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 Des jardins de Saint-Germain aux rues de Paris {Pv Louise


Mer 28 Aoû - 17:59


    St-Germain-en-Laye.

    Diable qu'elle s'ennuyait… Causer de cette toute nouvelle tragédie racinienne qui, au grand désespoir de tous les partisans de Molière, était un succès, mais également et surtout des derniers ragots qui agitaient la cour et ne l’amusaient pas le moins du monde... Et il fallait bien avouer qu’au milieu de ces dames dont l’énumération de titres donnait le tournis, parler sur un autre ton que celui du sarcasme était bien difficile. Rire de leurs chapeaux trop pleins de plumes ou de leurs robes qui les feraient directement couler au fond d’un lac tant elles étaient lourdes : bien sûr que non. Cela serait ô combien déplacé. Évidemment, elles n’étaient pas toutes semblables, mais il fallait avouer qu’au sein de cette espèce bien particulière qu’était celle des courtisanes, la branche qui s’apparentait à la vipère était celle qui dominait. Il y en avait certes qui avaient de l’esprit, mais aussi faudrait-il qu’elles sachent en faire preuve dans d’autres circonstances que pour calomnier quiconque leur passait sous le nez.
    En somme, Madeleine était actuellement en une peu charmante compagnie à laquelle elle comptait se soustraire le plus rapidement possible. Cela faisait à peine quelques minutes qu’elle avait croisé la route de ces peu charmantes dames qui profitaient des quelques rayons de soleil, que déjà elle regrettait d’avoir eu la mauvaise idée de passer par les jardins du roi. Si d’un ton mielleux elle avait accepté la proposition de faire quelques pas avec elles, la comédienne envisageait très sérieusement de repartir en courant vers quelques horizons plus palpitants. Sans doute l’aurait-elle fait si la vue d’une certaine favorite ne l’en avait pas retenu. Ce petit groupe gravitait en effet autour de Louise de la Vallière, lui faisant à tout va des courbettes alors que la moitié allait par la suite s’amuser à jaser dans son dos. Et ce spectacle d’hypocrisie lui faisait à vrai dire mal au cœur. Alors que la comédienne pestait contre ces femmes qui n’avaient pas beaucoup de morale et qui, lorsqu’il s’agissait de simuler une amitié excellaient et pourraient faire concurrence à n’importe quel comédien, il lui vint une idée. Une idée particulièrement simple et qui pourtant pourrait bien s’avérer quelque peu difficile à mettre en place. Elle tenta d’abord de se convaincre qu’il s’agissait là d’une petite folie qu’il vaudrait mieux chasser illico de son esprit, mais il fallait croire qu’il n’était pas chose facile de la balayer. A peser le pour et le contre, il semblait d’abord que les mauvais côtés l’emportaientt, mais Madeleine se bornait à croire que le risque en valait peut-être la chandelle. Dans tous les cas, il lui faudrait attendre le moment opportun pour mettre en place ce qui venait de germer dans sa tête. Et ce moment ne se fit finalement pas prier bien longtemps.
    On avançait à un rythme lent et monotone dans les longues allées bordées de hautes haies touffues. Mais Madeleine, qui se trouvait derrière tout le monde et à qui personne ne prêtait réellement attention, décida de pimenter un peu cette ballade végétative en s’écriant soudain d’un air tout à fait convaincant.

    - Mon Dieu ! Ne serait-ce pas la Grande Mademoiselle qui vient de tomber à la renverse dans cette fontaine ? Regardez, là-bas !

    Cette déclaration eut sans trop de surprise l’effet escompté, et en moins d’une demi-seconde, les cinq ou six jeunes femmes qui étaient attirées par les potins comme l’était l’ours par le miel se précipitèrent vers cette dite fontaine que la comédienne montrait du doigt.
    Mais plutôt que de les suivre –quoi qu’elle aurait aimé les voir quand elles se seraient aperçues qu’il n’y dans ce plan d’eau avait rien sinon des nénuphars- elle prit la jolie Louise par le bras pour qu’elle se faufile avec elle dans une direction opposée, fuyant ainsi la mauvaise compagnie de ces langues de vipères.
    Une fois qu’elles furent à l’abri de leurs regards, Madeleine se tourna finalement vers la jeune femme à qui elle devait somme toute une petite explication.

    - Ne vous inquiétez pas, madame, personne ne se noie. Mais ne pensez-vous pas qu’il y a plus amusant à faire qu'écouter ces discussions sans fin et sans intérêt, demanda-t-elle en chuchotant, comme si quelqu’un pouvait les entendre alors que ce n’était très certainement pas le cas.
    - Venez avec moi et je vous promets que vous ne regretterez pas d’avoir laissé ces dames à leurs stupides commérages.
    Alors qu'elle s'apprêtait à se mettre en marche, elle se ravisa cependant une seconde.
    - Pourriez-vous cependant retournez votre cape ? Je vous avouerai que la richesse de vos vêtements n'est pas ce que l'on pourrait qualifier de discret alors qu'il vaudrait peut-être mieux jouer la carte de la simplicité.

    Car il était finalement plus aisé de passer inaperçue lorsqu'on n'était pas la femme la plus richement vêtue du royaume.
    Une fois que ce léger détail d'ordre technique fut réglé, Madeleine, qui regardait partout afin d'être sûre que ces bécasses ne les avaient pas retrouvées, fit signe à la demoiselle de la suivre. Et en quelques minutes de marche, baissant la tête lorsqu'elles croisaient quelqu'un et se cachant derrière un éventail au moment de franchir les grilles du palais pour que les gardes ne reconnaissent pas la favorite, elles furent toute deux hors de l'enceinte du château. Et c'est alors tout naturellement que Madeleine, dont on ne discernait toujours pas clairement le visage caché derrière son éventail, prit la voix la plus pédante qu'elle put, un charmant accent allemand et un air dédaigneux au possible, afin de se faire passer pour une duchesse germanique dont elle reconnaissait les armoiries inscrites sur un carrosse. Et contre toutes attentes -elle-même fut assez étonnée du résultat!- ,le laquais, quoiqu'un peu dubitatif quant à la tenue assurément fade de son employeuse, leur ouvrit la porte du carrosse. Après avoir indiqué au cocher qu'elle souhaitait se rendre à Paris, Madeleine s'assit en face de Louise et laissa échapper un long sourire de soulagement.

    - Je vous serais reconnaissante, madame, si vous plaidez en ma faveur quand on viendra m'accuser de vous avoir enlevée, lui dit-elle alors sur un ton plus qu'amusé, au regard de la situation qui, en effet, pouvait donner à rire.

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Dernière édition par Madeleine Béjart le Mer 20 Nov - 16:28, édité 1 fois
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Jeu 29 Aoû - 17:53

    St-Germain-en-Laye.

    Patiemment, Louise écoutait tranquillement les courtisanes et Madeleine Béjart parler de cette nouvelle tragédie de Racine. Le sujet, personnellement, ne l'intéressait pas le moins du monde. Surtout quelques ragots, ici et là, bien peu nombreux, puisque le reste devait la concerner. Devant ces dames de haute et de petite noblesse, malgré son titre de favorite officielle qui lui pesait, Louise se sentait toute petite. Elle n'avait jamais rien compris des roueries de la Cour, et de toute façon, elle n'en voulait rien savoir. Elle avait très envie de leur fausser compagnie, mais Louise, trop polie pour le faire, n'osait pas. Aussi ne participait-elle pas aux ragots qu'elles racontaient, sachant très bien qu'est-ce que c'était, d'être le sujet de ces ragots.

    Cependant, elle aurait bien voulu rester seule avec la comédienne de Molière, Madeleine Béjart, qu'elle connaissait un peu, afin de faire plus ample... connaissance. Des quelques fois où elle lui avait parlé, elle avait apprécié sa gaieté et sa joie de vivre communicatives. Certes, elle était excommuniée, il y avait des rumeurs qu'elle était la maitresse de Molière alors que celui-ci était marié à sa propre soeur, Armande, Louise se disait, comme pour s'excuser, qu'elle ne valait pas mieux qu'elle, au fond.


    - Mon Dieu! Ne serait-ce pas la Grande Mademoiselle qui vient de tomber à la renverse dans cette fontaine? Regardez, là-bas!

    Louise sursauta. La Grande Mademoiselle, si fière et orgueilleuse, dans une fontaine? C'était assez drôle, mais pas pour se précipiter vers la fontaine en suivant les cinq ou six courtisanes qui s'y précipitaient. Elles étaient parties, à présent... Bon débarras!

    Mais soudain, elle se sentit être prise par le bras et entraînée dans la direction opposée. Se tournant subitement, ne s'étant pas bien rendue compte de ce qui se passait, Louise vit que c'était Madeleine Béjart qui, justement, l'amenait à l'écart. Peut-être la comédienne avait eu la finesse de remarquer son malaise et l'entraînait donc vers un endroit plus paisible? Ce serait une bénédiction, en tout cas. Derrière un buisson, bien isolé, où on ne trouverait pas les deux demoiselles, Mlle Béjart s'expliqua enfin.


    - Ne vous inquiétez pas, personne ne se noie. Mais ne pensez-vous pas qu’il y a plus amusant à faire qu'écouter ces discussions sans fin et sans intérêt? demanda-t-elle en chuchotant doucement.

    - Oui, certainement! Répondit Louise en toute sincérité, et avec plus de vivacité qu'elle s'en serait crue capable, elle si timide...

    - Venez avec moi et je vous promets que vous ne regretterez pas d’avoir laissé ces dames à leurs stupides commérages.

    Alors qu'elle s'apprêtait à se mettre en marche, elle se ravisa cependant une seconde.

    - Pourriez-vous cependant retournez votre cape, madame ? Je vous avouerai que la richesse de vos vêtements n'est pas ce qu'on pourrait qualifier de discret et qu'il vaudrait peut-être mieux jouer la carte de la simplicité.

    Louise, ébahie, ne comprenait plus rien. Que manigançait la comédienne? Cependant, comme Louise était curieuse, comme toutes les femmes, d'ailleurs, elle ne put s'empêcher d'obéir et de suivre bien sagement Madeleine. Celle-ci, qui regardait partout afin d'être sûre que les courtisanes n'étaient pas revenues, emmena Louise à la sortie de Saint-Germain-en-Laye. Louise imita Madeleine lorsque celle-ci baissait la tête lorsqu'elles croisaient quelqu'un et se cachait derrière un éventail au moment de franchir les grilles du palais pour que les gardes ne les reconnaissent pas. Très vite, avec cette méthode, elles furent toute deux hors de l'enceinte du château. Madeleine, dont on ne discernait toujours pas clairement le visage caché derrière son éventail, prit sa voix pédante de Magdelon des Précieuses Ridicules, un accent allemand à couper au couteau et un air dédaigneux au possible. Louise, à ce moment, ne put s'empêcher de reconnaître que, décidément, comme comédienne, Madeleine Béjart avait du talent! Avisant un carrosse aux riches armoiries, elle dit quelques mots au laquais, qui, à la très grande surprise de Louise, leur ouvrit finalement la porte du carrosse, bien qu'il rechignât un peu sur la tenue peu appropriée à la richesse de son employeuse. Après avoir indiqué au cocher qu'elle souhaitait se rendre à Paris, Madeleine s'assit en face de Louise et laissa échapper un long sourire de soulagement. Mlle de La Vallière, elle, était restée bouche bée devant le culot de Madeleine. Avait-elle perdu la tête? Était-elle seulement consciente des risques qu'elle prenait? Mais elle n'eut pas le temps de parler, car déjà, Madeleine lançait:

    - Je vous serais reconnaissante, madame, si vous plaidez en ma faveur si jamais on m'accuse de vous avoir enlevée, lui dit-elle alors sur un ton plus qu'amusé.

    Comme une carpe, Louise gardait la bouche grande ouverte. Elle s'écria:


    - Mais enfin, Mademoiselle, avez-vous perdu la tête? Vous rendez-vous compte des risques que vous prenez? Je ne voudrais en rien que vous finissiez aux Madelonettes!

    Les Madelonettes. Madeleine. Devant ce jeu de mots, Louise ne put s'empêcher de sourire. Puis, constatant tout le drôle de cette situation (la favorite incognito à Paris!), elle ne put s'empêcher de rire franchement avec sa compagne. Puis, jetant un coup dehors, elle contempla, émerveillée, la ville de Paris, qui se déployait devant elle. La Seine... Montmartre au loin... Notre-Dame... des choses qu'elle n'avait jamais eu le temps de voir, comme elle s'était toujours donnée aux autres sans compter, mais ne recevant jamais rien d'eux.

    - Oh... Dit-elle simplement, dans un émerveillement naïf devant la foule qui s'activait, plus vivante que ces courtisans trop policés...
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Ven 30 Aoû - 19:16


    La situation n'avait rien de très alarmant. Après tout, il n'était nul part écrit qu'il lui était interdit de pousser dans une voiture en direction de Paris la femme que beaucoup jugeraient comme la plus importante en cette cour. Soit, le vol de carrosse n'était peut-être pas totalement légal, mais il n'y avait que peu de chances pour que l'un des laquais soit capable de donner l'identité réelle des deux femmes qui venaient de leur passer sous le nez. Et quand bien même on pourrait déceler dans cette petite escapade improvisée une pointe de folie, le risque en valait très certainement la chandelle. Quoique la favorite semblait plus alarmée que ravie. Ce qu'elle ne tarda pas de souligner, mettant en lumière la possibilité pour Madeleine de se retrouver malencontreusement enfermée aux Madelonettes. Mais finalement, le jeu de mots les fit rire toutes les deux, occultant le léger danger qui planait sur elles.
    Durant le trajet, qui finalement ne fut pas bien long, Madeleine resta silencieuse se contentant d'afficher un beau sourire. Ravie d'être assise dans une aussi belle voiture -chose qui lui arrivait, il fallait bien l'avouer, assez rarement-, plutôt fière de son plan qui pour le moment marchait à merveille, et surtout heureuse de constater que l'idée de cette promenade parisienne ne fasse après réflexion pas horreur à Louise. Elle se serait en effet trouvée bien bête si la jeune femme s'était mise à lui reprocher cette idée saugrenue, la priant de la ramener illico au château. Mais il semblerait que la demoiselle de La Vallière ne soit pas contre le fait de changer d'air, ne serait-ce que pour quelques heures. Si beaucoup de femmes enviaient très certainement sa position de favorite, il n'en restait pas moins qu'elle devait parfois se sentir affreusement oppressée au milieu de tous ces courtisans qui gravitaient autour d'elle telles des abeilles autour du miel. Du moins c'était là ce que Madeleine supposait Au fond, la comédienne en arrivait à la conclusion qu'elle n'échangerait pas sa place contre tous les bijoux du monde. Car selon elle, rien ne valait le plaisir de se lever le matin avec la merveilleuse sensation d'être libre, de pouvoir aujourd'hui, comme hier ou demain, flâner au bord de la Seine, rendre visite à un ami ou encore se laisser tomber dans les bras d'un amant. Elle avait bien sûr quelques obligations relatives au théâtre, mais cela paraissait finalement si peu comparé au bonheur que cet art lui procurait jour après jour. Et bien qu'elle sache que si on venait à le lui retirer elle se sentirait une coquille vide, elle ne se sentait par pour autant enchaînée à cette scène dont elle foulait les planches chaque jour.
    En regardant par la fenêtre, Madeleine constata qu'on atteignait le centre de Paris, étant à présent non loin du Palais-royal. Considérant que c'était un endroit parfait pour descendre elle demanda au cocher d'arrêter la voiture. La duchesse fut la première à fouler le sol parisien. Devant sa mine émerveillée, la comédienne ne pouvait que se réjouir.

    - Bienvenue à Paris, s'exclama-t-elle en passant son bras sous celui de la jeune femme. Ce geste était certes un peu trop familier de sa part, compte tenu du rang de la demoiselle, mais pour une fois : au diable les courbettes. Et puis cela n'était en rien la preuve d'un manque de respect, il s'agissait simplement de se fondre au mieux dans la masse, se faisant passer pour deux parisiennes comme il y en avait tant.
    Ainsi, mademoiselle Béjart l'entraîna dans les rues grouillantes de monde, s'éloignant rapidement de ce carrosse que les passants regardaient d'un œil curieux ou mauvais. Comme toujours dans la capitale, cris des marchands se mêlaient à ceux de quelques enfants qui couraient en bousculant n'importe qui se mettant en travers de leur chemin. Des couples bourgeois à l'allure dédaigneuse passaient, le menton haut levé et le sourcil froncé, devant quelques miséreux qu'ils faisaient semblant de ne pas voir. Ou peut-être avaient-ils réellement l'étrange capacité de rendre invisible tout ce qui leur déplaisait. Madeleine, qui se posait fréquemment cette interrogation plus ou moins moins existentielle, ne prit aujourd'hui pas le temps d'épiloguer sur la question, préférant se demander où pourrait-elle bien emmener la jolie Louise. Certainement pas dans les quartiers populaires que même Madeleine, qui pourtant avait grandit dans cette ville, préférait éviter tant l'odeur y était déplaisante. Elle décida finalement de se diriger vers le bord de la Seine afin d'y admirer l'île et de rêver un peu devant ces bateaux qui venaient tout droit de l'Atlantique, chargés de marchandises. En cours de route, soudai attirée par l'odeur d'une boulangerie dans laquelle entrait et sortait bon nombre de personnes, elle suggéra cependant de s'arrêter un instant. Après avoir signalé à la favorite qu'elle revenait dans une minute, elle l'abandonna et se précipita dans la boutique de laquelle elle ressortit bien vite avec deux petites brioches encore tièdes.

    - Cela ne vaut certainement pas la cuisine de la cour, mais tous les parisiens en raffolent, lui indiqua-t-elle en en tendant une à Louise. Moi la première, ajouta-t-elle en croquant dans cette viennoiserie qui la faisait chaque fois retomber en enfance.
    Quelques centaines de mètres plus loin, elles furent arrivées au bord de la Seine. Le Louvre d'un côté, Notre-Dame en face, quelques beaux hôtels particuliers non loin d'ici  : on voyait d'ici quelques uns de ces monuments qui faisaient qu'on aimait ou détestait Paris.
    - Quand j'étais enfant, je venais souvent ici avec mon frère et nous rêvions de tous les voyages que que nous aurions pu faire en sautant discrètement sur l'un de ces bateaux, soupira la comédienne d'un air quelque peu rêveur en se remémorant ces bons et vieux souvenirs. Mais en réalité, je crois que la plupart de ces embarcations viennent tout simplement de Nantes et non pas des îles, reprit-elle avec un léger rire. Quel manque cruel d'exotisme.

    Elle laissa la jeune femme admirer la vue quelques minutes encore avant de suggérer quelque chose. La comédienne se pencha légèrement vers Louise pour lui parler tout bas, comme si elle ne voulait pas que ses paroles s'ébruitent de trop.

    - A présent, je peux, si vous le voulez, vous amener dans un endroit qu'on dit hanté... Mais heureusement, si nous prenons garde à ne pas nous y attarder, il n'y a presque aucun danger d'être touché par la malédiction.

    Elle lança à la duchesse un regard empli d'une petite lueur de défi, tentant de titiller un peu sa curiosité et son courage. Avec une imagination débordante, Madeleine pouvait transformer en escapade dangereuse et épique ce qui n'était qu'une petite sortie dans Paris, qui pour beaucoup serait bien anodine.


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Lun 2 Sep - 18:40

    Ce que faisait Louise était sans doute assez peu recommandable. Les mauvaises langues ne tarderaient pas, si elles étaient au courant de cette aventure, d’en faire des gorges chaudes. Mais le fait de sortir ne serait-ce que pour quelques heures de l’enceinte des palais de Saint-Germain-en-Laye, du Château-Vieux, de Fontainebleau ou encore de Marly présentait pour Louise des délices qu’elle n’aurait jamais soupçonnés d’être. Selon ce qu’on lui avait dit plus tôt de la ville, Paris était une ville dangereuse, le berceau des révoltes de la France, lorsque ce n’était pas de la fière Bretagne qui, cent cinquante ans après le mariage d’Anne de Bretagne, la dernière duchesse, ne semblait toujours pas admettre son rattachement à la couronne de France. Lorsque Louis, si si, le grand Louis XIV se sentait d’humeur plus mélancolique, il lui parlait parfois, dans ces soirs intimes, des années de terreur où il avait dû fuir Paris pour Saint-Germain-en-Laye, où la reine mère, Monsieur et lui-même avaient vécu dans la misère, couchant sur de la paille comme il n’y avait aucun meuble. Bien sûr, de son traumatisme, Louis n’en laissait rien paraître. Mais, dans le ton de sa voix, dans la manière où il la serrait un peu plus contre elle, il devenait dans les bras de Louise comme un enfant vulnérable. Et c’était là la raison pour laquelle le Roi avait décidé de faire de ce modeste pavillon de chasse qu’était Versailles, en plein milieu d’un marais, son palais unique. On parlait même, lorsque le château serait achevé, de construire une route qui irait de Versailles à Compiègne sans passer par Paris… Signe que le Roi dédaignait définitivement la ville.

    Pourtant, Paris n’était pas, en fin de compte, le repaire de brigands que l’on lui avait décrit. Elle regardait à peine Madeleine qui, un grand sourire aux lèvres, observait l’admiration naïve de la duchesse de La Vallière. La ville était belle, pleine de vie, pleine de gens qui voulaient être heureux, tout simplement, non pas dévorés par l’ambition, l’intrigue, les calculs… De telles idées aussi machiavéliques ne leur avaient probablement même jamais frôlé l’esprit. À ce moment, Louise sentit qu’elle aurait voulu faire partie de ces gens-là qui chantaient à tous les jours leur joie de vivre, malgré leur train de vie modeste. Oui, elle serait prête à abandonner bijoux, belles robes et faveurs pour cela. Si seulement Louis n’était pas enchaîné à une infante qu’il n’aimait point, et à l’importance qu’il attachait à sa royauté toute-puissante… Mais c’était ainsi.

    Madeleine fit enfin signe au cocher de s’arrêter. Ouvrant grand la portière, elle invita Louise à descendre. Lorsque ses pieds foulèrent le sol dallé, elle eut l’impression d’être dans un autre monde. Le paradis fourmilier qu’elle avait vu par la fenêtre du carrosse l’environnait complètement, et, en un clin d’œil, elle était devenue l’une des actrices de ce décor enchanteur.


    - Bienvenue à Paris, dit alors Madeleine, passant son bras sous celui de Louise. La duchesse ne fit pas mine de vouloir retirer son bras. Le geste de la comédienne était familier, beaucoup trop familier, et des personnes attachées à l’étiquette en auraient tourné de l’œil. Mais Louise sentit dans ce geste une chaleur qui la toucha. Elle s’accrocha même davantage au bras de Madeleine, qui était un peu comme sa grande sœur en cette petite aventure.

    Pendant qu’elles s’éloignaient du carrosse et que Madeleine l’entraînait Dieu sait où, Louise écouta les marchands vendre leurs marchandises, les enfants, certains pieds nus, d’autres en sabots, courir sur les dalles riant à qui mieux mieux. Ici et là, quelques miséreux, avec une voix aigrelette, se lamentaient éternellement : « La charitééééé », parvenant assez mal à amadouer les quelques passants aisés qui daignaient leur jeter un coup d’œil, quand ils les ignoraient totalement. Tout ne pouvait être rose, même dans une ville aussi vivante. La richesse y côtoyait la misère… Louise en eut un petit serrement du cœur.

    Mais ce petit chagrin fut vite oublié par l’odeur délicieuse de pains et de gâteaux frais, qui rappela immédiatement la boulangerie du village natal de Louise. Sans doute Madeleine vit ses yeux pétiller de gourmandise, puisqu’elle lui proposa bien vite de lui procurer quelque pâtisserie bien fraîche, ce que Louise n’eut pas le courage de refuser, tout en pensant qu’elle était bien peu gênée d’accepter un tel présent d’une femme qui prenait actuellement autant de risques pour elle!

    Pendant les quelques minutes où Madeleine la laissa seule, Louise eut le loisir d’observer la rue autour d’elle. Soudain, les voix, sans s’interrompre complètement, baissèrent d’un cran et une mère, de la fenêtre de sa maison, ordonna immédiatement à sa fille qui jouait dehors d’entrer. Louise, assez surprise, ne tarda cependant pas à voir la raison de ce malaise.

    Une femme assez jeune, vêtue d’une robe rose et blanche, sans manches, sans corsage, avec un corset assez moulant et montrant une gorge arrogante, et décolleté de façon scandaleuse, à la jupe légère et presque diaphane, au châle crocheté et couvrant à peine les épaules, les cheveux dénoués et tombant sur ses épaules, sans bonnet, trop fardée et avec un rouge trop voyant sur les lèvres, venait de faire son apparition. Louise, pendant une seconde, se demanda bien pourquoi elle osait se promener ainsi lorsqu’un flash vint troubler son âme innocente : c’était une femme de mauvaise vie, une vraie! Elle fit aussitôt mine de détourner le regard lorsqu’elle passa près d’elle, comme l’exigeait les convenances. Mais elle ne put s’empêcher de suivre du regard la prostituée, en se disant qu’elle n’en reverrait pas une de sitôt.

    Heureusement, Madeleine ne tarda pas à sortir avec des brioches bien chaudes, une pour chacune d’elle.


    - Cela ne vaut certainement pas la cuisine de la Cour, dit Madeleine en riant, mais tous les Parisiens en raffolent. Moi, la première. Aussi mordit-elle à belles dents dans la brioche, ce qui encouragea Louise à l’imiter.

    - En tout cas, dit Louise sitôt sa bouchée finie, je crois qu’il y a plus d’amour dans ces deux petites brioches que dans tous les rôtis du Grand Couvert du jour de l’an!

    Les deux demoiselles arrivèrent enfin au bord de la Seine, qui n’avait rien à voir avec le fleuve tranquille qu’elle connaissait du côté des palais, où l’on ne voyait voguer que les bateaux appartenant au Roi ou à quelques nobles. C’était un véritable chantier animé, où l’on voyait des petites coques comme d’immenses navires, que Louise prit pour les fameuses galères dont elle avait entendu parler. La cathédrale Notre-Dame, en face, se dressait dans toute sa splendeur sur l’île de Paris, témoignant de la foi de ces gens qui, pour rendre grâce à Dieu, avaient bâti ces géants de pierre. De l’autre côté, le palais du Louvre, plus moderne mais tout aussi magnifique.
    - Quand j'étais enfant, je venais souvent ici avec mon frère et nous rêvions de tous les voyages que que nous aurions pu faire en sautant discrètement sur l'un de ces bateaux, soupira la comédienne.  Mais en réalité, je crois que la plupart de ces embarcations viennent tout simplement de Nantes et non pas des îles, reprit-elle avec un léger rire. Quel manque cruel d'exotisme.

    C'était en effet bien dommage. Louise aimait bien imaginer, elle aussi, qu'elle voyageait à travers le monde, elle qui pour ainsi dire n'avait jamais mis le pied en dehors de la France. Sa rêverie, qui dura quelques bonnes minutes, fut interrompue par la voix joyeuse de Madeleine.

    - A présent, je peux, si vous le voulez, vous amener dans un endroit qu'on dit hanté... Mais heureusement, si nous prenons garde à ne pas nous y attarder, il n'y a presque aucun danger d'être touché par la malédiction.

    Elle lança à la duchesse un regard empli d'une petite lueur de défi, tentant de titiller un peu sa curiosité et son courage. Louise, la douce Louise, se sentit envahir par cette même atmosphère de défi, et, d'un air malicieux, lança, pour la plus grande joie de Madeleine:

    - Eh bien, qu'attendons-nous?

    Courant toutes les deux, les deux jeunes femmes se dirigèrent vers l'endroit maudit. C'était bien là, se dit Louise, le talent de Madeleine: faire vivre par un simple regard, le son de sa voix, des émotions aux personnes qu'elles croisaient.
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Lun 9 Sep - 22:20

Ravie que la favorite n’ait pas repoussé son idée, Madeleine l’entraîna immédiatement dans une course qui les mena en direction du Pont-Neuf. Se faufilant avec agilité à travers la foule, les deux femmes eurent vite fait d’arriver sur ce pont comme toujours animé. Mais plutôt que d’aller en courant jusqu’au mystérieux endroit qu’elle voulait faire découvrir à Louise, la comédienne prit le parti de reprendre une marche tranquille. Non pas qu’elle n’était pas pressée d’arriver à destination mais plutôt que quelques minutes à vive allure et il lui fallait reprendre son souffle.

- Ce sont dans ces cas où il faudrait faire preuve d’un peu d’endurance que le poids de l’âge se fait sentir, soupira-t-elle entre deux inspirations rapides.
Maudites années qui passaient. Tout en pestant intérieurement contre ce temps trop vite écoulé, Madeleine tenta de remettre un peu d’ordre dans ses cheveux. En vain. Trop de mèches rousses s’étaient échappées pour que les quelques pinces qu’elle remit en place ne changent grand-chose à son allure débraillée. Mais cela n’avait aucune importance.
A y réfléchir à deux fois, reprendre une allure calme n’était pas plus mal lorsqu’on voulait épier avec attention tout ce qui se passait autour de soi. Et le Pont-neuf, lieu de vie et de passage, était un immanquable parisien. Ayant la particularité de ne soutenir aucune habitation et de ne pas être couvert, il était devenu un lieu de prédilection des marchands. Loin des infâmes poissonneries et boucheries dont l’odeur et la vie avaient vite fait de donner la nausée, on trouvait ici le stand d’un cordonnier, celui d’un maraicher ou encore quelques fleuristes aux étales malheureusement peu fournies en cette période.  
Habituée à emprunter ce chemin, Madeleine était loin de s’émerveiller devant cette agitation qu’elle connaissait trop bien mais elle ne se lassait d’observer avec bienveillance le sourire radieux qu’arborait la duchesse. Il était si plaisant de savoir que l’espace d’un instant elle pouvait oublier son quotidien pour s’emplir d’images qui à jamais resteraient gravées en elle. Cet après-midi elle n’était pas la favorite royale mais simplement une jeune femme qui pouvait s’adonner pleinement à la flânerie. Tout ce qui depuis les résidences royales était interdit se trouvait maintenant à portée de main. Au diable la loi du paraître, les sourires mielleux, les courbettes à n’en plus finir et surtout ces courtisanes aux regards foudroyants de mauvaise foi.Loin de la cour on pouvait baisser la garde et laisser les traits de son visage glisser vers l’honnêteté.  
Pendant qu’elles marchaient côte à côte, la comédienne, plutôt que de se laisser aller plus longtemps à la contemplation du visage radieux de Louise, tenta d’imaginer ce qui se passait à cet instant à Saint-Germain. Les nobles dames devaient à présent être dans tous les états. Que leurs têtes seraient drôles à peindre ! Celle du roi au moment où on lui apprendrait que la femme qu’il aimait s’était volatilisée beaucoup moins… Donc autant donc ne pas songer à ce qui se passait ailleurs mais simplement profiter de l’agréable compagnie en laquelle elle avançait.

L’étonnant duo arriva à sur une petite place bordée de basses maisons, qui autrefois avait été une île à part entière et qui aujourd’hui été rattachée à celle de la Cité de par le pont sur lequel elles venaient de s’aventurer.
- Nous y sommes, madame. Voilà l’île aux Juifs
L’endroit n’était pas très vaste mais comble de l’ironie il était quasiment désert, ce qui rajoutait un côté mystique à la scène. Certes quelques passants la traversaient à la hâte, mais elles étaient les seules à s’y attarder.
- Tendez l’oreille, souffla Madeleine à voix basse, et peut-être entendrez-vous gémir les âmes damnées qui nous entourent. Les esprits des malheureux ayant péri ici. Elle se tut, comme si elle attendait la venue d'un spectre. Mais s'ils hantent certes la place, reprit-elle alors, aucun fantôme ne s'étant montré, ce ne sont pas eux qui lui donnent son caractère maudit.

Faisant une pause dans la narration de cette légende, Madeleine avança sur la pointe des pieds jusqu’au centre de la place.
- Alors qu’il brûlait vif, il y a plus de trois siècles, à l’endroit même où nous nous tenons, le dernier maître templier eut la force de maudire ceux qui le condamnaient. Disant cela elle fixait intensément la duchesse, avant de faire un tour sur elle-même pour contempler cette place à l’histoire tragique. Dans les années qui suivirent, tous périrent. Et je puis vous assurer qu’aujourd’hui toujours, quand le ciel se pare de son manteau de nuit et que le vent froid souffle à nous glacer le sang, on capte l’éternel écho de sa voix grave se mêlant au crépitement des flammes qu’on venait d’allumer à ses pieds...

Romancés certes, dis sur un ton volontairement mystérieux oui, mais tout ou presque dans ses dires était réel. Sauf peut-être cette voix qui traversait les siècles. Quoique… Sans doute le maître manifestait-il sa présence autrement… Car après un instant de silence, une bourrasque de vent aussi violente que soudaine vint faire claquer les vieux volets de quelques maisons situées non loin des deux femmes, faisant largement sursauter la conteuse qui porta une main devant sa bouche pour étouffer un cri de surprise. C'était qu'à force de narrer ces histoires de fantômes elle finirait presque par s’effrayer elle-même.

- Je n'aime pas beaucoup l'ambiance qui se dégage ici, conclut-elle en frémissant. Partons vite.
Les récits qu’on lui avait faits lorsqu’elle était enfant et qu’aujourd’hui elle se plaisait à partager à son tour étaient beaucoup trop ancrés dans son imaginaire pour qu’elle ne puisse se résoudre à apprécier ce lieu. Et quand bien même Madeleine ne croyait pas aux revenants et savait qu’il n’y avait aucune raison de craindre de mystérieuses répercussions, de son plein gré elle n’investirait jamais dans un immeuble situé sur cette îlot où elle jurait qu’il faisait plus froid que partout ailleurs à Paris !
Une fois de plus son bras se glissa sous celui de mademoiselle de La Vallière et quelques pas plus loin elles furent de retour sur le Pont-Neuf.

- Comme on est mieux ici, s’exclama la Béjart qui retrouvait un sourire qui n’était plus figé par une légère angoisse. A présent avez-vous une idée de ce que vous aimeriez découvrir ?

Car ayant une vision différente de la ville, peut-être Louise voulait-elle se faufiler dans des endroits bien précis qui attiraient sa curiosité. Plutôt que de l’entrainer à sa suite elle ne savait encore où, la comédienne préféra donc lui laisser l’occasion de lui faire part de ses éventuelles envies.  

Hj : Désolée, c’est nul, promis la prochaine fois je fais mieux --‘

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Lun 30 Sep - 21:38

    Traversant rapidement la foule, Madeleine Béjart continua à entraîner dans sa folle équipée une Louise de La Vallière pas si traumatisée que ça vers le Pont-Neuf. Ralentissant lentement la marche, Madeleine le mettant sur le compte de son âge qu’elle portait cependant avec une aisance qui aurait fait pâlir d’envie bien des femmes de son âge et même plus jeunes. Louise en profita alors pour observer la Seine remplie de bateaux qui réussissaient tout de même à naviguer malgré l’achalandage, ainsi que les nombreux étalages des marchands qui criaient à qui mieux-mieux pour vendre leurs produits. Lorsqu’une bourrasque de vent souffla, gâtant quelque peu la coiffure de la favorite, Louise n’en tint absolument pas compte. Au contraire, une sensation de liberté grisante l’envahit alors que quelques mèches d’or follettes chatouillaient son visage. Pour la première fois depuis assez longtemps, le carcan de la Cour n’existait plus. Elle était là, anonyme et insignifiante dans la foule, qui semblait bien peu se soucier de son existence et qui continuait bien honnêtement sa vie sans se soucier des dernières rumeurs à la mode. D’ailleurs, parlant de la Cour… Elle se demandait bien quelle histoire elle allait devoir inventer pour justifier Madeleine et son équipée. Cette pensée la tracassa pendant un temps, tout en tentant de ne rien laisser paraître pour ne pas gâcher le plaisir évident de la comédienne. Mais l’irresponsable Louise préféra chasser ces funestes pensées pour plutôt graver dans sa mémoire toutes les curiosités qu’elle verrait en ce jour.

    Louise jeta un coup d’œil à l’endroit que Madeleine disait être hantée… Quelques maisons assez misérables bordaient la place, ce qui prouvait que peut-être quelques personnes y habitaient. Mais personne, cependant, ne semblait s’attarder dans l’endroit, comme pris par la peur superstitieuse que les esprits de cet endroit ne profitent de leur paresse pour les attraper dans leurs serres froides et pour avaler leurs âmes à jamais. Louise, bien que pieuse et confiante dans les forces divines, ne put s’empêcher d’avoir un petit frisson, pas seulement provoquée par la brise fraîche du mois de mars. Elle s’accentua, devenant délicieusement obsédante, quand Madeleine raconta la légende rattachée à l’île.


    - Nous y sommes, madame. Voilà l’île aux Juifs… Tendez l’oreille, et peut-être entendrez-vous gémir les âmes damnées qui nous entourent. Les esprits des malheureux ayant péri ici.

    Elle se tut, comme si elle attendait la venue d'un spectre, laissant Louise imaginer les âmes des Juifs infidèles qui avaient péri. Des Juifs, Louise n’avait que l’image caricaturale, celle du petit bonhomme barbu, à l’œil rusé, vêtu de noir, courbé avec un semblant d’humilité mais avec plein d’hypocrisie. Mais pour la première fois, elle imagina parmi eux des hommes, des femmes et des enfants pas si différents d’elle-même, qui avaient été tués à cause de ce que Louise appelait plutôt de l’ignorance plutôt que de la damnation.

    - Mais s'ils hantent certes la place, ce ne sont pas eux qui lui donnent son caractère maudit, continua Madeleine. Puis, comme possédée par un esprit qui avait été témoin des scènes horribles qui avaient eu lieu il y avait fort longtemps, Madeleine s’avança vers le centre de la place, là où, sans doute, il y avait eu sans doute quelque bûcher dressé afin de mener à la mort tant de victimes. S’immobilisant, bien droite, fixant Louise dans les yeux, elle ressemblait presque à une sorcière nécromancienne, sous forme d’une fée bienveillante pour tromper les gens, qui allait d’un seul mot invoquer les damnés. Mais la duchesse de La Vallière n’avait pas peur. Plutôt que de s’offusquer d’entendre des histoires que les dévots auraient qualifiées d’un goût douteux, elle s’accrochait désespérément aux lèvres de la demoiselle Béjart, attendant la suite avec impatience.

    - Alors qu’il brûlait vif, il y a plus de trois siècles, à l’endroit même où nous nous tenons, le dernier maître templier eut la force de maudire ceux qui le condamnaient. Dans les années qui suivirent, tous périrent. Et je puis vous assurer qu’aujourd’hui toujours, quand le ciel se pare de son manteau de nuit et que le vent froid souffle à nous glacer le sang, on capte l’éternel écho de sa voix grave se mêlant au crépitement des flammes qu’on venait d’allumer à ses pieds...

    Louise hocha légèrement la tête. Elle avait eu vent de cette histoire, que sa gouvernante lui avait racontée alors qu’elle devait avoir onze ou douze ans, bien que d’une manière beaucoup plus terre-à-terre. Philippe IV , dit le Bel, avait en effet dissous avec l’accord du pape Clément V l’ordre des Templiers, un ordre monacal qui avait défendu à la sueur de son front et par son sang la Terre sainte contre les Sarrasins. Mais c’était surtout dans le but de s’emparer du fabuleux trésor qu’ils avaient amassé plutôt qu’à cause de leur dite hérésie. En effet, Jacques de Morlay, le chef des Templiers, avait été brûlé, mais désormais, Louise voyait l’histoire d’une toute autre manière. Elle voyait très clairement, à présent, le bûcher se dresser à l’endroit même où se tenait Madeleine au milieu des flammes ardentes. Sur le bois, on pouvait distinguer non seulement la silhouette d’un géant, mais aussi les yeux ardents d’un homme mort dans la haine, en maudissant le roi qui l’avait condamné ainsi que ses fils. En effet, aucun des fils de Philippe le Bel n’avait pu avoir d’héritier mâle survivant. On avait donc dû faire appel à Philippe de Valois, provoquant la colère du roi d’Angleterre, réclamant la France comme il était petit-fils du roi maudit… Inutile de vous rappeler, je crois, la clause de la loi salique qui fit pencher la balance pour les Valois, et qui provoqua la sanguinaire Guerre de Cent ans… Mais la rage de Jacques de Morlay, si Louise pouvait en croire Madeleine, n’avait pas été calmée par l’holocauste sanglant de cette guerre d’un siècle. Encore aujourd’hui, l’on pouvait entendre ses cris de haine, à travers le sifflement du vent… Une bourrasque, d’ailleurs, fit sursauter les deux femmes, qui jugèrent d’ailleurs toutes les deux qu’il valait mieux ne pas trop traîner en ce triste endroit.

    De retour sur le Pont-Neuf, la comédienne et la duchesse se calmèrent quelque peu, se remettant de leurs émotions. Louise se prit même à penser que c’était un miracle qu’elle n’ait pas tourné de l’œil… Plus brave qu’elle ne le paraît, la petite Louise de La Vallière!


    - Comme on est mieux ici, s’exclama la Béjart qui retrouvait un sourire qui n’était plus figé par une légère angoisse. A présent avez-vous une idée de ce que vous aimeriez découvrir ?

    Louise leva les yeux, retenant sa surprise. Elle venait de se rendre compte à quel point elle connaissait si peu Paris! Décidément, elle n’avait vraiment aucune idée… Madeleine avait été jusqu’à présent la fée qui l’avait entraînée dans ce voyage qui se promettait bien d’être inoubliable! Oui, car elle était bien une fée, à faire revivre aux gens tant d’émotions passées, de scènes quelque peu oubliées mais qui seraient désormais bien vivantes pour Louise.

    Mais si!

    Louise ne savait absolument pas si Madeleine accepterait de l’amener chez Molière, là où demeuraient les comédiens de la troupe. Elle avait tant envie de savoir ce qui se cachait derrière la scène! Qu’elle refusât ne la surprendrait guère, à cause du risque de l’entreprise… Mais essayer ne ferait du mal à personne… Tant pis si elle refusait, même si ce serait bien assez dommage.


    - Ne vous sentez aucunement obligée d’accepter. Je sais que vous prenez énormément de risques et je ne désire absolument pas que vous en preniez davantage, mais… Je serais curieuse de voir dans quel monde les comédiens de votre troupe évoluent… Enfin, si vous ne risquez rien…


Spoiler:
 
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Lun 7 Oct - 17:14

Voir dans quel milieu les comédiens évoluaient... Quelle drôle d'idée. Cela paraissait si naturel à Madeleine qu'elle n'y voyait pas là un immense intérêt, mais quand on ne voyait les artistes que sur scène sans doute pouvait-on être attiré par ce qui se passait en dehors des planches. Alors au fond pourquoi pas.

- Bien sûr, répondit-elle après quelques secondes de réflexion. Je ne peux cependant décemment pas vous emmener jusqu'à l'hôtel de Molière. Tout le monde vous y connais, et à en juger par l'heure, je dirais que les déboires de la veille se font encore sentir, soupira-t-elle en songeant qu'il n'était en effet pas impossible que certains acteurs soient dans un état lamentable.
Certes, la matinée était déjà avancée, mais quand on savait la quantité d'alcool que certains des comédiens étaient capables d'ingurgiter en une nuit, Madeleine ne serait pas étonnée de voir Thorillère, La Grange et Molière accablés d'affreux maux de tête et grincheux comme jamais. Si le soir on savait s'amusait, les lendemains ne débordaient ainsi pas nécessairement de joie et de bonne humeur. Et c'était un désolant spectacle que Madeleine souhaitait épargner à la jolie Louise.
- A la place nous nous glisserons dans les coulisses du théâtre.

C'est ainsi que les deux femmes s'en furent en direction du Palais-Royal.
Avant de quitter définitivement le Pont-Neuf, Madeleine prit cependant le temps d'acheter à une bien souriante marchande un cyclamen rouge qu'elle tendit à la duchesse. Elle justifia ce maigre présent en soutenant qu'il s'agissait là d'un petit souvenir de Paris. Qui savait. Peut-être dans les pétales s'était incrustée l'image d'une capitale qui aujourd'hui semblait charmante. Quand l'imagination avait le singulier pouvoir de faire revenir les morts, un esprit un peu ouvert pouvait bien projeter ce qui lui plaisait. Et il seyait à Madeleine d'observer dans le rouge de cette fleur toutes les passions, bonnes ou mauvaise, que cette ville qui l'avait vue grandir inspirait.

Le théâtre, situé à la droite du Palais, était accessible de l'extérieur par deux portes. L'une, imposante à souhait, donnait directement sur la salle. L'autre se trouvait plus à l'arrière et permettait aux comédiens et à toute personne qui travaillait ici d'accéder directement aux coulisses. C'était par celle-ci que Madeleine comptait entrer.
A l'image du reste de Paris la rue était bondée. Mais au milieu de tous les passants personne ne faisait attention à ces deux anonymes. Quoi qu'à s'énerver sur une poignée de porte récalcitrante l'aînée ne faisait pas dans la discrétion. Plutôt dans le pathétique. Cependant elle s'en moquait bien. Car un parisien lambda n'avait rien d'un noble et n'aurait jamais fait le rapprochement entre les cheveux blonds d'une jeune femme et la favorite officielle.

- Mince. Elle est fermée, pesta-t-elle après s'être résignée à rester dehors. Tant pis, tentons l'autre entrée.
C'était une option un peu plus voyante, mais cela n'était pour autant pas synonyme de risque.
- Fermée aussi ?! Eh bien, quel manque de chance. Il nous faudra donc passer par la grande porte.  

Il n'y avait donc pas d'autre solution que de se glisser à l'intérieur du Palais-Royal pour ensuite entrer au théâtre... Madeleine soupira, discrètement cependant, afin que Louise ne prenne pas pour elle le manque son manque d'envie de passer les grilles de ce palais princier. Cette idée ne lui plaisait au fond que très moyennement, mais elle tempérait. Louise semblait se faire un tel plaisir de découvrir la face caché du métier de comédien qu'elle ne se sentait pas à cœur de la décevoir. Lui avoir ainsi donné de faux espoirs dénotait presque d'une pointe de cruauté. Et c'était une caractéristique dont Madeleine se targuait de ne pas être affublée.
D'autant qu'avec une cour qui se trouvait actuellement à Saint-Germain elles ne croiseraient sans doute personne ou presque, à l'exception peut-être de quelques domestiques qu'au besoin elle aurait vite fait d'acheter. Espérons simplement qu'aucun courtisan ne se soit soustrait à la règle de bienséance qui supposait de suivre le roi hors de Paris. Et si la raison supposait de douter, l'espoir de ne pas avoir à se justifier sur le pourquoi du comment la maîtresse du roi errait en compagnie d'une simple comédienne balayait la possibilité d'une dissidence nobiliaire.

Bon point : la cour intérieure était déserte. Ce fut donc sans avoir à baisser la tête qu'elles entrèrent à l'intérieur du Palais. C'était encourageant. Dans les couloirs elles passèrent également inaperçues, puisque c'était au moins par deux et en proie à des discussions sans doute passionnantes que tout le monde évoluait.
Quelques salons traversés plus tard et les deux femmes arrivèrent enfin dans cette grande pièce au bout duquel se trouvait une porte cachée par la tapisserie. Le Graal était à portée de main. Quelques courts mètres et elles auraient les deux pieds dans les coulisses du théâtre. Bonheur extrême, tu étais si proche que ton aura était palpable.
Un obstacle s'imposait cependant à Louise et Madeleine. Dans ce charmant salon se trouvaient deux personnes. Et car celles-ci, tout en parlant entre elles, fixaient les extrérieurs du palais à travers la fenêtre, il était impossible de lancer des hypothèses concernant leur identité. Mais simple baron ou membre de famille royale la nécessité de se faire invisibles restait la même.

- Chuuuut, murmura Madeleine à sa compagne d'aventure, tout en en posant un doigt sur ses lèvres.
A pas de chats, elles avançaient toutes deux en direction d'une porte qui se rapprochait rapidement, si bien que Madeleine était à présent persuadée que rien ne pourrait entraver ce succès.
Fortuna mon amie:
 
Mais il fallait croire que la chance qui jusque là leur avait sourit venait de s'envoler. Alors qu'elle s'était glissée jusqu'à la porte cachée avec l’immense fierté de ne pas avoir trop fait grincer le parquet, les pieds de Madeleine se prirent dans le tapis et elle s'étala lamentablement -et fort bruyamment puisqu'au bruit de sa chute s'ajouta un cri aigu qu'elle ne pu retenir- sur le sol.
Ce fut ainsi que la discrétion dont elle avait vaillamment fait preuve s'envola en battant cyniquement des ailes.
Pauvre Louise. Elle qui avait été un modèle de sagesse et qui du bout des doigts avait touché à ce souhait qu'elle avait précédemment formulé était trahie par une maladresse de sa guide.
A voir par quelle pirouette la situation pourrait être rattrapée.

Hj : On aime prendre des risques XD

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Sam 26 Oct - 2:52


    PNJ : Lionel Gravant, 19 ans, ouvreur au Palais-Royal depuis 2 jours.

    Voilà deux jours que Lionel avait été embauché pour faire ouvreur au Palais-Royal. il en était heureux, ça payait bien, mais palsambleu il n'aurait jamais cru que c'était si difficile que ça à gérer. Les gens étaient des animaux. Lui qui jusque là c'était contenté de foutre le bordel dans le parterre avec ses autres camarades... C'était maintenant à lui de gérer ce foutu bordel justement, et franchement ça le faisait pas rire. Bref quand il n'y avait pas de représentations, il était tout simplement chargé de s'occuper du balayage, et de surveiller un peu les couloirs. Autrement dit c'était principalement de la glande sauf quand l'intendant passait par là et lui tapait sur les doigts parce qu'il ne foutait rien. En même temps... s'il pouvait en profiter pour se planquer et ne rien faire c'était ptêtre mieux.
    Il était donc là avec son balais en train de s'amuser à balayer (tralala youpie) lorsque... Un vacarme... Une apocalypse presque fracassa ses pauvres tympans, lui faisant lâcher le manche de son balais.
    Le jeune homme voulut se précipiter, préféra ramasser son balais en le serrant fermement et courut dans la direction de ce bruit.

    Supenseuh :
     
    En voyant une silhouette encapuchonnée rétamée au sol il écarquilla les yeux, s'avança le balais levé comme une arme. Lionel était bien loin d'avoir un coeur de lion.

    -Qu'est-ce que vous faites là !? Qui vous a permis d'entrer ! Et puis qu'est-ce que... OH ! Mademoiselle Béjart c'est vous !?!


    Il baissa son balais en regardant la comédienne, incrédule. Impossible de ne pas reconnaître la comédienne, il l'avait vu jouer la veille au soir et se souvenait parfaitement de l'avoir vu jouer aussi les fois précédentes.
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Mar 29 Oct - 20:29

    Il y a des moments, dans notre petite vie ordinaire et tout à fait normale, vraiment, que l’on connaît des cataclysmes. Petits et grands, rien n’échappe à l’œil vigilant mais aussi malveillant de Dame Fortune. Si elle permet, de temps en temps, que tout aille bien, comme sur un petit nuage rose, c’est pour se montrer davantage cruelle, et faire passer du septième ciel aux abîmes de l’Enfer.

    On pouvait dire que, jusqu’à maintenant, tout s’était bien passé pour Louise de La Vallière et Madeleine Béjart. La comédienne avait acquiescé aux vœux de la favorite royale et de lui faire visiter les coulisses du Palais-Royal, et l’avait donc entraînée loin de l’Île aux Juifs, puis du Pont-Neuf, juste après lui avoir acheté un joli cyclamen rouge qui aurait bien fait de rappeler pour longtemps à Louise son escapade. En attendant, elle l’avait piqué dans ses cheveux blonds, tout en se promettant qu’elle le ferait sécher entre deux pages pour allonger sa vie, jusqu’à ce qu’il tombe en poussière pour de bon, en même temps que sa propre vie terrestre et ses souvenirs propres. Cette fleur bien modeste, malgré sa couleur rouge assez voyante, lui rappellerait un Paris autre que celui décrit tant de fois par son royal amant, et qui en gardait un souvenir assez amer par la Fronde.

    Enfin arrivées au Palais-Royal, on aurait très bien pu dire que c’était à ce moment que Fortuna avait commencé à changer la direction de sa roue. La petite porte, à l’arrière, qui donnait directement sur les coulisses et donc sur la caverne d’Ali-Baba, était verrouillée. De même pour la porte de l’avant qui donnait directement sur la salle, plus voyante mais qui ne présentait pas vraiment de risque en soi. De toute façon, si Madeleine était plus facilement reconnaissable, quel étonnement aurait pu donner lieu à une comédienne de Molière tentant d’entrer dans le théâtre où elle jouait tant de fois? Pour récupérer un quelconque chiffon? C’était possible. Et Louise, n’étant d’ailleurs qu’assez peu connue du peuple, pouvait passer pour n’importe quelle jeune fille de bonne famille, et ce n’était également pas dans les manières d’un noble de se promener à pied dans les rues de Paris.

    Il leur faudrait donc passer par le Palais-Royal. Ce qui était relativement assez risqué, comme toute la Cour était à Saint-Germain-en-Laye, et que donc, en tant que noble, Louise n’avait pas vraiment de bonne raison pour être au Palais-Royal sans avoir pris congé du Roi en bonne et due forme. La cour intérieure, au moins, était déserte, ainsi que les nombreux salons que les deux femmes eurent à traverser sans avoir à baisser de façon plutôt suspecte la tête. C’était enfin derrière une porte cachée par une tapisserie qu’elles pourraient enfin accéder aux coulisses et être enfin tranquilles.

    Et ce fut à ce moment que, pour de bon, la Fortune leur tourna le dos, car Madeleine, qui faisait tellement attention à ne pas faire trop grincer le parquet, fit un mauvais pas et s’étala lamentablement sur le tapis, tout en ne pouvant retenir un petit cri de douleur. Louise, tendant rapidement une main à Madeleine pour l’aider à se relever, s’en voulut alors terriblement d’avoir demandé une chose pareille à la comédienne : d’avoir pris autant de risques, pour se faire ainsi prendre aussi honteusement, d’autant plus que des pas se dirigeaient vers le salon!

    Spoiler:
     

    Quand enfin, une tête de jeune homme, presque gamine, se pointa derrière la porte, et une tête passablement grincheuse et ennuyée qui, de plus, reconnut immédiatement Madeleine. Louise, à ce moment-là, se dit bien que, pour racheter tout ce trouble, ce serait donc à elle de ramener la situation sur une bonne piste pour elles.


    - Je te prie de nous excuser, mon garçon, commença Louise sur un ton un peu traînant, qui pouvait la faire passer pour une femme du peuple. Je suis venue auditionner chez le sieur Molière pour remplacer la demoiselle du Parc qui est souffrante. (Ce qui était vrai, bien qu’habituellement, on faisait appel à la Desœillets, même si quelques jeunes filles, tout comme le personnage que Louise jouait, se présentaient pour tenter de remplacer les deux danseuses) Seulement, il n’est pas vraiment… possible de se présenter chez le sieur Molière en ce moment. La demoiselle Béjart a eu l’amabilité de m’amener ici et de me voir jouer.

    Se rapprochant un peu plus du jouvenceau, un sourire légèrement charmeur et quelques clignements de paupière étrangement séducteurs qui surprirent Louise elle-même pour leur efficacité, elle continua :

    - Allons, vous ne faites que votre travail… Mmm? Je peux comprendre. Les portes des coulisses étaient barrées, donc nous avons dû passer par ici. J’espère seulement que…

    Heureusement, le gamin, qui devait certainement être non seulement un nouveau domestique, mais aussi assez néophyte, bredouilla qu’il ne voyait pas de problème à les laisser passer. Louise, ébahie par le succès de son entreprise, retint un sourire. Elle pouvait être manipulatrice à sa façon, quand elle le voulait, la petite La Vallière, comme toutes les femmes, d’une façon ou d’une autre! Se tournant enfin vers Madeleine, après le départ du garçon, elle dégagea la tapisserie et ouvrit enfin la porte en disant, avec un sourire :

    - Après vous, je vous prie!


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Dim 10 Nov - 0:29


Aïe… Mais point le temps de gémir face contre terre –quoiqu’elle songea un instant à rester là à se morfondre de sa maladresse-, le ridicule avait des limites et plus vite serait-elle debout moins la situation gagnerait en pitoyable. Avec l’aide bienheureuse de Louise qui, forcée de s’arrêter après la chute, lui tendit la main, la comédienne se hissa tant bien que mal sur ses pieds. Trop occupée à rester en équilibre et à remettre un semblant d’ordre dans ses cheveux désormais en bataille, elle ne fut pas très réactive face au garçon qui se tenait face à elles, ne prenant pas la peine de démentir les dires du jeune homme qui, indubitablement l’avait reconnue.

- Qui voulez-vous que ce soit, grimaça-t-elle, sans même lever les yeux vers celui qu’elle supposait être un ouvreur, lissant inutilement les pans d’une robe qu’elle se jurait de ne jamais remettre.
Plus sonnée que disposée à s’enfuir en courant en espérant que la favorite n’ait été reconnue -idée inutile au demeurant, d’une part car elle n’aurait pas fait dix mètres sans se trouver épuisée et que le garçon avait l’air trop ahuri pour mettre un nom sur le visage de la jeune blonde- Madeleine resta silencieuse. Heureusement, elle n’était ici pas seule et la noble eut le réflexe de ne pas rester béate. La comédienne retrouva ainsi un grand intérêt pour la situation présente, de grands yeux étonnés ouverts face à une duchesse qui excellait dans l’improvisation. Ainsi Louise prétendait être une simple fille du peuple venu passer une audition auprès d’une mademoiselle Béjart qui n’aurait elle-même pas trouvé meilleure excuse. Si on lui avait dit que la duchesse mentait aussi bien…

- Oui… C’est exactement cela, se contenta-t-elle d’acquiescer avant de laisser à Louise le soin de continuer sur sa belle lancée afin de définitivement les sortir de ce mauvais pas.
Quelle finesse ! Il ne fallut pas plus de quelques phrases pour que l’affaire soit réglée et le travailleur convaincu.  Faites lui apprendre du texte, tendez-lui un costume, poussez là sur scène et vous vous trouverez avec une actrice. Mais au fond, il semblait à Madeleine que la nécessité passée et le public devant, Louise serait tout de suite moins convaincante… Petite chose charmante mais à qui il semblait le rouge pouvait vite monter aux joues, elle l’imaginait mal déclamer des vers enflammés devant une audience de plus de cinq personnes. Innocente Agnès, le calme angélique lui seyait sans doute mieux qu’un embrasement des sentiments. Quoique… Après la surprise de la voir faire preuve d’une si grande imagination, savait-on jamais.
Avant de passer la porte que venait d’ouvrir la favorite, Madeleine se retourna et héla le garçon.

- Et s’il vous plaît, restez discret sur ces auditions informelles. Se trouver avec le tout Paris à la porte serait fort déplaisant.
Simple précaution afin de ne pas se tomber un jour nez à nez avec un ban de sottes et incapables demoiselles qui penseraient à tort que la troupe de Molière embauchait. D’autant qu’avec un dramaturge qui en ce moment alternait à intervalles réguliers entre les fonds de tavernes et de lit, ce serait implicitement à elle que le travail de les mettre dehors de façon diplomate reviendrait.
Cette disposition prise, elle s’engouffra dans ce théâtre qu’elle connaissait comme sa poche.

- Eh bien, audition réussie, madame ! Vous avez sauvé la situation non sans faire preuve de talent. Je n’aurais moi-même pas trouvé meilleure justification à cette expédition, avoua-t-elle humblement une fois que la porte fut refermée derrière elles. A présent appréciez la visite, vous l’avez bien méritée.  
La porte passée, il suffisait simplement de faire un quart de tour pour se retrouver nez à nez avec la scène. Mais ni cela ni la salle vide ne présentait de réel intérêt aujourd’hui. Le parterre, aussi nu soit-il, était aujourd’hui semblable à ce qu’il avait toujours été. Non. Pour rassasier la curiosité de la favorite, c’était derrière le rideau qu’il fallait se glisser. L’emmener dans les coulisses. Mystérieux endroit auquel l’accès était expressément interdit au public. Domaine royal des comédiens. Lieu où tout se passait sans qu’on n’y suspecte rien. Endroit où elle entraîna la jeune femme sans plus attendre. Un dédale de couloirs sombres, par lesquels ici et là on pouvait trouver posé contre un mur une large peinture servant ponctuellement de décor, les mena vers une grande pièce réservée à la troupe du roi particulièrement mal rangée. Rien ne semblait à sa place, et pourtant chacun s’y retrouvait. Car malgré les protestations passées de certaines comédiennes qui se vantaient d’aimer l’ordre, régnait toujours ici un désordre qu’on pourrait qualifier de chronique. Ambiance particulière dont on avait fini par s’accommoder pour presque la trouver chaleureuse. Feuilles volantes posées presque tous les meubles, ici des plumes destinées à être piquée dans une extravagante coiffure ou sur un lourd chapeau, là un costume brodé d’argent qu’on avait oublié de ranger, à côté un empilement de produits de beauté posés sur une coiffeuse encadrée de deux masques italiens. Et beaucoup plus encore. Sans se soucier du travail de rangement qui s’avèrerait nécessaire afin de faire croire que la pièce n’était pas un champ de bataille artistique, Madeleine s’assit dans un fauteuil, laissant à Louise le soin de regarder là où bon lui semblait.

- Impossible d’être plus proche de l’art. Elle attrapa le vieux loup coloré posé près d’elle et vint le mettre devant son visage. Ici Livie, Sganarelle et Eudoxe se côtoient quotidiennement. Reposant ce qu’elle avait dans la main elle prit un air songeur, semblant désormais parler à sa propre intention. De ce point de vue, il n’est pas étonnant que la cohabitation ne soit point de tout repos.
Imaginer ces personnages tragiques et comiques évoluer côte à côte lui tira un léger sourire. L'image balayée, ses yeux virent de nouveau se poser sur la duchesse qu'elle espérait avoir contentée.

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Mer 20 Nov - 15:36

    Dieu merci, elles pouvaient enfin respirer. Et même, Madeleine avait réussi à revenir suffisamment des émotions fortes qu’elles avaient éprouvées plutôt pour la féliciter franchement de son improvisation. Louise se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux lorsque la grande Madeleine Béjart, une des comédiennes les plus célèbres de Paris, lui avoua même non sans humilité qu’elle n’aurait certainement pas fait mieux. Non, il y avait vraiment de quoi faire tourner la tête à quelqu’un… Mais de là à dire que Louise avait véritablement un quelconque talent de comédienne, c’était là une toute autre chose. Une fois l’adrénaline du moment passée, sûrement que Louise n’aurait pas fait de même sans un certain sentiment de péril. Peut-être, à la limite, jouer l’innocente et douce Agnès, bien qu’un certain passage sur un ruban d’abord soupçonné d’être autre chose de beaucoup plus grave l’ait réellement fait rougir.

    Sans le public, le théâtre semblait étonnamment vide et surtout, mort. Pleurant l’absence des personnages qui le peuplaient d’habitude, Magdelon, Sganarelle, Arnolphe ou encore Tartuffe ne faisaient plus entendre leur voix, à tel point qu’il avait davantage l’air d’un tombeau, avec les bougies du plafond éteintes et la poussière qui restait en suspension dans les airs. Mais ce n’était pas dans cet endroit à peine plus gai qu’un cimetière que voulait l’entraîner Madeleine. Elle continua son chemin jusqu’aux rideaux, et encouragea Louise à se glisser derrière, vers les coulisses, l’endroit défendu aux gens ordinaires par excellence.

    D’une certaine manière, on pouvait comprendre pourquoi. Il régnait un tel bazar qu’on pouvait bien se demander de façon tout à fait légitime comment les comédiens pouvaient s’y retrouver. Mais on ne pouvait pas dire que tout cela manquait de charme. Au contraire, cet endroit pêle-mêle rappelait à Louise son enfance, lorsqu’un après-midi, les princesses d’Orléans et elle-même s’étaient tant amusées que le salon principal était méconnaissable. Seulement, Gaston d’Orléans était arrivé plus tôt que prévu avec quelques invités et bien sûr, le salon n’était pas présentable. Mais le duc d’Orléans s’était contenté de rire toutes les larmes de son corps en voyant la mine déconfite de ses filles et de Louise. Souvenirs… Ils partent si vite, et à jamais.

    Louise avait à peine prêté attention à ce que Madeleine venait de lui dire. Sursautant brusquement, elle reprit ses esprits, tenta de trouver quelque chose à dire, se trouva assez stupide de ne rien trouver d’intelligent. Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas donné, en ce moment, pour avoir une parcelle de l’esprit Mortemart… Elle pourrait commencer par remercier la comédienne. Ce serait la moindre des choses, c’était le cas de le dire.


    - Comment pourrais-je vous remercier, mademoiselle? J’ai découvert un monde que je n’ai auparavant jamais soupçonné d’exister. Je crois que l’on dit vrai, lorsqu’on raconte que les personnes bien nées évoluent dans un monde bien différent de la réalité.

    En parlant, Louise réalisa à quel point sa vie, mais de façon plus générale celles de toutes les personnes de la noblesse, ressemblait à une espèce de cocon assez douillet. Sans se préoccuper de la misère au dehors du petit monde, qui passait pour du laissé pour compte. Mais étaient-ils malheureux? Loin de là. Même, sans le joug d’aucune étiquette, d’aucune obligation sauf celle de respecter Dieu et le Roi, ils étaient heureux, même si leur dîner ne vaudrait jamais le Grand Couvert du Roi. Mais qu’importe! En ce moment-là, Louise se demandait réellement ce que le peuple avait à envier à la noblesse. Rien, en somme.

    Elle avait envie de parler de tout cela à Madeleine. Elle était elle-même une femme du peuple, une femme d’exception, certes, mais qui devait connaître le peuple jusqu’au bout de ses ongles. De plus, elle avait l’air du genre de personne à qui on pouvait se confier sans problème, si maternelle… Elle lui rappelait en cela sa propre mère.


    - Je crois que je viens pour de bon découvrir ce qu’est le vrai bonheur. Une vie simple… Ce sont mes aspirations constantes, même si je ne l’ai jamais réalisé pour de bon. Et c’est ce que l’on me reproche.

    C’était bien là la faiblesse de Louise de La Vallière. Une jeune fille simple, semblable à une fleur des champs, blonde et douce en apparence, du moins. Elle était de ces âmes cependant capables de ressentir des passions extrêmes, et même, de faire preuve d’une ferme volonté lorsque cela s’avérait nécessaire. Mais une fleur des champs n’est pas heureuse en pleine jungle, ni en ville. Devant le Soleil, elle est éblouie, elle veut le toucher, être avec lui à jamais. Mais une simple fleur des champs n’a pas sa place parmi les astres. À moins que la tigresse en elle ne se révèle un jour. Quant? C’était là une toute autre question.


H.J. Désolée, c’est vraiment nul…
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Lun 6 Jan - 0:13

Avec un doux sourire niché au coin des lèvres, elle regardait la jeune femme s’étonner devant son quotidien. La lueur qui brillait dans les yeux de la favorite était plaisante à observer et le simple fait de la deviner, ne serait-ce que pour l’espace de quelques instants, simplement heureuse était tout aussi émouvant que gratifiant.
Alors que Madeleine la regardait évoluer dans cet environnement bien différent des salons ordonnés de Saint-Germain, Louise semblait ailleurs, comme en proie à une heureuse nostalgie. Il aurait amusé, ou plus exactement plu, à la comédienne de savoir ce qui traversait cette douce rêveuse, mais soucieuse de la laisser apprécier cet instant de replis dans les souvenirs, elle garda les lèvres closes.
Le silence ne fut rompu que par la favorite, soudain soucieuse d’exprimer sa reconnaissance.

- Savoir que vous n’êtes pas déçue par cette escapade me suffit amplement.
Elle profita de cette affirmation sincère pour se lever de son siège et faire un pas en direction de la demoiselle. Après un court silence elle reprit d’une voix emplie d’une lointaine fatalité.
- La cour est en effet un écrin doré qui vous protège de ce que le monde a de plus affreux, mais aussi de quelques unes de ses beautés.
De la misère, des rues mal famées, ses tavernes puantes, mais aussi des sourires d’enfants rieurs, des spectacles de rues, tout simplement de la liberté, songea-t-elle. Hors de l’enceinte d’une demeure royale ou princière on pouvait avancer sans devoir courber l’échine à tous les mètres, saluer un ami d’un large geste de main. Et si Paris était à elle seule un condensé de ce qu’on pouvait trouver à travers le royaume, la ville était finalement si peu par rapport à la richesse d’un pays ravagé par d’ancestrales querelles mais au fond si beau. Quel dommage que l’occasion de voyager en province ne soit pas donnée à tous. Madeleine avait beau se plaindre de ces années qu’elle disait parfois perdues, les pérégrinations avaient été à l’occasion agréables.
- Vous vivez dans l’extraordinaire, madame, souffla-t-elle pour clore l’évident constat.  

Au fond, la Béjart se trouvait persuadée que Louise avait depuis quelques temps déjà réalisé que la vie de cour n’était pas celle qui la ferait s’épanouir. Cette évasion de Saint-Germain n’avait sans doute fait que devenir conscient ce qui jusqu’alors était enfoui.

- Je suppose que connait le bonheur celui qui sait apprécier les petites joies du quotidien. Un sourire, quelques mots doux ou le simple plaisir d’être au chaud chez soi, les moments heureux ne sont pas rares. Il faut les saisir, les goûter et conserver dans un coin de notre esprit toutes les sensations qui les entourent.

On était bien assez malheureux pour ne pas se laisser le droit de toucher les plaisirs qui, certes d’une faible intensité, étaient nombreux pour quiconque se donnait la peine d’ouvrir les yeux.
Comme Montaigne le prônait, il fallait passer le mauvais temps en courant –Madeleine admettait cependant que la pratique était légèrement différente de la théorie- et s’attarder sur le bon. Ainsi Louise garderait peut-être longtemps encore la vision d’une cathédrale qui se dressait par delà un pont bruyant, l’odeur lointaine d’une fleur à la couleur profonde et l’écho des volets claquant avec force tout autour d’une place froide.
Aspirer à une vie simple : c’était une chose qui concernait bien peu de monde. Particulièrement ceux qui par mille fois au moins étaient favorisés. Mais cette révélation n’étonnait qu’à moitié Madeleine. Car après tout Louise n’était pas une courtisane comme les autres. Il fallait être aveugle pour ne pas constater qu’elle n’était ni vénale ni vipère. Que les fêtes qu’on donnait en son honneur, les cadeaux qu’un roi mettait à ses pieds et les hommages qu’on lui rendait ne flattaient pas son ego mais exacerbaient plutôt sa gêne. Ëtre favorite était une chose, apprécier ce rôle en était une autre. Et si certaines femmes auraient tué pour prendre sa place, Louise n’était assise sur ce trône invisible que parce qu’un tiers l’avait forcé à y prendre place. La duchesse ne dégageait pas de passion mais tout autour d’elle brillait un halo de sensibilité. Elle dégageait cette beauté, qui loin d’être incendiaire était simple et pure. Aux yeux d’une parisienne dont l’avis avait bien peu de valeur, Louise était une jeune femme qui possédait bien mieux qu’une insolente prestance. Elle avait dans le cœur des sentiments qui n’étaient pas envenimés, corrompus par la bassesse qui rongeait la cour. Elle était quelqu’un de bien. Simplement.

- Alors vous avez raison, Louise. Elle avait à peine remarqué la substitution du « madame » d’usage par un prénom tant elle avait l’impression de se trouver face à son égale. Mais que la duchesse ne s’affole pas, cette familiarité ne referait à l’avenir pas surface. Être heureux ne se limite pas à la richesse matérielle et posséder par simple plaisir avare n’a de sens que pour ceux qui sont silencieusement plaints par les bienheureux qui savent ce que vivre signifie. Et pensez que ceux qui vous reprochent d’avoir compris cela sont bien sots.

Elle l’enveloppait à présent d’un regard bienveillant. S’il n’y avait pas eu entre elles cette barrière qu’elle jugeait, avec un léger recul, déjà avoir trop outrepassée, sans doute l’aurait-elle même pris dans ses bras.
Madeleine doutait cependant d’une chose. Si elle avait à présent la certitude que les collections de pierres précieuses n’étaient pas ce qui faisait rêver Louise, elle avait au fond un peu peur qu’à trop chercher la simplicité elle ne finisse par s’astreindre à une trop grande rigueur, avant tout morale. Et la rigidité était aux yeux de Madeleine tout aussi condamnable que la rechercher perpétuelle et sans retenue de la jouissance. Mais ces légères inquiétudes, elle les garderait muettes.
Le calme fut quant à lui rompu par un petit claquement de mains émanant de Madeleine, qui prenait désormais conscience du temps qui filait rapidement. Sans en être persuadée, il lui semblait que cela faisait au moins plusieurs heures qu’elles avaient quitté les jardins.

- J’espère que vous ne m’en voudrez pas mais il va falloir songer à rentrer…

Doucement et d’un air désolé, elle se dirigea vers la porte de la pièce afin de signifier à Louise que la visite ne pouvait pas s’éterniser beaucoup plus longtemps.

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Mer 8 Jan - 22:30

    Il était vrai qu’en cette année 1666, on n’était pas encore à Versailles, véritable jeu d’échecs vivant où l’unique joueur serait le Roi lui-même. Mais déjà, on pouvait sentir sa poigne de fer, que ce soit à Saint-Germain-en-Laye ou au Château-Vieux. Avant, il ne semblait qu’il n’y avait que la Reine mère qui, encore, pouvait s’opposer à lui. Louis vénérait plus que tout sa mère, un modèle de sainteté, de force et de stabilité devant n’importe quelle épreuve. Mais à présent, Anne d’Autriche n’était plus, et si elle demeurait de façon sacrée dans la mémoire de Louis XIV et de Philippe d’Orléans, les deux s’étaient très vite rendus compte que, d’une certaine manière, leur dernière contrainte venait de disparaître, l’autre étant Mazarin, décédé en 1661. Et une de ces preuves de ce pouvoir nouveau était le fait que Louise, déjà maîtresse du Roi avant la mort de la Reine mère, l’était devenue de façon publique, par son titre de favorite officielle. Peu à peu, la poigne du Roi se faisait sentir par tous ses courtisans, et désormais, les Condé, Conti, Longueville, Rohan et Chevreuse, tous ces anciens frondeurs devaient désormais apprendre à bien plier l’échine devant le nouveau pouvoir absolu qui, peu à peu, commençait à se manifester. Oui, la Cour était bien une belle cage dorée, qui protégeait la noblesse de la trop bouillante ville de Paris. Oui, Paris pouvait bien être sale, avec ses tavernes mal famées, ses truands, ses prostituées vêtues de façon tout à fait scandaleuse. Mais dans son sein s’épanouissaient de bonnes gens toutes simples, des enfants dont le rire clair se faisait entendre dans la rue, bien loin de la Cour à l’étiquette rigide qui exigeait d’eux un comportement semblable à ceux des adultes.

    On pouvait quand même dire que Louise, dans son enfance, avait été plutôt choyée. Elle avait eu une mère aimante, une joyeuse fratrie, et, si son père était mort lorsqu’elle était encore jeune, son beau-père avait été choisi avec soin et avait été aussi aimant qu’il ne l’aurait été qu’avec la chair de sa chair. Puis, elle était devenue demoiselle de compagnie des princesses Orléans, Élisabeth, Marguerite-Louise et Françoise, les petites sœurs de la Grande Mademoiselle, et s’était tout de suite liée d’amitié avec elles. Et, encore aujourd’hui, elles lui témoignaient la même amitié. Elle pouvait même affirmer qu’encore aujourd’hui, cette amitié perdurait. La mort de la douce et conciliante Françoise, devenue duchesse de Savoie, deux ans plus tôt avait coupé un des fils. L’enjouée Marguerite-Louise devenue duchesse de Toscane continuait malgré tout une correspondance avec Louise, et s’y plaignait souvent de s’ennuyer en l’austère Cour de Toscane, si différente de celle de la France. Quant à la pieuse Élisabeth, destinée à devenir abbesse de Remiremont bien qu’elle était encore laïque et à la Cour, elle était toujours proche d’elle et, bien souvent, la grondait quelque peu de sa situation de favorite, même si, au fond, elle savait que Louise, même dans le cas où aucun lien amoureux ne la lierait au Roi (ce qui était loin d’être le cas), ne pouvait impunément rompre avec lui. Pour tout résumer, l’enfance passait si vite, beaucoup trop vite. Rien qu’à voir ce qu’elle et les Orléans étaient devenues l’étourdissait, et lui donnait la nostalgie de sa province. Oui, Louise ne rougissait pas d’être une provinciale. Enfin, à partir de ce moment, ce ne serait plus le cas. Désormais, pour reprendre les mots de la comédienne, elle vivait dans l’extraordinaire. Le nom de Louise de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière et de Vaujours, favorite royale, demeurerait dans les livres d’histoire. Même si, plus jeune, Louise n’aurait jamais suspecté qu’une chose pareille se produirait.

    Même, en voyant la vie active de Paris, elle avait réalisé que ce ne serait pas l’oppressante vie de Cour qui la ferait pleinement épanouir, même si elle n’aurait jamais osé le dire tout haut. En revanche, elle était loin, à mille lieues d’avouer que Louis ne serait pas dans cette vie. C’était une chose qu’elle ne réalisait pas encore, et que de toute façon, elle aurait nié. Louise était encore dans le souvenir où, plus jeunes, ils faisaient ces folles cavalcades dans la campagne et, lorsqu’il se mettait à pleuvoir, le Roi n’hésitait pas à ôter son chapeau et à la poser sur les boucles blondes de son amante, quitte à être trempé jusqu’aux os lui-même. C’était une facette de Louis qui, peu à peu, disparaissait, surtout depuis la mort de sa mère, pris par ses peurs antérieures de la Fronde, l’obsession de la pensée qu’il était Roi et représentant de Dieu sur terre. Louise, elle, avait gardé un cœur pur comme une jeune fille de quinze ans, et savait encore apprécier les choses toutes simples de la vie. Elle n’était pas une courtisane comme les autres, et ne le serait probablement jamais. Point intrigante, l’argent, les honneurs, les cadeaux ne l’intéressaient pas, et même, la gênaient. Point vipère, car elle savait par expérience combien il pouvait être blessant que l’on médise sur soi. Elle avait été emmenée en un endroit qu’elle n’avait jamais désirée, traînée même. Elle n’avait jamais demandée à être ainsi livrée à la censure du public. Et, plus que jamais, elle sentait qu’elle servait davantage de figure de parade et de manifestation d’une gloire toute humaine. Mais là ne résidait pas la vraie beauté. Oui, Louise était l’une des dernières vraies grandes dames de la Cour, sans ambition, avec un sens moral, réellement bonne et désintéressée. Elle était un ange, tout simplement. Et c’était peut-être cela qui avait fait tourner le regard de Louis vers elle, comme elle était une perle rare.

    Elle avait remarqué, alors que Mlle Béjart ne faisait que résumer ses pensées, qu’elle avait échangé le « madame » pour Louise. Et il fallait dire que cela ne la dérangeait pas le moins du monde. Madeleine Béjart avait beau être une comédienne, excommuniée, et tout le blabla qui venait avec, mais elle était réellement bonne, et avait fait preuve d’un tel désintéressement en prenant le risque de l’amener à Paris. Elle l’avait bien réalisé, lorsqu’un jeune homme les avait surprises dans le Palais-Royal. Et elle espérait sincèrement, au plus profond d’elle-même, qu’elle resterait une amie sur laquelle elle pourrait compter.

    Soudain, un claquement des mains et un petit air désolé de la part de Madeleine lui fit réaliser à quel point le temps avait passé vite. Cachant sa déception, Louise tenta de se consoler en se disant que, de toute façon, Saint-Germain devait probablement être en émoi à cause de sa dispartition, comme ces greluches qui l’accompagnaient plus tôt devaient avoir donné l’alerte… Attendez… les avait-elles traité de greluches? Alors là, décidément, elle avait pris du poil de la bête, en l’espace d’une journée! Et, suivant docilement Madeleine vers l’extérieur, elles se retrouvèrent toutes les deux dans la rue. Et, se tournant vers la comédienne, elle fit un geste qui, dans toute l’histoire de France, fut probablement très peu commun. Elle la serra dans ses bras, comme on serre sa grande sœur.


    - Nous pourrons nous revoir, j’espère? dit Louise, une petite pointe d’inquiétude à l’idée d’une réponse négative.

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Lun 20 Jan - 10:32

Une fois descendue dans la rue, Madeleine s’apprêta à interpeller un coche lorsqu’un geste dont la spontanéité ne pouvait être que sincère vint couper court à son intention. Voilà qu’elle était enlacée par Louise. Un instant surprise, la seconde suivante émue, elle passa ses bras autour de la silhouette fine de la favorite pour l’étreindre en retour.
Lorsque la jeune femme lui demanda si elles pourraient se revoir, elle souffla une réponse à laquelle elle-même ne savait pas si elle y croyait vraiment.

- Je n’oserais en douter.

Assurément elles auraient l’occasion de se recroiser. Il semblait même probable qu’elles puissent de nouveau s’adresser la parole. Mais sans doute jamais ne pourraient-elles se parler avec la même proximité qu’aujourd’hui. A l’avenir Louise serait entourée de mille et un courtisans, épiée de toute part, et Madeleine n’aurait pas deux fois l’audace de la tirer loin de ces loups enrubannés. Et voyons les choses en face, la favorite pourrait cent fois l’exiger, cent fois on lui refuserait le droit de s’entretenir seule avec une simple artiste dont l’honneur d’une entrevue aurait été trop grand pour elle. Madeleine le regrettait amèrement mais c’était ainsi. Elle connaissait la cour, côtoyait les plus grands, les faisait rire ou pleurer, mais toujours finissait par se mouvoir dans une série de courbettes de manière à rappeler aux personnes en présence leurs rangs respectifs. Et si elle avait lié de sincères amitiés avec des aristocrates qui l’estimaient comme la femme d’esprit qu’elle était, c’était uniquement, ou presque, grâce à des salons parisiens dans lesquels on se traitait d’esprit à esprit et non de comte à comédienne. Dans ces lieux ce n’était à votre titre qu’on vous estimait mais à ce qui se trouvait dans votre tête. Malheureusement, il était évident que Louise ne pourrait jamais y mettre un pied. Il paraissait ainsi ne faire aucun doute : l’intimité de cette après-midi resterait un rêve lointain qui ne se réaliserait plus.
La Béjart se garda bien d’évoquer cela à voix haute, songeant qu’il valait mieux que Louise ne la quitte pas sur une note trop pleine de fatalité.

Elle la repoussa doucement avant que ce ne soit la foule qui se charge de venir les séparer. Ses yeux qui balayaient la foule se posèrent ensuite sur une voiture de location qu’elle héla. Une fois le fiacre arrêté, Madeleine ouvrit la portière afin d’inviter Louise à y prendre place. Cette dernière y trouverait un confort rudimentaire en comparaison des carrosses royaux dans lesquelles elle avait pour habitude de s’asseoir, mais il ne faisait aucun doute qu’elle saurait le supporter le temps d’un trajet.
La main toujours posée sur la poignée de la porte ouverte, Madeleine leva les yeux vers la duchesse et articula une dernière phrase.

- Vous m’excuserez de ne pas vous raccompagner jusqu’à Saint-Germain, mais je crois que vous n'avez à présent plus besoin de moi.
Silencieusement elle la priait aussi de ne parler à  personne de son escapade et de ne surtout par prononcer son nom. Mais Louise était bien assez raisonnée pour pouvoir se passer de cette recommandation. Tout comme Madeleine se doutait que la demoiselle serait capable de duper son monde en prétextant avoir eu besoin de s’éclipser seule dans les jardins pour un peu de calme, ou autre excuse que le roi trouverait sans doute charmante plutôt qu’inquiétante.
- Adieu, madame.  

Un dernier sourire bienveillant et la porte se referma, séparant la rue agitée si familière à la comédienne du cocon silencieux dans lequel se trouvait la noble. Comme si cette porte close refermait la parenthèse enchantée d’une favorite qui n’aurait sans doute pas dû l’être.
Madeleine prit alors soin d’annoncer au cocher la direction qu’il devait prendre et de le payer. Ceci fait, elle regarda quelques secondes le fiacre s’éloigner avant de tourner les talons et de prendre à pied le chemin de chez elle, aussi satisfaite d’avoir cet après-midi effectué ce qui lui semblait être une bonne action que désolée de ne pouvoir faire plus pour cette jeune femme qui méritait d’être heureuse.

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