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 De l'inconstance humaine || Pv Athé


Mar 8 Oct - 22:45


S'agitait sous son nez un mouchoir imprégné de parfum. Fermant les yeux, elle inspirait cette odeur douce et fleurit qui s'insinuait à présent jusque dans ses poumons. Alors qu'elle était prise d'un soudain sentiment de bien-être plein, ses sens voguaient pour aller la perdre au milieu d'un agréable mois de mai. Quel pouvoir envoûtant...
Son esprit revenu dans cette petite mais réputée boutique, ses yeux bleus se posèrent sur la marquise qui cette après-midi l'accompagnait.

- Incroyable n'est-ce pas, lança-t-elle à Athénaïs. Pure question rhétorique puisqu'elle était persuadée de la magie de ce parfum. Un été à passer l'après-midi allongée au bord d'un cours d'eau. Peut-être un matin de printemps dans un jardin embué de rosé. Comme si l'odeur qui picotait encore ses narines avait le pouvoir de rappeler tout autant les heureux moments passés que de laisser croire à un avenir clément. Un peu d'imagination et cette volonté presque enfantine de vouloir tout apprécier lui permettaient de s'émerveiller pour peu, ce qui paradoxalement contrastait avec ce côté très terre-à-terre qu'on ne pouvait lui reprocher lorsqu'il s'agissait de gérer ses affaires. Éternelle rêveuse mais aussi femme de poigne, Madeleine avait trouvé le juste milieu entre douceur et fermeté.
Elle se tourna alors vers le parfumeur qui, aux yeux emplis d'étoiles de la comédienne, compris qu'il avait trouvé preneuse s'agissant de sa nouvelle création.
- Vraiment merveilleux. Quel talent vous avez, assura-t-elle pendant qu'il enrubannait une petite fiole de laquelle elle aurait juré que s'échappaient subtilement quelques effluves.

Quand les deux femmes furent de nouveau dans la rue, Madeleine, grand sourire aux lèvres dû à cet achat impulsif, soupira de contentement avant de reprendre une marche lente aux côtés de la marquise. Quelques rubans colorés, un bracelet tout à fait charmant et désormais un nouveau parfum fantastique : cette après-midi avait été l'occasion de quelques achats futiles certes mais pour ainsi dire nécessaires au bonheur d'une coquette. Et quand on s'efforçait de repousser à grand renfort de regards pleins d'effroi la moindre petite trace de mauvais goût, on ne pouvait trouver meilleure compagne qu'Athénaïs de Montespan. La noble dame ne brillait pas par le caractère ostentatoire de tenues débordantes de pierreries et broderies dorées, mais l'allure avec laquelle elle savait porter ses toilettes toujours idéalement choisies faisait d'elle une alliée de taille lorsqu'il s'agissait de trouver conseil.  Quelques rencontres fortuites, de longues et passionnantes conversations dans des salons et une certaine affection mutuelle qui s’était vite tissées entre elles expliquaient qu’aujourd’hui elles fassent ensemble quelques emplettes. Quoiqu'à l'heure actuelle il semblait que ni l'une ni l'autre n'aient plus besoin de se rendre dans une autre boutique. La pure logique aurait donc voulu que leurs chemins se sépare ici pour les laisser chacune vaquer à leurs occupations. Mais d'une humeur radieuse et désireuse de respirer de l'air frais jusqu'à s'en rendre malade, Madeleine n'avait nulle envie de monter dans un fiacre afin de rentrer chez elle.

- Avez-vous le temps de faire quelques pas en direction des Tuileries, demanda-t-elle de façon anodine à la marquise, une fois qu'elle eut aimablement demandé à la domestique qui l'accompagnait de rentrer afin de déposer les achats. Au fond elle désirait bien sûr que son offre ne soit pas déclinée et qu'ainsi ce serait aux côtés d'une courtisane qu'elle se dirigerait vers ce jardin situé tout près.
- Il serait dommage de retourner s'enfermer chez soi avec un temps si radieux.
Argument simple mais infaillible. Les beaux jours étaient bien rares en mars et quand le soleil daignait venir effleurer les peaux blanches la comédienne jugeait qu'il ne fallait pas le fuir. Il aurait été une parfaite idiotie de condamner si tôt dans l'année les chauds rayons. L'hiver n'avait pas encore quitté Paris et les saisons prochaines, passées à rechercher désespérément l'ombre au nom d'un teint laiteux, arriveraient bien assez vite.

- Comme j’aime cet endroit, reprit-elle une fois qu’elles se trouvèrent dans cet espace vert qui reprenait peu à peu vie. Sans doute car je ne reste pour ainsi jamais seule puisqu'y croise souvent une appréciable connaissance.
Quand bien même la compagnie d'Athénaïs se suffisait à elle-même, Madeleine était presque persuadée que d'ici au moment où elle serait de retour chez elle au moins une fois elle apercevrait quelqu'un de son entourage.
- Oh, mais bien sûr il m'est tout autant plaisant de m'y rendre directement en bonne compagnie, se rattrapa la comédienne tout en se tournant vers Athénaïs.

Et c'était aujourd'hui tout ce à quoi elle aurait droit. Une seule et unique personne de bonne compagnie.
Alors que les deux femmes se mouvaient dans un pas lent et contemplatif, le regard de Madeleine s'attarda soudain sur une silhouette située à une bonne vingtaine de mètres. Une carrure ô combien familière et dont la vue fit s'évaporer son sourire, de façon si nette et brutale qu'on aurait cru qu'il n'avait jamais illuminé son visage. Occultant la présence d'Athénaïs elle s'arrêta net. L'homme, qui n'avançait pas et qu'elle fixait sans qu'il ne la vît en retour, se trouvait face à une jeune créature. Petite chose sans doute pas plus âgée que la marquise de Montespan qui vint poser sa main sur l'avant bras d'un homme plus vieux encore que Madeleine. Mais il aurait fallut être une duègne espagnole pour trouver ce geste déplacé. Il s'agissait peut-être d'une familiarité, mais de là à jaser...
Le couple que la comédienne ne pouvait que qualifier de plus mal assorti au monde resta quelques secondes encore immobile, sous ses yeux grands ouverts avant de tourner le dos et de partir dans la direction opposée.
D'abord impassible Madeleine les regardait s'éloigner. Mais quand ce coq plein d'orgueil passa, de la façon la plus vulgaire qu'il soit, son bras autour de la taille de sa compagne afin qu'elle vienne se coller à lui, les lèvres de la Béjart se tordirent de dégoût quand ses prunelles s'emplirent d'une lueur meurtrie.

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Mer 9 Oct - 8:59


En ce mois de mars qui enfin annonçait la clémence d'un printemps tant attendu, comment la marquise aurait-elle pu refuser la si alléchante proposition de la belle comédienne de passer ensemble une après-midi dans les boutiques de Paris? Non, Athénaïs n'avait pas soudainement retrouvé fortune et richesses, mais en tant que femme coquette et précieuse qui se respectait, elle ne pouvait décemment refuser une telle perspective qui lui donnerait assurément le sourire. Quoi de plus agréable que de flâner avec une personne que l'on appréciait? Et puis le bon gout et la conversation de la marquise faisait d'elle une compagne idéale pour ce type de sorties. Cela lui plaisait.

A la mercerie, elle avait, tout comme Madeleine, succombé aux charmes des rubans colorés. Après avoir tant porté de couleurs sombres, pour le deuil de la Reine-mère puis l'hiver glacial, les quelques rayons de soleil qui s'infiltraient lui donnèrent l'irrésistible envie d'arborer des couleurs plus gaies. Elle opta pour du bleu pâle, le bleu étant sa couleur préférée, du vieux rose et du vert émeraude. Cet achat ne serait pas ruineux et finalement nécessaire. Au fur et à mesure de leur quête, elles se retrouvèrent dans une parfumerie. Ah, les délicates odeurs qui émanaient des flacons que Madeleine ouvraient un à un, à la recherche de la fragrance idéale, étaient certes étourdissantes par leur mélange, mais tellement agréable. La marquise n'avait su résister à l'envie d'en mettre quelques gouttes sur son poignet blanc, et le humait de temps en temps à mesure qu'elles marchaient, après être sorties de la boutique, victorieuses de la trouvaille de la comédienne.

Bien entendu, Athénaïs accepta sans se faire prier de continuer leur marche vers les Tuileries. Tout comme Madeleine, cet endroit lui était des plus agréables. Bien fréquenté, on s'y sentait en sécurité, et l'on avait le plaisir d'y croiser nombre de personnes que l'on connaissait, puisque si près du Palais royal où tout courtisan qui se respecte se devait d'être. Il n'était pas rare que la marquise y rencontre son père, son frère ou sa soeur, ou d'autres personnes de son entourage qui avaient son amitié. Alors que la marquise était justement affairée à conter à Madeleine une fois où, passant ici avec une amie, elles y avaient croisé le père de celle-ci en galante compagnie, galante au point ne pas être celle de son épouse, elle coupa son discours, voyant son amie préoccupée par la vision de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. Machinalement, la belle dame regarda dans la même direction de sa compagne et constata la présence d'un couple qui semblait déranger son amie. Elle garda le silence jusqu'au départ de ces personnes qui lui étaient totalement inconnues.Mais l'attitude de l'homme, bien plus âgé que la demoiselle, lui parut inconvenante, et Athénaïs se demanda ce qui pouvait ainsi déranger Madeleine. Jamais une femme de sa trempe, avec autant de classe, n'irait fréquenter un homme capable de passer son bras autour de sa taille, ainsi dans la rue! Alors pourquoi paraissait-elle si embarrassée, voire dégoûtée par ce qu'elle venait de voir? Posant ses iris azur sur la comédienne, la marquise remarqua immédiatement son regard. Toute trace de joie de vivre, de vivacité, de lueur avait disparu, alors qu'elles avaient ponctué avec tant de charme cette journée. Athénaïs se décida à briser le silence qui devenait troublant. Il fallait bien qu'elle le fasse, et Madeleine avait sans doute besoin d'extérioriser ce qu'elle ressentait.


-Madeleine, commença-t-elle de sa voix la plus douce. Je vous ai sentie troublée par la présence de ces personnes. Souhaitez-vous m'en parler, pour soulager votre âme si douce que je sens à présent peinée?

Instinctivement, elle prit ses mains dans les siennes. Le port de gants, de part et d'autre, limitait la sensation du toucher, mais l'intention rassurante était là, bien présente. Athénaïs considérait Madeleine comme une amie et ne souffrait guère de voir une amie en pareille peine.

-Venez, allons nous asseoir un moment.

Elle l'incita à venir s'installer sur un banc. Le coin qu'elle avait choisi, non loin d'où elles étaient plantées quelques secondes auparavant, était désert. Aucun risque d'être entendues par quiconque, à moins que le vent ne transporta leurs paroles jusqu'à une oreille indiscrète. Le trouble de Madeleine toucha la marquise et attisa sa curiosité. Qui donc étaient ces personnes? Etait-ce la présence de l'homme, ou celle de la jeune femme, qui troubla la comédienne? Quel lien pouvait-elle avoir avec l'un ou l'autre? Il y avait fort à parier qu'elle le saurait bientôt, mais elle ne pouvait empêcher son esprit d'émettre mille et une hypothèses.
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Lun 14 Oct - 12:09


« Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d’un cœur qui nous comprend,
Le bien qu’on trouve à la connaître,
Et ce qu’on souffre en le perdant.
»
Adieu, Musset.
La voix d’Athénaïs résonnait comme un écho lointain mais Madeleine était incapable de capter le contenu de ses dires. Sans lui répondre, elle se fit simplement mener jusqu’à un banc situé tout près. Et sans qu’on n’ait besoin de le lui dire deux fois s’y laissa tomber. Et si la prévenance d'Athénaïs ne l'avait pas menée jusqu'à un endroit où s'asseoir sans doute serait-elle tombée directement sur le sol froid.
Assurément choquée par ce qu'elle venait de voir, elle ne disait mot et se contentait de regarder le vide avec effroi. L’image de ce couple semblait gravée dans ses prunelles et quand bien même elle fermait les yeux les deux silhouettes restaient. Quelques secondes encore elle resta interdite, avant de subitement retrouver ses esprits. Balayant les alentours du regard, elle reprenait conscience de la réalité. Ses yeux fuyants s'arrêtèrent alors sur la marquise et sa douce expression du visage. Mais plutôt que de lui sourire en retour comme elle l'aurait fait en temps normal, Madeleine secoua la tête comme pour signifier qu'elle ne pouvait décemment lui dire ce qui venait de se passer dans son esprit.

- Je. Je devrais sans doute rentrer
, bafouilla-t-elle tout en se levant à la hâte.
Mais à peine fut-elle debout que ses jambes manquèrent de se dérober sous son poids et qu'elle fut contrainte de se rasseoir. La tête lui tournait. Tourbillonnait autour d’elle cette unique image de l’homme qu’elle avait aimé se saisissant sans aucune gêne de la taille fine d’une jeune femme. Une grimace de douleur s’inscrivit promptement sur son visage dont les traits semblaient soudain avoir considérablement vieilli. A côté de la marquise et de ses joues roses, Madeleine paraissait éteinte.

- Pardon. Je ne sais vraiment pas ce qui m’arrive, se justifia-t-elle d'une voix qui peinait à dépasser ses lèvres.
D’un doigt elle essuya les petites larmes qui venaient de se nicher au coin de ses doigts et tenta de se laisser aller à un rire forcé mais ne sorti de sa bouche qu’un son étouffé qui avait plus du miaulement plaintif que de la marque de félicité. Toute comédienne qu’elle était il lui était actuellement impossible de feindre la joie. Un très léger rictus se dessina avec grande difficulté sur sa figure blanche mais ne laissait aucun doute quant au mal être qu’elle ressentait actuellement.
Elle ne voulait pourtant en aucun cas inquiéter Athénaïs. La jeune femme avait beaucoup mieux à faire que de s’occuper d’une vieille comédienne. N’importe qui aurait eu mieux à faire. Madeleine lui lança un regard désolé avant de fermer les yeux et venir poser sur son front le dos d’une main gantée qui témoignait de la violente fatigue dont elle avait été prise.

- Vous ne le connaissez sans doute pas mais il s'agissait là du comte de Modène, finit-elle par lâcher malgré elle. Il m'est proche. Ou plutôt nous fûmes proches, corrigea-t-elle.
Déjà elle s'en voulait de n'avoir su se taire. Stupide émotion dont le coup la rendait incapable de tenir sa langue. Elle n'osa lever les yeux vers Athénaïs. Sans doute avait-elle au fond peur de devoir faire face à un regard lourd qui condamnerait son incapacité à faire preuve de retenue. La marquise était belle, la marquise avait de l'esprit, et la marquise savait se comporter avec dignité et toute occasion. Alors que penser sinon du mal d'une femme incapable de refouler ses émotions jusqu'à ce qu'elle soit seule chez elle. Habituée à la cour et ses codes de bonne conduite, Athénaïs, tout aimable et de bon cœur qu'elle était, n'avait certainement pas envie de subir le spectacle désolant d'une épave émotionnelle. Du moins, sans être traversée de lucidité et loin de réaliser que la noble savait se faire une oreille attentive, c'était ce dont Madeleine était persuadée. Pour ne pas se laisser aller à plus d’émotives futilités elle changea radicalement de sujet.

- Il fait froid, n'est-ce pas ? La journée s'annonçait belle... Mais finalement il fait très froid.
Divagations qui traduisaient pourtant une réalité. Alors qu’il y avait quelques minutes à peine elle se réjouissait de pouvoir déambulait sous les rayons chauds du soleil, il lui semblait à présent que le fond de l’air était glacial. Mais sans doute n’était-ce qu’une impression car contrairement à Madeleine, Athénaïs ne semblait pas frissonner.

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Mar 15 Oct - 13:56


Une chose était certaine, Athénaïs n'avait jamais vu la comédienne dans un tel état. Elle qui était si joviale à l'accoutumée, semblait tout à coup comme éteinte, telle une bougie à la vive lueur qu'on aurait soufflée brutalement et qui ne laissait pour toute trace de son passage que la légère fumée grise s'échappant de sa mèche. La joie de vivre dont Madeleine se faisait un plaisir d'agrémenter les moments qu'elle partageait avec autrui s'était soudainement évaporée. La belle quadragénaire fit un mouvement pour se lever mais se ravisa bien vite, et l'expression de son visage, soudain crispé, apeura quelque peu la marquise qui craignit que son amie ne défaille. Elle s'empara alors de son éventail accroché sous sa surjupe et commença à l'agiter pour lui faire de l'air. Ses joues avaient considérablement pâli, et par ce geste d'où émanait de l'air frais Athénaïs espérait revoir poindre quelques couleurs sur le visage de son amie. Son autre main tenait toujours la sienne, et alors que la comédienne se rassit, la marquise lui parla avec douceur.

-Allons, calmez-vous, reprenez-vous quelques instants, nous irons ensuite où vous le souhaiterez, mais faites-moi plaisir et prenez un instant pour respirer calmement.

Son ton de voix se voulait rassurant, il fallait absolument qu'elle tienne le coup. La situation ne pouvait pas être si grave, du moins c'était ce qu'espérait la jeune femme. Puis, après un geste exprimant sa lassitude et sa fatigue, la comédienne se livra. L'homme qu'elle avait vu n'était autre qu'un Comte qu'elle avait aimé, cela était clair à présent. Et comme chacun le sait, l'Amour, s'il est le plus beau sentiment que l'on puisse éprouver, est aussi celui qui fait le plus souffrir. Et la pauvre Madeleine semblait encore en souffrir bel et bien. Athénaïs afficha un air tout aussi désolé que celui de sa compagne de sortie, elle compatissait réellement. Elle aussi avait eu à souffrir à cause d'un homme. Et elle souffrait aussi parfois à cause de son mari. Toute relation amoureuse était-elle vouée à un sentiment cuisant de souffrance?

-Oh, je suis désolée, vraiment... Souhaitez-vous vous confier? lui demanda-t-elle d'une voix douce.

De sa main qui tenait la sienne, elle ne put retenir ce geste si familier de lui caresser la joue du dos de l'index, comme elle l'avait fait quelque jours plus tôt avec sa fille de trois ans qui pleurait. Puis, réalisant ce qu'elle faisait, elle se ravisa. Elles n'étaient peut-être pas à la Cour, mais il fallait tout de même savoir se tenir. Madeleine tenta de changer de sujet, comme pour oublier ce qu'elle venait d'évoquer de souvenir douloureux. Athénaïs hocha la tête.

-En effet, le temps s'est rafraîchi. Si vous le permettez, je vais vous raccompagner chez vous afin d'être certaine que vous arriviez à bon port. Vous serez certainement mieux chez vous, au chaud.

Si Madeleine souhaitait se confier, elle pourrait le faire, Athénaïs lui avait clairement fait comprendre qu'elle se ferait un plaisir d'être à son écoute. C'était ce que toute amie ferait en pareille situation, pas question de la laisser dans une telle détresse émotionnelle. Si la marquise avait une chose en horreur, c'était bien de voir la tristesse des gens qui lui étaient proches et de n'y rien pouvoir faire. Et le fait que la comédienne ait commencé à se livrer était le signe qu'elle souhaitait s'alléger du poids de sa tristesse en la partageant.
Voyant que peu à peu, avec l'air qu'elle lui faisait, son amie reprenait des couleurs, la dame de cour rangea son éventail, se leva, se positionnant face à Madeleine, et lui prit les deux mains pour l'aider à se lever. la proposition n'était pas négociable, la marquise la ramènerait chez elle et s'assurerait qu'elle irait bien. Elle espérait que cette situation de trouble moral n'irait pas interférer sur sa santé physique. Elle avait connu des femmes qui s'étaient tant désespérées qu'elles en étaient tombées malades. C'était arrivé à sa mère une fois. Et ce genre de trouble était difficilement soignable.
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Dim 20 Oct - 21:59

Grâce à l’air qu’Athénaïs faisait arriver jusqu’à son visage les joues de la comédienne reprenaient une couleur légèrement rosée. Cependant les bons soins de la marquise qui lui étaient prodigués afin qu’elle ne tourne pas de l’œil ne l’empêchaient pas de vouloir déguerpir de ce détestable endroit à grandes enjambés. Sous le prétexte du froid trop mordant bien qu’inconsciemment ce parc lui ferait désormais horreur car était le lieu où elle avait définitivement pris conscience que tout ou presque lui avait filé entre les doigts.
Après lui avoir assuré qu’au besoin elle saurait se faire une oreille attentive, dans cette prévenance qui peut-être lui était naturelle, la marquise proposa –ou plus exactement imposa- à  Madeleine de la raccompagner jusque chez elle. Ce que cette dernière s’empressa d’accepter.

- Vous êtes bien aimable, merci.  
Cette fois-ci elle ne vacilla que peu en se levant, mais lorsqu’il s’agit de se mettre à marcher elle prit tout de même un léger appui sur le bras d’Athénaïs, qu’elle ne lâcha que plusieurs dizaines de mètres plus loin. Durant les quelques minutes de marche tumultueuse dans les rues de la capitale, Madeleine ne décrocha pas un mot et se fit à quelques reprises bousculée par des passants que dans son inattention du moment elle n’avait pas vus.
Il ne leur fallut finalement pas longtemps pour arriver chez la Béjart. Non pas à l’hôtel Molière, où elle passait plusieurs nuits par semaine, mais à la porte d’une jolie maison située dans une rue calme. Une demeure beaucoup plus intime que le petit immeuble dans lequel créchaient huit acteurs où n’étaient invités que les proches de Madeleine. Il lui semblait d’ailleurs qu’aujourd’hui était la première fois où qu’Athénaïs en franchirait le seuil.
La porte s’ouvrit sur Bérénice, jeune servante actuellement occupée à épousseter un vase posé dans l’entrée. Immédiatement elle fit volte-face pour venir en direction des deux femmes. La comédienne tendit sa paire de gants et sa cape à la servante, puis se tourna vers Athénaïs. Tout en plantant ses prunelles dans les siennes, la comédienne resta silencieuse quelques instants. Sa bouche s’entrouvrit, comme si les mots cherchaient à en sortir, mais d’abord aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres. Hésitante, elle ne savait si serait de convenance de l’inviter à venir s’asseoir. Assurément elle ne serait pas de bonne compagnie, bien au contraire, mais la présence de la marquise avait quelque chose de réconfortant. Comme si la vue de son joli visage aux traits amicaux lui permettait de ne pas s’effondrer. Une aura de confiance se dégageait de la jeune femme, telle une énergie mystérieuse dont Madeleine pensait qu’elle n’était que le fruit de son imagination. Mais au diable la barrière entre rêve et réalité, la sensation était bien là et laisser partir la dame d’honneur serait inviter le réconfort à prendre congé.

- Je ne suis pas certaine de vouloir rester seule, finit-elle par lâcher. Prendrez-vous une tasse de thé ?
Sans doute la Montespan avait mieux à faire que rester en sa compagnie, mais cela ne pouvait l’empêcher d’espérer qu’elle ne décline pas son offre. Sans vouloir parler elle avait besoin qu’on ne la laisse pas en tête à tête avec son esprit chamboulé. Et quand bien même l’une et l’autre ne se connaissaient pas outre mesure, la sympathie que dégageait la femme de cour inspirait l’apaisement.  
Une fois l’’acquiessement de la noble obtenue, Madeleine indiqua d’une geste de tête en direction de son employée qu’il lui faudrait se rendre sur le champ à la cuisine.
Alors que la servante s’éclipsait à la hâte, la comédienne invita, en silence, la courtisane à la suivre jusqu’au petit salon. Une fois dans la pièce elle s’assit dans un fauteuil toujours sans décrocher un mot et attendit simplement que Bérénice soit de retour. Si le silence était pesant elle ne s’en était pas aperçue. Etrangement, la simple présence de la marquise agissait comme compresse sur ses peines. Sans que celle-ci ait besoin de prononcer mot elle touchait le cœur  éraflé de Madeleine. Cependant, il suffit que le service à thé soit déposé en face d’elles et la domestique de nouveau sortie pour que le pansement saute brutalement.

- Comme peut-on être aussi sotte, s’exclama-t-elle soudain, comme si après ce silence lourd il lui fallait crier tout ce qui depuis qu’elle avait aperçu cet ancien amant dans les bras d’une autre avait traversé son esprit. Colère, chagrin, haine tant de l’infidèle que de sa propre stupidité d’avoir durant tant d’années cru qu’il lui reviendrait toujours : les sentiments s’entrechoquaient dans sa poitrine pour tenter à tout prix de s’en échapper. L’amour est parfois une bien vilaine chose. Il nous fait embrasser des folies avant de nous rappeler qu’il est le propre de l’homme de faire preuve d’inconstance. Elle se leva d’un bond et entama de faire les cent pas dans la pièce, jetant parfois de prompts regards à Athénaïs avant de fixer de nouveau le bout de ses pieds qui foulaient le tapis. Mon agitation est d’autant plus ridicule que je sais depuis longtemps que notre histoire est terminée, reprit-elle tout en dessinant un grand geste nerveux. Mais le voir avec une autre… Cela m’apparait comme une dernière trahison. Après tout ce que j’ai fait pour lui…

Elle revint s’asseoir en face d’Athénaïs mais ne lui prêta pas tout de suite attention. Les coudes posés sur ses cuisses et le menton sur la paume de ses mains : elle se rappelait.
- Tout ce que j’ai fait pour lui, répéta-t-elle à sa propre encontre d’une petite voix.
Alors elle leva ses yeux bleus vers Athénaïs et songea en son for intérieur qu’elle ne pouvait lui souhaiter mieux que de ne jamais se laisser aveugler par un homme. Tout idéaliste qu’elle avait été elle s’était rendu compte que le bonheur conjugal n’était qu’une chimère. Et assurément la marquise valait mieux que des paroles en l’air, méritait simplement, comme toute femme le devrait, d’être respectée.

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Lun 21 Oct - 12:58


Le temps de marche pour atteindre le logis de la comédienne ne parut pas bien long à la marquise. A vrai dire, son attention n'était guère portée sur la distance à parcourir, mais d'avantage sur l'état de sa compagne, songeant qu'il lui faudrait arriver à bon port sans défaillir. Athénaïs gardait donc un regard plus qu'attentif et toujours bienveillant sur le visage de Madeleine jusqu'à ce qu'enfin elles atteignent le lieu désiré. Si, en règle général, la curiosité de la dame de Cour la faisait remarquer les moindres détails d'un nouveau lieu, en ce jour, son attention restait portée principalement sur la belle comédienne qu'elle raccompagnait. La pauvre Madeleine semblait tant souffrir de ce qu'elle avait vu que cela faisait une réelle peine à la marquise qui ne lui souhaitait que du bien, cette femme le méritait, elle était si bonne, Athénaïs le sentait au fond d'elle.

Elles arrivèrent donc, et l'invitée eut à peine le temps de distinguer le visage de la domestique que celle-ci s'éclipsa avec les effets personnels de sa maîtresse. Cela laissa quelques secondes à la marquise pour observer les lieux. Cela lui semblait un appartement tout à fait décent et bien arrangé, avec goût, ce qui ne l'étonna guère, connaissant un peu Madeleine qui était définitivement une femme de bon goût. Puis la belle rousse se tourna vers elle et la regarda, et là, Athénaïs perçut très clairement la détresse dans son expression du visage. Ce regard, cette bouche entrouverte ne laissant d'abord sortir aucun son. Elle savait trop ce que c'était et n'aurait jamais eu le coeur de la laisser ainsi seule. Elle accepta donc bien volontiers son invitation à prendre une tasse de thé, accompagnant sa réponse d'un sourire.
Athénaïs se retrouva dans le salon de Madeleine qui, comme le reste de ce qu'elle avait vu de l'appartement, était tout à fait charmant et bien décoré. Elle s'installa où la maîtresse des lieux le lui indiqua et attendit poliment qu'elle rompe le silence. La domestique était partie leur préparer du thé. Le temps que mit l'hôtesse à parler parut durer une éternité, et la marquise se demandait ce qu'elle pouvait exactement penser. Elle aurait tant aimé être dans sa tête pour pouvoir la soulager de toutes ces vilaines pensées qui pouvaient l'assaillir. Puis finalement, la comédienne parla et semblait rongée par les remords. Elle s'en voulait de sa sottise, elle s'en voulait d'avoir aimé un homme qui l'avait trahie. Quelle femme n'avait pas connu cela? Athénaïs hocha lentement la tête d'un air compatissant, ne la quittant pas des yeux dans ses mouvements et jusqu'au moment où elle se rassit.


-Je comprends on-ne-peut-pas mieux ce que vous ressentez.

Madeleine semblait en proie aux doutes, à la colère, aux regrets, et Athénaïs voulait absolument l'en soulager. Sans qu'elle puisse l'expliquer, elle ressentait une réelle empathie pour cette femme. La comédienne semblait se replonger dans le passé, dans cette histoire qui l'avait tant touchée.

-Les hommes ont souvent fait souffrir les femmes et le feront toujours. Quelle femme n'est pas tombée dans un piège d'Amour? Je ne saurais en nommer. Moi la première, je m'y suis fait prendre. Souhaitez-vous me parler de cet homme?

Athénaïs savait ce que c'était que de souffrir à cause des hommes. Son premier fiancé, le marquis de Noirmoutiers, s'était exilé une semaine à peine avant leur mariage. A la sortie d'une soirée donnée par Monsieur, il avait tué lors d'un duel le frère du marquis de Montespan. Seul son exil lui permit de sauver sa vie, sans quoi il aurait été soumis à la peine de mort. Athénaïs dut aller avec son père présenter ses excuses et ses condoléances à la famille du défunt et rencontra Louis-Henry dont elle toimba amoureuse et qui devint son mari. L'Amour, toujours l'Amour. Son père lui déconseilla fermement cette union, mais la jeune femme était déjà dotée d'un fort caractère et ne souhaita écouter que son coeur. A présent, cinq ans après ce mariage, elle comprenait qu'elle aurait mieux fait d'écouter son père. Le bonheur ne semblait jamais perdurer pour les couples amoureux, et à présent il ne lui restait plus grand chose: l'Amour s'en était allé, elle n'avait que des dettes, deux enfants à charge et un mari souvent absent, tâchant de réparer ses bêtises et n'en faisant que d'avantage. Alors, résolument, non, l'Amour ne suffisait pas à rendre heureux.

Madeleine semblait tout aussi lucide qu'elle, mais visiblement cette ancienne blessure la faisait toujours souffrir. Elle n'en avait vraisemblablement pas fait le deuil, à entendre ce qu'elle disait, et c'était ce qui expliquait sa douleur présente. Il lui faudrait exorciser ce mal qu'elle ressentait, le faire sortir de sa tête et de son coeur. Il lui faudrait en parler, même si mettre des mots sur sa douleur morale était parfois plus douloureux qu'une meurtrissure physique. Et une fois qu'elle aurait enfin confié son malêtre, peut-être que Madeleine retrouverait la paix au plus vite et qu'elle pourrait avancer de nouveau sereinement sur le chemin tortueux de la vie. C'était tout ce qu'Athénaïs lui souhaitait.
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Lun 4 Nov - 11:33

Lorsqu’Athénaïs avoua avoir également connu des peines de cœur la comédienne fut tiraillée entre le soulagement d’être comprise et la triste empathie. Car la contemplation du malheur d’autrui n’était jamais heureuse. Elle arrêta ses pérégrinations à travers le salon et quitta le bas de sa robe des yeux pour lever deux prunelles sans éclats vers la marquise.

- Vous savez donc… J’en suis désolée pour vous, souffla-t-elle tout en reprenant les cent pas.
Qu’avait-il pu lui arriver ? Un amour de jeunesse ? Ou peut-être plus simplement un mariage malheureux. Sans avoir jamais rencontré le Montespan, elle savait par ouï dire qu’il n’égalait son épouse ni en beauté ni en esprit. Assurément cela devait être frustrant pour une femme aussi brillante que la marquise. Devoir se contenter de quelqu’un de tout au mieux passable : quelle pénibilité au quotidien. Si se sentir supérieur à certains était faire preuve de vanité, se savoir moins médiocre qu’un proche traitait avec l’infernal. Mais que de médisances ! Au fond Madeleine ne faisait qu’extrapoler à partir de bases quasiment inexistantes. Cependant elle ne tenta que de façon très prompte de construire des hypothèses qui expliqueraient quelle était la peine avec laquelle avait traité Athénaïs, ramenée bien vite à l’instant présent. A la question de savoir si elle souhaitait parler du comte, elle répondit du tac au tac, menant, aussitôt que les mots furent prononcés par son interlocutrice, une main à sa bouche comme si cela pourrait limiter un débit de paroles trop important.

- Je ne devrais pas. J’ai un jour fait la promesse de garder secrets les détails notre histoire.
Se taire. Se taire et ressasser. Du même temps qu’elle arrêta de parle la comédienne fit volte-face, de manière à tourner le dos à Athénaïs et faire face à un large miroir. Plutôt que de fixer son reflet ses yeux s’arrêtèrent sur cette jeune femme qui lui rappelait tout ce qu’elle n’était plus. Derrière elle se profilait une étoile, radieuse, qu’on regardait avec des yeux pétillants ou jaloux mais jamais avec indifférence. L’une montait quand l’autre finissait de décliner.
Ce lourd constat de nouveau fait, elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu’elle n’aimait plus en elle. Chaque trait de son visage semblait lutter difficilement contre le temps. Il n’y avait somme toute que son regard dont le fond était habituellement empli de condescendance voluptueuse qui ne souffrait pas de l’âge. Belle… Non, plus maintenant, songea-t-elle. Mais sans doute n’en avait-elle plus guère besoin. Plutôt que d’émerveiller elle se reposait à présent sur la réputation que les années lui avaient battit. Une comédienne qu’il n’était pas difficile de séduire, une simple femme qui avait pour profonde faiblesse celle de devoir se sentir adorée. Madeleine Béjart aimait qu’on l’affectionne, ne jalousait pas pourvu qu’on ne lui tourne pas complètement le dos, mais souffrait profondément lorsqu’elle se sentait finalement délaissée. Délaissée… Alors à quoi bon les promesses quand tout ne se conjuguaient plus qu’au passé. Ses paupières se fermèrent quelques secondes pendant que trente ans de souvenirs remontaient douloureusement. Les sensations de toute une vie faite de bonheurs et de peines mais au fond heureuse la traversaient. Puis le présent. Le présent qui par comparaison paraissait triste et monotone.

- Mais je suppose qu’il se moque désormais bien de ce que je pourrais dire de lui. De nous… Stupide convention qui les liait et qui n’avait, aujourd’hui au moins, plus lieu d’être. Demain serait différent. Elle aurait retrouvé son bon sens, s’en voudrait d’avoir été si pitoyable la veille et relativiserait, songeant qu’au fond elle lui devait bien de ne pas trahir leurs secrets. Elle prierait sans doute la Montespan de l’excuser, la supplierait d’oublier tout ce que l’émotion lui avait fait dire. Mais aujourd’hui… Elle revint donc s’asseoir en face de la marquise, déployant désormais sa nervosité à enfoncer, sans vraiment s’en rendre compte, les ongles d’une main dans l’avant bras opposé.

- Je l’aimais. Depuis mes dix-huit ans. Quand on me voit aujourd’hui cela parait une éternité, reconnu-t-elle de bonne grâce. Oh, bien sûr je l’ai trompé tout autant qu’il ne m’a jamais été fidèle. Un rire s’échappa de sa bouche lorsqu’elle songeait aux drôles de situations que cela avait entraînées. Tous deux en avaient aimé d’autres, avec tendresse ou passion, pour une nuit ou pour des années, mais au fond ils s’étaient toujours retrouvés. Ou presque. Une fois sa première épouse décédée, Modène ne s’était mis en tête d’en rechercher une autre quand Madeleine avait refusé obstinément qu’un autre que lui lui passe la bague au doigt. Même Molière à qui elle avait donné une partie de son cœur, ne n’avait remplacé à ses yeux ce comte qui lui avait offert robes et maisons, monts et merveilles. On voyait aujourd’hui le résultat. Peut-être riche mais toujours et à jamais célibataire.

- Mais au fond je l’aimais tellement que j’aurai tout fait pour lui. Que j’ai tout fait pour lui. Un sourire nostalgique et heureux se dessina sur ses lèvres. Caché pendant la Fronde, attendu quand il a quitté le pays, renié ma fille en suivant ses conseils. Son regard se fit soudain fuyant et son prompt rictus s’envola face à la honte d’évoquer ce qu’elle considérait être comme l’horreur qu’elle cachait depuis des décennies. Il ne voulait pas la reconnaître, prétendait qu’en cachant la vérité je me porterais mieux… Que ma carrière suivrait son cours comme si je ne m’étais jamais trouvée enceinte. Comme si cet accident n’avait jamais été. D’un doigt elle essuya la larme qui venait de couler sur sa joue. Et je ne m’y suis pas opposée. Au contraire, tout égoïste qu’elle était je trouvais l’idée rassurante. Sans jamais suspecter que ce n’était pas moi qu’il cherchait à protéger mais sa propre réputation. Mettre une comédienne dans son lit, cela paraît une évidence, cependant lui faire un enfant ?! Elle soupira en songeant à ce statut précaire qui n'était au fond pas très enviable. J’aurais du refuser cette affreuse suggestion. Quelle femme est assez cruelle pour ne pas avoir le courage d’assumer sa propre fille ? Car toute l’affection que j’ai pour elle n’a pas changé le fait que je n’ai jamais été sa mère.
Grimaçant de dégoût en songeant à ce qu’elle voyait comme sa propre monstruosité, elle porta ses deux mains à sa poitrine pendant que tout son corps se tordait face à l’horreur.
- Et malgré cela je l’ai attendu.
Pauvre folle, se disait-elle. Bien idiote d’avoir été si crédule durant autant d’années, bien sotte de l’avouer à présent. Car au fond elle avouait à une femme qu’elle connaissait depuis quelques mois à peine ce qu’en toute une vie elle avait glissé à mi-mots à quelques comédiens seulement.

Hj : Désolée, c'est vraiment pas fameux --'

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Mar 5 Nov - 13:50

Madeleine semblait hésiter à livrer son histoire, celle qui lui pesait si lourd sur le cœur et qui, aujourd'hui, la mettait dans un état de détresse à fendre l'âme. Elle avoua avoir promis, en un temps très reculé, de ne jamais rien livrer des détails de cette idylle. Mais il sembla enfin que, bien que la Béjart soit une femme de parole, Athénaïs n'en doutait pas un instant, l'heure était cette fois aux révélations. Ce secret paraissait lui peser bien lourd et il était clair que la comédienne avait à présent besoin de se confier. La marquise apparaissait comme une femme en qui l'on pouvait avoir confiance, elle se voulait être une oreille attentive.

Après donc quelques hésitation, Madeleine commença à parler, à livrer cette histoire d'Amour qu'elle avait vécu et qui désormais la peinait plus qu'autre chose. Athénaïs écoutait, attentive, tâchant de retenir chaque mot, chaque parole prononcée. Que cette histoire était touchante. Quel malheur que de faire confiance aux hommes ! Ainsi donc, pour un homme, la comédienne avait renié et abandonné sa propre fille. La marquise était elle-même la mère de deux enfants, une fillette de trois ans, et un tout petit garçon d'un an. Et même si elle n'était pas dotée d'un instinct maternel des plus développés, jamais il ne lui serait venu à l'idée d'abandonner et renier ses enfants, même si son mari le lui demandait. Fort heureusement, Louis-Henry aimait ses enfants infiniment, peut-être même plus que ce qu'elle-même les aimait. La question ne se posait donc pas. Mais Athénaïs ne jugeait pas Madeleine pour cette action malheureuse. Elle savait pertinemment que par Amour, on pouvait faire et accepter les choses les plus folles. N'avait-elle pas épousé un marquis désargenté et n'étant point le bienvenu à la cour, elle que son père se plaisait à surnommer « la perle des Mortemart ». Amoureuse, elle avait fait son entêtée et n'avait pas écouté les conseils pourtant justes et avisés de son paternel. S'en mordait-elle les doigts aujourd'hui, seulement quatre ans après leur mariage ? Sans doute un peu, même si elle était trop fière pour l'admettre.

Madeleine avoua avoir été infidèle à cet homme qu'elle aimait pourtant, semblait-il, plus que tout. C'était une chose que la marquise avait du mal à comprendre. Certes très pieuse, et même si elle n'était plus aussi amoureuse de Louis-Henry que ce qu'elle était au premier jour, elle ne le tromperait sans doute jamais, cela lui paraissait impensable. Elle savait pourtant que lors de ses expéditions, il ne lui restait pas fidèle, et pourtant il prétendait l'aimer, plus fort que tout au monde. Mais la Montespan estimait qu'elle n'avait pas à renier sa foi pour un plaisir de chair éphémère. C'était du moins ce qu'elle pensait pour l'heure. L'avenir, on le sait, démontrerait qu'encore une fois l'Amour nous fait renier ce que nous pensons de nous-même.

Bref, la marquise comprenait les remords que pouvait à présent ressentir Madeleine. Par Amour, elle avait attendu un homme qui finalement l'avait en quelque sorte trahie, puisqu'il ne l'avait plus attendue, il avait sans doute refait sa vie, et elle, elle était restée là, sans lui, et ayant perdu ce lien filial qu'elle aurait pu avoir officiellement. La comédienne était revenue s'asseoir en face de son invitée, après avoir de nombreuses fois tourné en rond au cours de son discours. La belle dame lui prit alors les mains, comme pour la réconforter, lui dire qu'elle comprenait, qu'elle ne portait aucun jugement sur elle, et qu'elle lui apportait son soutien.


-Ma chère Madeleine, comme je comprends votre peine. Néanmoins, cet homme ne mérite pas que vous vous mettiez dans pareil état, il ne vous mérite pas, tout court ! Vous êtes une femme formidable, belle, intelligente, plein d'humour et de bon sens. Vous ne méritez que le bonheur, rien d'autre, et certainement pas un tristesse aussi accablante.

Athénaïs n'osa pas évoquer directement cette cruelle et difficile décision qu'avait prise la comédienne concernant sa fille.

-Nous faisons tous des erreurs dans le délicat parcours de notre vie. L'important étant de les reconnaître. Vous en êtes consciente, alors cela représente déjà un début de rédemption. Peut-être, si vous regrettez vraiment cette décision, pouvez-vous tenter d'y remédier?

La marquise ne savait pas quelle était réellement la nature des relations de Madeleine avec sa fille, mais peut-être pouvait-elle commencer par lui présenter ses excuses et lui expliquer les raisons de sa décision qu'elle regrettait aujourd'hui. Présenter de sincères excuses était toujours quelque chose d'apprécier, l'erreur était humaine après tout. Qui n'en commettait pas?
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Mer 13 Nov - 22:54

Au moins ce ne serait plus la solitude dans le secret qui lui pèserait. Sans le lui avouer directement, Madeleine n’allait pas sans éprouver de la reconnaissance vis-à-vis de la jeune femme qui savait se faire une oreille attentive. Et surtout n’avait pas le mauvais goût de la juger sévèrement, débitant d’abominables leçons de morale que les nerfs de la comédienne n’auraient sans doute pas supportées. Au fond elle se doutait bien que sa conduite n’était pas approuvée car bafouait assez largement tous les dogmes édictés et que le commun des mortels tentait de suivre au plus près, mais au moins Athénaïs gardait cela pour elle. Sans doute une forme de générosité, peut-être d’empathie, la poussait à se faire simplement amie et non pas accusatrice. D’une part cela était sur le moment tout à fait appréciable. D’autre part, cela prouvait de nouveau que la marquise n’était pas une simple courtisane qui feignait de ne pas vous détestait lorsqu’étiez de bonne compagnie, vous adorait lorsqu’il s’agissait d’obtenir un ragot, vous méprisait lorsque de toute sa hauteur en vous rappelant avec dédain que sa conduite toujours avait été irréprochable pendant que vous badiniez avec le péché. Des fois que votre estime de vous-même ne soit pas encore réduite à l’état de poussière.

- Oh! si. Je pense le mériter, répondit Madeleine lorsque son interlocutrice avança que le chagrin était à bannir.
Eté simplement payée la conséquence de malheureux actes passés. Et plutôt que d’attendre de se trouver face à Dieu pour être tourmentée elle avait pris une certaine avance. Sans doute la marquise serait même disposée à admettre qu’à faute doit s’ensuivre punition, quoiqu’ici la sentence était peut-être démesurée. Cependant, la Béjart commençait à considérer, allant ainsi dans le sens d’Athénaïs, que Modène n’avait jamais mérité qu’elle se plie en quatre pour lui.
Visiblement la Montespan avait plus à cœur de tirer Madeleine de son mal-être que cette dernière ne souhaitait  s’en défaire. Elle cherchait des solutions auxquelles la comédienne avait depuis longtemps tourné le dos. Elle était optimiste, pleine d’espoir, tout simplement charmante. Et quoi que Madeleine fut persuadée de ne jamais pouvoir mettre en application ces conseils, les entendre être formulée par une femme qui à chaque instant montait encore un peu dans son estime lui donnait la feinte impression que tout n’était peut-être pas perdu. Une belle et lointaine illusion. Pourtant la simple réconciliation n’était depuis longtemps plus une option, comme l’avançait à mi mot la belle Montespan. Ne connaissant pas le fond la totalité de l’histoire, Athénaïs pouvait imaginer que des regrets avoués mèneraient peut-être à un pardon, mais cela semblait en réalité vain.  

- Non. Malheureusement il est trop tard. Elle tendit la main vers sa tasse de thé afin de la porter à ses lèvres avant qu’elle ne tiédisse trop. J’aurai beau me maudire encore et à jamais pendant qu’elle prétendra m’avoir tout pardonné, il y aura toujours, sous les mots, ce sentiment de ne s’être jamais comprises. Jamais aimé comme on le souhaiterait. Elle but calmement une nouvelle gorgée, de nouveau maîtresse d’elle-même. Quoique la vengeance l’ait un peu adoucie. Un sourire amer apparut au coin de ses lèvres. Plus elle parlait et plus la détresse de l’instant laissait place à un fatalisme contemplatif. Face à Athénaïs elle revenait librement sur un passé secret qui expliquait un présent qu’on ne lui connaissait souvent pas. Epouser l’amant tant adoré de la mère pendant que cette dernière attend toujours le père. Un bien joli coup, reconnu-t-elle en ajoutant à sa boisson une petite cuillerée de miel destinée à l’adoucir.

Voilà. La chose était dite. Enfin elle reconnaissait que les accusations à l’encontre de Molière, qui aurait « couché avec la mère et épousé la fille », étaient fondées, bien que tous les partis concernés aient toujours formellement démenti. Question de réputation à sauver.
Un rire s’échappa de la bouche de Madeleine qui trouvait à la situation une cocasse cruauté et qui savourait finalement le fait de s’être délestée de ce poids.

- Je n’ai aucun conseil à vous donner, madame, mais malgré tout je ne pourrai me considérer comme une amie si je ne vous suggérais, quoiqu’en dise l’usage, de toujours garder vos enfants à vos côtés. Ou ils pourraient un jour vous jouer de bien vilains tours.
Si son ton avait retrouvé un naturel qui semblait presque enjoué, elle n’en pensait pas moins. Si Athénaïs ne voulait pas se trouver un jour blessée par son propre sang, sans doute valait-il mieux ne jamais laisser à une autre que soi le soin d’aimer ses progénitures. Madeleine en était persuadée. Mais venant d’elle et de son passé amoureux et familial peu glorieux, les recommandations n’avaient légitimement pas beaucoup de poids.

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Jeu 14 Nov - 20:51


A force d'écouter son interlocutrice et de tâcher de lui trouver les mots justes pour la réconforter, la marquise en oubliait sa tasse de thé et ne se souvint de sa présence qu'en voyant Madeleine l'engloutir. Elle décida donc d'en faire autant avant que la boisson à l'odeur si attrayante ne refroidisse de trop. Elle reposa ensuite la délicate porcelaine devant elle et regarda la comédienne qui semblait convaincue qu'elle méritait ce qui lui arrivait. La jeune femme ne put s'empêcher de secouer lentement la tête de droite à gauche. L'erreur était humaine, comment une femme qui semblait aussi douce et gentille que Madeleine pouvait mériter de souffrir? Cela ne semblait absolument pas pensable. Pourquoi se flagellait-elle de la sorte? Qu'avait-elle pu faire de si atroce, outre ce qu'elle venait de lui dire, pour ainsi se croire digne de tant de malheurs?
Athénaïs décida de ne pas insister, mais d'écouter attentivement la suite du récit de son interlocutrice. Et soudain, une lueur de compréhension la traversa. L'enfant qu'elle disait avoir abandonnée n'était autre qu'Armande, Armande Béjart, l'épouse de Molière! Mais bien sûr! Au départ, la marquise n'y pensait plus. Une rumeur avait vaguement traversé la cour et personne n'y avait prêté foi. D'aucuns avaient même prétendu que cette petite Armande avait pour père Molière en personne, puisqu'il avait été l'amant de Madeleine, mais cette partie de la rumeur avait bien vite été balayée. Mais à présent, la comédienne confirmait l'information. Armande était belle et bien sa fille, et non sa soeur, et elle avait épousé Molière, l'ancien amant de sa mère biologique. En voilà une histoire compliquée digne des grandes tragédies grecques! Tout s'éclairait à présent dans l'esprit d'Athénaïs.


-Armande est votre fille... lâcha-t-elle dans un souffle.

Puis, comme pour s'excuser, elle regarda Madeleine dans les yeux d'un air désolé. Elle avait lâché cette phrase presque sans le faire exprès, tant elle elle était abasourdie par la nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Enfin, en soit ce n'était pas si grave, mais c'était... tellement inattendu!
En effet, à présent elle comprenait bien mieux ce que pouvait éprouver Madeleine, cette impression que tout l'univers se retourne contre soi. Les deux hommes qu'elle avait sans doute chéris le plus s'étaient en quelque sorte détournés d'elle, elle n'en aurait aucun des deux à présent. L'Amour était réellement le sentiment le plus cruel qui pouvait exister. Et aimer ses enfants pouvait aussi faire souffrir. Car même si Madeleine n'était pas officiellement la mère d'Armande, il semblait qu'elle aimait tout de même celle qu'elle avait mis au monde. Athénaïs ne put qu'hocher la tête au conseil de la comédienne.


-Vous... Vous avez raison. Je tâcherai de m'en souvenir. Mes enfants sont encore petits...

L'avenir prouverait sans doute que ce conseil avait été oublié, mais pour l'heure, Athénaïs songeait que sa douce petite Marie-Christine ne pourrait jamais lui faire le moindre mal tant cette enfant semblait aimante. Et son petit Louis-Antoine était encore si jeune, ne marchant qu'à peine. La jeune marquise avait pensé demander à sa belle-mère de les garder quelques temps pour parfaire leur éducation en économisant un peu, le temps que la situation financière des Montespan s'arrange au retour de son mari. Mais à présent, le conseil de Madeleine la laissait perplexe quant à cette décision. Etait-ce une sage initiative? La belle-mère de la marquise ne l'appréciait guère beaucoup... Irait-elle jusqu'à monter ses enfants contre elle? A présent qu'elle connaissait le fin mot de l'histoire concernant Madeleine et sa progéniture qui avait été élevée par les parents de la comédienne, Athénaïs se demandait s'il était en effet judicieux, tout comme son hôtesse, de confier ses propres enfants à sa belle-mère. Certes, dans le cas des Béjart, les parents ne Madeleine n'avaient en rien influencé la décision d'Armande d'épouser Molière au risque de blesser sa mère biologique, mais connaissait la Zamet, Athénaïs songea qu'elle aurait bien des moyens de lui faire du mal au moyen de ses petits si elle les lui confiait. Il lui faudrait encore mûrir cette réflexion avant que d'en faire part à son mari.

-Vous faites bien de m'avertir, reprit-elle plus calmement. Moi qui pensais confier mes deux enfants à ma belle-mère, à présent je me demande si l'idée est judicieuse.
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Dim 5 Jan - 21:22


Avec résignation, ce désespoir confirmé, elle avait depuis plusieurs années abandonné sa lutte contre Armande, consciente d’une ultime défaite qui cependant conservait toujours un goût amer. Et avec fatalisme elle haussait les épaules devant l’air à mi chemin entre l’étonnement choqué et l’amicale pitié d’Athénaïs. A présent la marquise savait que les conseils prononcés avec prudence par la comédienne n’étaient pas totalement dénués de sens. Puisque lorsqu’il s’agissait de rater en beauté et du tout au tout l’éducation de ses enfants, Madeleine avait acquis le titre informel d’experte. Mais elle avait au moins le bon goût de le regretter silencieusement.

De son mouchoir elle épongea les petites gouttes qui s’était nichées au coin de ses yeux. Des larmes il n’y en aurait plus, elle se le promettait. Puis d’une gorgée de thé à présent tiède elle voulut défaire le nœud qui s’était formé dans sa trachée tout en écoutant d’une oreille attentive la réponse de son interlocutrice, en un premier temps légèrement confuse, par la suite beaucoup plus posée.

- C’est en Gascogne que vous souhaiteriez les envoyer ? Car il lui semblait que la famille du marquis en était originaire. Cela semble si loin... Elle soupira et leva des yeux rêveurs, avant de poser de nouveau son regard sur la marquise. Mais peut-être avez-vous songé à prendre du temps pour aller les visiter ? Car des mois, voire des années sans les voir, c’est interminable, non ?

Athénaïs était une femme occupée. Assurément. De l’entourage de la reine, partie prenante des salons les plus en vogue de la capitale et présente à toutes les fêtes. Se forger et entretenir une réputation de grande femme prenait du temps. Qu’ils soient à Paris ou à l’autre bout du royaume, les enfants n’auraient que peu de temps à passer avec leur mère et seraient élevés par autrui… En soi cette éducation n’avait rien de condamnable, s’agissant de la noblesse dorée on pourrait parler de normalité. Cela se comprenait, se respectait. Et Madeleine intégrait parfaitement qu’on puisse préférer briller en société plutôt que de se terrer chez soi à jouer les nourrices. Refuser de sacrifier ses plus belles années apparaissait même comme le choix de la raison.
Mais quelques heures par semaine valaient sans doute mieux que quelques semaines par an. Cela évitait de regretter, des années plus tard, de n’avoir pu voir grandir ses petits. Et une gouvernante sur laquelle on peut garder un œil était préférable à une belle-mère qui, pourvu qu’elle manque d’affection pour l’épouse de son fils, était capable, selon son bon couloir, de faire passer l’absence pour un abandon pur et simple.
Si on excluait les questions pécuniaires qui n’avaient pas même effleuré l’esprit encore embué de Madeleine, il apparaissait donc évident qu’on trouvait difficilement pire idée que celle qui consistait à se séparer pour une durée indéterminée de ses progénitures.
Pendant qu’elle songeait à tout cela la comédienne n’avait cessé de remuer inutilement sa petite cuillère dans une tasse presque vide. Ses tribulations spirituelles terminées, elle se rendit compte de deux choses évidentes : encore un peu de thé serait tout à fait appréciable, et son évident parti pris était bien malvenu. La question du thé fut vite résolution puisqu’impliquait simplement de se resservir, l’autre supposait d’incliner légèrement la tête et de souffler calmement quelques mots d’excuse.

- Que d'indiscrétions. J'espère que vous excuserez mon trop plein de curiosité. La décision n’appartient qu’à vous, ce que bien entendu je respecte.

Soulevant la théière, elle proposa silencieusement resservir Athénaïs, chose qu’elle avait quelques secondes auparavant maladroitement oublié.

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Sam 15 Fév - 16:09


Ce n'est qu'avec beaucoup de mal que la marquise parvint à quitter cet air de poisson hors de l'eau que lui donnait sa bouche bée, contemplant Madeleine Béjart qui s'épongeait le coin des yeux avec un joli mouchoir. Que cette femme avait connu de déboires et de tristesses. En la voyant sur scène, campant à merveille les divers rôles qu'elle tenait au sein de la troupe de Molière, on était loin de se douter de toute la mélancolie que son âme pouvait renfermer. Ce qui ramena Athénaïs sur Terre, ce fut la question que la comédienne lui posa. Laisser ses enfants en Gascogne? Quelle idée! Bien sûr, s'en occuper elle-même telle une nourrice lui était impensable, mais les savoir aussi loin d'elle sans pouvoir les voir à sa guise lui était impossible, elle les aimait, même si elle ne se sentait pas, pour l'heure, d'un instinct maternel débordant.

-En Gascogne? Mon dieu non! Ne les point voir et n'avoir des nouvelles que trop peu me rendrait folle. Non, ma belle-mère a un pied à terre à Paris, et elle ne demande qu'à chérir ses petits enfants. Je m'en voudrais de ne pas accéder à ses souhaits qui, par ailleurs, me rendraient bien service.

Elle évita bien de préciser qu'elle préfèrerait qu'on l'écorche vive plutôt que de se rendre en ces terres perdues et dénuées d'intérêt et d'amusements que constituaient les pays d'origine de son mari. Pourtant, à l'époque où le marquis se voyait jaloux de Monsieur, le pensant avoir des vues sur son épouse, il avait tout mis e oeuvre pour y emmener Athénaïs. Ce fut une période extrêmement difficile pour la jeune femme, elle craignait fort de devoir se résoudre à abandonner sa vie de cour qui lui plaisait tant. Elle avait tout fait pour que le gascon oublie cette idée au plus vite, et y était finalement parvenu, avec l'aide de Philippe d'Orléans, lui même fort amusé de cette idée ridicule qui avait traversé l'esprit étriqué du Montespan.
La belle Madeleine s'excusa pour sa curiosité et Athénaïs ne put que sourire, cette femme était la bonté-même et ne faisait que conseiller, suivant sa propre expérience. Une telle initiative ne pouvait être punissable, au contraire, c'était très louable, et la marquise la remercia d'un hochement de tête, qui signifiait qu'elle lui pardonnait bien volontiers.


-Je vous en prie. Il me plait fort d'avoir une amie telle que vous, des plus honnêtes et à l'âme franche et charitable.

Voyant qu'elle se proposait de resservir du thé, la belle dame tendit sa tasse aussitôt. Elle avait, elle aussi, bu la totalité de la douce et chaude boisson qui lui faisait un bien fou après cette promenade dans la fraîcheur du mois de mars. Si ses petits pieds s'étaient réchauffés quelques instants après qu'elle ait pénétré dans l'antre de la comédienne, ses blanches mains débarrassées de ses gants avaient grandement apprécié le contact de la porcelaine réchauffée par le thé présent à l'intérieur. Et réitérer ce contact ne lui déplairait guère. Il ne faisait pas froid dans ce beau petit salon, mais l'on avait toujours un peu de mal à se réchauffer après une si longue balade. Quand enfin la tasse fut remplie du thé dont l'odeur agréable se répandit immédiatement autour d'elle, la marquise attendit quelques secondes, le temps que ses phalanges se réchauffent à nouveau, avant de porter la porcelaine à ses lèvres et boire quelques gorgées. C'était délicieux, vraiment. Un sourire s'échappa de ses lèvres rosées et elle posa à nouveau ses iris azurs sur le visage de son interlocutrice.

-Sachez que je suis on-ne-peut plus reconnaissante des conseils et avis que vous voulez bien me donner.

Peu à peu, le malaise que la Béjart avait éprouvé à cause de la vision de son ancien amant et Amour semblait se dissiper, et Athénaïs en était enchantée. Après tout, à la base elle l'avait raccompagnée pour cela. S'assurer que tout aille bien, et essayer de l'égayer un peu.

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Lun 7 Avr - 23:26

Ses yeux se baissèrent après qu’elle eut entendu la réponse d’Athénaïs concernant ses enfants. Sans doute Madeleine avait-elle été bien sotte de se permettre si radicaux conseils quand la situation lui était somme toute inconnue. Pour autant la marquise ne semblait pas lui tenir rigueur de son jugement hâtif. Elle hocha légèrement la tête à la remarque suivante, seulement à demi convaincue sur le caractère parfaitement honnête de sa propre personne. Sa vie avait au fond été partagée entre émotions puissantes et emportées et honteux mensonges. Et par cela elle avait sans doute autant blessé qu’elle l’avait été. Mais si à présent sa vie en public restait principalement grimeries des sentiments en plus du visage, peut-être n’était-elle pas mauvaise amie. Elle usait souvent de compliments –qui au demeurant n’étaient dans le cas présent pas faux ou mielleux-, mais la franchise dépassait par ailleurs régulièrement la barrière de ses lèvres.
Le silence qu’elle laissait s’installer était lourd. Le tic-tac régulier et tranchant de l’horloge se glissait entre elles comme pour les éloigner sensiblement. Mais prise de l’impression que quoiqu’elle dise elle tomberait à côté, la comédienne resta silencieuse, le regard absorbé par les vaguelettes dessinées dans sa tasse à moitié vide. Heureusement, la Montespan était aujourd’hui de bien meilleure compagnie que son hôtesse et ne laissa pas plus longtemps la place à la gêne, assénant un nouveau compliment qui fit lever les yeux de Madeleine. Lentement, elle pencha la tête sur le côté, comme touchée, presque attendrie par ce qui venait d’être dit.

- Ils sont bien peu de choses quand je vous dois beaucoup pour cette simple après-midi.  

Elle le pensait. Sincèrement. Seule en voyant Modène et sans doute aurait-elle été incapable de rentrer chez elle tout comme le stade de la crise de livre n’aurait pas pas été dépassé. Aujourd’hui, l’ombre d’un ancien amant s’était définitivement éloignée quand une amie avait fait son apparition. Agréable connaissance de matin, Athénaïs avait à présent une bien grande valeur aux yeux de la Béjart. Dès lors elle ne se permettrait plus d’émettre le moindre doute sur la bonté de la jeune femme. Courtisane, parfois la langue acérée, qu’on pourrait croire superficielle du haut de ses toilettes arrangée avec le plus grand soin, mais au fond une femme telle qu’on en croisait rarement dans le nid de vipères qu’était la cour. Non. Non, Athénaïs n’était pas plus mauvaise qu’elle était hypocrite, Madeleine en était persuadée. Le simple fait qu’elle soit encore assise dans ce salon le prouvait. Car la jeune femme n’avait au fond rien à gagner à veiller sur une comédienne vieillissante, sinon peut-être la satisfaction d’avoir effectué un acte louable. Du haut de sa longue expérience de la vie, Madeleine pouvait se targuer d’avoir beaucoup vu, beaucoup connu, et aimait à présent à se persuader de sa capacité à ne pas –ou plutôt ne plus- se laisser entourlouper.

- Loin de moi l’idée de me montrer impolie, mais si vous me le permettez je souhaiterais à présent aller m’allonger. Cette journée a été plus éprouvante que je ne l’avais imaginée.

Elle reposa sa tasse et se leva doucement, toujours cette pointe de fragilité dans le regard et ce sourire calme sur les lèvres. D’un geste mesuré elle avança vers Athénaïs et posa une main sur son avant bras.

- De nouveau, croyez en ma gratitude, madame. Et je me permets d’attendre avec impatience que nous recroisions dans de plus agréables circonstances.

Par comparaison, partout ailleurs semblerait bien. Nul doute que leurs discussions à venir seraient se faire plus légères et qu’Athénaïs aurait le bon goût de ne pas rappeler cette fois où Madeleine Béjart avait montré tant de faiblesse de caractère.  

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Mar 8 Avr - 9:54

Madeleine était un délicieux paradoxe entre la franchise, et la peur d'être impolie en laissant cette honnêteté s'exprimer. Athénaïs aimait aussi dire ce qu'elle pensait, et trouvait cette qualité fort appréciable chez son interlocutrice qui, contrairement à ses "amies" de la cour, ne se contentait pas d'exprimer ce que l'on souhaitait entendre. De plus, l'expérience qu'avait la comédienne apportait un atout supplémentaire à ses arguments qui étaient donc dignes d'être sinon suivis, au moins écoutés. Qui, à la cour, aurait osé porter un avis aussi tranché sur le fait d'avoir ses enfants loin de soi? Alors que tout un chacun ne voyait sa progéniture qu’une ou deux fois l’an pour certains. Non, vraiment, la Béjart n’avait pas à s’excuser pour une franchise qui était bénéfique. Pour la rassurer encore, Athénaïs redoublait de sourires et de regards amicaux et bienveillants, tout aussi sincères.

-Vous ne me devez absolument rien, tout ce que j’ai fait est guidé par l’amitié que je vous porte. Et j’espère que vous saurez vous souvenir que vous avez une amie à la Cour qui ne demande qu’à vous aider si de nouveau vous vous sentez le cœur lourd, et qui prendra toujours plaisir à s’entretenir avec vous. Et bien sûr à venir vous applaudir ! ajouta-t-elle, un rien espiègle, comme pour l’amuser.

Les tic-tacs de la pendule qui se faisaient entendre lorsque le silence s’installait entre les deux femmes rappelaient à la marquise que l’heure filait, et que sans doute il serait bientôt temps de prendre congés. Et elle n’eut pas à se soucier d’une quelconque formule de politesse puisque Madeleine se leva, et fort gentiment lui expliqua qu’elle souhaitait s’allonger. Athénaïs posa sa main sur celle de la comédienne qui était venue rencontrer son avant-bras de manière très amicale, et se leva à son tour, faisant glisser la main de la Béjart dans la sienne, la recouvrant de son autre main.

-Bien sûr, vous devez être bien lasse après toutes ses émotions. Prenez un repos bien mérité, et surtout n’hésitez pas à me venir visiter quand vous en ressentirez l’envie ou le besoin. Il me fera toujours un vif plaisir que de vous voir, croyez-le.

Délicatement, la marquise relâcha l’étreinte de ses mains et récupéra ses gants, déposés un peu plus tôt non loin, ainsi que sa cape. La nuit allait sans doute montrer le bout de son nez plus tôt qu’elle ne l’aurait imaginé, et elle préférait être rentrée avant.

-Merci pour ce thé délicieux. Je vous donne le bonsoir, mon amie, dit-elle en souriant amicalement, découvrant ainsi ses blanches dents auparavant dissimulée sous des lèvres couleur de rose.

Et sans tarder, elle prit congés de cette nouvelle amie des plus attachantes et intéressantes. Athénaïs en était sure, elle avait beaucoup à apprendre de cette femme. C’est le cœur un peu pincé en pensant à cette vilaine peine de cœur qu’avait connu Madeleine, qu’elle s’en retourna dans ses quartiers du palais royal.
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