Partagez | 

 Au service de tous [Athénaïs]


Jeu 7 Nov - 14:48

« No ! No ! Méssieurs, jé vous en prie, oun peu dé concentrazione ! Deux noires, noire pointée, croche, deux croches, deux noires ! È facile ! Ma il faut lé faire staccate, détachées, avec la maiesté française ! Ancora oune fois. »

Si Lully était un homme sympathique et jovial, il valait mieux ne pas se frotter à lui lorsqu'il dirigeait un orchestre : c'était un dieu d'exigence, qui n'arrêtait pas de tanner sa bande de violons jusqu'à ce que tout soit parfait. Et la recherche de la perfection pouvait durer des heures, de longues heures lentes et douloureuses, celles qui vous laissaient des crampes dans les bras et dans les doigts, celles qui vous raidissaient l'épaule et le dos, celles qui vous donnaient envie de prendre une bonne pause bien méritée. Assis au clavecin, le compositeur semblait rayonner d'une énergie infinie, enchaînait les parties de la basse continue d'une main et celle des bois de l'autre. Mais à chaque fois qu'il entendait une fausse note, il se redressait et foudroyait du regard le coupable : son ouïe était assez développée pour reconnaître l'origine précise d'une fausse note, sans erreur possible.

Voilà trois heures que la répétition durait, trois heures qu'il épuisait les musiciens, et tout le monde commençait à rêver d'un peu de tranquillité. Sentant l'épuisement grimper parmi ses troupes et constatant qu'ils ne feraient bientôt plus rien de bon, le Surintendant leur accorda une dizaine de minutes de repos, puis reprit le travail là où il en était. Ce ballet n'en était nulle part, estimait-il, et ce constat n'était pas pour le rassurer. Il avait encore en tête la fois où le roi, vexé de son retard, l'avait enfermé dans une chambre avec ordre de finir le ballet au plus vite et au mieux. Il songeait aux décors : Torelli tardait un peu, lui aussi. Quant aux nobles danseurs, eh bien... c'étaient des aristocrates, voilà tout. Et si certains adoraient furieusement cet art, d'autres n'y sacrifiaient que pour plaire. Ce que Lully trouvait horripilant.

Il en était là de ses songeries, en plein milieu de l'air de la revenderesse, chantant la partie de la dame d'une voix peu adaptée à la situation et assurant le continuo, lorsque les portes s'ouvrirent sur la marquise de Montespan. Le compositeur jaillit de son siège comme un diable d'une boîte à ressorts, fit cesser d'un geste toute la répétition (d'ailleurs, il n'avait pas trop eu besoin de ça : les musiciens s'étaient déjà interrompus) et plongea dans une profonde révérence.

Pendant qu'elle s'avançait dans la salle, Lully se demanda ce que la marquise pouvait bien lui vouloir. Sans doute pas assister simplement à la répétition : il avait bien clamé haut et fort que nul n'avait intérêt à venir écouter les ratés des Petits Violons juste pour le plaisir. Tout vient à point à qui sait attendre, et les courtisans avaient ce triste défaut de l'impatience. Alors, que voulait-elle ?

« Madame, c'est oun honnore dé vous voir ici », dit-il civilement, ou peut-être juste parce qu'il fallait dire quelque chose. De leur côté, les vingt-et-un violonistes n'en menaient pas larges : ils gardaient une position humble, assis sur leurs sièges (il n'était pas correct que les musiciens se lèvent sans autorisation du Surintendant), et un silence de mort.

À quelle sauce allaient-ils être servis ?
avatar
Invité
Invité


Jeu 7 Nov - 22:26


"De la musique! Voilà ce qu'il faut à la reine pour l'égayer!" avait déclaré, heureuse de son idée, Olympe Mancini, comtesse de Soissons et surintendante de la chambre de la reine. "Qu'on aille demander ses violons à monsieur Lully pour demain matin. Sa Majesté en sera ravie. Voulez-vous bien vous en charger, ma chère? "demanda-t-elle à Athénaïs.

Celle-ci ne se fit pas prier. Toute occasion était bonne pour fuir l'état de lassitude chronique qui avait pris Marie-Thérèse d'Autriche depuis que sa tante et belle-mère s'était éteinte. De plus, la pauvre Louise de la Vallière était devenue en quelque sorte le souffre-douleur, et la marquise avait du mal à supporter cette ambiance pesante. Elle tâchait de glisser ci et là un trait d'humour ou deux, mais comme la reine n'entendait quasiment rien aux subtilités de la langue française, seules les autres dames de compagnie s'en amusaient, et la reine se renfrognait d'avantage.

Bref, ravie d'échapper à une éternelle séance de lecture pieuse et silencieuse, la marquise se dirigea vers la salle des comédies, où tout un chacun savait que le seigneur Lully faisait répéter ses violons. Elle savait qu'elle prendrait le risque de s'attirer son courroux puisque le surintendant de la musique avait expressément demandé à ne point être dérangé. Mais l'excuse était toute trouvée, et elle était véridique: la reine de France avait besoin de ses services! Le musicien ne pourrait qu'en être flatté, du moins c'était ce qu'espérait la jeune femme.

Entrant sereinement dans la salle, ayant entendu déjà depuis quelques mètres des bribes de mélodie, elle acheva sa marche à quelques mètres du compositeur qui, d'un geste tardif, avait fait cesser les violons déjà silencieux, et avait bondit en sa direction. Amusée par cet enchaînement de mouvements, la marquise sourit et le salua à son tour d'un hochement de tête.


-Bien le bonjour, monsieur Lully. Je vous prie de bien vouloir m'excuser pour le dérangement occasionné par ma présence, mais Sa Majesté m'envoie.

Les iris azurs de la marquise se posèrent quelques secondes sur les violonistes qui fixaient les deux interlocuteurs de manière silencieuse remerciant presque la belle dame pour cette interruption, puis ses lèvres roses esquissèrent un sourire.

-Elle souhaite savoir si vos violons seraient disponibles demain matin, pour son bon plaisir.

Intérieurement, Athénaïs souhaitait que Lully acquiesce et qu'il vienne enfin apporter un peu de réconfort en cet appartement royal qui, bien que décoré luxueusement de dorures ça et là, paraissait plus obscur chaque jour. Il fallait que la reine, tout comme le roi semblait l'avoir fait, oublie son chagrin. Même Philippe d'Orléans faisait un effort, alors qu'il avait été bien plus touché que quiconque par ce tragique décès.
Elle avait hésité à ajouter que le bien-être moral de toutes les dames de la chambre de la reine était en jeu, mais l'idée de susciter une quelconque pité chez quelqu'un la répugnait. Et puis, qui irait refuser quelque chose à la reine? Lully était connu pour être un original, mais il n'irait sans doute pas jusqu'à prendre le risque de froisser la souveraine, ce qui irriterait le roi, ce qui donc lui attirerait les foudres de celui qui le protège.
avatar
Invité
Invité

Au service de tous [Athénaïs]

Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» Nous sommes tous devenus des fous au service de Dieu ♛ Calixte [VALIDEE]
» Joyeux noel à tous!
» Une bibliothèque virtuelle au service du Droit
» "Tous ensemble seuls 2 - Demain c'est aujourd'hui" (Everybody's alone 2 - Tomorrow is now)
» Et les athéniens s'atteignirent...! ~ Pv Luc

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vexilla Regis :: Le grand divertissement :: Anciens Rp-