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 1657- Abbaye aux Dames, ville de Saintes

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Mar 23 Avr - 15:41


L'abbaye aux Dames de la ville de Saintes avait de tout temps été un lieu convoité depuis sa construction au XIIIeme siècle. Cela faisait à présent plusieurs années qu'elle était en reconstruction, suite à deux incendies ayant eu lieu au XVIIeme siècle. Lieu très prisé, cette abbaye était le siège de l'éducation de nombre de jeunes filles nobles.
Gabriel de Rochechouart de Mortemart ne pouvait rêver mieux pour l'éducation de ses filles. Aussi s'était-il empressé, aux 10 ans de sa seconde fille et troisième enfant, Françoise, de faire demander une place auprès de la mère supérieure. La petite Françoise avait suffisamment joui d'une enfance reposante à la campagne, il était temps d'en faire une jeune fille respectable et présentable, bonne à marier. Ses parents n'étaient-ils pas, après tout, d'illustres personnes? Sa mère n'était-elle pas dame d'atours d'Anne d'Autriche, et son père n'avait-il pas été pour ainsi dire le bras droit de Louis XIII? Son frère ainé nétait-il pas le compagnon de jeu du jeune Louis XIV? La petite Françoise, déjà fort charmante bien qu'un peu maigre, avait forcément elle aussi un bel avenir. Mais pour cela, il fallait des fondations solides.
La requête du marquis de Rochechouart de Mortemart avait d'abord été refusée, il n'y avait plus de place. Mais un homme de son charisme et de son importance obtenait toujours ce qu'il voulait, et Françoise ne tarda pas à entrer en ce couvent.

A présent âgée de dix-sept printemps, Françoise de Rochechouart ne rêvait que de quitter ce triste lieu et de gagner la Cour afin de suivre Gabrielle, sa soeur ainée, dont elle admirait la beauté et l'esprit, le célèbre esprit Mortemart dont elle jouissait déjà. La future Mlle de Tonnay-Charentes avait déjà bien assez, de son point de vue, gouté la vie au couvent, les tenues ternes et sombres, les repas maigres, les jours de prière, les malades à aller soigner... Toute cette vie d'austérité lui pesait, elle ne rêvait que de lumière, de retourner voir le luxe des maisons royales, les beaux tissus qui composaient leurs atours et ceux de leurs gens, aller danser dans les bals... Oh oui danser, elle en rêvait. Elle avait pu, à l'âge de treize ans, assister au début d'un bal. Ses petits pieds ne demandaient qu'à danser et danser encore. Mais bien entendu, elle avait dû aller se coucher tôt, bien avant la fin des festivités. Françoise savait qu'il lui restait moins d'un an à supporter cette vie de recluse, et que ce délai passé elle pourrait enfin s'épanouir. Cette pensée la faisait soupirer d'aise. Mais chaque fois, une religieuse était là pour la rappeler à sa dure réalité qui l'était depuis sept ans. Dans ses rêves et pensées, elle se voyait dans une belle robe de taffetas bleu pâle, avec des dentelles de champagne au décolleté et aux manches, les oreilles ornées de perles ainsi que son cou fin. Mais au raclement de gorge de la mère supérieure, la demoiselle revint sur terre et constata avec tristesse les maigres atours dans lesquels elle se trouvait: une simple robe d'un marron désolant.


"Cessez de soupirer de la sorte, jeune effrontée! Que dirait votre père s'il vous voyait bailler aux corneilles?!"

-M'est avis qu'il me dirait d'aller me divertir quelque peu, ma mère...

"Françoise! Il suffit!"


Et la voilà punie. Peu lui importait. Elle irait en chapelle prier et demander pardon à Dieu pour son ionsolence pendant que les autres iraient diner... La belle affaire! De toutes façons, la chère était détestable.

L'heure du diner sonna et Françoise s'en alla prestement à la chapelle, en marchant d'un pas élégant comme sa soeur le lui avait enseigné. Ce n'était pas parce qu'on était en un lieu dénué de toute classe qu'il fallait s'abaisser à ses coutumes. Là, elle aperçut une petite tignasse rousse au visage pâle. La frimousse de la demoiselle trahit son âge bien plus jeune que celui de la future marquise. Françoise lui sourit et s'installa sur le banc du fond, dans une position feignant la prière. En réalité, elle rêvait encore à la vie de Cour.
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Mar 23 Avr - 17:23


Depuis l'exorcisme, René s'était fâché, non point contre la religion, Dieu l'en garde, mais bel et bien contre le curé de sa paroisse, ventripotent personnage un peu trop fier d'occuper un poste auprès de la famille d'Aubigny, qui retroussait une narine dédaigneuse en présence du clergé des villages. Une telle attitude était en soi relativement antipathique, mais pire encore était l'âcre souvenir de son implacable stupidité, lorsqu'il avait cru converser avec les démons habitant le jeune enfant, alors que celui-ci ne faisait que lancer des invectives pour se débarrasser de sa moite imposition des mains. Le plafond semblait descendre vers eux, lourd et marqué d'imperfections, ténébreux et vide, comme le Ciel ne l'aurait jamais été. La grand-messe avait perdu de ses attraits chatoyants, et René ne rêvait plus en contemplant le petit Jésus doré tendrement enlacé dans les bras de sa mère d'ivoire, car la voix radoteuse du prélat l'empêchait d'évoquer d'autres images que cet agaçant, interminable, ridicule exorcisme.

Quand les courtines de la calèche s'ouvrirent sur l'aigre lumière des ciels métalliques, il tremblait de découvrir, dans l'architecture du couvent qui allait s'ouvrir devant ses yeux, dans la silhouette et la voix qui viendraient l'accueillir, les réminiscences de ce curé honni, collées à sa mémoire pour toujours. Mais ce ne fut pas le cas. La pierre était propre et resplendissante, et entre les colonnades, on distinguait un jardin. Là-bas, quelqu'un passait. René sentit sa curiosité s'enflammer, mais sa vieille tante Ursule, qu'il rencontrait pour la première fois à cette occasion, s'était déjà hâtée, autant que faire se peut lorsqu'on porte sandale, pour le traîner hors de son véhicule en l'accablant de questions sur la santé de sa pauvre mère.

"Elle va bien," jeta distraitement l'enfant en essayant de se dégager. Il avait passé l'âge qu'on lui tienne la main, du moins, qu'une vieille dame le fasse.

"Regardez-moi quand vous me parlez, jeune fille !"
René, sans hésiter, la regarda droit dans les yeux, et sourit comme un bienheureux. Elle avait de la moustache.

Les nonnes n'eurent qu'une hâte en lui montrant l'intérieur des bâtiments : couvrir d'un chaste voile l'indécent éclat de ses longues boucles rousses. Cela respirait le malin. Par une étrange ironie, elles lui ôtèrent ensuite ses vêtements, et s'interrogèrent longuement, en latin, sur la possibilité de l'accueillir, mais l'imposante doyenne avait déjà pris sa décision, et il serait plus difficile de l'en faire dévier que d'arracher un bœuf à son sillon familier. Les robes recouvrirent les chairs juvéniles, et René se plaignit que cela grattait désagréablement. On lui annonça que la mortification de la chair était une vertu cardinale en ces murs. Et, sans transition, qu'il s'appelait désormais Thècle-Marie de l'Illumination, en hommage à la nonne morte la veille, qu'il remplacerait, et dont il aurait à cœur d'égaler les saints mérites. On lui montra le cadavre afin qu'il prie, et il tomba évanoui dans les bras de sa tante.

Au réveil, il découvrit une cellule morne et sans apprêts, pas même un miroir pour contempler ses ablutions. Le paysage au-dehors, par chance, était fort agréable à l’œil. Il commençait à calculer comment se couler par la fenêtre pour visiter les villages voisins, quand il lui sembla distinguer de nouveau la silhouette de tantôt qui marchait parmi les fleurs. Cette fois, un visage lui apparut. Une extase qui ne devait rien aux voies du Seigneur s'étala sur son visage lunaire, qui le deviendrait encore davantage quelques instants plus tard. En guise d'ablutions, René entreprit de se raser le crâne à blanc, hormis quelques mèches qui échappèrent à sa main novice. Elle n'en était pas moins leste et sûre, et il ne s'entailla presque pas le cuir. Les cheveux coupés enfouis dans les replis de ses manches, il chaussa ensuite, avec un soupir, ses vilaines sandales brunes, et courut au jardin pour tenter de faire connaissance avec la belle apparition. Qui sait ? C'était peut-être la Vierge, il ne pouvait pas courir le risque de la laisser disparaître sans lui avoir parlé ! Et au vu de la course du soleil, les cloches résonneraient bientôt pour mettre fin à l'entretien.

Ce fut le cas, hélas, avant que ses pieds encombrés d'être si mal chaussés le mènent au terme de son approche. Il aurait pu y voir un signe, l'oeil sévère du Tout-Puissant perçant les nuages pour condamner ses intentions encore troubles ; mais rien n'était plus éloigné de ses préoccupations. La chapelle où était entrée la jeune fille, objet de toutes ses attentions, n'était pas une chapelle, un lieu saint où se recueillir, mais une forteresse à prendre. Jamais René ne s'était senti si proche de son premier rôle, celui de l'héritier d'une longue tradition guerrière, que depuis qu'il était prié de devenir religieuse. Un instinct de contradiction qui lui venait tout droit d'Ecosse, selon son père ; et selon sa mère, tout droit du Diable. Pas un instant son esprit n'imagina se plier à l'appel de la cloche, et rejoindre sa nouvelle famille. Il avait rejoint la damoiselle, elle était bien réelle, et elle lui souriait. Très emprunté pendant les trois premières secondes, il se reprit et lui adressa une révérence malicieuse, avec une grâce qui semblait cependant plus innée que singée.

"Belle soirée pour une rencontre," jeta-t-il hardiment, de peur de perdre courage. L'écho lui renvoya ses paroles avec la force d'une gifle, et il sursauta, rentrant la tête dans les épaules. Sa récente frayeur lui revint alors à l'esprit, accompagnée d'une grimace. "Oh, n'allez pas chez l'apothicaire, il y a une vieille femme morte, très laide. C'est moi qui vais porter son nom à présent. Je suppose que c'est une grande fierté..." Comme il n'osait pas s'asseoir, et ne savait que faire de ses mains pleines de cheveux, il commença à jouer avec la flamme d'une bougie. Une mèche prit feu, répandant une odeur à cent lieues de l'encens et de la myrrhe. Ces murs étaient si froids que la brûlure du feu ne le faisait pas souffrir, mais lui apportait au contraire un étrange réconfort... en particulier à l'idée qu'il pouvait y avoir, dans les coins de la salle ou dans la crypte avoisinante, des gisants semblables à cette morte cireuse qui hantait sa mémoire.


Dernière édition par René Stuart le Dim 28 Avr - 23:06, édité 2 fois
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Mer 24 Avr - 9:26

La demoiselle Françoise, après avoir souri brièvement à sa jeune consoeur, se mit en posture de prière. Ne savait-on jamais, si l'un des soeurs ou mère supérieure se trouvait dans les parages... Mais jetant rapidement un oeil ça et là, Françoise ne tarda pas à remarquer que la chapelle était déserte, excepté deux jeunes individus. Ravie de se constat, elle se redressa en soupirant. C'est alors que la toute jeune fille rousse lui parla.

-Certes, si l'on peut dire. Personnellement, passer l'heure du souper à la chapelle n'est guère la conjoncture d'avenir que je m'imagine, et trouver âme qui vive ici est toujours plus distrayant, bien que l'on soit encore bien loin des réjouissances de Paris, lâcha-t-elle, les yeux au ciel.

La presque jeune-femme se tourna à nouveau vers son interlocutrice pour la regarder avec plus d'attention. Après tout, la politesse n'exigeait-elle pas que l'on regarda dans les yeux les personnes auxquelles l'on s'adressait? Françoise fut alors choquée de constater que cette demoiselle était presque chauve. Le reste de ses cheveux roux dépassait de ses manches, certains tombaient au sol.

-Tudieu, qu'est-il arrivé à tes cheveux?!

Elle n'avait pas encore réalisé ce qu'elle venait de dire à propos d'une vieille femme très laide qui venait de mourir. Après quelques secondes, cette réflexion lui monta au cerveau. Celle qui venait de mourir n'était autre que la soeur Marie de l'Illumination... Elle portait bien son nom, cette vieille folle ne cessait de baragouiner dans sa moustache, qu'elle avait d'ailleurs apparente. Françoise sourit alors.

-Oui, je la connais. Elle n'était guère très engageante. Paix à son âme. Doit-on t'appeler soeur Marie de l'Illumination, alors?

Françoise avait beaucoup de mal à détacher son regard du crane ou des cheveux pendant des mains de la demoiselle. Que s'était-il passé? Si Françoise avait le malheur de perdre ses cheveux ainsi, elle en mourrait, c'est certain! Elle aimait tant sa belle chevelure châtain qu'elle se plaisait à éclaircir grâce à des eaux spécifiques. C'était sans doute péché de vanité, mais peu lui importait, il fallait bien avoir quelques plaisir en ces lieux sombres, et pour elle, c'était s'occuper de sa chevelure afin qu'elle soit la plus belle possible en sortant de ce cloître. Son objectif était de ressembler à sa soeur ainée, Gabrielle, qui était si belle et si admirée, si brillante. Oui, cette femme était digne de toutes les admirations.

-Je te souhaite que tes cheveux repoussent vite. Tiens, je te conseille de mettre ceci -elle lui tendit un large morceau de voile qu'elle avait autour des épaules- Tu vas être victime des moqueries de tes camarades sinon. Je le sais, j'en ai raillé tellement... ajouta-t-elle fièrement.

La loi du plus fort, tuer ou être tué. Bien vite, la jeune Françoise s'était forgé un caractère bien trempé, auquel peu de pensionnaires se frottaient. Elle avait toujours la réflexion qu'il fallait pour remettre en place la demoiselle qui se permettrait d'être inconvenante avec elle. Bien tôt, son père lui avait enseigné qu'elle descendait d'une des familles les plus anciennes et par conséquent illustre, que peu pouvait s'en flatter, que ses ancêtres s'étaient illustrés auprès des rois tout comme lui-même d'ailleurs. Consciente donc de sa lignée de son potentiel, Françoise n'avait pas froid aux yeux.

Marie soudain entreprit de faire passer au-dessus d'une flamme une mèche de cheveux qu'elle tenait. Celle-ci s'embrasa immédiatement, répandant une odeur étrange dans l'alcôve, et le feu touchait à présent la blanche main de la petite fille. Françoise écarquilla les yeux et se précipita sur Marie afin d'éteindre la flamme.


-Que fais-tu, inconsciente! Veux-tu tous nous faire brûler? Ne sais-tu pas que cette abbaye a été la proie des flammes par deux fois déjà au cours des cinquante dernières années? Enfin ne sais-tu pas qu'il se dit que cet endroit est maudit par le feu?

Sans doute voulait-elle l'effrayer par sa dernière précision. Peut-être qu'en lui faisant peur, la jeune Marie éviterait de refaire des tentatives pyromanes... Si quelque chose effrayait Françoise, c'était bien la notion de mort.. Et mourir brûlée vive telle une sorcière, voilà bien une fin dont elle aimerait se préserver...
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Mer 24 Avr - 11:44

Faire rencontrer ses genoux encore fort peu charnus avec la froide brutalité de la pierre, même polie par les ans d'usage, voilà qui était fort peu attrayant. Mais ne disait-on pas qu'aux temps jadis, les jeunes aspirants chevaliers passaient la nuit entière en prière avant leur adoubement, dans cette inconfortable position ? Il faudrait s'y faire. On y gagnait certainement quelque chose. Personnellement, René attendrait d'y être convié avec fermeté par une quelconque autorité locale. Et non, le regard courroucé des saints de pierre qui surplombaient leurs frêles silhouettes ne comptait pas. René... ou plutôt Marie, en effet. Cela aussi, il faudrait s'y résigner. Pourquoi ne lui avait-on pas conservé son prénom, en y ajoutant un "e"? La mine boudeuse, l'enfant acquiesça, et coula un nouveau regard appuyé à la jeune Madone brune, anxieux de savoir si elle lui révélerait son nom elle aussi. Mais elle semblait captivée par un tout autre sujet, dont la prudence, digne d'une vieille mégère en proie aux angoisses, lui arracha un petit rire cordial.

"Ce n'est pas un péché, n'ayez crainte, c'est tout le contraire. Cette vieille chouette était presque chauve, elle aussi, autant que je lui ressemble. J'offre ma vanité capillaire à Dieu pour racheter les péchés de ma famille... qui connaît aussi le feu, soyez-en certaine."

L'excitation de la provocation faisait à nouveau courir le sang dans ses veines. C'était le plaisir du pouvoir, celui que l'on prend sur autrui lorsque l'on fixe irrémédiablement son regard sur nos agissements. Et pas n'importe quel autrui : la jeune beauté le fascinait, il était plaisant de la fasciner à son tour. Il esquivait ses bras avec souplesse, incendiait mèche après mèche, et l'odeur du corps qu'on brûle montait vers le Très-Haut, l'odeur des anciens sacrifices, tandis que les yeux de la nouvelle Marie et les volutes des flammes se liaient d'une passion mutuelle. Certes, on aurait crié à la sorcellerie, s'il y avait eu des témoins plus âgés et plus sages. Mais il faudrait lutter pour l'en empêcher. Et lutter avec un corps aussi beau que celui de sa voisine l'emplissait d'une anticipation tout aussi plaisante. Sans réellement savoir ce qui s'éveillait en son for intérieur, il y trouvait de l'attrait, et les lumières d'une porte qu'il était certain de pousser un jour.

"Vous vouliez me protéger du feu, n'est-ce pas ? Vous me protégerez aussi contre nos camarades. D'ailleurs, je ne me laisserai pas faire par des filles. Je ne veux pas vous vexer, vous, vous êtes une princesse. Les princesses sont sous ma protection."

René... Marie. Dieu, que ta voie est donc ardue à suivre. Marie dévisageait la demoiselle d'un regard grave et sans concessions. C'était encore l'âge des serments, et la solennité du lieu s'y prêtait. De plus malavisées auraient pu être mal à l'aise, car une petite fille ne regarde pas ses aînées ainsi, mais la pureté de ses intentions demeurait à peu près intacte, mis à part ce jeu insolent pour attirer et conserver l'attention au prix de leur sécurité ; quiconque saurait lire cela ne s'effaroucherait pas d'une telle étrangeté. D'aucuns voient l’œil blanc de l'aveugle, d'autres la virtuosité de son tissage. Davantage que le nom d'une personne, Marie aspirait à savoir dès la rencontre si elle appartenait à l'une ou l'autre de ces deux catégories. Tante Ursule et ses consœurs s'étaient un peu trop attardé à l'observation de son anatomie pour qu'on leur accorde le bénéfice du doute à cet égard. Quant à cette jeune beauté, c'était difficile à dire : elle lui parlait beaucoup de son apparence, mais c'était au fond pour préserver ses sentiments, aussi la question restait-elle ouverte.

Les cendres de sa chevelure à leurs pieds se mêlaient aux mèches que leur courte lutte avait laissé échapper. Un coup de balai et il n'en resterait plus rien. Les regrets épargnaient son âme de leur vol mélancolique ; au contraire, la sensation qui prédominait était celle de la puissance, d'une victoire de la volonté, d'une maîtrise de son destin. Marie avait-elle davantage l'air d'un garçon ainsi ? Ce n'était pas exactement la question. Avait-elle l'air de n'avoir peur de rien ni de personne ? On approchait davantage du but. Car pour prendre une princesse sous son aile, quel qu'en soit l'âge, l'important n'était pas de pouvoir l'engrosser, mais de savoir la défendre. Les échos de la chapelle ne lui faisaient plus peur à présent ; le pacte du feu avait conjuré les appréhensions de l'avenir.

"Vous voulez que je vous dise un secret ? J'ai percé le secret d'Excalibur. Je sais comment retirer l'épée de la pierre. Ainsi, vous êtes en parfaite sécurité avec moi."

C'était la vérité. Depuis son premier bain avec son frère et sa soeur, depuis qu'il avait pris conscience d'une bizarrerie dans sa conformation, René n'avait eu de cesse de fouiller la sagesse populaire et livresque, pillant la bibliothèque paternelle et interrogeant les doyens des villages à l'orée des bois. Il devait bien exister, quelque part, quelque chose qui ait un rapport avec lui ; lui-même, dans l'ordre de la création, devait bien exister, d'une manière ou d'une autre ! Mais rien n'y faisait, les livres restaient cois et les vieux le renvoyaient en riant, ou en lui conseillant de tenir sa langue. Bien plus tard, il avait commencé à relever l'une piste ou l'autre, mais durant ses vagabondages dans les contrées de la connaissance, il avait entre-temps découvert bien des idées et des solutions. Notamment, sa lecture assidue des Romans de la Table Ronde l'avait amené à tirer des conclusions parfaitement rationnelles, dignes d'un enfant né après les traités de Descartes, sur la résolution de plusieurs mystères magiques, et la manière de dompter Excalibur était l'un d'entre eux. Il n'en tirait d'ailleurs aucune gloire ; tout esprit logique s'attachant au problème arriverait sans doute à la même... illumination.
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Mer 24 Avr - 14:59

Ainsi donc la jeune nouvelle Marie de l'Illumination s'était rendue chauve pour ressembler à celle qui lui fit don en mourant de son nom... Ceci paraissait grotesque à Françoise. Tout du moins, bien incroyable. L'avait-elle fait sur ordre de la mère supérieure? Etait-ce possible? Que ce soit ou non de son plein gré, la demoiselle trouvait à son interlocutrice bien du courage. Quel âge pouvait-elle avoir? Douze ou treize ans? Quatorze tout au plus... Il fallait qu'une enfant de son âge soit folle pour céder à pareille pratique, ou extrêmement hardie. En tout cas, cela lui fit gagner le respect de la future marquise.

-Quel courage! Est-ce la mère supérieure qui t'a ordonné pareil sacrifice?

Soudain, Françoise réalisa que certes, la demoiselle héritait du nom de cette feue soeur de l'Illumination, mais Marie avait déjà un nom en arrivant, comme tout un chacun. Qui était-elle? De quelle famille descendait-elle? La curiosité, toujours la curiosité, ce défaut que la demoiselle garderait tout au long de sa vie, sans pour autant chercher à s'en défaire.

-Quel nom portais-tu en arrivant ici?

Les péchés de sa famille? Qui connaissait le feu? mais qui donc étaient ses ancêtres? Françoise brûlait de le savoir. Mais peut-être fallait-il qu'elle se présente à son tour, car à force de questionner, il risquait de se faire une ennemie de cette curieuse compagne de couvent.

-Je suis Françoise de Rochechouart de Mortemart, la fille de l'illustre Gabriel duc de Mortemart, qui fut le premier gentilhomme de la maison de feu Louis treizième et pair de France, annonça-t-elle fièrement.

La protéger contre leurs camarades? Mais elle n'avait certes pas que cela à faire ni à penser... Il ne lui restait que quelques mois à tirer en ces sombres murs, elle ne comptait pas les passer au cloître punie pour s'être amusée à défendre une autre petite insolente. Et si ce genre d'attitude lui valait une peine de quelques mois de réclusion supplémentaire? Hors de question!

-Te protéger? Mais ma pauvre amie, crois-tu que je le puisse? Il me reste encore huit ou neuf mois à passer ici, peut-être moins si je me conduis bien et si mon père trouve le temps de me venir chercher... Un grand destin m'attend certainement, et je brûle de quitter ces lieux austères, je ne prendrai certainement pas le risque d'y rester ne fut-ce qu'une heure supplémentaire à ce que j'y dois. Tu m'en vois navrée, mais la seule chose que je puisse faire opur te venir en aide, c'estr t'apporter mes conseils. Libre à toi par la suite d'en faire ce que bon te semblera.

En la qualifiant de princesse, Marie avait touché l'égo de Françoise qui, certes ne fonctionnait pas à la flatterie, mais était néanmoins consciente de son rang qui s'en approchait. Son père était duc, proche de la famille royale, elle avait forcément un destin hors du commun qui l'attendait là au dehors, elle épouserait sans doute quelqu'un d'illustre, elle serait heureuse, riche et à la Cour pour se montrer et briller de beauté et d'intelligence, faisant l'admiration de tous, comme sa soeru Gabrielle. Oui, voilà ce dont elle rêvait.
Mais Marie, qui quelques instants avant réclamait protection, parlait de protéger des princesses telles que Françoise. Et enfin qu'elle connaissait le secret d'Excalibur. Françoise ne put s'empêcher d'éclater en un rire qui se répandit et résonna dans l'entre de la chapelle.


-Ma parole, mais tu t'exprimes comme un chevalier! Je croirai entendre mon frère Vivonne! Une dame ne s'exprime point ainsi et ne protège pas les princesses voyons, ajouta-t-elle avec un sourire doux, presque maternel. Encore moins une soeur, puisque dorénavant tu es Soeur de l'Illumination. Tu sembles à ton tour fort bien porter ce nom, cependant...

En effet, à entendre Marie parler, on aurait pu la croire folle... Mais cette folie singulière titilla d'autant plus la curiosité de Françoise. Assurément elle ne voulait pas s'attirer de soucis en ces lieux, mais elle ne voulait pas non plus dépérir d'ennui. Ainsi, peut-être que Marie, elle aussi, était férue de lectures. D'ailleurs, elle avait probablement lu les histoires des chevaliers de la Table Ronde, pour ainsi parler du secret d'Excalibur.

Les cheveux avaient presque tous brûlé, les cendres étaient disposées sur le sol. L'odeur ne tarderait pas à se dissiper. Il ne fallait toutefois pas qu'on les surprenne, on les accuserait de vandalisme, d'avoir voulu mettre le feu à la chapelle ou d'autres calomnies du genre.


-Il faut faire disparaitre ces traces. Les soeurs savent que je suis ici, je ne veux pas que l'on m'accuse de ces méfaits.

Le regard de la demoiselle s'arrêta sur les mains de Marie. Elles avaient dû souffrir des flammes qui avaient probablement eu le temps de les lécher à leur guise en s'emparant furtivement des mèches de cheveux roux.

-Montre-moi tes mains, dit-elle en les prenant délicatement dans les siennes douces et blanches. Ne souffres-tu pas?

Oubliant un instant l'étrangeté de cette fillette, Françoise se surprit à penser à sa soeur. Elle avait deux soeur cadettes dont l'une avait l'âge à peu près de Marie. Marie-Christine, sa soeur préférée. Certes, sa petite soeur n'avait rien à voir avec ce specimen de bizarrerie et de curiosité qui se trouvait devant elle. Mais machinalement, Françoise avait l'impression de la revoir, ayant commis une bêtise fréquente à son âge, et l'aider à la réparer. C'était ce qui s'était produit quelques fois au cours de l'été précédent, alors que Françoise avait eu le droit, ainsi que sa soeur, de regagner leur Lussac natal pour une petite semaine.

-Veux-tu que nous les plongions dans l'eau fraîche pour te soulager? Il ne faudrait pas que tu en gardes des traces... On pourrait te punir pour cela.

Françoise se souvint alors qu'un jour, alors qu'elle devait avoir l'âge de Marie, voire un peu plus jeune, elle jouait avec les enfants d'un paysan de Lussac. Ils avaient commis une petite bêtise d'enfant en jouant, à savoir briser un pot de terre en courant et le bousculant. C'était la petite Françoise d'ailleurs qui l'avait fait chavirer du rebord sur lequel il reposait. La mère des deux enfants sortit en entendant le bruit, demanda ce qui s'était passé. Françoise dit que c'était elle qui l'avait fait, et qu'elle lui présentait ses excuses. Mais la matronne s'empara de son jeune fils et le fouetta pour le punir de ce qui avait été commis. La demoiselle noble en avait gardé un effroyable souvenir. Elle avait ce jour-là compris que parfois la vie était injuste et que l'on punissait aussi bien les innocents que les coupables, pour des fautes commises ou non.
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Mer 24 Avr - 16:06

"Je suis Renée d'Aubigny, de la famille Stuart, qui s'illustra aux côtés de Sainte Jeanne d'Arc. Elle aussi s'était rasé la tête, et personne ne l'avait forcée à faire ce sacrifice. Mais il est vrai qu'elle fut brûlée," sourit l'enfant, perdant son sérieux après quelques brillants efforts pour égaler l'orgueilleuse présentation de son aînée. C'était d'ailleurs inutile. Un pair de France, on n'égalait pas cela. D'ailleurs, il y avait chez la jeune Françoise, dans sa manière de dresser la tête, dans la prestance de sa stature, quelque chose qui relevait d'un tout autre genre de noblesse que ce à quoi le petit domaine d'Aubigny pouvait habituer.

Il y avait même de quoi intimider, et sans doute la jeune Henriette, petite sœur de René, aurait-elle baissé la tête avec déférence, rougissante, incapable de trouver ses mots. L'idée vint soudain à René qu'il devrait peut-être l'imiter. Puisqu'il lui fallait être fille à présent, cet exemple était sans doute un guide acceptable. Il se tortilla les mains avec contrition, détournant les yeux pour ne plus croiser le regard éclatant de sa jeune compagne, hochant faiblement la tête à ses remontrances et à ses avis, puis décida qu'il se trouvait parfaitement ridicule et que cette attitude n'était pas digne de ses ambitions. Son regard, qui s'était éteint, se ralluma de cette petite flamme de folie qui lui attirait parfois les affections, et parfois la réprobation.

"Je veux bien tremper mes mains dans le bénitier, mais vous allez encore dire que je commets des sacrilèges. Laissez-les plutôt contre les vôtres. L'amour me guérira."

La douleur était ténue, une douce pulsation régulière qui se ravivait au contact de sa nouvelle amie, un pincement léger qui rappelle que l'on est en vie. Délicatement, René inclina sa tête et déposa un baiser furtif sur ces mains de statue qui contenaient les siennes. Le rire lui avait donné un instant le sentiment de n'être pas tout à fait accepté à son service. Il ne lui révélerait donc pas le secret pour l'instant. Un jour, peut-être, lorsqu'elle aurait pleinement reconnu qu'il pouvait tout à fait être son chevalier. Puis il s'échappa, vif comme une couleuvre, et s'agenouilla sur le sol froid pour frotter le sol avec le pan de sa robe. La cendre changea d'habitat, et l'enfant n'eut plus qu'à courir au-dehors pour secouer le tissu grisé, et faire tomber à terre le résultat de ses frasques. Après seulement lui vint l'idée de vérifier si personne ne l'observait.

Mais la cour était vide : l'appel de la chair avait concentré la population autour des tables silencieuses. Son cœur farouche se noua, à l'idée que telle serait désormais sa vie. Mais si Françoise était à ses côtés, si elle lui écrivait plus tard lorsqu'elle serait partie, ce ne serait pas si lourd à porter. Du moins, cela en vaudrait la peine. Revenant auprès d'elle, René l'interrogea, le visage paisible et confiant :

"Me punira-t-on si je vais manger en retard ? Ou puis-je dire que j'offre mon appétit charnel au Seigneur ? J'irai voler des hosties quand tout le monde sera couché. Je viendrai dans votre chambre, et nous en mangerons tous les deux. Toutes... les deux."

Ses mains se plaquèrent sur ses lèvres, mais il était un peu tard pour le repentir. Bien, puisqu'on remettait déjà en question la santé de ses esprits, autant mener la chose jusqu'au bout ! Pas un instant, son âme juvénile n'imaginait que cette compagne envoyée par le Ciel puisse avoir d'autre choix que de l'aimer. Le destin ne commettait pas de si tragiques erreurs. Donc, si fou soit-il, ce serait une folie apte à charmer et à émerveiller. Elle ne lui en tiendrait pas rigueur, bien au contraire, et il pourrait laisser parler son cœur, le sien lui répondrait. C'est pourquoi il ne posait que peu de questions, et se montrait au contraire fort affirmatif dans l'énoncé de ses projets, voire les mettait en application sans attendre les conseils promis. Son acquiescement précédent n'était bien qu'un jeu, le jeu d'Henriette, la petite fille modèle, qu'il ne savait soutenir bien longtemps.

"Bon. Peu importe. Je puis bien vous le dire. Je ne suis pas une fille, comme vous. Mon prénom s'écrit René. Je suis ici sous le manteau, dans le plus grand secret, et ma tante Ursule nous tuerait tous les deux si elle savait que je vous en parle."
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Mer 24 Avr - 17:06

Enfin elle se présentait sous son véritable nom. Françoise en était ravie car rien ne valait plus qu'un nom en ce bas monde, une lignée. Ses ancêtres avaient été des gens vaillants, avaient combattu au coté de Jeanne d'Arc. Marie, ou plutôt Renée, évoqua la similitude de leur sacrifice capillaire, ce qui arracha un sourire à Françoise. Ainsi donc, cette petite demoiselle se comparait à Jeanne d'Arc. Quelle effronterie. Cela plaisait beaucoup à Françoise, car certes c'était osé, voire prétentieux, mais celà démontrait également de l'ambition. L'ambition, c'était ce qui faisait qu'on était tout ou bien rien.

-Elle fut chauve puis brûlée, en l'espace de trois ans. Et toi, comptais-tu réaliser le même dessein en l'espace de trois heures? demanda-t-elle, son sourire toujours accroché sur ses lèvres roses.

Cette fillette était bien étrange, décidément. Voilà qu'elle lui parlait d'amour. L'amour guérirait ses mains, par simple contact avec les siennes? Qu'allait-elle encore chercher. Et que pouvait connaitre à l'amour une si jeune demoiselle? L'amour de son prochain, comme le prêchent les divines écritures. Etre bon avec quelqu'un signifiait-il lui procurer de l'amour? Et celà pouvait-il suffir à le soigner? C'était très symbolique, et Françoise n'y croyait que moyennement. Sa mère, Diane de Grandseigne, y acroyait dur comme fer. Elle était dévote au plus haut point. Françoise était pieuse, juste ce qu'il fallait, mais point stupide au point de croire aveuglément tout ce qui était dit dans la Bible. Marie-Renée ne voulait guère plonger ses mains dans le bénitier de peur de se voir reprocher un sacrilège, mais qui l'empêcher de les plonger dans l'abreuvoir ou dans la petite fontaine de la cours?

Puis cette petite s'empressa, à la demande de Françoise, de nettoyer ses bêtises et d'en faire disparaitre toute trace. Elle avait disparu bien vite après avoir essuyé de ses jupes les cendres qui jonchaient le sol. Renée ne tarda pas à reparaitre, alors inquiète de son retard au souper.


-Si personne n'a remarqué ton absence, tu t'en tireras bien. Sinon, il y a fort à parier que l'on te demandera des comptes. Tu risques également de te faire réprimander pour tes cheveux et l'on te demandera peut-être où ils sont passés... Ne t'avise surtout pas d'évoquer qu'ils ont péri par les flammes...

Et voilà qu'elle parlait de jeuner pour mieux voler des hosties et les partager avec elle dans sa chambre. Françoise se mit de nouveau à rire devant la hardiesse de ce projet, dévoilant ses dents blanches comme des perles.

-Toi qui ne voulais pas commettre de nouveaux sacrilèges, voilà que tu parles de voler le corps du Christ -elle ne put s'empêcher de se signer en le disant- et de venir en douce les manger dans une autre chambrée... Voilà qui me semble un peu fort...

A peine eut-elle fini sa phrase que son estomac se mit à gargouiller. Instinctivement elle mit une main sur son ventre et rougit. Sa soeur lui avait dit qu'à la Cour, entendre ce genre de bruits saugrenus étaient ardemment moqué, car l'on mangeait à sa faim sinon plus, tant et si bien qu'on n'avait guère l'occasion d'entendre les estomacs crier famine, ce qui serait alors un signe de pauvreté indigne. Quelque peu honteuse, le rouge aux joues, Françoise ne put s'empêcher de hocher la tête.

-Mais soit, je consens à ce projet, mais alors il nous faut un lieu de rendez-vous secret... Pas question que l'on nous prenne en flagrant déli dans ma chambrée, d'autant que je la partage avec une compagne fort peu encline au secret. Elle est ennuyeuse comme les pierres.

Son "tous les deux" la surprit, mais elle attribua ceci à une nouvelle fantaisie de cette petite qui semblait avoir pris goût aux lectures chevaleresques et qui rêvait probablement d'imiter un frère ainé. Un garçon manqué, comme on les appelait. Et puis la perspective d'un rendez-vous secret et nocturne était toujours plus excitant et attractif dans ces mornes distractions que l'on pouvait avoir au couvent. Mais, contre toute attente, Renée lui déclara alors un secret qui parut bien incroyable à la jeune Françoise. Celle-ci écarquilla les yeux et plongea ses iris azur dans celles de son interlocutrice.

-Te moques-tu de moi? Allons, c'est impossible! Me crois-tu tombée de la dernière pluie pour avaler pareilles balivernes? Ha, ça, c'est vraiment la plus grande histoire à dormir debout que j'aie jamais entendue!

Un garçonnet dans un couvent de filles, vraiment, c'était la dernière chose possible. Qui donc oserait commettre pareille chose? Toutefois, à imaginer que ce fut vrai, le coeur de Françoise s'emballa. Ceci lui paraissait des plus incroyables, d'autant que les jeunes filles au couvent n'étaient pas sensées être en contact avec les garçons. Et puis un peu plus tôt, cette, ou ce, Renée lui avait dit être là pour prendre la place d'une certaine soeur... Et à présent elle ajoutait que si sa tante Ursule l'apprenait, elle les tuerait!

-Sornettes! Les dames d'Eglise ne tuent pas les jeunes gens! Où as-tu vu jouer cela? Allons, cesse donc de te moquer, veux-tu?
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Mer 24 Avr - 20:42

"Ma tante, c'est un vieux hibou, pas une dame de qualité. Je vous dis qu'elle viendrait m'étouffer avec mon oreiller, ma mère m'en a prévenu. Mais tant pis pour vous, si vous ne me croyez pas, j'en épouserai une autre. On vous donnera à quelque vieux mari chenu, plus chauve que moi encore."

Emporté par l'élan du jeu, René tira la langue et s'enfuit. Sans aller bien loin, cependant, puisque la chapelle était en quelque sorte leur objectif : si hosties il y avait, elles devaient se dissimuler dans les environs immédiats. Sans doute faudrait-il un peu escalader, et un peu crocheter, mais les grilles et les serrures n'avaient jamais su le retenir très longtemps contre son gré. Il était peu probable qu'on les laisse traîner dans le calice, à la vue de tous, même si ces femmes passaient toute leur sainte journée à se répandre en jérémiades sur ces bancs polis par leurs séants ; il devait y avoir un beau ciboire aux environs, bien plus riche et plus orné que ces misérables tenues qu'on les obligeait à porter, là était le véritable sacrilège... enfermé à clé dans quelque tabernacle...

L'autel attira son regard, et un petit sourire de lutin aiguisa les coins de ses lèvres. Un petit tour aux écuries, où se trouverait certainement un objet pointu et métallique, et tout cela serait vite dévissé. Puis revissé sans coup férir, du moins, il fallait l'espérer... mais cette question-là, René ne se la poserait que lorsque le méfait serait commis. Autrement dit, quand il serait trop tard pour être raisonnable et reculer. C'était précisément le but. Tiens, voilà autre chose dont sa tendre mère l'avait menacé : s'il prenait trop de recul par rapport à lui-même, il finirait par tomber hors de sa propre tête. Sur le moment, il en avait fait des cauchemars, mais avec le temps, l'idée était presque devenue amusante. Il revint auprès de Françoise et lui souffla :

"C'est dit, je peux le faire. Le corps du Christ est à nous. S'il y a du vin de messe, je le prendrai aussi. Ne t'inquiète pas, Jésus est pardon."

Lui-même lui avait déjà pardonné son incrédulité, car il était déterminé à la vaincre, et s'y voyait déjà. Telle était l'opinion qu'il se faisait de l'attitude de Dieu lorsqu'il se présenterait devant lui après sa mort. Un sourire malicieux, qui signifierait : "Ha ! Je t'ai bien eu !" tandis que le Tout-Puissant ôterait son masque de diable ; et une main tendue pour entrer dans Sa grâce, ce qu'il ferait bien volontiers. C'était à peu près l'idée qu'il se faisait aussi du roi. D'ailleurs, il ne croiserait peut-être jamais ni l'un ni l'autre, alors autant s'en composer une image de conte, c'était tout de même plus agréable.

Au même instant, une grande femme sèche et droite comme un bâton de guerre émergeait de la salle où les autres achevaient leur maigre potage. On n'était pas chez les franciscains, ici ! La petite nièce trop agitée allait apprendre ce que c'était que le règlement. Elle allait sortir de sa petite sieste, et retourner prier devant la dépouille de celle qui lui léguait son nom, et ce tant qu'elle ne serait pas arrivée à réciter le "Je vous salue Marie" sans tourner de l’œil ! Mais lorsque la main noueuse poussa la porte de la cellule aux murs nus, celle-ci était vide, hormis une mèche de cheveux sur le lit. Sans prononcer une syllabe, sans desserrer les lèvres, la sœur aux allures de corneille se mit en quête de sa proie, qui ne pouvait être bien loin. Lorsque René l'aperçut en mettant le pied hors de la chapelle, il la reconnut le premier. Il fallait prendre une décision rapidement. Il se précipita à l'abri du bâtiment, se jeta à genoux sur un banc, et se mit à prier furieusement. Tous les psaumes qui lui revinrent à l'esprit y passèrent.

Sœur Ursule mit quelques temps à entrer dans la chapelle : il faut croire que cela ne lui semblait pas l'explication la plus logique. Mais lorsqu'elle le vit, l'enfant en prière frappa immédiatement son regard, et son cœur. Elle l'interpella d'une voix radoucie :

"Sœur Marie ! Que faites-vous ici ? Vous n'êtes pas venue manger ?"
"La Vierge m'est apparue dans mon sommeil, ma tante !"
"Sœur Ursule."

Certaines personnes ne lâchaient décidément jamais prise. Cette femme avait dû être élevée parmi les dogues de Cour italiens.
"Pardon, Soeur Ursule. Elle m'a illuminé de son amour, et m'a dit de tout lui consacrer dorénavant. Ma beauté, ma santé, mon confort..."

L'explication venait juste à temps. Sa tante venait de remarquer ses cheveux coupés et sa robe couverte de cendres. Pour la première fois, René lui découvrit une mine attendrie. Nul doute que si elle l'avait vu se jeter dans un nid de fourmis rouges, elle l'aurait tout simplement adoré. Ce type de femmes lui faisait froid dans le dos, mais il maintint bravement son sourire hypocrite, dans l'attente d'une décision, laquelle couronna son insolente tentative d'un tout aussi insolent succès.

"Venez tout de même prendre un quignon de pain, vous avez fait une longue route aujourd'hui. Vous verrez souvent la lumière de Dieu dans ces murs, soeur Marie. Et vous avez toute votre vie pour prier."
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Jeu 25 Avr - 2:27

Les propos de René étaient bonnement impensables! Déjà, traiter soeur Ursule de vieux hibou... Bon, entre étonnement et indignation, malgré tout Françoise ne put s'empêcher de sourire. Il était vrai que l'on pouvait aisément la comparer à ce nocturne volatile... Mais lorsqu'elle...il parla de ne la point épouser et qu'on lui donnerait quelque vieux mari, Françoise ne put s'empêcher de protester. Elle fronça les sourcils et son regard bleu devint perçant.

-Oh! Comment oses-tu penser que tu serais digne de moi? Espèce de...

Elle n'eut pas fini sa phrase que le garnement lui tira la langue et s'enfuit.

-Oh!

Mais malgré son léger courroux d'un instant, Françoise ne put s'empêcher de rire. C'était là simples jeux de petite fille. Elle la regarda courir et regarder l'autel avant que de revenir vers elle. Quelle autre sorte d'idée saugrenue avait bien pu traverser la jeune tête chauve de ce drôle d'enfant? Voilà donc qu'il insistait sur le corps du Christ.

-Blasphème! lui chuchota la demoiselle.

Mais René ne semblait que peu s'en soucier et était déjà parti en direction de la sortie, chercher on-ne-savait-quoi encore. Mais il (ou elle) ne tarda pas à revenir hâtivement pour se mettre en posture de prière. Immédiatement, Françoise comprit que l'on venait et l'imita instamment, sur un autre banc dans l'allée d'en face. Après tout, elle devait les réciter aussi, ses "je vous salue Marie". La voilà donc, avec quelques quarts d'heure de retard, dans l’exécution de sa punition.

Elle était fort discrète, et rien ne dit que soeur Ursule l'eut remarquée. Cependant, la jeune fille ne perdit rien de l'échange entre tante et nièce. Tante qui d'ailleurs, mettait un point d'honneur à ce que soeur Marie l'appelle soeur Ursule. Quelle étrange lien familial que celui-là. Et surtout, quelle facilité dans le mensonge! Françoise en était sidérée: René mentait avec une aisance remarquable! Comment alors accorder sa confiance à un être capable de tromper les membres de sa propre famille? D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, Françoise n'avait jamais menti à ses parents ou ses frère et soeurs.

Et que lui dirait cette soeur Ursule quand elle aurait remarqué sa présence, si ce n'était encore fait? Ah, si elle pouvait lui dire, à elle aussi, d'aller chercher un quignon de pain... L'estomac de la jeune fille criait famine, elle aurait juré pouvoir le sentir se tordre en tous sens. En cet instant, la conjoncture d'aller voler des hosties et de les dévorer en cachette lui parut fort attrayante. Et si elle lui disait d'aller instamment regagner sa chambre? Que la soirée lui paraîtrait longue et ennuyeuse jusqu'au lendemain matin. Jamais elle n'arriverait à s'endormir avec la faim qui la prenait au ventre. Et sa compagne de chambre l'ennuyait à mourir. La perspective de discuter avec sa nouvelle camarade, aussi étranges que fussent ses propos, paraissait à Françoise d'une grande douceur, attendu que celle-ci se proposait d'aller, telle un chevalier servant, lui voler des hosties et du vin de messe pour ses repas. Ses propos avaient beau être surprenants, déroutants voire inquiétants, force était de constater que l'imagination n'avait point guère déserté son cerveau et que finalement, c'était divertissant que de s'entretenir avec cet individu hors du commun. Jamais Françoise n'aurait cru trouver, en ces derniers mois de couvent, une personne aussi originale avec qui converser.
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Jeu 25 Avr - 18:12

La main desséchée s'était une fois de plus refermée sur celle, plus potelée, de l'enfant, qui luttait contre une atroce envie de se tordre comme un pendu pour fuir cette emprise glaciale. Ses petits pieds s'enracinèrent dans le sol et toute sa fluette musculature s'arc-bouta pour résister. Vite, trouver quelque chose à dire, ou tout son numéro pour entrer dans les grâces de cette figure d'autorité tomberait à l'eau...

"Je ne peux vous suivre, ma tan... sœur Ursule. Je préfère rester prier."
"Que m'écrira votre mère si je vous laisse mourir de faim ?"

C'était un argument discutable ; sa mère serait peut-être soulagée, René l'en soupçonnait. Mais le jeu n'autorisait pas cette réponse empreinte d'un cynisme qui ne seyait guère à son âge, et à son feint angélisme. Il fallait une voix poignante, des arguments bibliques, l'exaltation du prêche. Il se trouve justement que l'inspiration venait de visiter ce jeune cerveau, sans doute grâce à la muse qu'il venait d'adopter.

L'index de René reprit sa liberté, et se pointa dramatiquement vers la discrète jeune fille toujours présente - qu'il admirait à présent pour n'avoir pas pris la fuite au spectacle repoussant de cette vieille rombière.
"Et que me dira la Sainte Vierge, si elle m'apparaît de nouveau cette nuit, en apprenant que j'ai laissé ma consœur avoir faim, sans l'accompagner dans sa pénitence ?"
"Cette damoiselle est punie."
"Et les deux larrons avaient volé."
Et toc.

"Irez-vous donc également en Enfer, pour tenir compagnie aux damnés ?"
s'offusqua la nonne, peu accoutumée à entendre les simples mortelles qui l'entouraient comparer si hardiment leur condition quotidienne au supplice du Seigneur.
"Oui, j'irai," affirma sœur Thècle-Marie de l'Illumination, la lumière des Cieux illuminant effectivement son regard. "Ils auront besoin de quelqu'un pour leur parler de Dieu."

Il n'y avait rien à répondre à cela. C'était à se demander comme les Pères de l'Eglise n'avaient pas eu l'idée plus tôt. Ou alors, c'était complètement blasphématoire, et cela remettait en question les fondements même de l'Eglise ; il fallait vérifier d'urgence. Quelques minutes plus tard, le réfectoire désert abritait deux adolescents victorieux, devant lesquels s'étalait toute la diversité gustative d'un repas suivant la règle de Saint Benoît ; et Sœur Ursule rassemblait de nouveau les têtes pensantes du couvent, afin de consulter les textes à la bibliothèque, et de déterminer si sa nièce était un petit diable ou une sainte en herbe. Dans les deux cas, des mesures spéciales devaient être prises dans les plus brefs délais, et le diocèse averti tout aussi promptement.

"C'est dégoûtant," protesta René en considérant le contenu de son écuelle. "Ma maison me manque. La chasse, c'est dégoûtant aussi, mais le gibier, c'est bon. Alors, tu sais à qui on va te marier ? Puisque, paraît-il, ce n'est pas à moi. Je suis trop bas sur l'échelle de la héraldique, sans doute ?"

Sa manie de sauter du coq à l'âne trahissait, non pas l'approche d'une attaque du haut mal, mais au contraire l'excitation d'un amusement qui se renouvelait de façon permanente, au contact d'un nouvel univers plein d'opportunités et de promesses. Les détails tels que la robe qui le grattait, le froid des pierres ou le goût de la nourriture ne décourageraient pas de sitôt son insondable enthousiasme pour le mensonge au nez d'une nonne, ou la gloire de se faire remarquer devant une jolie demoiselle. Il se sentait au-dessus de tout cela, et planait avec élégance à des lieues des petits tracas de l'instant, et même très loin au-dessus de cette princesse au rire moqueur, qui serait offerte à un inconnu tôt ou tard ; ce qui, à lui, ne lui arriverait jamais.

Pour l'heure, tout ce qu'il voyait de son statut paradoxal, extérieur aux livres de science et aux traités de poésie, c'étaient les bons côtés. Le fait d'y être extérieur était en soi un bon côté, malgré la sensation de plonger dans le néant qui l'avait saisi lorsqu'il s'en était aperçu. Etre inexistant, c'est être indécelable. Rien ne pouvait le trahir, personne ne pouvait le démasquer, il était entièrement libre. S'il se comparait sans honte au Tout-Puissant, c'est qu'il était créé à son image, confortablement installé sur son petit nuage, dans la douce quiétude des anges, et de ceux qui ne seront jamais punis.

Or, hélas, ce jour même, son corps décida qu'il était temps d'en finir avec ce statut proche du divin, qui ne doit être réservé qu'aux jeunes enfants. Une certaine horloge arriva sur l'heure fatidique où les mécanismes de ses intérieurs le condamnaient à d'embarrassants symptômes. Aucun signe n'en était visible sur la surface de sa personne, et il flottait encore pour quelques moments en une bienheureuse ignorance. Toutefois, sur l'intérieur laiteux de sa cuisse droite, une goutte de sang clair s'était mise à couler, signant avec sa chute celle que ferait René du haut d'une montagne d'innocence.
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Ven 26 Avr - 9:04

Françoise ne bougeait pas de sa position de prière, faisant mine de réciter ses "je vous salue", mais ne perdait point une miette de la conversation qui avait lieu de l'autre coté. Les échos donnaient un air de solennité à cet entretien pourtant étrange. La toute jeune femme n'en revenait pas de la force de conviction dont faisait preuve René. Cette petite Marie était incroyable, elle arrivait à improviser de telles argumentations avec tant de véracité dans le ton de sa voix que c'en était troublant, on ne pouvait que la croire. On aurait dit une vraie sainte. Mais Françoise tremblait que la sévère soeur Ursule ne comprenne son petit manège et que l'enfant ne finisse fouettée pour blasphème. Après tout, on ne se moquait pas impunément des religieuses.

Mais enfin, sans qu'elle ne comprenne ni comment ni pourquoi, la demoiselle se retrouva avec son acolyte au réfectoire: la soeur Ursule avait tout gobé, ou du moins semblait y croire pour le moment, et les avait autorisées à aller se sustenter pendant qu'elle et d'autres religieuse s'en iraient discuter du cas de la nouvelle soeur Marie.

Attablée en face de René, Françoise, malgré sa faim, tâchait de ne pas manger comme une goinfre, mais bel et bien de respecter l'étiquette. Elle attrapa une miche de pain et en déchira un petit morceau qu'elle mit dans sa bouche et regardant René, souriante, d'un air triomphal. Cette mie de pain lui semblait délicieuse, la meilleure qu'elle n'ait jamais mangée! C'est fou comme on est moins difficile lorsqu'on a faim...


-C'est prodigieux ce que tu as réussi à accomplir! dit-elle une fois qu'elle eut avalé sa bouchée. Je suppose que je te dois des remerciements. Alors accepte l'expression de ma sincère reconnaissance.

René, cependant, protesta contre la nourriture qui, en effet, n'était point fort alléchante ni d'un gout délicat. Cependant il fallait bien s'en contenter. Et la réaction de l'enfant fit rire Françoise à nouveau.

-En effet. Tu n'as pas idée comme j'ai hâte de partir d'ici. Mais bon, pour l'heure, nous devrons bien nous satisfaire de cela... Tu n'as qu'à imaginer que ce morceau de viande trop cuit est en faite une délicieuse poularde, ou encore une belle partie de cerf que ton père aura chassé.

Voilà que René reparlait mariage. Françoise sourit en secouant la tête, qui fit s'échapper quelques mèches de cheveux châtain ondulées de part et d'autres de ses épaules.

-L'héraldique. On dit "l'héraldique". Et non, je ne sais pas. Je suppose que j'aurai plus de choix que ma soeur. Après tout, elle est mariée depuis quelques année, mon frère aussi.. Et comme je suis la préférée de mon père, je suis sure qu'il me laissera un grand choix de prétendants tous plus dignes les uns que les autres, lança-t-elle fièrement, son regard vers le haut de la pièce.

Puis ses yeux se replongèrent dans ceux de René.

-Et cesse, veux-tu, de vouloir me faire croire à ton secret ridicule. Tu peux bien essayer avec les jeunes filles de ton âge, mais avec moi, cela ne prend pas, je ne suis pas née de la dernière pluie, vois-tu.

Sa voix se montrait parfois quelque peu autoritaire bien qu'elle n'haussa pas le ton. Mais elle n'entendait pas se laisser berner de la sorte par une si jeune demoiselle, aussi amusante fut-elle. Françoise se radoucit donc et lui sourit à nouveau.

-Tu vois que l'on peut gagner honnêtement sans croûte... Enfin...

Honnête, alors que René avait menti? Ce n'était le terme juste, voilà ce qui stoppa la belle demoiselle, qui alors se remit à rire quelques secondes.

-Du moins, sans la voler en des lieux sacrés, rectifia-t-elle avec un clin d'oeil.

Françoise n'avait aucune idée de se qui se tramait dans le corps de sa compagne. Sans doute que si elle l'avait su, c'eut été une preuve évidente que soeur Marie mentait sur le genre secret auquel elle prétendait appartenir.
Après avoir mangé un petit morceau de viande au goût infâme, Françoise attrapa une cerise qu'elle fit rouler entre ses doigts en en regardant la brillance, évaluant la douceur de sa peau rouge.



-Tenir compagnie aux damnés, alors? Intéressant, j'avoue que je n'aurais guère trouvé mieux, je te félicite. J'espère pour toi qu'elle continuera de croire en ta subite dévotion et soumission... et qu'elle ne te tuera point pour avancer l'heure de leur parler de Dieu!
ajouta-t-elle en lui faisant un clin d'oeil, avant de porter le petit fruit entre ses dents blanches et brillantes.
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Ven 26 Avr - 11:03

Le nuage s'envolait plus haut que les ailes des aigles n'atteindront jamais. Non seulement la belle bavardait avec René, lui confiait toutes sortes d'informations et d'impressions, qu'il classait en les tiroirs de sa réflexion afin de pouvoir par la suite lui offrir les cadeaux adéquats à ses goûts et à ses besoins ; mais elle semblait l'apprécier, lui reconnaître une certaine valeur, et chacun sait que la première personne sur laquelle on jette son dévolu au sortir de chez sa sainte mère a droit de vie et de mort sur notre âme par le jugement, car comme cette dernière nous a mis au monde du foyer, cette nouvelle rencontre nous met au monde extérieur.

"On dit le haricot, alors pourquoi pas la héraldique... Le monde est bizarre." René louchait son son bout de viande en s'efforçant de voir ce qui n'y était pas. Mécontent du résultat, il entreprit de le déchiqueter en petites miettes, pour le recompacter ensuite entre ses doigts obstinés, espérant changer ainsi sa nature, comme font les alchimistes. La substance ainsi gâtée perdit cependant tout attrait culinaire à ses yeux ; par ailleurs, elle avait acquis un goût de cendres. Le plus intelligent à faire semblait s'essuyer les mains sur les genoux de sa robe déjà grise de poussière, à présent fort laide à regarder, et se contenter de boire pour oublier qu'il ne mangeait point.

Son grand défaut était celui des jeunes chiens qui voient chez leurs aînés, en tout, une invitation au jeu. Lui voyait un défi à commettre folies et exploits, les deux notions n'étant pas bien distinctes par ailleurs. L'évocation d'une file de prétendants se pressant devant un palais de conte, et le regard qui perçait son âme comme pour en dénouer tous les détours de langage, étaient un appel à l'aventure dans l'alphabet comportemental de René d'Aubigny. C'était une question directe, à laquelle il ne pouvait que répondre présent, et l'intensité de sa résolution habitait le regard qu'il renvoya sans peur à Françoise, un regard aux tréfonds limpides, mais agités par l'annonce de la tempête. Il serait là, le jour où les prétendants entreraient dans la salle qu'il s'imaginait éblouissante de vitraux et de dorures. Et ce serait lui, et aucun autre, qui saurait retirer l'épée de la pierre.

Cette observation assidue se radoucit néanmoins avec le charme qu'elle absorbait. Difficile de rester concentré sur l'ébauche d'une mission sacrée lorsque sa voisine de table présentait, par ses moindres gestes, les éclats d'une beauté en plein épanouissement. Et surtout, inutile de se projeter dans un avenir encombré de soieries, quand le présent, tout vêtu de bure qu'il soit, savait jeter pareilles étincelles de magie. Après tout, pour la réclamer un jour, il convenait de la séduire dès à présent. Et puisqu'elle l'appréciait en petite fille délurée, mais refusait de le voir comme un hardi prétendant, qu'à cela ne tienne ! Petite fille il serait. C'était un jeu si courant qu'il pourrait même y jouer au jour de leur mariage. Depuis qu'il avait remarqué la manière dont sa compagne menait sa nourriture à sa bouche, il s'était d'ailleurs appliqué à l'imiter, dans l'idée que le jeu durerait sans doute longtemps, et que cette technique y serait fort utile.

"Elle est trop bête pour m'avoir. Je connais ces gens-là. Tant qu'elle s'attaque à moi alors que je suis éveillé, je n'ai pas peur d'elle. Voici un bon conseil en échange des vôtres : lorsque c'est trop grave, il suffit de se prétendre possédé. Un bon exorcisme, on passe à confesse et voilà le travail."


Le repas, ou ce qui en tenait lieu, ayant perdu toute espèce d'intérêt à ses yeux écœurés, Sœur Marie se leva de table et commença à se rouler par terre, parachevant la déchéance de sa tenue vestimentaire. Ses membres souples semblaient se disloquer comme ceux des bateleurs, ses yeux roulaient dans leurs orbites et de ses grimaces s'échappaient des incantations diaboliques, à faire croire que tous les possédés depuis la chute de Rome n'étaient que des enfants malicieux ayant particulièrement bien répété leur numéro. Cela devenait rapidement fatigant, cela dit, et il ne voulait pas effrayer la jeune fille qui une fois déjà, l'avait supposé malade de l'esprit ; il se releva rapidement pour s'asseoir en tailleur sur le sol, un rien essoufflé, guettant d'un œil malicieux la réaction qui suivrait.

Vue d'en contrebas, elle avait réellement l'air d'une Madone. Ce lieu, par chance, ne l'avait pas changée en quelque chose de moins magnifique, mais de plus modeste, comme il sied aux servantes de l'Homme qui marchait pieds nus dans le désert. Elle était restée aussi étincelante que les apôtres de la légende, sans s'abaisser à l'humilité servile des premiers fidèles. Si tout le monde ecclésiastique s'était comporté ainsi, René aurait de lui-même réclamé d'appartenir à cet ordre.

"Vous voyez, Françoise : quelle demoiselle digne de ce nom se conduirait comme je me conduis ? Votre frère l'aurait sans doute fait, votre sœur, certainement pas ! Je ne connais pas vraiment mon frère, il est trop grand, mais j'ai pour ainsi dire élevé ma sœur, et je sais de quoi je parle."

Ailleurs dans le couvent, le conciliabule n'arrivait à aucune conclusion satisfaisante. Une créature à l’œil égaré et au sourire vague suggérait un compromis : le fouet. Si l'enfant l'avait mérité, justice serait faite, et s'il était sincère, ce serait une offrande de plus, faite de bon cœur et dans la joie à la gloire du Seigneur. Mais même ses camarades avaient conscience qu'elle allait peut-être un peu loin dans son interprétation des textes. On la laissait parler, mais on l'écoutait rarement.
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Ven 26 Avr - 14:48

Françoise sourit à la remarque de sa camarade. cette enfant était décidément très perspicasse et avait un sens de la logique assez étonnant et original. La jeune femme se surprit à se trouver une ressemblance de caractère avec elle au même âge.

-Pour la même raison qui fait que l'on dit "l'hirondelle". Héraldique est un nom féminin.

Elle fit ensuite réflexion, les yeux vers le ciel, que d'autres noms féminins commençant par un H se voyait précédés d'un "la".

-Tu vas probablement me rétorquer que l'on dit "la hantise", et je t'approuve. J'ignore pourquoi certains noms sont soumis à des exceptions. Je suppose que c'est tout aussi vrai pour tout en ce bas monde, n'est-ce pas?

Elle la regardait à présent déchiqueter sa viande et fronça le nez. Si sa mère ou son père ou même sa soeur l'avaient vue agir de la sorte, ils l'auraient assurément réprimandée, ils l'auraient taxée de crasseuse. D'autant que manger de la viande était tout de même un privilège. Il ne fallait pas gaspiller, et ses quelques années au couvent avaient appris à la future marquise la valeur d'un bon repas.

Feindre la possession? En voilà une nouvelle idée des plus originales. Françoise aurait bien trop eu peur d'être ridicule et de finir sur un buchet! Il fallait bien être une gamine de la trempe de Marie-René pour imaginer pareille supercherie! Et voilà qu'elle se mettait en action pour mimer cela et se roula parterre. Françoise était entre atterrée et amusée. Entre deux rires retenus, elle se pencha vers elle
.

-Es-tu folle? Relève-toi! souffla-t-elle.

Certes non, elle ne s'abaisserait jamais à agir de la sorte, et d'ailleurs, elle en était sure, jamais aucun membre de sa famille ne l'aurait fait ni ne l'avait fait. Impossible!

-Mon frère? Certainement pas, c'est un homme extrêmement respectable, un vrai chevalier et d'ailleurs il est au coté du roy! Jamais il ne se conduirait de la sorte!

Ignorait-elle que son frère se livrait, parfois même avec le jeune roy, à des péchés de chair, où d'ailleurs les deux jeunes hommes se plaisaient à entre en compétition? Parfois même dans des granges avec des paysanes... Il fallait bien que jeunesse se passe... mais cela ne leur passerait jamais!
Mais à cette époque, Françoise avait tendance à idéaliser au plus haut point les membres de sa famille proche. Ainsi son père était le gentilhomme le plus exemplaire, sa mère la femme la plus admirablement dévote, sa soeur la jeune femme la plus belle et admirable, son frère le chevalier le plus magnifique. certains détails, qu'elle apprendrait plus tard, la ferait sans doute redescendre d'un cran les prétentions qu'elle attribuait à certains
.

-Tu as élevé ta soeur?? Vous n'aviez pas de gouvernante?

Ceci ne laissa pas de la surprendre. Elle-même n'avait été que peu en contact avec ses soeurs dans son enfance. Elle avait éét élevée seule à Lussac, sans ses parents et sans ses deux ainés, et sans également ses deux cadettes. Il leur arrivait parfois d'être réunis, mais ce n'était point le quotidien.
Quand René changea de position pour s'asseoir en tailleur, Françoise ne put que remarqué que l'arrière de sa jupe était tâchée de sang. Elle écarquilla les yeux
.

-Tu t'es blessée? Tu saignes, regarde ta jupe.
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Ven 26 Avr - 16:41

Il y avait un livre quelque part, sur l'étagère de bois rouge, à peu près à l'endroit où se dressait le petit cheval de bois bricolé par René pour fêter le retour de son frère, qui traitait de la terrible et fascinante question de l'origine des mots. René s'y était attaqué quelquefois, comme on se lance à l'assaut d'un sommet, et rapidement il s'endormait avant d'avoir tourné la page. Ce serait pour plus tard, quand il serait grand et sérieux, "et qu'il aurait de la moustache", comme on disait en riant autour de lui. Il riait avec les autres, sans être bien certain de vouloir d'une moustache ou non.

Toujours est-il que ce mystère là, il n'en connaissait pas la solution par cœur. Peut-être, tout simplement, n'y en avait-il pas, comme il n'y avait pas de place pour lui dans les traités anatomiques. Ce serait amusant : son néant se peuplait donc, notamment d'hosties et de haricots. Il songea qu'en rentrant chez lui, il n'aurait qu'à consulter les livres de son père, puis s'abîma dans le silence en se rappelant qu'il était censé végéter dans cette abbaye jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'idée ne parvenait pas à se faire une place nette dans son esprit vagabond. Jamais, cela faisait tout de même très loin.

"Bah, j'ai dû m'égratigner. Voyez-vous, ma gouvernante elle aussi était un vieux hibou, la petite Henriette s'amusait mieux avec moi."

Se rouler par terre n'était pas des plus agréables lorsqu'on avait fini de s'amuser, de plus une sorte de vertige insidieux lui donnait envie de se reposer dans un lit douillet pendant des heures, sans qu'il soit possible d'en déterminer la cause. Cela ne venait pas d'une chute, d'un mauvais rhume ou d'un repas trop lourd, c'était certain ; pour ainsi dire, cela venait de l'intérieur. Peu enclin cependant à céder à la panique devant le public qui lui était offert, il s'arc-bouta au contraire dans une attitude fière et désinvolte, de celles qui n'ont que faire des petits bobos et des migraines superficielles. Mais la station debout joua sans prévenir sur la nouvelle faiblesse de ses artères, et la pâleur qui envahit ses joues n'était pas de très bon augure. Malgré sa résolution, son regard s'égara vers les pans qui couvraient ses chevilles. L'une d'elles était marquée d'un petit stigmate rouge et brillant qui lui retourna le cœur.

"Je n'ai pas mal, je ne suis donc pas blessé," affirma-t-il en s'adressant, de toute évidence, davantage à lui-même qu'à quiconque. "J'irai vous voir à la ville, quand vous serez auprès de votre frère, voulez-vous ? Il me présentera au roi, et peut-être serai-je fait mousquetaire."

Mais son sourire d'anticipation s'était éteint, et sa première préoccupation était désormais non plus dans le rêve, mais bien dans la réalité de cette robe si laide dont il s'efforçait, en se tordant sur lui-même, d'observer l'envers. De petites taches de sang y étaient effectivement semées. La terreur d'avoir prononcé un blasphème de trop, et d'être victime de la colère du Tout-Puissant, rendait soudain ses gestes maladroits. On l'en avait menacé par le passé. La voix du prêtre, conjurée par ses plaisanteries sur la facilité de contrefaire un exorcisme, reprenait ses droits et son pouvoir angoissant sur les tréfonds superstitieux de son âme campagnarde. La mort allait-elle venir, afin de le placer en face de ses prétentions concernant le secours des damnés ? Ce serait bien fait pour lui, certes, mais il recevait rarement le châtiment de ses fautes, et jamais dans d'aussi brefs délais !

A moins que ce ne soient les anges qui aient reçu ses protestations de foi, et lui aient accordé, d'un coup de lance invisible, le stigmate du Christ au côté. René eut la vision de la plaie béante où Saint Thomas avait plongé sa main, et son vertige s'accentua d'autant. Dire qu'on ne lui avait jamais encore administré de baiser d'amour ! Et pourtant, il n'aurait osé en réclamer, toutes ses fanfaronnades inhibées par la stupéfaction de rencontrer les conséquences de ses actes. De plus, la grande jeune fille aux beaux cheveux qui le couvait d'un regard attentif était un recours bien faible face aux forces impitoyables du Ciel et de l'Enfer.

D'ailleurs, elle l'avait bien prévenu plus tôt qu'elle ne s'interposerait pas pour le défendre, si cela risquait de la mettre en danger. Et l'aurait-il vraiment voulu ? Non, se fût-il brisé les dents à les claquer sous l'effet de la fièvre, il n'aurait jamais appelé à son secours une demoiselle à qui il avait offert sa protection ; ce n'était pas digne de ses ancêtres. Un regard vers la tablée et les restes de son repas acheva de le convaincre que rien dans les environs ne pouvait l'aider. La seule vue des miettes oubliées le révulsait.

"Peut-être devrais-je rencontrer un médecin, si vous en avez un. Mais pas celui qui s'occupe de la vieille femme morte. Je ne veux plus la voir."
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Sam 27 Avr - 15:28

Sa manie qui surprenait toujours de changer de sujet au beau milieu d'une même phrase ou presque. Cela avait tendance à agacer quelque peu Françoise qui, pour l'heure, s'inquiétait de voir du sang sur sa petite camarade. A force de faire l'idiote, elle s'était probablement blessée et n'osait pas le lui dire, de peur de paraitre faible ou autre, d'autant qu'elle se prétendait chevalier de la tabre ronde, ou simplement être un garçon... Cette petite Marie avait de drôles de fantasmes et prétendait s'appeler Renée, sans E... Françoise n'en croyait pas un mot, mais pour l'heure elle était loin de ce genre de considération.

-Ma petite soeur aussi est bien contente de me voir lorsque nous sommes réunies... et moi je susi contente de voir ma grande soeur. C'est souvent aini, du moins j'en ai l'impression.

Mais malgré l'air calme qu'elle se donnait, apès tout elle avait appris à dissimuler ses véritables impression à force de faire de petits séjours à la Cour et auprès de sa soeur, l'inquiétude était belle et bien là. Lorsque René se redressa, Françoise put voir un filet de sang sur sa cheville, qui semblait provenir de plus haut. Alors elle comprit ce qu'il se passait, et sourit de manière rassurante. Inutile d'angoisser d'avantage cette petite demoiselle qui devait se demander ce qui lui arrivait.

-Je crois que j'ai compris ce qui t'arrive. Tu n'auras pas besoin de médecin, rassure-toi.

Quand les médecins arrivaient, ce n'était jamais très bon signe. Ils avaient tendance à d'avantage affaiblir que soigner, surtout avec leurs fameuses saignées sensées venir à bout de tout et qui finalement achevaient plus vite le patient qu'elles ne le soulageaient.

Françoise se leva, retourna vers la table et attrapa un torchon, avant de revenir auprès de soeur Marie. Elle le lui tendit en même temps que son autre main pour la faire se relever.


-Tu deviens une femme. Tu es victime des saignements mensuels que nous connaissons toutes. Cela t'arrivera tous les mois dorénavant, sauf si tu tombes enceinte, ce qui, je pense, n'est pas près de t'arriver. Tiens, prends ça, tu en auras besoin.

Une fois sa compagne debout, elle lui mit le torchon dans la main.

-Mande ton indisposition à ta tante Ursule ou une autre, elle te fournira de gros mouchoirs qui te seront bien utiles en ces périodes. Tu risques d'être un peu fatiguée et d'avoir des maux de ventre, mais il te suffit de rester couchée quelques heures et de te reposer.

Elle ne put s'empêcher de lui passer une main affectueuse sur le visage. Sa peau était douce, comme celle des enfants.

-Tu vois, tu es bien une jeune fille, lui dit-elle d'une voix chaleureuse.
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Sam 27 Avr - 16:17

C'était une chose entendue : le compromis avait de quoi ravir les théologiens les plus pointus. Une semaine de silence serait accordée à la petite sainte, ou infligée à la petite insolente. Après tout, c'était le seul reproche qu'on ait à lui faire jusqu'à présent : sa langue trop bien pendue. Le silence serait l'occasion de prier, et de communier avec le Ciel sans mettre en danger sa santé, si véritablement elle était capable de s'y plaire à un si jeune âge ; et si elle avait feint sa dévotion, du moins serait-elle punie par l'excès même dans lequel elle avait péché. Justice et douceur, ainsi que doit s'exercer la règle terrestre. Les diverses responsables avaient acquiescé, et la paix un instant troublée était revenue dans les esprits.

En revenant auprès des deux jeunes filles, ses voiles flottant à sa suite avec le son régulier des marées de septembre, Sœur Ursule songeait qu'elle aurait probablement fait une bonne mère, et que cette enfant qui lui était confiée serait l'occasion de le prouver au restant de sa famille. Une semaine de silence, et en cas de désobéissance, l'isolement. Parler aux murs n'est pas un grand mal, on s'y sent comme en l'intérieur de son propre crâne, et l'on médite, qu'on le veuille ou non, même à travers les cris. Quelque chose lui disait que cela finirait ainsi. La petite ne pouvait tout de même pas l'étonner infiniment. Il fallait bien qu'elle chute, avec tous les humains, dans le fossé de la prévisibilité, et qu'elle y apprenne à regarder ses aînés plus humblement. Ou à baisser les yeux en leur présence. Ce serait peut-être préférable.

Les gonds grincèrent, Sœur Ursule entra, et le spectacle qui l'attendait n'avait rien de l'icône qu'elle s'était peinte en son imagination quelque peu étriquée : sa petite nièce était recroquevillée au sol, auprès de sa nouvelle amie mais courbée comme pour tenter de s'en dissimuler, et frottait son pied du pan de sa robe en bégayant avec une nervosité à faire froncer le sourcil. La voix sèche de la religieuse claqua aux quatre échos de la salle, et l'enfant releva dans sa direction un regard traqué, toujours ce même regard fixe et insistant, à la couleur changeante, qui semblait percer les âmes et les cœurs. Au moins, la peur faisait son effet. C'était bon à savoir pour plus tard. C'est bien triste, mais il faut punir les enfants, sans quoi le monde s'en charge...

"Sœur Marie ! Retournez à votre place ! Quoi, vous n'avez pas fini de manger ?" Le bégaiement reprit, mais il n'y avait guère à dire, la table était éloquente en soi. "Nous avons pris notre décision en ce qui vous concerne. Quant à vous, mademoiselle Françoise..."

Un cri de renard au piège l'interrompit. L'enfant à terre avait quitté sa posture de mendiant pour venir s'accrocher à ses jupes. Jusque-là l'esprit médusé par la calme assurance de Françoise et sa manière pragmatique de décrire la catastrophe, ses nerfs venaient de céder sous l'effet de la sinistre surprise que représentait le retour de leur aînée.

"Faites quelque chose, ma tante, je me transforme en femme !"

Il ne fut pas aisé de se désengager de ces petites serres crispées, dont le contact inspirait à la nonne une sainte horreur des plus irrationnelles. Mais par chance, la petite Marie comprenait aussi rapidement qu'elle s'emportait. Devinant sans peine que son appel ne serait pas entendu, elle retourna se pelotonner au pied du banc, auprès de Françoise dont la présence semblait lui apporter un singulier réconfort. Ses paroles n'étaient guère distinctes. Elle réclamait que l'on détermine une cure pour la précocité dramatique de son état. Une autre qualité lui manquait, que la semaine de silence pourrait sans doute lui apporter : la résignation, la soumission à la volonté de Celui qui créa le monde.

"Veuillez cesser vos enfantillages. Une dame bien éduquée n'aborde pas ces matières en public. Vous resterez la semaine en votre cellule, dans la prière et le recueillement. Nous reparlerons de cela lorsque vous reviendrez parmi nous. D'ici là, tournez plutôt vos passions exacerbées, votre terreur et votre reconnaissance notamment, vers Dieu et ses Saints."

Cette incorrigible enfant n'écoutait pas un mot ; tournée vers sa grande amie, elle s'entretenait à mi-voix, et les larmes lui montaient aux yeux, mais ce n'étaient pas de nobles larmes, car le repentir sincère et l'émerveillement devant la Création n'y étaient pour rien. Elle jurait d'être présente au mariage de Françoise, ou quelque chose de cet acabit. Sœur Ursule mit un point d'honneur à terminer sa tirade, élevant le ton pour se faire entendre ; mais tout ce qu'en perçut la petite, ce furent les deux dernières syllabes. L'indignation lui rougit immédiatement les joues, et c'est un cri du cœur qui lui échappa :

"Ah, non, je ne vais pas avoir des seins, aussi ! Ce serait hideux !"

Interrogé avec persévérance et preuves à l'appui, René aurait fini par reconnaître qu'il en avait déjà. Mais pas davantage que le gros curé de son domaine, qu'il avait espionné en riant sous cape lors de ses grotesques ablutions, ou que sa grassouillette petite sœur, qui avait à peine l'âge de monter à cheval. Les expédients vestimentaires étaient donc légion ; il pouvait, à volonté, mettre en valeur ces modestes collines ou les faire disparaître. Mais des sommets pointus comme en possédait sans doute sa maigre tante, ou des ballons aussi dessinés que ceux qui mettaient en relief la vilaine robe de Françoise, voilà qui serait beaucoup plus problématique, et l'idée refusait simplement d'entrer dans son esprit. Qui voudrait de lui, s'il se trouvait femme jusqu'à la taille et homme au-dessous ? Certainement pas Françoise en tout cas, qui était princesse, et dont le père lui offrait le choix entre mille prétendants tous plus parfaits les uns que les autres !

"Le Seigneur n'a que faire de vos apparences, et vous n'avez que faire de l'opinion des autres, désormais. Je vais préparer votre cellule. Faites vos adieux à cette jeune fille, et rejoignez-moi sans flâner en chemin," cracha sa tante en tournant les talons, craignant une nouvelle explosion émotive aboutissant à un contact physique. C'était peut-être réconfortant pour l'enfant, mais pour elle, ça ne l'était pas du tout.
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Sam 27 Avr - 16:58


Soeur Ursule finit par revenir, et il sembla à Françoise que la simple présente de la tante de René, ou Marie, avait suffit à réduire à néant tous les efforts qu'elle avait fait pour rassurer sa jeune camarade.
Voilà qu'à présent elle avait cédé à la panique, s'était acrochée aux jupes de sa tante pour lui demander une aide que, visiblement, elle 'nétait pas disposée à lui apporter. D'ailleurs, l'attitude du vieux hibou, comme l'avait plus tôt qualifiée sa nièce, choqua la belle jeune fille qui en resta bouche bée. Alors que la petite soeur Marie semblait au désespoir, cherchant une aide en l'âme sensée être charitable de la religieuse, celle-ci prit un air de dégoût quand la petite la toucha, et la repoussa de la manière que Françoise trouva la plus méchante du monde. Cette femme s'était montrée froide et distante devant la détresse de cette petite qui était bien plus qu'une simple pensionnaire puisqu'elle était également sa nièce, un propre membre de sa famille, et également une collègue en devenir. Françoise écarquilla les hyeux et resta bouche bée devant la méchanceté et la malveillance de cette femme qui ne semblait pas comprendre le désarroi de sa propre nièce qui semblait paniquée de ce qui lui arrivait.

Voilà qu'elle était revenue vers elle, après s'être clairement faite repousser par la vieille Ursule, mais Françoise avait du mal à distinguer ce qu'elle lui disait à mi-voix tant la nonne criait fort et soufflait tel un buffle. Tout ça pour lui dire qu'elle était punie, condamnée au silence. Françoise ne s'y attendait pas, mais cela lui déchira le coeur de voir à quel point cette femme était indifférente au sort de sa propre nièce. Elle se surprit à s'être prise d'affection pour cette petite qui, malgré sa bizarrerie, se trouvait être attachante. De plus, Françoise ne pouvait s'empêcher de se dire, et cela n'avait pas manqué, la preuve avec ce qui venait de se produire et sa punition, que cette petite Marie serait bien incomprise et malheureuse dans ce milieu de religieuse strictes et arides, ou de pensionnaires imbues de leurs personnes ou ennuyeuses à souhait. Comment Marie allait-elle se faire une place dans ce monde où personne ne lui ressemblait? Elle serait malmenée par les anciennes et par les jeunes. Cela peinait la jeune femme qui, malgré ses airs de dame de Cour en devenir, avait un coeur sensible.

René-Maire était punie, il fallait lui faire ses adieux pour une semaine durant minimum, si elle n'agravait pas son cas avec de nouvelles originalités de son cru. Françoise attendit que soeur Ursule ne quitte la pièce, sachant qu'elle serait sous peu rejointe par sa disciple, avant que de replonger ses iris azur dans les siennes.


-Ecoute-moi bien. Je te supplie de ne pas leur donner de prétexte supplémentaire pour te fouetter. Je tâcherai de savoir où tu es enfermée et je viendrai te rendre visite la nuit pour t'apporter ce dont tu as besoin, si tu le souhaites. En attendant, promets-moi de prendre soin de toi, d'accord?

La jeune Françoise n'aimait pas l'injustice, et l'attitude de soeur Ursule et la punition qu'elle avait infligée à Marie lui paraissaient inqualifiables. Elle se jugeait alors bien heureuse de sa situation. Elle se promit alors que toujours, lorsqu'elle en aurait le pouvoir, elle n'en laisserait point se produire. Après tout, n'était-ce pas cela la Noblesse? Et elle commencerait dès à présent. Elle ne pouvait certes pas faire grand chose car en ces lieux elle 'navait aucune autorité, mais elle se promettait d'aider Marie au maximum. Elle savait une façon de se faufiler en douce hros de sa chambre. Elle attendrait que sa camarade ne dorme profondément, ce qui était facile à repréré vu le bruit assourdissant qu'elle faisait en respirant une fois endormie, alors elle sortirait en laissant une sandale pour tenir la porte entrouverte, et irait trouver la cellule de Marie pour lui transmettre de quoi la divertir, et surtout de quoi palier le souci féminin qu'elle rencontrait et qui n'était guère facile à affronter seule pour une première fois, surtout de la part d'une jeune demoiselle qui refusait d'en être une. Françoise se sentait comme investie d'une mission. Tout le monde paraissait tourner le dos à marie, elle ne le ferait point, elle en avait décidé ainsi.

-A présent vas-t-en. Ne tarde pas, ne la laisse pas te gronder pour un retard. A ce soir, ajouta-t-elle dans un murmure.

Elle termina sa phrase en lui déposant un baiser sur le front. Un peu de chaleur humaine et de bons sentiments, chose qu'elle ne semblait que peu connaitre depuis son arrivée à l'abbaye.
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Sam 27 Avr - 18:42

Une prostration hébétée s'était emparée de la jeune sœur en devenir, à la grande joie de sa parente, probablement, ce qui était peut-être le plus désagréable de cet état. La sourde lassitude qui sapait ses élans depuis quelques minutes ne relâchait pas son emprise, et avait peu à peu raison de toutes ses protestations enflammées, éteignant flamme après flamme, murmure après murmure, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que ce silence tant prisé des gens de Dieu, ce silence de mort. Que faire, à quoi se raccrocher, puisqu'on lui prenait tout ?

C'est en traînant les pieds que la petite silhouette rejoignit la douce compagnie de son amie, pour cette formalité qui avait un nom de mort elle aussi : des adieux, quelle atroce pensée... La vision de son propre sang lui avait insufflé de tenaces idées noires : et si cela ne s'arrêtait plus ? Et si son frêle organisme n'en supportait pas l'effort ? Et s'il mourait sans revoir un visage ami, quelque part dans une sombre cellule morne aux murs dépourvus de décorations, et de bibliothèque ? D'ailleurs, qu'était-il, ce corps, sinon malade, sale et mal habillé, un bien triste spectacle pour toute princesse qui se respecte. Il n'avait plus même le droit de souhaiter sa compagnie. Mais si profond que soit son chagrin, il ne fallut qu'un mot pour le rassurer.

"Vous viendrez ? Faites attention. Un beau jour, vous vous trouverez en train de faire le catéchisme aux damnés."

Le sourire revenu sur les joues de l'enfant n'était pas qu'une piètre tentative pour communiquer un peu d'espoir dans une heure difficile. Il brillait dans ses yeux humides avec la franche clarté des engagements sincères. Après tout, les jours de pluie sont, au même titre que leurs confrères ensoleillés, des portes vers un monde nouveau ; et les enfants versent tous quelques larmes au sortir du ventre de leur mère. Ce semblant de mort qui avait paru le prendre n'était jamais que le commencement d'une nouvelle vie, et il ferait de son mieux pour l'égayer, celle-là comme toutes les autres ; avec le concours complice des êtres de lumière qu'il croiserait en chemin, ce serait un jeu d'enfant. Le baiser dont il se vit gratifié acheva de le ramener sur la pente des rires et de l'espoir, la plus naturelle à son âme, souple comme une baguette de coudrier, et qu'il aurait fallu bien davantage pour rompre.

"Vous êtes mon bon ange, autant que ma princesse," osa-t-il dans un murmure, avant de s'emparer d'une main qui passait dans son champ de vision, d'y déposer un baiser à son tour, et de prendre la fuite. Mais son cœur resta bien longtemps dans cette salle, indifférent à tout autre événement qui se passait autour de lui, même s'il y accordait ses moindres attentions ; notamment la discussion féroce qu'il eut avec sa tante, citations des Pères de l'Eglise à l'appui, pour la convaincre qu'il avait besoin d'un baquet d'eau et de quelques mouchoirs. C'était un luxe, selon la vieille chouette, et une coquetterie qui lui venait encore de son étrange souci des apparences, qu'il s'agirait de corriger. Mais comme il l'avait déjà supposé, cette créature des ombres n'avait pas l'esprit nécessaire pour rivaliser avec le sien. Rapidement, elle céda pour avoir la paix. Si elle croyait savoir aborder les enfants, cet enfant-là savait pertinemment comment déjouer l'autorité de certains adultes.

Les premières heures de René dans son nouveau domaine de quelques mètres carrés furent donc assez peu ennuyeux, dans la mesure où il entreprit à nouveau, tout aussi nerveusement, de faire la toilette des diverses émotions de la journée qui avaient maculé son vêtement et son corps. L'usage des mouchoirs conseillés par Françoise et requis par lui n'était pas fort clair dans son imagination, mais il finit par se constituer une sorte de pagne, d'aspect assez humiliant, puisqu'il évoquait les langes des enfants à la mamelle. Puis, comme la générosité de sa tante n'avait pas été jusqu'à lui fournir un rechange, il s'enroula dans le pan de drap qui couvrait sa paillasse, et s'appliqua à prendre la position d'un gisant, malgré sa frayeur intérieure, songeant que si les mourants l'adoptent, c'est qu'elle doit être agréable aux corps affaiblis et exsangues.

Ses yeux vifs se perdirent alors dans les profondeurs du plafond, où il suivit des yeux une araignée famélique, jusqu'à ce que la faiblesse l'emporte dans les bois perdus du sommeil. Que faisait son amie à présent ? Se précipitait-elle de droite et de gauche, comme cette araignée, ou riait-elle de lui avec ses pimbêches de compagnes ? C'était une angoisse bien injuste. Après tout, un baiser, c'était quelque chose, on ne trahissait point quelqu'un après cela. Le rêve seul pouvait répondre à ces questions, ou en l'occurrence, le cauchemar. Ce furent des rêves agités qui le maltraitèrent d'abord, suivis de quelques délires confus, sorte de bal masqué dont il ne pouvait s'extraire, en raison des formes labyrinthiques de la salle.

Agacé davantage qu'angoissé, il se laissa finalement bander les yeux et suivit les violons, retrouvant avec plaisir cet autre luxe païen qu'était la danse, aux bras d'inconnus parmi lesquels se trouvait certainement sa princesse. Mais quels que soient ses efforts, il ne parvenait pas à la localiser. Des lèvres douces et chaudes se posèrent sur les siennes par surprise... C'est alors qu'il se réveilla en sursaut. Tout étourdi de cette sensation de chute qui suit les réveils brusques, il lui fallut quelques instants pour se rappeler où il était ; mais lorsque ce fut chose faite, le soulagement ne figura pas parmi ses émotions prédominantes.
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Dim 28 Avr - 11:09


"Vous êtes mon bon ange, autant que ma princesse".
Cette dernière phrase de Marie, qui était plutôt "le chevalier René" au moment de prononcer ces paroles, fit sourire Françoise au moment de l'entendre, et résonnait dans ses oreilles depuis que les deux camarades s'étaient quittées. L'après-midi avait semblé bien morne à la jeune fille après une telle rencontre. Elle s'aperçut de la fadeur de ses autres camarades de couvent et soupira de plus belle, mais bien plus discrètement, de sorte de ne point encore être punie.
Au souper, Françoise s'affaira à tendre l'oreille afin d'entendre des nouvelles de sa petite protégée.


"Avez-vous su l'arrivée de la remplaçante de soeur Thècle-Marie de l'Illumination? L'on dit qu'elle a fait voeu de silence une semaine durant. A peine arrivée, c'est admirable!" lança une première demoiselle.

"L'on dit également qu'elle logerait dans l'aile nord, ce qui est surprenant, attendu qu'elle aurait dû reprendre la chambre de soeur Marie...", déclara une seconde.

"Oui, d'autant que l'aile nord ne contient que des cellules sinistres, il n'y a pratiquement personne là-bas..."

-Pour faire voeu de silence, rien de mieux que la solitude, ne pensez-vous pas? demanda Françoise en souriant.

Elle ne souriait pas d'avoir cloué le bec à ses stupides consoeurs, mais plutôt d'avoir pu obtenir, sans même avoir à le demander, les informations dont elle avait besoin. La nouvelle de l'arrivée de René avait bavé. Françoise ne savait si c'était de bon augure ou non, mais visiblement les pensionnaires brûlaient d'impatience de faire la connaissance de cette nouvelle recrue au sein des religieuses.

Minuit.

Françoise avait revêtu sa chemise de nuit de coton blanc, fort simple, sans attrait, comme ses tenues de jour en ces lieux lugubres. Mais elle ne dormait pas. Allongée sur son lit, les yeux rivés sur le plafond, elle observait les effets de la lumière de la lune. Elle entendit la lourde horloge sonner les douze coups et tourna sa tête vers sa camarade de chambrée qui dormait à poings fermés. C'était parfait. Dans le plus grand silence possible, la demoiselle se leva, prit une petite besace dans laquelle elle fourra quelques mouchoirs adéquats pour le cas de Marie. Elle glissa également quelques bonbons à la violette que son père lui avait donnés lors de sa dernière visite, et qu'elle avait soigneusement dissimulé aux soeurs et à sa voisine de chambre.
Elle enfila les chaussons silencieux afin de faire le moins de bruit possible, ne souhaitant pas éveiller sa camarade, ni même l'une des soeurs en passant dans les couloirs.

Ce fut donc le coeur battant la chamade que la jeune Françoise entrouvrit la lourde porte de sa chambre, cala une sandale dans l'embrasure de la porte pour ne point la laisser se refermer, et se faufila dans les couloirs. A pas de loup, elle glissa tel un fantôme le long des murs froids. Le fait que René soit enfermé dans une aile désertée était très pratique, ainsi aucun risque de se faire surprendre.
Non sans avoir eu la peur de sa vie en évitant de justesse une vieille nonne qui regagnait tardivement sa chambre, Françoise arriva finalement devant la porte de la petite soeur Marie
.

-Renée! souffla-t-elle. Renée! Es-tu là?

En voulant ouvrir la porte, elle s'aperçut qu'elle était verrouillée, ce qui la conforta dans l'idée que la tante, ou soeur en fonction du lien, Ursule, contrairement à ce qu'elle voulait faire paraître, était cruelle. Qui aurait pu enfermer à double tour une enfant apeurée? Par chance, elle avait laissé la clé sur la porte. Sans doute de peur de l'égarer, et puis qui serait venu lui ouvrir pendant la nuit sans permission? La soeur Ursule était sans doute loin de se doutait de ce qui ce passait en cette heure et en ce lieu. La demoiselle déverrouilla donc la porte et l'ouvrit doucement.

-Renée? murmura-t-elle. Tu dors?

Elle entra silencieusement et vint s'agenouiller auprès de sa petite protéger.

-Je t'ai apporté ceci, dit-elle en lui tendant la sacoche.
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Dim 28 Avr - 12:15

La solitude était une chose étrange. Lorsque le rythme de son cœur s'était enfin apaisé, l'enfant emmailloté avait appris à se délecter de cette finale liberté du tombeau, qui consiste, comme le lui avait d'ailleurs conseillé sa tante, à faire abstraction de tous les regards qui se croisaient au-dehors. Pendant quelques secondes, son souhait le plus vif fut de demeurer en cette cellule pour le restant de ses jours. Une lassitude bienheureuse paralysait ses nerfs sous sa peau, engourdissait toute sensation. La paix des ombres et des chimères oubliées, des légendes que plus personne ne lit. Mais aussitôt, un sursaut de sa jeunesse avide de vivre lui fit rejeter cette tentation, insidieuse et froide comme les tourbillons cachés d'un lac en apparence tranquille. Il y avait l'amour, qu'il n'avait pas encore connu. Il y avait toutes ces chères exotiques et ces boissons à la mode dont parlaient son père et son frère à table, et qui semblaient ravir leurs âmes au-delà du mystique. Il y avait ces pays lointains dont la pluie piquante, la neige étincelante et les accents chantants raviraient ses cinq sens, étendant la portée de son âme livresque jusqu'à l'universalité de l'expérience humaine, et telle était sa voie. Ce livre était fait pour être ouvert, pour être touché, ses pages, pour être tournées.

Dès lors, impossible de se rendormir. Les ombres du plafond désormais ténébreux, car nulle chandelle ne lui avait été apportée et la clarté de la lune tombait uniquement sur la dalle scellée du sol, s'animaient d'une architecture imaginaire. Il revoyait chacun de ses pas dans l'abbaye, les échos, les directions, les portes et les recoins. Ses allées et venues, l'effort par lequel il avait glissé sa forme chétive par la meurtrière de sa première cellule, la direction qu'avait prise le cheval tandis qu'il était tiré hors de sa calèche. Voilà l'endroit où il faudrait se rendre en priorité. L'écurie. Ce n'était pas gardé, sinon d'un chien, et il en faisait son affaire ; si tous les hommes avaient été des chiens, et l'on disait qu'en certaines contrées c'était le cas, des Anubis bipèdes qu'il lui tardait de rencontrer, René en eût été le roi. Leur langage était tellement plus simple que celui des êtres bavards. Leur capacité à pardonner, et à repartir sur de meilleures bases, était tellement plus spontanée, plus inconditionnelle, plus semblable à la sienne. Et le fait de les berner, surtout, était tellement nécessaire à ses intrusions d'enfance dans les fermes voisines, pour dérober le linge des petites filles dont il était jaloux !

Alors qu'il explorait en imagination ces écuries qu'il n'avait pas vues encore, la porte s'ouvrit. Une sourde terreur s'empara de son âme coupable, car il était si conscient du caractère répréhensible de son intention, qu'elle seule semblait lui devoir un châtiment préventif. Mais ce n'était pas la redoutable parente qui veillait désormais sur son sort d'un œil d'aigle. (Seigneur, pourvu qu'il ne lui ressemble pas lorsqu'il aurait atteint l'âge adulte... puisque tel était désormais son destin : il se transformait en femme, et il faudrait s'y accoutumer. Un soupir lui échappa.) Non, c'était la nouvelle reine de son cœur, la charmante Françoise et sa silhouette délicate qui ravissait ses yeux, même à la distinguer à peine, c'était sa voix céleste et plus rassurante que les caresses de la soie, et lorsque son visage approcha du sien, il sut qu'il ne l'avait pas rêvée... cependant que la sensation éprouvée en rêve, celle de lèvres effleurant les siennes, prenait un nom : c'étaient ces lèvres, aucun doute possible. René résista à l'envie de lui rendre son baiser, et se redressa pour lui sourire. Elle s'inquiétait sans doute, mais il ne fallait pas, il n'était pas au monde pour lui causer du souci.

"J'ai beaucoup dormi, comme vous me l'aviez conseillé," se hâta-t-il de lui assurer tout en explorant d'une main curieuse le paquet remis entre ses mains. L'un des bonbons rencontrés par hasard surprit son sens du toucher. "Qu'est-ce que c'est ? Une médication ? Ma tante ne m'en donnera jamais, ça la fait bien rire que je sois une femme. Je crois qu'elle déteste les hommes, sans quoi elle ne serait pas si satisfaite de vivre ainsi." La désapprobation évidente dans la voix de l'enfant suffisait à déclarer ce qu'il ne disait pas ; les hommes, dans son cas, n'avaient rien de repoussant, bien au contraire, et le fait de se priver volontairement d'une partie de la population lui paraissait du dernier contre-nature. Repoussant la besace qui s'interposait comme un obstacle entre eux, il jeta impulsivement ses bras au cou de son amie, et enfouit le visage contre son épaule, fermant instinctivement les yeux. Ce qui, il faut bien le reconnaître, ne changea pas grand-chose. La lune, pourtant, coupable de ses malheurs, évoluait dans l'espace céleste, et ses cheveux d'or plongeaient à chaque instant davantage dans la petite cellule, ramenant les détails à la vue des deux jeunes gens.

"Nous ne pouvons rester ici plus longtemps. Nous irons de punitions en punitions. Si nous partions tous les deux ? Nous volerions le cheval et quitterions cet endroit lugubre à la faveur de la nuit. Votre château est bien assez grand pour nous abriter, je serai votre humble serviteur et gagnerai amplement ma présence."

Comme on dit à la campagne, René reprenait du poil de la bête. La voix impérieuse de son amie savait l'apaiser et un instant, et le faire obéir, mais dès qu'il s'emportait à divaguer seul sur les harmonies que son cerveau composait en virtuose, les sommets les plus lointains lui étaient soudain accessibles. Il se voyait sans peine protéger sa belle aux cheveux de nuit au long des routes périlleuses, face aux loups et aux bandits de grand chemin, jusqu'à rejoindre sa fastueuse demeure, et rencontrer ses illustres parents. C'était une magnifique aventure, qu'il aurait aimé lire, et pour que d'autres puissent la lire un jour il se ferait un plaisir de la vivre. Le contact de la jeune fille avait ramené la chaleur dans sa poitrine, et il s'en détacha de peur d'exagérer, ainsi que pour mieux la contempler. Cette fois, c'était un halo d'argent qui se posait sur ses cheveux, et si René se défaisait sans peine des siens, il avait une fascination sacrée pour ceux des autres, avec lesquels il pouvait jouer pendant des heures s'il en avait la permission. La dévotion la plus païenne se lisait dans son regard. Il n'était peut-être pas capable de garder cette jeune fille en vie sur les routes de France ; mais il était capable de se sacrifier pour elle.
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Dim 28 Avr - 17:50

Il était incroyable comme cette petite inspirait de plus en plus de bonté à Françoise. Le simple fait de la voir, de constater qu'elle allait bien, faisait se dessiner un sourire sur ses lèvres rosées, bien qu'en cette heure on les eut pas vues de cette couleur. Marie se hâta de lui déclarer avoir suivi ses conseils de repos, ce qui résultat un hochement de tête à la demoiselle Mortemart.

-Bien. Tu dois te sentir mieux, non?

René fouilla dans la besace et y trouva un bonbons qu'elle prit pour uen médecine. Françoise eut un petite rire mais fort peu sonore, contraiment aux autres qu'elle avait pu laisser échapper un peu plus tôt dans la journée avec sa même camarade. Elle l'étouffa d'ailleurs d'une main.

-Non, je n'en possède pas. Ce sont des bonbons à la violette que mon père m'a donnés. Je me suis dit qu'ils te réconforteraient un peu en tes heures de solitude.

La déclaration sur sa tante acheva de lui faire avoir une opinion sur cetet femme: elle la détestait! Comment pouvait-on refuser de venir en aide à une demoiselle qui souffrait? D'autant plus quand cette personne appartenait à la même famille que soi? Comment pouvait-on se montrer aussi cruelle? Cette fois, Françoise s'était forgée une idée certaine de soeur Ursule: elle la haïssait de tout son être. Et cette femme détestait les hommes, d'après ce qu'en disait sa nièce. Certes, pour être religieuse, cela valait mieux... Françoise, quant à elle, s'était une fois surprise à se sentir le coeur battant au cours d'une danse avec un bellâtre. Si elle s'était écoutée, faisant fi de son rang et de son statut, elle l'aurait volontiers embrassé. Mais elle s'était bien entednu abstenue, qu'aurait-il pensé d'elle? Qu'elle était une dévergondée sans aucune dignité? Elle ne comptait pas se couvrir de honte, et encore moins en couvrir sa famille si illustre. Elle attendrait donc d'être fiancée pour s'adonner à ce genre de petits plaisirs, et le jour de son mariage pour le reste.

La toute jeune fille ne tarda pas à se jeter dans ses bras, et Françoise la cajola de caresses dans le dos. Mais voilà que Renée se remettait à divaguer. Elle parlait, déjà d'elle au masculin, et de s'enfuir toutes deux, volant un cheval et se réfugiant à Lussac. En voilà une drôle d'idée complètement saugrenue. Elle, une jeune fille de bonne famille et bien éduquée, elle irait chevaucher en pleine nuit avec une camarade de couvent encore plus jeune qu'elle et destinée aux ordre, s'enfuyant aorès avoir commis un vol, afin de se cacher dans le château de ses ancêtres... Et pour faire quoi? Françoise ne comptait pas passer sa vie recluse et dissimulée au yeux du public, non! Elle voulait paraitre à la Cour, être au service de la famille royale comme ses parents, avoir un beau mariage et une vie comme sa soeur. Les rêves de Renée étaient bien éloignés des siens. Elle secoua la tête de droite à gauche en fermant les yeux.


-Que crois-tu que nous apporterait une telle attitude, à part des ennuis supplémentaires? Mon père finira par savoir où je suis et me fera soit revenir ici, soit rentrer à Paris avec lui. Alors, nous ne nous reverrons plus et je ne sais ce que tu deviendras. L'on te renverra probablement ici et tu seras fouettée et punie encore des lustres durant. Est-ce bien cela que tu souhaites? Pour ma part, que nenni. Et imagine qu'en route nous tombions sur des brigands. Imagine ce qu'ils nous feraient? Cette simple pensée me fait froid dans le dos. J'aime mieux te savoir ici en sécurité et avec une carrière devant toi. Et si cela ne te convient pas, peut-être que tu pourras user de ta force de persuasion pour sortir d'ici. Ce programme ne te parait-il pas plus sensé?

A mesure qu'elle parlait, elle essayait d'avoir un ton rassurant, et lui caressait la joue dans un geste maternel. Assurément, la manière de faire entendre raison à cette enfant d'une imagination et d'une originalité débordante, n'était pas la force. La douceur y réussirait peut-être, tout du mions Françoise l'espérait. Elle avait bien de la peine de savoir qu'on pourrait faire du mal à ce petit être frêle et si gentil. Son esprit chevaleresque était attendrissant pour une enfant de son âge.

-Promets-moi que tu ne feras rien d'imprudent le jour où je partirai. Promets-moi d'essayer de te fondre dans la masse. Les pensionnaires ne sont certes pas toutes d'une intelligence lumineuse ni d'une conversation éloquante, mais à défaut de t'en faire des amies, ne t'en fais pas des ennemies car elles pourraient te rendre la vie ici bien amère, attendu que tant que tu ne seras pas une religieuse confirmée et adulte de surcroit, elles auront sur toi ce pouvoir que leurs parents sont des personnalités influentes et que les soeurs otn tout intérêt à être bien vues d'eux. Me le promets-tu?

Elle était bien loin de se douter que son départ de Saintes serait bien plus prompt que ce qu'elle attendait...


Dernière édition par Athénaïs de Montespan le Lun 29 Avr - 8:49, édité 1 fois
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Dim 28 Avr - 18:37

Attentif, la mine sérieuse, tandis que ses mains jouaient avec les bonbons si généreusement offerts et les portaient distraitement à sa bouche, l'enfant songeait, et les paroles qui tombaient dans son oreille lui faisaient l'effet de coups de hallebarde. On ne lui faisait pas de quartier, pour son bien sans doute, et pour son bien il se devait de répliquer avec la même franchise. Le visage de René se para d'une humeur grave et solennelle, de celles qui conviennent aux serments, et pourtant, c'était l'inverse. En l'occurrence, sa loyauté naissante lui intimait de ne point en faire, ce qu'il tâcha d'expliquer, car il était important d'être compris :

"Je compte vous tenir toutes les promesses que je vous ferai. Aussi je ne puis vous faire celle-là."

Sa voix se brisa et sa mine défaite s'inclina dans les ombres. Trop intelligent pour se leurrer, les dernières recommandations lui confirmaient que s'il avait bel et bien séduit le cœur aimant de la jeune fille, elle ne l'aimait point comme il l'aimait, et ne saurait sans doute le faire malgré tous ses efforts. Elle lui souhaitait une vie plate et morne, sans aventures, pour demeurer sans risques ; jamais elle ne le présenterait au Roi pour qu'il en fasse un mousquetaire, jamais elle ne tiendrait tête à son père pour obtenir sa main, et surtout, jamais elle ne fuirait ce couvent avec lui. A la pensée du monde du dehors, le cœur de René sautait de sa poitrine, et se heurtait douloureusement à ses charnelles limites.

Toujours en proie à cet esprit de contradiction qui était son démon familier, il y aspirait avec ferveur d'autant plus qu'on lui ordonnait l'isolement. La compagnie des brigands dans les clairières, la compagnie des loups eux-mêmes, lui semblait infiniment attirante, et plus apte à lui procurer la sympathie nécessaire aux jeunes cœurs qu'une armée de bigotes retranchées dans leur bulle de pierre. Françoise était différente. Raisonnable, responsable, femme déjà, plus qu'il ne le serait jamais, sans attrait pour la folie, la grandeur épique des causes perdues. Ce gouffre entre eux le déchirait. Ce qu'elle avait de supérieur le désespérait ; ce qu'elle n'avait pas et qu'il avait lui donnait envie de se haïr lui-même. Jamais encore il n'avait supposé que la personne qu'il aimerait puisse être faite pour vivre une autre vie que la sienne, et qu'ils seraient comme les deux bras désunis d'une rivière en fuite vers deux golfes divers, inséparables de par leurs eaux secrètes, et séparés par la cruauté du destin. Son expression s'endurcit soudain, et l'on vit apparaître, à la lueur de la Lune, la face déterminée, vieillie, de ce qu'il deviendrait avec les ans ; et ses dents grincèrent.

"Vous ne comprenez pas la force de ce qui m'entraîne. Je ne puis me fondre dans la masse, quand bien même j'y aspirerais. Je suis un monstre, une chimère, et c'est pourquoi vous ne pouviez être simplement ma princesse comme je l'aurais tant voulu, comme dans les livres de contes."

Il se leva du lit, dans un mouvement d'impatience, non contre la main qui essuyait sur ses joues les larmes qui ne pouvaient couler, mais contre l'univers dans son entier, cette encyclopédie boiteuse, qui ne l'incluait pas dans ses pages. La colère, passion suprême des adolescents, montait dans sa poitrine navrée, qui se soulevait au rythme précipité de la danse d'un brasier.

"Si j'ôtais ce drap qui m'enveloppe, et me montrais à vous sans artifices, je jetterais l'effroi dans votre âme et vous en feriez des cauchemars. Ma place est avec les brigands, avec les loups, et à tout coup je deviendrai une femme à barbe que l'on montrera dans les foires. Ma naissance l'a voulu. Mon âme importe peu."

Le cynisme qui menaçait de l'emporter se brisa comme vague sur les rochers, lorsqu'il se tourna brusquement vers Françoise, presque prêt à lui jeter au visage que c'était bien en cela qu'elle croyait, la naissance, le destin qui en découle, et le devoir de le vivre ardemment. Il ne pouvait exprimer de colère à son encontre. Il n'avait pour elle que tendresse, admiration des sens et indulgence de l'âme, tout comme elle le lui avait témoigné jusque-là, malgré ses caprices d'enfant, ses blasphèmes de rebelle et ses inventions de fou. Il n'avait aucun reproche à lui faire. Simplement, l'aimer et sentir qu'elle l'aimait autrement, cela lui brisait le cœur. Il n'y avait pas là de quoi se fâcher contre quelqu'un, sinon contre lui-même, et à croiser le regard de son amie, René avait compris que c'était précisément ce qu'il faisait : rugir en direction de son propre reflet, et rien d'autre. C'était absurde. Il se tut donc.

Tassé derrière le coin du cadre de bois qui délimitait sa couche, le baquet d'eau luisait comme un miroir, justement. Sa marche de long en large avait amené l'enfant non loin de là, et l'attraction sournoise de cette surface brillante lui fit détourner le regard. Mais il ne souhaitait pas se voir ainsi. Le besoin de se couvrir le saisit, poignant comme celui qui tourmenta Adam et Eve. Ses vêtements lavés plus tôt devaient être secs à présent ; accrochés à l'appui de la fenêtre, ils flottaient dans l'air du soir et lui faisaient signe. Voilà peut-être ce qui le sauverait de sa grande rage : des vêtements et encore des vêtements, des tenues, des déguisements, des cuirasses de soie et de dentelle.

"Pardon, ma bonne amie, pouvez-vous couvrir vos yeux un instant ? Je vais m'arranger de façon plus convenable. Je vous reçois sans une once de savoir-vivre."
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Lun 29 Avr - 9:13

Un refus à cette promesse qu'elle lui demandait et qui lui paraissait pourtant fort simple. Françoise ne put s'empêcher d'afficher sa déception. A croise que Marie, ou Renée, ne pouvait s'empêcher de braver à tout vent toute chose ou personne qu'elle aurait décidé indigne de sa personne. Et il y en avait, visiblement, un sacré nombre. La mine défaite, après avec baisser les yeux vers le sol en guise d'acquiescement, elle chercha ensuite à nouveau son regard.

-Bien, comme tu voudras, dit-elle doucement d'une voix qu'elle tâcha de garder calme.

Un jour, elle aurait quitté ce couvent, un jour très prochain, ce n'était l'affaire que de quelques mois, quelques semaines... Qui alors prendrait soin d'elle, qui était si jeune et semblait si fragile extérieurement? Elle avait certes un mental d'acier, mais son corps qui paraissait si frêle, pourrait-il endurer les coups de fouet et la maltraitance auxquels sa propre tante semblait déterminée à la laisser? Françoise avait pitié et surtout rageait contre sa propre impuissance à faire quoi que ce fut pour venir en aide à sa petite camarade. Une fois quelle serait partie, elle était certaine que personne ne reprendrait le flambeau et ne viendrait lui apporter du secours et des bonbons pendant la nuit. Qui voudrait prendre ce risque? La gentillesse et le besoin d'aventure sans trop de danger que Françoise éprouvait l'avait poussée, malgré sa peur de se voir prolongée en ces lieux, à visiter en nocturne Marie. Mais elle ne savait personne d'autre, aussi fantasque, qui en aurait le courage.

Voilà à nouveau qu'elle divaguait, se qualifiant de monstre. Françoise était persuadée que depuis le début, ce que soeur Marie prétendait être n'était qu'affabulations inventées par l'esprit original et quelque peu orgueilleux d'une enfant qui souhaitait plus que tout se démarquer des autres, qui voulait trouver une ressemblance entre son esprit et soin corps. N'entendrait-elle jamais raison? Pourtant elle semblait à tel point persuadée par ce qu'elle disait, elle parlait avec force conviction, c'en était désarmant. La demoiselle ferma les yeux et secoua la tête doucement de gauche à droite.


-Arrête, je t'en prie. Je ne suis pas venue ici pour t'entendre t'affubler de tous les épithètes les plus horribles. Tu es une bonne personne, j'en suis convaincue, et ton originalité, ton imagination font de toi quelqu'un de particulier, c'est certain. Pourquoi ne t'en sers-tu pas, au lieu de défier tout un chacun, pour au contraire te bien faire voir? Puisque de toutes façons tu as un temps certain à passer ici, pourquoi ne pas faire en sorte qu'il se passe au mieux? Tu pourrais, avec ton éloquence aisée, conter des histoires fabuleuses aux pensionnaires, en y faisant refléter certains commandements. Voilà qui plairait assurément à ta tante Ursule cette vieille chouette, et qui t'épargnerait des corvées et autres semaines de silence. D'ailleurs, je trouve que les surnoms de chouette ou de hibou sont bien trop doux pour une personne comme elle. As-tu déjà vu voler un hibou? Je trouve que ces animaux sont d'une grâce presque légendaire. Trouvons-lui quelque chose de plus adapté... ajouta-t-elle avec un clin d'oeil.

C'est alors qu'elle réalisa que Renée était simplement recouverte du drap de sa couche, telle une romaine de l'antiquité. Françoise n'en avait absolument rien remarqué jusqu'alors. Il faut dire que la pénombre dans laquelle était plongé ce lieux n'aidait point sa vue à discerner aisément quoi que ce fut.

-Oh, oui bien sûr, fais.

Elle se redressa et s'assit sur le lit, le regard braqué vers la porte qu'elle avait franchi quelques instants plus tôt, pendant que sa protégée s'affairait à se vêtir. Quelle heure pouvait-il bien être? Depuis combien de temps était-elle ici à causer avec son amie? Il lui faudrait absolument avoir regagné sa chambrée avant que les soeurs ne se soient éveillées, et Dieu savait comme ces dames se levaient tôt. Si par malheur elle ne l'avait fait, les corridors seraient alors grouillant de ces religieuses en voiles noirs, et Françoise aurait la plus grande peine à passer sans se faire remarquer, d'autant qu'elle était en chemise de nuit, et il lui faudrait justifier sa présence... Une crise de somnambulisme peut-être?... La voilà en train d'imaginer toutes sortes de justifications, mais elle savait en son for intérieur que jamais elle ne serait crue sur parole... Et si en l'accompagnant à sa chambrée pour se vêtir, la soeur voyait la sandale qu'elle avait mise pour coincer la porte afin de ne point faire de bruit en la refermant, son stratagème tomberait à l'eau...
Non, elle préférait ne plus penser à tout cela. Elle s'en retournerait à ses quartiers suffisamment tôt pour ne point être ennuyée, c'était tout.


-Que penses-tu de "vieille tortue"? Ces animaux vivent extrêmement vieux, à ce que l'on dit, et leur face n'est guère des plus ragoutantes... Cela n'irait-il pas mieux que le hibou? lança-t-elle d'un ton amusé.
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Lun 29 Avr - 12:23

Les moments volés semblent souvent plus courts, par un caprice du destin, jaloux des plaisirs humains. Il sembla que la future sœur mît un siècle à se rendre présentable ; la triste nécessité de recourir aux présents apportés par son amie ne fit que compliquer la tâche, dans l'étrangeté de cette manœuvre, et sa nouveauté à ses yeux ignorants. Mais enfin réapparut l'ange immaculé des premiers instants de leur rencontre, sans toutefois son sourire de faune malicieux. D'une part, tout ce qu'on lui disait était juste, et il était impensable de le rejeter brutalement, car eût-ce été faux, c'était tout de même dit dans son intérêt. D'autre part, l'idée de prêcher aux jeunes recrues du couvent, de faire le catéchisme à toutes ces brebis sans grande cervelle, compliquait le tableau animalier déjà brossé d'une vision proche de l'épouvante.

Naturellement, il pouvait le faire ; on lui avait insinué qu'il deviendrait probablement prêtre, et telle était d'ailleurs l'origine de son mépris pour son propre curé, car il s'y voyait déjà, et bien supérieur à ses faibles mérites. Il était lettré pour son âge, par ailleurs ; il aurait su prononcer une homélie sans grande préparation, mais avec, dans les replis secrets de son âme, l'amusement du comédien, sorte de rire sous cape de l'esprit, bien davantage que les convictions de la foi. Un vrai plaisir, libre et d'autant plus éphémère, non pas une vocation dans laquelle enfermer ses jours. Rien qu'à nouer ses lacets de tissu rêche, ce qui aurait dû élever son entendement dans la direction de la spiritualité, mais ne faisait que lui inspirer des plaisanteries plus basses que terre, il savait qu'il était fait pour s'amuser de la compagnie des autres, non pour que les autres s'amusent de la sienne. Sans quoi, le destin de femme à barbe serait bien plus logique et plus amusant que celui de nonne en cellule.

"Je n'ai pas été élevé pour le pouvoir. Mon frère aîné contente amplement mes parents à ce titre. Aussi, j'aime mes semblables, comme j'aime les animaux, mais ne les collectionne pas. Que ferais-je d'une cour de tortues et de hiboux ? Je les ravirais, mais qui ravirait mon âme ? Or, elle en a grand besoin."

René vint se placer face à la jeune fille, afin qu'elle constate que, vestimentairement parlant du moins, tout était rentré dans l'ordre. Adieu le spectre qui avait précédemment traversé la cellule ! On ne voyait plus qu'un adorable enfant dans une robe à peine trop grande pour lui. Sentant sur sa personne le regard qui lui disait cela, heureux d'en être le récipiendaire, il se fondit dans ce rôle et s'agenouilla devant elle, les yeux levés vers sa délicate iridescence, tant les rayons argentés qui pleuvaient à présent sur eux s'accrochaient volontiers dans les cheveux bruns de sa compagne. Voilà ce qu'il devait vivre, et non pas l'inverse. Personne n'avait à s'agenouiller devant lui pour recevoir sa connaissance ; il ne s'en sentait pas le charisme, et n'y voyait nul attrait. Recevoir, voilà un verbe dont il se réservait l'agrément. Il était songeur buvant la lumière des astres, mais la tâche de ces derniers lui semblait trop ingrate pour y aspirer.

"J'aime me sentir tout petit, me soumettre à plus insondable, à plus magnifique que ce que je connais. Dieu ne m'apporte plus cela, depuis quelques temps. Je cherche cela ailleurs : dans les grands paysages, les grands événements, les grands personnages. Les êtres tels que vous. Et, les livres étant épuisés, la réalité de toutes ces choses m'appellera bientôt d'une voix pressante. Si je suis malheureux ici, je n'y resterai pas, n'ayez crainte. J'irai là où je serai heureux."

Il fallait la rassurer, il fallait lui sourire, car les secondes étaient comptées, et le restant de la nuit devait être dévolu aux rêves heureux, non pas aux inquiétudes et au doute. D'ailleurs, René doutait de la revoir ainsi chaque nuit de leur existence commune. Certainement faudrait-il atteindre la fin de la semaine. La discipline locale exigeait déjà beaucoup de la concentration des jeunes filles, si en plus de cela elles se privaient de précieuses heures de sommeil, les faux pas menaçaient, et avec eux, l'irrémédiable châtiment. René s'armait donc, et cherchait à armer son amie, contre une longue séparation ; longue, en son esprit, signifiait à peu près plusieurs jours d'affilée. Donc, il fallait sourire, il fallait paraître brave et paisible, et tout à fait certain de l'attitude à tenir pour les temps prochains. Seulement pour quelques minutes, celles qui laissent la dernière impression, il fallait jouer ce rôle de celui qui sait, qui tient debout seul, et qui apaise son entourage, le rôle de l'astre. Sans y être à l'aise, René savait s'y forcer. Il avait une petite sœur, après tout.

Ce vernis se brisa alors que sonnait une cloche, mais non pas dans l'enceinte des bâtiments, plus loin dans la campagne, qui sait dans quelle direction brumeuse... Quelqu'un, quelque part, estimait que cette heure devait être partagée. Le regard de René se détourna de celui de Françoise, et plongea par l'étroite fenêtre, droit dans la cascade de lune, avide de rejoindre ce village inconnu, de rencontrer cette personne mystérieuse. Si seulement elle avait consenti à le suivre, comme ils auraient profité de cette nuit, seuls sur la surface bleutée de la terre, à chevaucher comme les premiers hébreux, dans un désert où Dieu était chaque roche, chaque buisson, chaque souffle de vent ! Voilà le Dieu qu'il reconnaissait. A l'entendre, certains l'auraient décoré du titre d'hérétique, et sa tante, plus aimable, de sale petit franciscain. Mais rien de cela n'avait d'importance, puisque rien n'avait de réalité. Sa chère Françoise allait regagner sa couche, lui-même la sienne, et le temps s'écoulerait, à gouttes lentes, comme au fond d'une grotte se bâtissent les colonnes de pierre.
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Sam 4 Mai - 12:30

Le sourire de René se voulait rassurant. Contrairement à ses paroles qui paraissaient nier toutes les propositions que la jeune Françoise lui faisait pour solutionner le souci de son existence en ces lieux, le sourire qu'affichait à présent la jeune soeur Marie semblait dire "Ne vous inquiétez pas, je saurai m'accoutumer, je saurai passer inaperçue et m'éviter les embûches.". Etait-ce vrai? Allait-elle réussir à s'éviter des punitions supplémentaires, des châtiments, des railleries, des rabaissements, des insultes même? Françoise s'en inquiétait, cet enfant était encore si jeune, et pareils traitements forgeait un bien triste avenir à sa personne s'ils avaient lieu. Mais comme par miracle, René semblait s'être rangé du coté de la raison, ce qui rassura un peu Françoise. Oh, elle n'était pas dupe, elle savait pertinemment qu'on ne transformait pas un tel caractère en une nuit. Elle-même aurait bien du mal à se défaire de son esprit romanesque si on le lui demandait, surtout en si peu de temps. Mais l'espoir qu'elle ressentait résidait en le simple fait que, si en effet son amie se résignait au moins en paroles ou en sourire à ne point s'attiser les foudres ses religieuses, peut-être alors qu'au moment de dire ou de faire une bêtise, elle se souviendrait de ce moment et se rangerait alors du coté de la raison. Peut-être pas tout de suite, peut-être pas à la première bizarrerie qui traverserait son esprit, mais qui sait, peut-être à la deuxième ou troisième? Et ce serait alors toujours cela de gagné. Le coeur de Françoise était présentement plein d'espoir pour sa petite camarade. Elle promettait de toujours aller où son bonheur serait, ce qui fit sourire la jeune fille. Elle lui caressa la joue.

Soudain, un tintement de cloche se fit entendre au loin. Quelle heure pouvait-il bien être? Depuis combien de temps Françoise était-elle dans ce lieu qui lui était interdit? René sembla hypnotisé par ce bruit, se dirigeant vers l'ouverture comme pour en voir la provenance. On aurait dit que Dieu lui-même les rappelait à l'ordre. Etait-ce là un coup de pouce du divin pour leur rappeler que l'heure tournait et qu'il ne fallait point s'attarder en ces lieux, au risque de se faire découvrir, ce qui serait fâcheux pour l'avenir. Malgré tout, Françoise n'avait pas envie de la quitter, cette petite protégée. Mais il le fallait. Malgré sa jeunesse, la fatigue se faisait ressentir et elle avait besoin de sommeil. Elle se leva du lit où elle était assise depuis quelques instants et prit les mains de soeur Marie
.

-Je vais devoir m'en retourner en mes quartiers. Je te souhaite une bonne nuit, tâche de te reposer, et surtout, surtout ne commets pas d'impair durant cette semaine, ni même les suivantes, essaie de te faire oublier au maximum, je compte sur toi.

Même s'il lui était difficile, elle détacha ses mains de celles de sa protégée. Elle avait l'impression qu'à mesure que leurs paumes s'éloignaient, son coeur se resserrait. Serait-elle en sécurité, saurait-elle se tenir dans l'ombre pour éviter l'acharnement de sa vilaine tante Ursule? Rien n'était moins sûr malgré ce sourire rassurant et prometteur qu'elle lui tendait... Elle se pencha pour lui embrasser le front.

-Bonne nuit, à bientôt.

Françoise se rapprocha de la lourde et froide porte de bois, se retourna une dernière fois pour lancer un sourire bienveillant à René, avant de passer définitivement cette porte qu'elle referma et reverrouilla à contre-coeur. Mais il fallait bien masquer toute trace de son passage. Pas question que soeur Marie ait des ennuis à cause d'elle, elle se l'interdisait.
Le chemin lui parut bien long jusqu'à sa chambrée, bien plus que celui de l'aller. Cependant, la crainte était moins forte à mesure qu'elle s'en rapprochait. Même si elle croisait une religieuse, à présent, elle aurait pu prétexter un besoin d'eau, ou une petite crise de somnambulisme, même si cela pouvait paraître grotesque. Mais elle n'eut rien besoin d'inventer, elle retrouva rapidement la porte de sa chambre laissée entrouverte par la sandale qu'elle avait coincée dans l'embrasure. Sa camarade ne semblait point s'être éveillée. Françoise entra en silence, retira ses chaussures et s'installa sur son lit. Elle remit son petit bonnet de nuit et s'allongea dans les draps.


7 heures du matin.

"Françoise de Rochechouart! Faites vos affaires."

La demoiselle achevait de s'habiller lorsque la voix rauque de la mère supérieure se fit entendre de derrière la porte. La demoiselle vint lui ouvrir. Son coeur se serra. Avait-elle su son escapade nocturne, et allait-elle l'enfermer elle aussi dans une tour désertée de tous les mois qu'il lui restait à passer ici?

-Je vous demande pardon? demanda-t-elle en ouvrant la porte.

"Monsieur votre père est ici, il vient vous chercher. Vous pouvez revêtir votre tenue civile."

Françoise sentit son coeur bondir dans sa poitrine, et elle retint de justesse une envie de sauter de joie. Enfin elle quittait ces uniformes immonde pour revêtir une robe bien plus élégante, enfin ce cloître serait derrière elle, et l'avenir devant! Enfin elle quitterait... Marie. Soudain son nom et son visage lui revinrent en mémoire. Sa joie s'en vit quelque peu émoussée. Elle ne pouvait même pas lui dire au revoir, même pas lui laisser un mot. Elle ne la reverrait sans doute jamais... Cette pensée l'attrista quelque peu, et elle se dit qu'elle fut bien avisée de lui rendre cette visite nocturne, qui était finalement une visite d'adieux sans même qu'elle le sut. La dernière prière que Françoise fit avant de quitter Saintes, fut pour cette jeune demoiselle, cette nouvelle soeur Marie de l'Illumination, pour qu'elle trouve le bonheur malgré son caractère aventureux bien éloigné de ce que l'on demandait aux jeunes filles.

A mesure que le carrosse s'éloignait de la ville et qu'elle retrouvait le bonheur de parler avec son père, l'image de René s'effaçait doucement pour laisser place aux images qu'elle imaginait dans les phrases de son père. Elle irait immédiatement voir sa soeur, puis son frère, et enfin leur mère. Que ces perspectives la réjouissaient...
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1657- Abbaye aux Dames, ville de Saintes

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