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 Monsieur, Frère Unique du roi, Philippe Ier d'Orléans


Ven 2 Mar - 13:20

Philippe d'Orléans





Titre(s) : Fils de France, Monsieur frère unique du roi, Duc  d'Orléans, d'Anjou, de Chartres et de Valois, Pair de France, Seigneur de Montargis et Chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit
Âge : 25 ans
Origines : Françaises- Espagnoles- Italiennes - Autrichiennes
Langue(s) parlée(s) et niveau de maîtrise : Excellent espagnol - Excellent latin - bon italien
Orientation sexuelle :  homosexuel pratiquant
Situation: Marié à Henriette d'Angleterre, père d'une petite fille et d'un très jeune fils
Date de naissance : 21 septembre 1640
Religion: Catholique
Groupe : Royauté
Personnage ayant existé?: Oui
Avatar : Miles McMillan


Le Miroir ...

Il écarte les draps blancs dans un large geste, se lève. Sa démarche est chaloupée, féminine, dansée, et il aime exagérer chacun de ses pas comme pour se moquer de lui-même et des autres. Sa peau blanche et fine n'est pas celle d'un homme, plusieurs femmes en sont jalouses. Il s'asseoit devant sa coiffeuse et écarte de son visage quelques mèches bouclées. Ses doigts fins, hérités de sa mère, tâtent précautionneusement sa peau de lait. Avec une préciosité devenue naturelle il se prépare.
Comment s'habillera-t-il demain ? Il faut déjà penser à cela. Des couleurs, des rubans, des frisettes, des mouches, des dentelles, des talons si hauts qu'on en dira plus tard qu'il était constamment sur des échasses. Et pourtant on ne pourrait presque pas qualifier cet accoutrement de ridicule. Philippe d'Orléans ne l'est pas plus que les autres courtisans de la cour, il est plus tout simplement. C'est lui qui donne le ton de la mode et qui la connaît sur le bout des doigts, dans tous les domaines, dans toutes les catégories que ce soit. Alors oui Monsieur est habillé de manière... voyante, raffinée, précieuse. Cela met en valeur ses longues boucles noires, dont il prend un si grand soin. Sculpter tous les matins ses précieux cheveux est pour lui un véritable plaisir. Il les garnit de rubans et de perles, tant que cela tient, tant que cela est joli il faut en mettre.
Et puis alors que Philippe se contemple dans la glace, il teinte ses lèvres voluptueuses de rouge. Monsieur n'est pas de ces beautés qui vous coupent le souffle, mais il sait comment se mettre en valeur pour le devenir. Et ce vermeil sur ses lèvres attire le regard sur leurs courbes hautaines et joueuses. Cela détourne le regard de son nez, trop long, trop bourbon mais qui est oublié à la vue de ses yeux noirs espiègles et de sa bouche qu'on dit ravissante. Les plus antiques courtisans reconnaissent dans la tournure de ce jeune homme, dans son visage long et ses yeux, le portrait du feu roi, et Philippe se targue d'être la mémoire vivante de ce père qu'il n'a presque pas connu. C'est une autre preuve de son sang et de sa légitimité.
Il regarde sa boîte à bijoux, l'ouvre. Ne jamais sortir sans une petite dizaine de pierres sur soi, c'est le comble du détail et de l'élégance, et Monsieur est sublime dans ses détails. Il se contemple encore longuement dans le miroir, à la recherche de la moindre défaillance ou disharmonie. Son visage oblongue s'orne alors de ce sourire satisfait qu'il a si souvent teinté d'un dédain dont il n'est parfois même pas conscient. Attrapant sa canne dans un geste large, il quitte ses appartements dans l'esquisse d'une pirouette, abandonnant son antre de velours et d'or.

... n'est pas le reflet de l'âme

Au premier regard c'est un homme aimable, frivole et léger, empreint d'un air nonchalant et hautain qui, par une certaine mollesse dans sa tournure donne à rire ou à admirer. Et pourtant derrière des airs égoïstes d'enfant capricieux, Philippe d'Orléans n'est poussé que par un seul désir, celui de satisfaire. De satisfaire son frère, satisfaire sa mère, satisfaire par extension, et dans la mesure de ses moyens et de ses obligations, ceux qu'il aime. Pourtant quoi qu'il fasse il ne semble amener qu'un sourire condescendant et aimable.
Monsieur se contente alors de rire de lui-même et de moquer les autres. C'est sa défense, cette image d'enfant gâté, d'homme faible que tous connaissent et qui dissimule un homme brisé, digne, à l'empathie bien trop développée pour son propre bien.
Le prince se cache derrière une cruauté qui ne correspond pas à une profonde gentillesse et maladresse, mettant à profit l'habileté et la vivacité de son esprit pour les méchancetés précieuses de cour et les commérages qu'il ne supporte pas d'inventer, mais qu'il adore entendre et colporter. Et cette cruauté se sent dans les manières joueuses du frère du roi, les rumeurs de ses passe-temps en font trembler plus d'un. Mais ce ne sont que des rumeurs...
L'aiglon brisé en paon pourrait-on dire, car Monsieur a un goût prononcé pour la fête et les choses scintillantes, les belles choses. La manie de la perfection, et de la beauté sont une des obsessions du frère du roi.
La beauté, le sublime, la pureté.
Elle se ressent dans ses collections de tableaux, de pierres, d'esprits, de jeunes gens... Tout cela sacralisé par cette passion des cérémonies et des symboles. A chacun sa place, à chacun sa représentation, à chacun sa signification... Et Monsieur trouve cela fascinant, veille jalousement à ce que l'étiquette dont il est le gardien soit respectée, car ainsi lui peut mieux l'enfreindre. Et si Monsieur reste un prince pour le moins "original" par sa féminité et ses goûts affichés, son extravagance et son caractère extraverti ne font pas de lui un homme détesté. Au contraire on recherche la conversation du prince, ses mots d'esprit et ses rires. Monsieur sait utiliser l'art de la langue, les adresses de la parole, il est un maître en la matière même et son éloquence en a fait taire plus d'un. Paris aime cet homme adorateur des plaisirs de la chair et de la vie, qui ne perd pas une seule occasion de faire la fête. La cour apprécie cet enfant de goût, et suit ses fantaisies vestimentaires.
Le masque posé sur son visage par sa mère et le cardinal s'est si bien fondu en lui qu'il ne peut plus s'en séparer. Sa tenue est une traduction de sa personnalité. Vive, colorée, scintillante, foisonnante de détails, de froufrous, de rubans. Et le frère du roi, lunatique et impossible, ne maîtrise pas sa vie, soumis et docile à tous ceux qui connaissent et savent jouer des nombreuses faiblesses de Philippe d'Orléans, qui ne veut qu'une chose: oublier ses peines, ses espoirs et se divertir tant qu'il le pourra, servir son roi du mieux qu'il le peut. Jamais reflet n'avait été aussi proche de son propriétaire, et cet être hybride, mélange d'enfant, d'homme et de femme, dérange ou fascine. Les deux parfois.


Dernière édition par Monsieur le Dim 9 Fév - 22:45, édité 37 fois
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À s'habiller sans péril, on triomphe sans goût
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Titre/Métier : Fils de France, Frère unique du Roi, Duc d'Orléans
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Situation : Marié à Henriette d'Angleterre

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Ven 2 Mar - 13:20

On naît tous un jour ...


Ballet Royal de la Nuit -Ouverture
23 février 1653
Il regardait la pointe de ses chaussures, plongé dans leur contemplation, attentif au moindre détail. Elles étaient belles, brodées d'étoiles et de gloire. Il y avait pris une attention particulière, il avait même exigé qu'on enlève le ruban d'argent pour le remplacer par une couleur de nuit, de nuit sur le déclin, de jour naissant. On avait timidement refusé, puis devant le froncement de sourcil, le tapage de pied, les joues devenues rouges, on s'était finalement incliné. De l'argent, quelle idée... Il en portait assez comme cela on ne verrait plus le reste. Il caressa le velours d'un bleu obscur dans un sourire tendre.
Ce toucher... Cela lui rappelait de lointains fantômes, une veste grise, des moustaches d'un noir de jais, comme ses propres cheveux. Il avait aimé s'agripper à la royale qui ornait ce menton si fier, mais malade, vieux, mourant. Comme il avait serré Louis contre lui en regardant leur père aux portes de la mort dans son grand lit. Philippe se rappelait, il avait l'air si... petit.
Il joua pensivement avec les rubans des souliers, reprit un sourire. Maintenant on pourrait voir ses pieds voltiger avec grâce et noblesse, comme il savait si bien le faire. Car oui, ce soir, il s'agissait de danser.

-D'où vous vient ce calme soudain, mon prince?

Philippe releva ses yeux noirs vers un jeune garçon au visage doux, fin, richement vêtu. Il lui offrit un sourire mystérieux et faisant semblant de rien retourna dans la contemplation de ses chaussures posées face à lui.

-Nous ne jouons plus? Il y a là-bas Casteret et Fronsac... Nous pourrions aller dissimuler leurs rubans...
-Laisse Casteret et Fronsac se préparer en paix. Et laisse-moi aussi Choisy...


Le jeune garçon se redressa et regarda derrière lui, vers la scène qui se devinait, vers la musique et le pas des danseurs qui leur parvenaient en sourdine. Il laissa glisser dans un souffle crispé:

-... Ce sera bientôt mon entrée.


Il sentit son estomac se nouer, sa gorge se serrer d'angoisse. Tout devait être parfait. Louis avait insisté, et Philippe savait combien c'était important pour Louis. Alors il devait être et serait parfait. Louis serait content. Déjà le Petit Monsieur avait accompli la veille sa danse de Galant et le pensait-il, avec succès. François Timoléon de Choisy inclina la tête et sourit à son tour.

-Si votre entrée est prochaine, la mienne aussi. Je ne vous quitte pas.

Le sourire espiègle, charmant de Choisy lui tira une moue amusée.

-Tu m'ennuieras donc jusqu'au bout?

François haussa les épaules d'un air innocent.

-C'est que Monsieur je n'ai pas votre maîtrise, il y a à peine quelques instants vous sautiez et couriez avec moi dans les coulisses, renversant la coiffe du chevalier de Gramont rentrant de sa danse d'Amoureux transi, pinçant les fesses des filles et...
-... Insultant sous couvert le comte de Froulé. Ma mémoire n'est pas si mauvaise.
-Et votre excitation était à son comble. Or vous voilà maintenant aussi ennuyeux que votre précepteur La Mothe le Vayer. Je n'ai pas votre adresse, mon esprit est encore...


Le frère du roi se redressa vivement, faisant signe à Choisy de se taire. Il resta silencieux, souhaitant entendre ce qui se déroulait sur scène.

-Les forgerons ont achevé.

Choisy fit une moue.

-Je ne le crois pas, regardez, fit-il dans un large mouvement, désignant un groupe de danseurs, ils sont ici et entrent à peine sur scène.
-Tu as raison,
fit le Petit Monsieur dépité.

Il s'éloigna de quelques pas, prit ses chaussures et les enfila avec précaution. François regardait le jeune prince, observait ses mouvements fragiles de petite fille, se fit la réflexion qu'il avait sans doute les mêmes que le jeune Duc d'Anjou.
Ils étaient nés pour être fille murmurait-on lorsqu'on les voyait tous deux ensemble, lorsque Philippe courait entre les jambes et les jupons de sa mère, lorsqu'il s'accrochait en riant à la taille des demoiselles d'honneur, lorsqu'il les coiffait avec adresse et douceur, lorsqu'il se maquillait, lorsqu'il parlait, lorsqu'il jouait, lorsque... Philippe tourna lentement sur lui-même esquissa quelques gestes.

-Suis-je beau Choisy jolie?

Le danseur au visage de fillette sourit.

-Éblouissant Monseigneur.

Philippe se figea, comme frappé de terreur. Puis il se mit à rire en reprenant ses esquisses de pas.

-Tu es idiot petite Françoise, ce n'est pas à moi d'être éblouissant aujourd'hui. Ni demain.

"A moins que grand Petit Louis mourût, et je serai le roi tout seul."
Anne d'Autriche avait hoché la tête avant d'embrasser son très jeune fils.
"A moins qu'il ne meure mon chéri, mais Petit Louis ne mourra pas."
Philippe, du haut de ses 2 ans avait penché la tête sur le côté, regardé Petit Louis qui se trouvait gravement et silencieusement aux côtés de leur mère, revint sur la reine.
"Mais pourquoi Maman Reine?" "Dieu ne le veut pas." "Mais pour Papa Roi il le veut bien?"
Anne avait fermé les yeux, retenu un soupir. Louis mourait à petit feu, dans des souffrances... terribles. Elle hocha la tête une nouvelle fois.
"Oui, pour que votre frère soit roi à son tour." "Louis XIV, maman reine" dit le jeune Dauphin "Papa me l'a dit."
La jeune femme, déjà vieille, sourit à ses deux enfants. Elle qui voulait les gronder pour avoir joué aux valets, comment pouvait-elle s'y résoudre maintenant?
"Embrassez votre mère, Louis, Philippe."
Elle devra les séparer un jour pensa-t-elle en voyant la petite main du Duc d'Anjou dans celle du Dauphin. Mais pas maintenant, pas encore...
Bientôt.

-Monsieur vous devez être éblouissant, chatoyant. Les étoiles brillent avec douceur mais parfois elles nous...

Philippe d'Anjou eut un geste irrité.

-Je sais ce que je dois être, cesse de présenter des évidences qui m'agace.

Choisy baissa les yeux.

-Ce que je voulais dire Monseigneur, c'est que le soleil brûle, l'étoile réconforte. On se sent moins seul dans la nuit lorsqu'on se voit sous le couvert de leurs regards.

Son port encore dédaigneux de son irritation, son visage aux joues roses déjà adouci par ses lèvres charmantes, il observa Choisy un moment. La première fois qu'il l'avait vu, il était en robe. La seconde fois aussi, la troisième fois de même. Et à chaque fois le Petit Monsieur quittait en toute hâte ses vêtements pour enfiler une robe, se farder, se coiffer, se bijouter. Vite, vite! Ce n'était que depuis deux, voire trois mois que le jeune Prince ne portait plus de robe en public, et il le regrettait déjà. L'autre Françoise, la petite fille espiègle et joueuse, elle bien sûr arborait ses robes avec fierté et la jeune Mortemart taquinait son royal ami comme elle l'avait toujours fait en affichant sous ses yeux des robes d'une douceur exquise. Le Petit Monsieur jalousait son amie, même s'il était fier de pouvoir montrer qu'il était un grand maintenant, un adulte. Il l'avait bien montré au couronnement de son frère, il avait été malicieusement sévère et fier, digne. A l'âge de douze ans, il était grand maintenant.
En entendant des pas se rapprocher il se retourna, sentit son estomac faire un bond et accomplir dans son ventre les pas qu'il s'apprêtait à réaliser.

-Ah... Monseigneur nous vous cherchions! Monsieur de Choisy est avec vous, c'est parfait. Les autres génies vous attendent. Votre Altesse, ce sera à vous dans un instant.

Il hocha la tête dans un sourire aimable, arrangea un pli de sa tenue, assura sa coiffe d'un geste précis. Il monta les quelques marches, faisant taire l'angoisse qui se lovait au creux de son estomac. Il prit une inspiration, leva la main, plia ses jambes un court instant. Il se sentait trembler. Louis ne verrait rien de tout cela il le savait bien, le roi se préparait pour sa propre entrée. Il ne verrait rien, mais il saurait tout. A travers les planches de bois Philippe aperçut le visage de sa mère, le front déjà ridé par le labeur du pouvoir, mais la peau toujours aussi fine et belle. Il rentra le menton, déterminé. La musique fut son héraut.

-Annoncer le soleil, murmura Philippe.

Il entra en scène.

Ils étaient là, ils étaient tous là. Tous ceux qui s'étaient affrontés pendant la Fronde. Mazarin aux côtés de sa mère; Condé traître repenti; Conti le frère imbécile et rougeot, Turenne le guerrier, le bonhomme, le héros; le Grand Monsieur, Gaston d'Orléans, son oncle, le frère de son père, le traître au parfum de frangipane et au sourire aimable, dangereux, le comploteur absolu. Dans un tour de tête Philippe vit aussi son précepteur Plessis-Praslin. Il ne l'aimait pas : trop dur, trop bourru; et, même s'il se moquait de lui continuellement, le Duc d'Anjou lui préférait l'intellectuel La Mothe Le Vayer. Le maître du scepticisme avait réussi à captiver et à stimuler l'intelligence de son élève princier et facétieux. C'était aussi un des rares à ne pas s'émouvoir des fausses larmes et de la bouille d'ange martyrisé du petit prince. Il y aurait leçon quoi qu'il advienne monseigneur, vous retrouverez vos jouets une fois que nous aurons vu votre leçon de géométrie. Souvent le petit garçon laissait tomber ses larmes pour un sourire espiègle, lutin et dans un faux caprice commençait sa leçon.
Philippe leva les bras, les ramena contre lui, tournoya. Oui, ils étaient tous là et c'était pour cela que tout devait être parfait. Il fallait que tous voient la nouvelle force du roi. Et même si celle-ci se trouvait dans un ballet... Philippe avait confiance. Louis ferait tout pour que ce pouvoir soit réel, il était d'ailleurs convaincu qu'il y parviendrait et pour cela, lui, Philippe d'Anjou, frère unique du roi, devait lui offrir sa vie. La voix du petit Duc s'éleva dans des notes cristallines:

"Après le grand Astre des Cieux,
Je suis l’Astre qui luit le mieux,
Il n’en est point qui me conteste ;
Et mon éclat jeune et vermeil
Et beaucoup moins que le Soleil,
Et beaucoup plus que tout le reste."


Philippe eut un sourire. On disait qu'il avait une jolie voix, et les demoiselles gloussaient en regardant ce jeune prince danser et tournoyer avec une agilité amusante. Le jeune homme savait amuser, c'était certain. Par ses espiègleries et ses malicieuses petites paroles, le frère du roi était un garçon amusant, aussi bien sur scène qu'ailleurs. Même s'il fallait le reconnaître son intérêt pour les bijoux et les parures était peut-être exagéré, un rien précoce, mais cela lui donnait une conversation agréable avec les dames parmi lesquelles il se trouvait toujours. Aujourd'hui, il était adorable en Étoile du point du jour, on ne pouvait le nier mais décidément... Il dansait comme une demoiselle. Fort bien au demeurant, mais comme une demoiselle.

"Je suis l’Étoile simplement,
Et quoique dans le firmament,
Toute couverte de lumière,
J’aille devant le grand galop,
Mon destin ne m’apprend que trop
Que je ne suis pas la première."


Anne regardait son fils danser et ne put retenir un pincement au cœur. Comme il était cruel de faire dire de telles paroles à Philippe. Mais l'idée de Louis était fort belle, elle avait vu passer sous ses yeux tous les ennemis d'hier, rampants auprès de leur roi pour le satisfaire l'espace d'un ballet. Pourtant, Philippe... La vieille reine ferma son cœur, comme toujours lorsque cela concernait ses fils, le Petit Monsieur plus particulièrement. Elle fut néanmoins émue et fière. Sa petite fille dansait parfaitement.

"Mais je suis bien comme je suis,
C'est assez pour moi si je puis
Percer les barreaux et les grilles,
Et d'un trait amoureux et fin
M'insinuer de grand matin
Dans la chambre où couchent les filles."


Il y eut quelques regards, des sourires moqueurs. Les premiers vers de cette strophe, tragiques pourtant, étaient déjà oubliés. On riait de "la chambre où couchent les filles". Le Petit Monsieur ne voudrait certainement pas s'y rendre pour les mêmes raison que le roi son frère. Ou il s'était trompé de chambre, ou il s'y rendait pour les parures et les bijoux. Bensérade était audacieux, ce n'était pas la première fois, ce ne serait sans doute pas la dernière.

"Je ne veux éclairer que là,
Je quitte ma part pour cela
De l'un et de l'autre Hémisphère,
Et que je puisse tour à tour
Leur aller donner le bonjour,
C'est mon emploi, c'est mon affaire."


Philippe ne manquait rien, il regardait tous ces visages qui étaient tournés et concentrés vers lui. Il était au centre de l'attention, et il le savourait. On le regardait lui, lui qui était toujours derrière, qui était l'ombre dorée. Maintenant il devait les mener vers un autre, celui qui était mieux, qui était plus haut. Il était l'ornement, et malgré son jeune âge le petit garçon avait déjà compris l'importance qu'avait sa docilité, l'importance du rôle qu'on lui avait donné. Être aimable, amusant, drôle, poli, prince c'était son emploi, c'était son affaire. Il le remplirait, par devoir, par amour.
Retourné dans l'ombre des coulisses, il regardait la charmante petite aurore faire son office. Son cœur battait à tout rompre, il était plus angoissé encore. Tout devait être parfait, avait dit Louis dans un murmure qui ne lui avait pas échappé. Philippe se surprit à prier. Ce n'était rien pourtant, pourquoi prenait-il tout cela si au sérieux, cela ne lui ressemblait pas. Il murmura comme un psaume, le récit de l'Aurore, remuant ses lèvres silencieusement.

"La troupe des Astres s’enfuit
Dès que ce grand Astre s’avance ;
Les faibles clartés de la Nuit,
Qui triomphaient en son absence,
N’osent soutenir sa présence :
Tous ces volages feux s’en vont évanouis,
Le Soleil qui me suit c’est le jeune LOUIS."


Lorsque le Soleil apparut, Philippe en eut le souffle coupé. Et même s'il savait, même s'il avait vu, il était fasciné par les feux d'artifices, les éclats que donnaient l'or du pourpoint, les mouvements graves, nobles de son frère.
Oui, pensait le Duc d'Anjou, Louis était celui qui chassait l'ombre de la Fronde, elle s'était évaporée comme un mauvais nuage et ne reviendrait plus.
Louis l'avait promis.
C'était lui qui rappelait aux faibles clartés, aux faibles princes, quelle était leur place, et le jeune garçon ne se sentait jamais plus en sécurité que lorsqu'il se trouvait près de son frère aîné. Si Louis pouvait être ce même roi hors de la scène, s'il pouvait être pour tous le roi qu'il était pour lui... Le monde ne serait plus fou et effrayant comme il l'avait été.
Peut-être moins amusant?
Oh... Philippe en doutait fortement.


Dernière édition par Monsieur le Mer 2 Jan - 17:11, édité 60 fois
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À s'habiller sans péril, on triomphe sans goût
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Ven 2 Mar - 13:21

On naît tous un jour ...


"And I've been a fool and I've been blind
I can never leave the past behind
I can see no way, I can see no way"
Florence + The Machine - Shake it out
19 mai 1662
Le paysage défilait sous ses yeux discrètement maquillés. Les arbres les oubliaient dans un bruissement de feuilles dorées par le soleil, perlées par la fine pluie qui avait recouvert le monde il y avait seulement une heure. Il avait l'impression que la Nature renaissante lui souriait avec douceur et il ne put que lui sourire en retour.
Monsieur sentit un léger mouvement à ses côtés, se détourna de la nature fuyante. Sa mère avait ouvert son éventail d'un geste sec mais gracieux, et voyant que le jeune homme la regardait, elle lui sourit. Tout lui souriait aujourd'hui, et lui, souriait à tous. Il lui répondit d'un regard amusé, enfantin.

-Vous semblez satisfait, mon fils.

Ses lèvres s'étirèrent, il inclina doucement le visage.

-C'est vrai Madame. J'ai le sentiment de vivre dans une toile flamande. Aujourd'hui le monde est beau.

Anne porta son regard hors du carrosse, ce regard qui avait charmé tant de gentilshommes en son temps disait-on. Charmait encore. Le soleil caressait les boucles grisonnantes, ravivait de pâles reflets blonds, échos d'une jeunesse passée, et ses rayons glissaient sur l'arête du nez, fine, droite, semblaient assouplir et adoucir la peau parcheminée des pommettes et des joues. La lumière affinait sa silhouette avec tendresse, et portée par elle il lui semblait qu'elle se redressait, que le temps était là, figé dans les traits maternels. Alors que seul le balancement paresseux du carrosse faisait dodeliner cette figure sublime et grave, elle contemplait immanquablement l'univers.

-Le monde est toujours beau, mais vous n'êtes pas toujours disposé à l'accepter.

Elle le regarda de ses yeux verts, calme, impassible, sereine.

-Aujourd'hui la beauté de Dieu vous est révélée car hier vous la refusiez. Ne niez pas,
ajouta la Reine Mère, votre visage était dévoré de sentiments peu chrétiens hier soir.

Il se détourna, les forêts avaient pris un intérêt soudain. Monsieur ne souriait plus.

-Ne vous ai-je pas dit de maîtriser votre jalousie ? Votre épouse ne peut chasser les hommes qui se pressent à ses pieds.
-Oh non, ce serait bien trop dommage,
siffla-t-il d'un ton amer. Ses moqueries à mon propos n'auraient plus d'auditoire.

Il tourna dédaigneusement la tête vers sa mère, sublime de mépris. Il baissa les yeux sous son regard accusateur. Face à elle, il n'était jamais qu'un petit garçon.

-J'étais content Madame, pourquoi déchirez-vous la toile de mon bonheur ?
dit-il d'une voix plaintive.
-Parce que votre attitude était indigne d'un Prince de votre rang, et que j'avais sous les yeux non pas le frère du Roi, mais un enfant gâté, capricieux, dont le seul souci était la satisfaction de son orgueil. Vous m'avez fait honte Philippe.

Honte.
Il se sentit giflé par ce ton gonflé de reproche, ces mots incisifs, et le Duc d'Orléans rougit de colère, d'une gêne profonde, le regard fixé sur ses pieds.

-Vous me reprochez mon attitude... Vous avez bien vu la sienne. Quelle digne princesse !
-Cela ne justifie en rien votre caprice et votre... comédie.


En repensant à ce qu'il avait fait la veille, Monsieur retint un gloussement de justesse laissant simplement apparaître l'ombre d'un sourire incontrôlé au coin de ses lèvres. Il se reprit immédiatement secouant ses longs cheveux noirs, releva le visage vers la vieille femme. Son regard italien, le regard Médicis venu de son père.
Anne fut frappée par la ressemblance, elle eut l'impression que son mari reprenait vie sous ses yeux. Le souvenir de disputes, de tensions, d'angoisses revinrent à son esprit. Elle fronça le sourcil.

- Changez de comportement, je n'accepterai plus de telles scènes de votre part.
- Il l'avait mérité,
murmura le jeune homme. Il m'a délaissé, il m'a trahi, il se moque de moi. Ce n'était qu'un juste retour.
-Cessez de faire l'enfant,
trancha-t-elle sévèrement. Guiche n'est qu'un familier, vous pouvez l'ignorer si vous ne voulez le chasser.

Il se renfrogna en croisant les bras, son visage figé dans une grimace amère.

-C'est déjà fait, il ne paraît plus devant moi, et lorsqu'il le doit, je ne le regarde plus. Cela ne change rien, il se moque de plus belle. Sa voix se levait, montait dans des aigus, jaloux. Et Elle rit, Elle l'encourage.

Il s'était redressé furieux, pointant d'un doigt rageur une accusée absente, ses yeux brillants de larmes qu'il retenait avec peine.

-Je n'aurai jamais dû accepter ce mariage. J'aurai dû refuser tout de bon ! qu'importent les conséquences ! Qu'importe l'Angleterre, qu'importe la France, qu'importent vos histoires ! J'aurai dû me tuer plutôt que d'accepter. Ainsi je n'aurai pas désobéi et vous m'auriez regretté.

Il se laissa retomber sur la banquette. Elle resta de marbre et tourna le regard vers l'extérieur, se retenant de le lever au ciel.

-Vous n'en pensez rien, dit-elle d'une voix agacée. Et cela n'aurait rien changé vous le savez. Grandissez mon fils, il est plus que temps de vous conduire en adulte.

Philippe d'Orléans pinça les lèvres, vexé, et à son tour regarda le paysage qui lui semblait maintenant moins enchanteur qu'il ne l'avait été. Il foudroya les arbres et la plaine du regard, comme s'il pouvait faire disparaître ce qui l'irritait par sa seule pensée. Les bois se reposaient paisiblement.
Il pensait à Henriette, la précieuse Henriette, la charmante Henriette, la détestable femme. Quinze jours, pensa-t-il, il l'avait adorée durant quinze jours, jusqu'à ce qu'il entende ses moqueries.
Il l'avait ensuite aimée jusqu'à ce qu'on lui montra dans le même jour le regard de Guiche sur le corps de son épouse, qu'on lui pointe du doigt le désir du Roi qu'il avait jusqu'alors superbement ignoré.
Trois mois.
Il l'avait appréciée jusqu'à ce qu'on lui dévoile toute la vérité, que Guiche lui échappe totalement.
A peine une année.
Louis encore... Monsieur en avait même été ravi. Que son frère aime Henriette, quoi qu'il fasse elle était son épouse devant Dieu, il ne pourrait plus la lui retirer, et donc... Philippe pourrait peut-être avoir une emprise sur son frère, juste une, rien qu'une, ni plus ni moins. Mais il avait fallu hausser le ton, Monsieur regarda sa mère qui l'avait poussé à crier au scandale, ce qu'il avait fini par faire de lui-même. La belle-sœur ne pouvait outrepasser la mère.
Il aurait dû voir les signes, il aurait du percevoir de lui-même le délitement de l'amour que lui avait porté le sublime, l'orgueilleux Armand. Il aimait lui, toujours, et c'était cet amour qui le déchirait, qui le dévorait. Enfin ce fut un goût tout d'abord il fallait l'admettre, et le visage, les lèvres, la peau de Philippe Mancini n'y avaient pas été étrangers. Ce que Monsieur lui-même avait pris pour une inclination tendancieuse devint entre les bras du bel Italien une vocation pleine et entière. Pendant quelques semaines il ne voulait plus quitter ces lèvres-là. Et puis sa timidité nouvelle s'étant dissipé, il s'était envolé.
La surprise et le goût de l'homme. Des hommes. La saveur de Guiche. Sucrée, acide... amère.
Amère.
Et il regardait ce paysage qui défilait sous ses yeux, comme les premiers amours étaient loin maintenant. Loins, perdus, pervertis.

-Vous portez votre tenue de chasse... Pourquoi cette fantaisie alors même que vous restez dans ce carrosse avec votre mère ? demanda cette dernière d'une voix plus douce.

Il releva les yeux, fit une moue boudeuse et regarda de nouveau par la fenêtre comme pour l'ignorer, disant d'un air bougon.

-Je ne serai pas toujours dans vos jupes.


Anne ne put s'empêcher de sourire. Elle retint un commentaire, une vérité. Elle l'avait gardé dans ses jupes c'était vrai, mais Philippe y était resté de bon cœur. Y resterait toujours. Il ne fallait pas le contrarier davantage, Monsieur était susceptible, même si sa rancune ne s'éternisait jamais. Contrairement à Louis.
Elle regarda son fils, qui se retenait de la regarder à son tour. Anne souriait encore.

-Vous avez sorti vos plus belles perles... Et j'aime cette alliance de vert et de bleu... C'est charmant Philippe, vous êtes superbement vêtu.

Le compliment lui arracha un sourire qu'il voulut réprimer, et comme un animal farouche, il la regarda du coin de l’œil dans un éclair, revint sur les arbres une nouvelle fois. Il était amadoué, flatté, il ne boudera plus longtemps.

-Merci, finit-il par dire sans pouvoir se retenir davantage. Je voulais... Je voulais paraître au mieux lorsque je chevaucherai aux côtés du Roi. Il m'en a fait l'invitation ce matin au Lever.

Son sourire s'élargit. Cela faisait si longtemps que Louis ne lui avait pas témoigné une marque d'amitié fraternelle. Voilà pourquoi Monsieur souriait sans pouvoir se contenir depuis ce matin. Il était frère du Roi et Louis ne l'oubliait pas. Monsieur aimait pour deux, Monsieur se rappelait pour deux. Louis n'oubliait pas, jamais, Monsieur en avait été le témoin à plusieurs reprises. Mais Louis n'était pas toujours un frère, toujours un Roi.
C'était pour cela que Philippe prenait toujours son mal en patience, et attendait, attendait, attendait... Mais il était parfois si douloureux d'attendre.

-Je vous quitterai donc bientôt ma mère, au prochain carrefour il me semble... on m'y attend.
-Nous nous verrons donc à votre retour,
dit-elle doucement. Et je vous en prie, restez courtois et aimable avec Henriette. Pensez à la fille qu'elle vous a donné, bientôt ce sera un fils. Ne méprisez pas votre épouse. Vous savez combien une mère est importante dans le cœur de ses enfants... dans le cœur de son fils.

Monsieur resta silencieux alors que le carrosse ralentissait peu à peu. Il se pencha vers elle, posa son front sur ses genoux, ferma les yeux et respira son parfum. Une fleur, un oranger.

-Je sais mère... Je sais.

Elle le regarda tendrement, enfouit ses doigts fins dans ses boucles noires, le caressa avec gentillesse.

-Partez, le Roi vous attend.


Le Duc d'Orléans se redressa doucement, écartant de ses yeux les mèches noires qui le gênait. Il regarda sa mère, lui prit les mains, les embrassa avec tendresse.
Le Prince descendit du carrosse avec une agilité exagérée, grimpa de même sur sa monture.

-Et bien Monsieur mon frère, vous nous feriez perdre notre temps? Voilà qui nous fera regretter de vous avoir proposé cette promenade.

Monsieur avait caracolé jusqu'aux côtés du Roi qui lui avait donné ce reproche dans un semblant de sourire complice. Mon Dieu... Seraient-ils véritablement frères aujourd'hui?

-Sire mon frère, c'est pour avoir le plaisir et le privilège de vous demander grâce. Arrêtez votre monture, et je vous supplierai à genoux, Louis.

Le ton avait été espiègle, léger, souriant, moqueur aussi. Le nom n'avait pas été dit par hasard, Monsieur voulait savoir. Le Roi regarda son frère, son sourire se fit plus large, un peu, rien qu'un peu.

-Pour que vous salissiez votre tenue et que j'entende vos jérémiades toute la matinée? Non Philippe, restez donc à cheval, je vous ai déjà pardonné.


Louis avait accepté d'être appelé Louis.
Ils étaient frères.
Monsieur rayonnait de joie.



Dernière édition par Monsieur le Dim 2 Sep - 16:51, édité 45 fois
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À s'habiller sans péril, on triomphe sans goût
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Ven 2 Mar - 13:22

On naît tous un jour ...


"This steady burst of snow is burning my hands.
I'm frozen to the bones, I am.
A million mile from home, I'm walking away.
I can't remind your eyes, your face.
"
Woodkid - Iron
20 janvier 1666
Les pleurs, chauds, fluides, innombrables, voulant extirper de son corps tout le mal, toute la douleur qu'il ressentait et ne voulait plus en lui. Il fallait être fort et pourtant il ne le pouvait pas, enfermé dans son propre corps victime de sa faiblesse charnelle. Son isolement l'avait rendu plus faible encore, pauvre créature répandue sur le sofa, il ne se tenait plus, ne l'avait plus voulu. Son sourire l'avait quitté, sa joie de vivre était morte et pendait au fond de son cœur comme le cadavre qu'il avait quitté quelques heures plus tôt.
Les larmes s’étaient mêlées au khôl noir, avaient terni le rouge de ses joues, perverti le blanc de son teint pour s'insinuer dans la dentelle de son cou, imprégner la soie qui reposait sur son torse. Son cœur retrouvait alors ces larmes qu'il avait voulu bannir à jamais, nourrissant ce fleuve qu'il ne parvenait a endiguer. S'il pouvait l'arracher il le ferait. Quels remords, quels regrets aurait-il d’ôter cette épine qui le faisait tant souffrir?
Le sang est plus beau que les larmes, le rouge vivant l'emporte sur la transparence des pleurs. La couleur toujours, et elle jaillirait de sa poitrine, sublime, tragique. Il achèverait le tableau, mourrait dans sa dignité perdue.
Il se recroquevilla lentement sur lui-même serrant ses poings tremblants contre son visage, gémissant désespérément et vainement. Personne ne l'entendait ou ne voulait l'entendre. Et peu lui importait; il vomissait le monde, ses douleurs et ses peines. Entendez-le ou non, il se délitait.
Un cri plus puissant que les autres, suivi de pleurs brefs, tailladés de hoquets et de halètements succints.
Et s'il ne devenait plus que cris? Lui qui était un être de mots et d'esprit, qui s'en targuait même; il n’était plus rien et le temps ne comptait plus. Le retour au chaos des origines était douloureux.
Quand avait-il vu le jour pour la dernière fois?
Où était-il?
Se souvenait-il seulement de son nom?
Il ne verrait plus la lumière, il resterait perdu à jamais et serait indéfini pour l’éternité.
Et cet air, lourd, meurtrier... Ses lèvres se déchirèrent, avides d'un souffle absent. Ah... Ah! il mourait enfin. Bagues et bracelets se portèrent vers sa gorge souriante, tâtonnèrent la peau palpitante à la recherche de la dentelle qui l'oppressait, qui était devenue si lourde sur sa poitrine.
Pourquoi le sauver? Pourquoi? Il ne voulait pas mourir, il voulait s’éteindre et tout son corps se liguait contre ses desseins. Le buste s’était révolté et se dressa, entraînant derrière lui la tête lourde, les longues boucles noires. Ses doigts raclaient sa gorge dans une tentative désespérée pour défaire le nœud qui s'y trouvait, tandis que sa poitrine se soulevait sous l'action de sa respiration haletante, effrayée de ne pas trouver ce qui était nécessaire à son existence.
Il vit subitement le tissu blanc apparaître devant lui, s'envoler dans une courbe qui lui sembla infinie. Il n'y eu plus que le son fragile de son souffle dans l’achèvement d'une chute. Toujours assit, avachit, ses deux mains tenaient le bord du sofa pour retenir une chute vers ce pur amoncellement. Il restait là effaré, captivé par ce point blanc au cœur de ses ténèbres. Son corps accueillit l'air convoité avec avidité, le monde autour de lui se brouilla, dansa. Les larmes revinrent. Respirer était soudainement devenu trop doux. Portant une main a son front, il s'en cacha le visage.
Quel état pitoyable. Son rire se fit, jaune.

Il se leva, reniflant comme un enfant, et traversa la pièce dévastée. Ses talons rouges et crottés écrasaient les débris de porcelaine, et de bois toilés, les éclats de marbre éternels et de voiles souillés.
Il se fraya un chemin vers la fenêtre, un interminable cheminement, un long et lent effort qui le déchirait un peu plus à chaque pas. Enfin il s'agrippa à la poignée dans un tremblement. La seule chose qui le soutenait était ce stupide morceau de cuivre, ce semblant d'or.
Il l'ouvrit.
Gisant, les jardins se répandirent à ses pieds, déjà noirs et gonflés de l’obscurité de la nuit. Et il revit son corps sous ses yeux, ses mains enflées, sa respiration sifflante, ses paupières lourdes, rouges, suintantes de larmes qui ne coulaient plus que pour la douleur.
Il n'avait détourné le regard qu'un instant, simplement le temps de parler, de répondre.
Futilités.
Lorsqu'il avait reposé les yeux sur elle... Sa douleur avait disparu de son sein souffrant, son sourire crispé s’était apaisé sur son visage ridé, et sa mère reposait en paix.
Il porta les mains à son ventre en gémissant, se penchant sur la balustrade du balcon. Elle s’était évanouie, envolée dans un monde qu'il ne pouvait même pas nommer et ses entrailles s’étaient tordues de douleur à nouveau. Le temps se brouillait, il croyait la voir encore, et encore il écarquillait les yeux, encore il soufflait dans un cri "Mon Dieu!" Depuis ces mots il n’était plus que l'ombre de lui-même. Et une ombre ne vivait pas à la lumière, ne le voulait pas.
Il avait fui, courant hors de ce lieu qui lui était devenu insupportable, brisant la mer de courtisans, traversant la campagne endormie, habillé de satin, de ses talons rouges inappropriés, de rubans, brisant la solitude glacée de la nuit. Peut-être avait-on vu passer un cavalier éploré, au parfum délicat de fleur... Un fantôme... Une plainte colorée qui fuyait à travers la plaine enneigée.

La nuit était éternelle pour Philippe d’Orléans. Effondré contre le marbre froid du balcon, il ne vit pas l'aube déchirer l’obscurité de sang et d'espoir.

Et s'il l'avait serré dans ses bras plus fort, et s'il lui avait dit plus souvent qu'il l'aimait... Aurait-elle survécu? Il était égoïste, égoïste. Sa mère méritait le repos et largement.
Lui ne le méritait pas. Lui ne le devait pas.
Le Roi vous demande, le Roi vous ordonne de revenir, Monseigneur, revenez à la Cour; Altesse ne restez pas aux côtés de votre mère, c'est le Roi qui l'ordonne. Revenez Monsieur, Philippe, revenez...
Dehors, dehors tous! Que personne ne pénètre chez lui, qu'ils le laissent seul avec ses pleurs! Il n'était plus le temps d'obéir, il était temps de souffrir. Louis attendra!

La Souffrance était dure, longue. Il n'avait pas faim, pas soif. Il était vidé en lui-même, il ne ressentait plus rien d'autre que ce vide. Et s'il était mort? Il ne savait pas l'heure, ni le jour, ni le mois... La nuit succédait aux jours... Plusieurs fois... Il n'avait pas compté.
Et tout cela ressemblait affreusement au purgatoire.
Il n'était qu'une loque, rien de plus qu'une chose répugnante. Pas lavé, pas coiffé, il ne regardait même pas ses miroirs tant il était effrayé d'y voir une bête.
Monsieur ne vit pas sa porte s'ouvrir, il ne vit pas Henriette pousser avec gentillesse une petite fille qui s'avança timidement dans les appartements. L'enfant traversa la chambre, mal assurée, étonnée de voir les lieux dans un tel état.
Ses petits yeux bleus s'écarquillèrent quand elle le vit. A peine si la petite fille reconnut son père, perdu dans son grand lit, le regard dans le vague. La petite ne comprenait pas tout. Elle ne comprenait pas vraiment qu'elle ne verrait plus jamais sa grand-mère, elle ne comprenait pas pourquoi papa était aussi triste... Et puis elle imagina ce qu'elle ressentirait si sa maman mourrait, ou son papa... Elle sentit les larmes lui monter au yeux.
Marie-Louise se présenta devant le lit sur lequel elle monta en s'accrochant aux draps. Elle s'avança à quatre pattes jusqu'à lui.

-Maman m'a dit de vous dire qu'elle vous envoie son amour et son soutien, dit-elle très sérieusement, se concentrant pour se rappeler de tout ce qu'avait dit sa mère. Elle dit aussi qu'il y a un bain qui vous attend si vous le voulez..

Monsieur posa ses yeux noirs et rouges sur l'enfant. "Maman", un mot qu'il ne dirait plus, qu'il ne comprenait plus.

-Vous remercierez votre... mère pour moi.


Sa voix était rauque d'avoir crié, puis de s'être tue pendant cette éternité Elle avait été dure aussi, jalouse. Mère. La sienne était encore en vie.
Marie-Louise avait presque sursauté. Était-ce vraiment son père? Elle vit des larmes perler au coin de ses yeux fatigués pourtant de pleurer. Elle s'approcha encore, et recueillit sur son pouce rond et tendre d'enfant la larme qui menaçait de couler. Elle lui caressa le visage, une fine barbe, clairsemée, recouvrait ses joues, Monsieur avait toujours été glabre. Jamais, jamais elle n'avait vu son père ainsi. Elle en était déstabilisée, elle aussi avait envie de pleurer.
Philippe se rappela alors qu'il parlait à sa fille. Sa petite fille, son enfant. Son regard changea.

-Merci ma petite fée, dit-il en se redressant et en la prenant dans ses bras.

Elle se sentit rassurée de se retrouver dans ses bras, malgré l'odeur aigre et forte. Elle ne put se retenir de plisser son nez.
Philippe s'en rendit compte, la honte l'ébranla. Il se souvint de son humanité perdue... Qu'était-il devenu? Il se mordit les lèvres.

-Montrez-moi ce bain, lui dit-il doucement.

L'enfant lui prit la main dans un sourire, le guida en sautant du lit. Monsieur suivit docilement, se laissa mener jusqu'à une autre salle.
Ce bain fut une purification. L'eau, un onguent. Marie-Louise était montée dans le bac de cuivre avec son père. Ils avaient ri, un peu, juste un peu. Suffisamment. Le Prince la prit dans ses bras, l'embrassa avec amour.

-Ma vie, ma petite âme...

Il retrouvait peu à peu la notion des jours et du temps. Marie-Louise venait le voir chaque jour, seule. Il refusait encore de recevoir quiconque d'autre. Il rejetait les demandes pressantes de son frère. Pas encore, il n'était pas encore prêt, pas encore.
La porte s'ouvrit. Les yeux de Philippe s'écarquillèrent doucement. Ce n'était pas Marie-Louise. Son chevalier le regardait, son sourire espiègle sur les lèvres. Il s'inclina devant le frère du Roi, se redressa. Ses yeux, ses yeux plongèrent dans ceux de Monsieur.

-Mademoiselle votre fille m'a, d'une manière très touchante, dit que vous désireriez peut-être me voir... Je suis là, mon Prince.

Devant le regard stupéfait de Philippe, Lorraine redressa fièrement le menton et ajouta sur un air de défi.

-A moins que vous ne me chassiez comme tous les autres, en ce cas je me reti...


Il ne put terminer, Philippe d'Orléans s'était jeté dans ses bras, lui coupant le souffle.
Le Chevalier referma ses bras autour de son amant princier, un sourire malin sur les lèvres, alors que Philippe pleurait dans ses bras. Lorsque Monsieur se calma, la voix doucereuse et chantante du favori caressa sa peau, son cœur.

-Monseigneur... voilà deux semaines que vous vous êtes exilé...

Il le regarda, lui caressa la joue redevenue douce, personne ne saurait pour cette barbe. Leurs lèvres se mêlèrent, Monsieur n'avait plus espéré connaître cela. Lorraine acheva dans un sourire.

-Il est temps pour vous de revenir au monde mon Prince...

31 janvier 1666



Dernière édition par Monsieur le Mar 9 Avr - 0:58, édité 34 fois
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Ven 2 Mar - 13:22

Ôtez le masque !



Prénom (Pseudo) : Delphes† Âge : 19 ans† Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ? Par l'opération du Saint-Esprit comment trouvez-vous le forum ? J'en suis tout ému, notre bébé devient grand et beau † Le code du règlement : OK by Monsieur huhu les joies de l'auto-validation amourUn dernier mot ? What a wonderful day

test rp, un minimum de 300 mots est demandé:
 


Dernière édition par Monsieur le Dim 2 Sep - 16:59, édité 4 fois
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Ven 15 Juin - 19:56

"Au temple de l'amour règne Aphrodite sur son trône d'étoiles"



Ahahahahaah j'ai enfin fini ma fiche, et je vous ai pondu un pavé!! Et encore je me suis retenu xD Mais bon m'en fout!! j'ai plus écrit pour moi qu'autre chose en fait xDD

Bref bref bref yeaah
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