pour laver votre linge ?"

Mieux valait s'en enquérir, car ce n'était pas certain ; les comédiens avaient de l'esprit, lorsqu'il ne sombrait pas dans le fond d'une bouteille, ou ne s'en était pas encore relevé avec l'éclat du phénix... mais leur bourse était souvent plus aride. Ils n'en avaient que davantage de mérite à inventer leurs expédients, et René plus que quiconque aspirait à développer cette aptitude ; néanmoins, la saleté concrète des rues boueuses réclamait l'intervention concrète d'une lavandière, et tout l'esprit du monde ne supprimait pas cette triste réalité.
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Mer 24 Avr - 14:45

Une fois le choc passé elle releva les yeux vers une jeune personne qui semblait visiblement peu encline à l’aider et qui se contentait d’agiter vainement un mouchoir quand quelques chevaux passèrent tout près d’eux dans un vacarme assourdissant. Toujours à terre, Madeleine laissa échapper un petit cri voyant ces animaux arriver droit vers elle mais fort heureusement ils se contentèrent de la frôler. Cet incident passé, celui qui l’avait bousculée fut pris d’une poussée de bonté et lui tendit finalement la main une fois qu’il eu pris soin de retirer ses gants. Main qu’elle attrapa aussitôt afin de se hisser sur ses pieds tant bien que mal.

- Si vous fréquentez un minimum les milieux lettrés vous aurez sans doute le bon goût de me connaître, lui répondit-elle sur un ton légèrement sec car toujours remontée d’avoir été ainsi bousculée. Elle ne jugea cependant pas nécessaire de lui donner son nom. Elle était après tout trop occupée à remettre un peu d’ordre dans sa tenue pour se rendre compte qu’en effet, elle le connaissait.
Lorsqu’il lui demanda si elle avait quelqu’un pour laver son Madeleine lui répondit en marmonnant quelque chose d’assez compréhensible, qui voulait cependant dire que oui, elle avait bien quelqu’un qui pourrait tenter de rattraper ce désastre mais que ce serait sans doute inutile car elle imaginait mal comment il serait possible de récupérer la couleur d’origine. Mais cela, il était fort probable qu’elle soit la seule à l’avoir compris.
Maudites rues parisiennes dont la saleté n’avait d’égale que l’agitation. Qu’on adorait un jour et qu’on détestait l’autre. Dont aujourd’hui on subissait l’encombrement alors que demain on louerait leur ambiance presque chaleureuse. Il fallait croire qu’habiter la capitale était le meilleur moyen de développer quelques symptômes de ce qu’on appellerait un jour « bipolarité ».
Pressée d’aller s’affaler chez elle pour oublier à quel point ce début de journée lui avait été déplaisant, Madeleine s’apprêtait à passer son chemin sans s’embarrasser de demander un nom à cet individu qui pourtant venait de se radoucir et avait même finit par s’excuser. Mais lorsqu’elle voulut se remettre en route sa cheville la fit affreusement souffrir si bien qu’elle eut du mal à faire deux pas. Face à l’évidence qu’elle aurait du mal à faire quelques mètres sans de nouveau se retrouver lamentablement par terre elle se retourna donc vers le jeune homme et lui adressa un demi-sourire.

- Je suis désolée d’avoir à vous demander cela mais pourriez-vous m’accompagnez jusque chez moi ? J’habite à quelques pas seulement.
Elle ne lui laissa en réalité pas vraiment le choix, s’appuyant aussitôt sur son épaule pour entamer une marche maladroite. Après tout il était plus ou moins responsable de son malheur du jour alors il pourrait bien prendre quelques minutes de son précieux temps pour lui venir en aide. Et elle ne lui avait pas menti. Quelques dizaines de mètres plus tôt ils étaient en effet arrivés devant la façade de la demeure de la comédienne.

- Je vous remercie, c’était très aimable de votre part, lui lança-t-elle une fois qu’ils furent arrivés devant la porte. Alors qu’elle s’apprêtait à rentrer ce qui mettrait un terme à cette conversation succincte elle se ravisa soudain en se rappelant que la mauvaise humeur lui faisait oublier ses bonnes manières. S’il y avait quelque chose qu’elle reprochait aisément aux autres c’était de manquer d’amabilité donc pour ne pas se saborder elle-même il valait mieux qu’elle fasse preuve d’un minimum de savoir-vivre. Une fois la porte ouverte elle fit donc signe au jeune homme de la suivre à l’intérieur.

- Mais entrez, je vous en prie. Le moins que je puisse faire est de vous offrir une tasse de thé. Et j’insiste. Après avoir traversé un vestibule ils tombèrent directement sur un petit salon joliment décoré mais assez mal rangé. Sur un fauteuil était par exemple posé un costume de scène qui venait d’être rapporté de chez la couturière. L’espace de la table basse était quant à lui partagé entre un vase dont les fleurs venaient tout juste d’être changées et une petite pile de livres que Madeleine voulait garder à portée de main. Sur une des commodes se trouvaient bon nombre de lettres dont une petite dizaine au moins n’avait pas encore été ouverte faute de temps. Sur le visage de la comédienne se dessina une grimace lorsqu’elle se rendit compte qu’un brin de rangement serait définitivement très souhaitable. Même si elle ne recevait en cette maison que des proches qui avaient mieux à faire que de s’offusquer du manque d’ordre qui régnait ici.

- Excusez ce cruel défaut d’organisation, je n’avais pas l’intention de recevoir aujourd’hui, se justifia-t-elle tout de même. Mais ce n’était pas non plus un drame et d’un geste de la main elle indiqua à son invité du moment un siège non encombré sur lequel il était possible de s’asseoir. Elle resta cependant debout car n’avait nullement envie de salir le tissu d’un des meubles avec son vêtement tâché. Ayant entendu du bruit la jeune servante qui travaillait pour Madeleine depuis quelques années déjà entra dans la pièce et ressortit presque aussitôt afin de préparer le thé que venait de lui réclamer la comédienne, tenant à présent dans ses bras la cape que cette dernière venait de retirer et de lui tendre.
Maintenant qu’ils étaient à l’intérieur, Madeleine pu prendre le temps de mieux observer celui qui se tenait en face d’elle. Mince et au port de tête gracieux, son attitude et surtout les traits de son visage ne laissaient aucun doute possible. La Béjart porta une main devant sa bouche lorsqu’elle se rendit enfin compte qu’elle connaissait bel et bien cette personne.

- Mais que j’ai été sotte de ne pas vous avoir de suite reconnu. Un large sourire était à présent dessiné sur ses lèvres, heureuse qu’elle était de retrouver cette vieille connaissance.Madeleine Béjart. J’ose espérer que vous ne m’avez pas oubliée car après tout je n’ai pas beaucoup changé. Mais je ne peux pas dire autant de vous, ajouta-t-elle en le détaillant de la tête aux pieds, se souvenant que lorsqu’il était arrivé pour la première fois à la cour de France on utilisait pour le qualifier plus sûrement le pronom « elle ». Je ne savais pas que vous vous trouviez en ce moment à Paris. Où étiez-vous donc pendant tout ce temps ?
Il y avait tant de questions qu’elle aurait souhaité lui poser. Car Madeleine avait la sensation que cela faisait une éternité au moins qu’elle n’avait pas vu René. Et le fait qu’il lui ait fallu tant de temps pour mettre un nom sur son visage en témoignait. Bien sûr elle se réjouissait de le revoir après ces quelques mois sans avoir eu de ses nouvelles. C’est que la vie de cour l’avait sans doute beaucoup occupé, supposait-elle.

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Mer 24 Avr - 15:34

Diantre, c'était injuste. Ce n'était pas que René n'arrivait pas à reconnaître cette dame ; il l'avait vue sur scène, il en était certain, et probablement à la Cour, donc ce devait être l'une de ces favorites du moment... non, la seule chose qui lui résistait, c'était le nom. Il était fréquent qu'on ne l'annonce pas, et sans doute le prénom du personnage interprété lui reviendrait le premier, mais cela avait à voir avec la troupe de Molière, il aurait pu en jurer. Enfin ! On ne négocie pas avec une femme agacée, il était fort bien placé pour le savoir. La seule chose à faire était de lui prêter une oreille attentive, et de lui répondre le moins possible, en attendant qu'elle ait fini de ruminer. Naturellement, si elle avait besoin de quoi que ce soit, il fallait le lui offrir docilement, et tout en lui faisant bonne figure. Moyennant quoi, après avoir manqué se crêper le chignon en pleine rue, ils redeviendraient bons amis comme par magie.

C'est donc avec empressement qu'il apporta son soutien à la promeneuse, mais non sans exprimer par une grimace des plus éloquentes le peu de charme qu'il trouvait à cet enlacement boueux. De manière générale, il n'envisageait pas de se montrer au palais avec les mêmes vêtements dont il avait usé précédemment pour se promener en ville ; c'était encore plus vrai aujourd'hui. Passage obligatoire et prolongé par la salle d'eaux en perspective ! Les parfums, les poudres et tout le nécessaire, il lui faudrait au moins une heure pour s'en remettre. Le fait en lui-même de crapahuter dans les fossés et les ronces ne lui avait jamais posé de problème, tant qu'il savait pouvoir changer d'apparence dès son retour au domicile. Après tout, il avait erré sur les routes pendant quelques années ; cela lui avait appris, non pas le plaisir de se salir, mais la patience d'attendre l'instant où il pourrait se laver.

Tout en marchant, angélique autant qu'on peut l'être, et répondant par des sourires crispés aux amabilités de la pauvre blessée, il s'appliquait à fouiller les recoins de sa mémoire. Voyons, n'était-ce pas Julie ? Non, il associait ce prénom avec une brune latine, et les sonnets auxquels se prête une telle coïncidence. Peut-être Lucie, dans ce cas. Voilà qui semblait se rapprocher d'un souvenir concret, mais beaucoup plus ancien que ce qu'il avait supposé. Il manqua d'écraser un chat qui rôdait entre ses bottes alors que la lumière se faisait en son esprit : Lucile, mais c'était bel et bien le nom d'un rôle, il se souvenait de ce visage interpellé d'un "Lucile !" tonitruant, comme seule peut l'être la voix d'un comédien qui force son personnage. Aucune image précise ne se dessinait toutefois. Peut-être l'avait-il vue lors d'une représentation théâtrale devant Sa Majesté au cours des mois précédents, mais c'est maintenant seulement, en croisant son regard face à face, qu'une idée nouvelle le frappait : ils se connaissaient depuis bien longtemps.

Le seuil qu'ils passèrent se changeait, dans sa mémoire, au seuil d'une fenêtre qu'il enjambait. La traversée de la maison en désordre, c'était celle de la cour du château, plongée dans les ténèbres après une soirée bien remplie. Le petit salon où on l'invitait à s'asseoir, c'était l'écurie désaffectée où l'on avait logé la troupe et sa caravane. Et ces yeux qui se posaient sur lui, cette voix à ses oreilles, c'était Lucile, la présence qui avait illuminé les planches ce soir-là, au milieu des conspirations des hommes décidés à influencer son destin, à s'accaparer ses grâces. C'était elle qu'il était venu chercher, davantage que la chaleureuse ambiance de fête qui faisait revivre les vieilles écuries, sur le pavé desquelles brûlait un petit feu dûment autorisé par la maîtresse de maison. René eut du mal à s'extraire de ses rêveries pour répondre.

"Du thé, volontiers. Je vois que vous avez quelqu'un chez vous, me voilà rassuré pour votre vêtement." Il en oubliait le sien. Mais d'ailleurs, ce n'était pas catastrophique, à bien y réfléchir. Ce soir-là, en descendant au long du lierre grimpant, il avait déchiré sa chemise de nuit sur trois bons pouces, et n'en avait éprouvé aucun remords. La seule gêne qu'il éprouvait à présent, c'était celle de faire le premier pas. Devait-il se présenter ? Si oui, en quels termes ? Elle le prenait visiblement pour un petit bourgeois distrait du quartier, ne valait-il pas mieux lui en laisser l'illusion ? Mais il était trop tard, et c'est d'un rire de soulagement nerveux qu'il salua la prise de conscience de celle qu'il prénommait désormais Lucile dans le secret de ses pensées. Il était reconnu.

"Vous êtes méconnaissable lorsqu'on vous couvre de boue, mon amie," minauda-t-il en se relevant pour tourner sur lui-même, afin de se faire admirer. "J'ai suivi vos conseils, voyez-vous ? Prendre la route qui s'ouvre, et incarner les rôles qui plaisent, je ne sais plus si c'étaient vos mots, mais c'était votre intention."

Tout lui revenait à présent : il était demoiselle d'honneur lorsqu'il l'avait vue jouer devant le Roi, et lui avait . Quelle pensée amusante ! Elle faisait à présent le lien entre ses différents visages, et l'effarement se lisait sur ses traits expressifs, au grand ravissement de René. Lui-même était effaré de l'avoir si aisément effacée de ses souvenirs. L'escapade en Angleterre avait semblé passer comme le vol des oiseaux, mais elle avait été longue, et l'avait coupé de lui-même pendant cet intervalle, au point qu'il était difficile de retomber sur ses pieds. C'était la première fois qu'il en prenait pleinement conscience. Un frisson passa dans son échine : en quelque sorte, il était mort durant cette mission. Mais il revenait à la vie, il allait boire un bon thé bien chaud en compagnie d'une amie de longue date, et c'était tout ce qui comptait. Au diable les ouvrages libertins ! La véritable existence était dans les dialogues avec les visages aimés, et ce qui se cache au-dessous.

"Pour tout dire, j'ai fait un petit voyage. Vous savez ce que c'est : l'on s'attache au service d'une personne royale, et voici qu'il lui prend l'envie de voir du pays. Puis j'ai passé quelques temps sur mes terres, où notre rencontre avait eu lieu. Si d'aventure vous y retournez dans les années futures..."

Une image invraisemblable s'empara de René, qui s'interrompit, secoua brièvement la tête, et se contenta de balayer cette perspective d'un sourire, en tirant de son habit le petit livre préservé. "Enfin, bref, je suis de retour. Et vous, toujours au sommet de votre gloire ? Mieux vaut parler de Paris, ce me semble."
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Jeu 23 Mai - 21:06

Qu’elle se trouvait bête à n’avoir pas été capable de reconnaître René. Et pourtant c’était dire si elle l’appréciait. Ils s’étaient connus –ou croisés serait sans doute un terme plus adapté-, il y avait de longues années déjà et avaient réellement appris à se connaître et à s’apprécier lorsqu’ils s’étaient retrouvés à la capitale. Madeleine y était revenue après la tournée de la troupe en province et René prenait part à la vie de cour, faisant partie de la maison de Madame. Depuis, une sincère amitié était née entre ces deux personnages qui avaient toutes les raisons de s'adorer et surtout aucune de se détester. René était doté d’une personnalité hors du commun qui plaisait à cette Madeleine qui savait apprécier ceux dont le caractère déteignait au milieu de ces courtisans qui, pour beaucoup, étaient de simples répliques quasi parfaites. Alors que ces hommes et femmes de cours étaient dotés de cette capacité à ennuyer n'importe qui dans un rayon d'au moins une demi-lieue autour d'eux, René apparaissait comme une oasis qu'une fois découverte on ne voudrait plus quitter. Et si la comédienne ne savait pas quels adjectifs lui iraient au mieux, elle savait de quels qualificatifs on ne pourrait pas l’affubler. Commun, manquant de couleur ou encore ennuyeux étaient tant de choses qu’il n’avait sans doute jamais été et, Madeleine en était certaine, qu'il ne serait jamais.

- Parler de gloire serait grandement exagérer la réalité, répondit-elle modestement. A vrai dire la troupe a traversé une période quelque peu creuse mais j’ose affirmer que sous peu le public sera de nouveau enchanté de nous voir sur scène.
Le côté hautement névrosé d'un certain Molière avait en effet bloqué répétitions, et par extension représentations, durant des semaines qui avaient paru particulièrement longues à ceux qui d'habitude montaient sur les planches tous les jours de la semaine. Mais maintenant que cette crise d'hypocondrie était passée les comédiens pouvaient de nouveau exercer leur gagne pain.
- Mais à la vérité il n’y a pas beaucoup à dire à propos de Paris. Le temps passe la ville ne change pas Toujours aussi encombrée, toujours aussi sale, toujours le meilleur endroit pour vous faire écraser par une voiture, répondit-elle avec un air rieur en pensant à la scène qui s’était jouée dans la rue quelques minutes auparavant. Ou peut-être m’est-elle si familière que je ne m’aperçois plus de son évolution. Toujours est-il que je donnerai beaucoup pour revoir vos terres que j’avais tant appréciées, même si je doute fort que j’aie un jour l’occasion d’y retourner.

Cela faisait près d'une décennie qu'elle était revenue à Paris et n'avait depuis jamais quitté la région. Elle était bien trop occupée pour cela, et quand bien même la nostalgie la tenaillait parfois lorsqu'elles pensait à toutes ces douces années passées sur les routes, elle se sentait au fond particulièrement bien dans cette ville qui l'avait vu grandir. Parfois, elle se revoyait petite fille, courant le long des quais de la Seine avec son frère aîné, songeant avec lui à tous les continents et les mers qu'ils traverseraient quand un jour ils sauteraient dans l'un de ces bateaux qui les faisaient rêver. Une vie plus tard et elle n'avait jamais quitté la France. Mais c'était dire si elle avait été heureuse malgré ces voyages qui n'étaient resté que des chimères. Si elle s'était perdue sur les routes d'Europe et d'Asie sans doute n'aurait-elle jamais connu le bonheur de jouer tragédies, farces et comédies. Et surtout elle n'aurait pas eu la joie de faire toutes ces rencontres qui l'avaient transformée en la femme qu'elle était aujourd'hui. Pas de dramaturge torturé, de comte aux beaux yeux verts ou encore de René aux histoires rocambolesques.
Quelques secondes de silence se firent entendre dans la pièce. Un sourire en coin de lèvre , Madeleine, qui ne s'était toujours pas assise, fixait René d'un œil bienveillant. Ce court instant fut interrompu par Marie qui arrivait avec un plateau sur lequel reposait tout le nécessaire pour un thé réussi. La maîtresse de maison la remercia chaleureusement et lui signifia qu'ils se serviraient seuls. Malgré un certain train de vie, la comédienne n'avait jamais renié ses origines et avait tendance à se sentait mal à l'aise lorsqu'il s'agissait de se faire servir pour des choses aussi anodines. D'autant plus quand elle se trouvait chez elle. Elle servit donc deux tasses, en tendit une à René tout en lui indiquant d'un geste de la main que si l'envie lui prenait de sucrer sa boisson il n'avait qu'à se servir une cuillerée de miel. Elle même sirota une gorgée de cette boisson légère et, tout en gardant sa tasse entre ses mains afin de les réchauffer, reprit à l'intention de René.

- Mais ne tentez pas de vous dérober en me faisant parler de ce Paris que, j'en suis certaine, vous connaissez comme votre poche. Alors maintenant que je vous ai sous la main il va falloir me promettre une chose : vous ne vous volatiliserez plus sans me prévenir, comme vous l'avez dernièrement fait. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte mais je suis de ces personnes que vous avez inquiétées.
Elle disait cela avec une pointe d'accusation dans la voix, comme l'aurait fait une mère qui grondait cet enfant qui s'était dérobé à sa surveillance pour partir gambader dans les rues. Car même si elle était plutôt ravie que ses conseils aient été suivis et qu'il ait décidé de changer d'air et de pays par la même occasion, elle ne s'attendait pas à ce qu'il parte aussi longtemps et sans donner de nouvelles. C'était à croire qu'il avait oublié qu'il y avait ici des personnes qui tenait à lui. Mais elle n'était pas de ces femmes exaspérantes tant elles était têtues et ne pouvait se résoudre à lui en vouloir plus d'une seconde.

- Pour avoir été si cruel, j'exige de vous que vous veniez m'embrasser sur-le-champ, disant cela elle posa sa tasse et le tira par la manche afin qu'il se lève et qu'elle puisse l'enlacer. Il n'avait plus qu'à mettre son habit au feu, mais c'était tant pis. Il le méritait bien pour avoir été absent si longtemps. Après l'avoir gardé contre elle quelques secondes elle fit deux pas en arrière tout en riant. Non pas pour se moquer, loin de là, mais plutôt pour exprimer encore une fois sa joie.
- Quoique vous fassiez de vos journées royalement occupées, reprit-elle avec une voix volontairement et exagérément hautaine, il va falloir à présent libérer quelques-unes de vos nuits afin nous nous glissions ensemble dans ces soirées à n'en plus finir.

Elle lui lança un clin d’œil, trépignant déjà intérieurement en imaginant ces fêtes sans fin qui avec un tel ami ne pourraient être que plus amusantes. Car si dernièrement elle était loin d'être resté cloîtrée chez elle, les soirées auxquelles elles avaient pris part avaient cruellement manqué de ce petit quelque chose inqualifiable que savait apporter René .

Hj : Je suis vraiment désolée d'avoir mis aussi longtemps à répondre --'

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