Partagez | 

 Et de l'audace ... // Madeleine Béjart


Dim 26 Jan - 21:38



Et de l'audace il ne faut rien espérer de plus que le dépassement de soi-même sans garantie du résultat...


L'eau froide picora chaque parcelle de son visage, vivifiant son esprit et son courage qui manquait de défaillir. Ce n'était pas difficile pourtant, mais dès lors qu'il s'agissait de théâtre, Lina prenait tout bien trop à cœur, et était capable de faire capoter le plan le plus facile au monde. Les mains sur le bord de la table, elle observait son reflet dans le miroir. Elle avait l'air d'une pauvre biche effarouchée, ses cheveux blonds peignés et remontés sur sa nuque renforçaient cette image de femme-enfant. D'un geste lent elle ôta les épingles pour la troisième fois de la matinée, laissant ses bouches vénitiennes lécher de nouveau son visage. Ses yeux clairs soutinrent le regard peu convaincu que lui lançait son double avant de dévier vers les innombrables petites fiches qui s'étalaient tout autour de la glace comme autant de tapisseries décollées.
Bien que le théâtre italien prônait l'improvisation sur un canevas antique, il n'empêchait pas les bons jeux de mots de sortir d'une réflexion plus étoffée et en amont du spectacle. Lina en avait fait de même pour sa rencontre avec la grande Béjart. Elle avait répété toute la matinée ce qu'elle allait bien pouvoir lui dire sans paraître idiote ni trop incisive.
L'idée de la rencontrer n'avait pas germé tout de suite dans son esprit, mais elle avait par plusieurs fois, assisté à leurs répétitions avec ou sans leur accord d'ailleurs. C'est en la voyant sur scène qu'elle s'était convaincue du talent démesuré de l'actrice. Certes les autres comédiens de la troupe de Molière étaient doués, mais Madeleine avait quelque chose d'unique, comme si le théâtre émanait d'elle telle une seconde nature. Elle ne reflétait pas seulement les portraits qu'elle jouait, elle était ses personnages. Elle était belle selon tous les stéréotypes de la beauté mais elle était bien plus encore, Madeleine Béjart était habitée. Jamais Lina n'avait parlé de sa fascination pour la grande comédienne, on l'aurait traitée de fillette et la jeune femme avait déjà bien du mal à se défaire de son étiquette d'ingénue.
Enfilant un manteau noir, elle resserra les nœuds qu'elle avait elle-même confectionné au niveau des coudes, collant à la mode parisienne et sortit du logement qu'elle partageait avec la troupe de Fiorilli. Elle évita consciencieusement de passer par le petit salon du rez-de-chaussée, évitant ainsi son oncle qui dans un soubresaut filial aurait peut-être eu dans l'idée de la retenir.
La demeure de Molière ne se trouvait pas très loin, la place du marché à traverser et deux rues plus loin elle y était. Pourtant Lina se surprit à flâner plus que de coutumes entre les étalages pourtant peu ragoutants des poissons et des viandes. Cherchait-elle à éviter la confrontation? Avait-elle peur du refus qu'elle pourrait essuyer et des conséquences? Madeleine Béjart ne savait rien d'elle, mais Lina avait déjà fait de nombreuses recherches sur la comédienne, son admiration se muait en obsession et elle n'osait imaginer ce qu'un « non » pourrait distiller dans ce trop plein d'émotions.
Il était à peine 14h, les rues bruissaient de monde et même si Lina ne craignait pas vraiment de mauvaises rencontres à cette heure, elle se hâta vers l’hôtel de Molière.
A peine eut-elle pénétré dans le petit hall qu'elle se sentit chez elle. Des dizaines de d'artistes se mêlaient à des invités, de marque ou non, tous réunis par leur amour de l'art. Un jeune garçon vint à sa rencontre et elle mit du temps à se rendre compte qu'il lui demandait l'objet de sa visite, tant elle était grisée par cette humeur joviale.
« Hum.. Est-ce que Madeleine Béjart est là ? »
« Ca s'pourrait, tu me donnes un baiser en échange dis ? » La jeune femme éclata de rire, sans gêne, et sa main pinça le nez du garnement.
« Amène moi la voir et on verra. » Le gamin haussa les épaules et lui fit signe de le suivre, gravissant les escaliers par deux si bien que Lina dû remonter légèrement sa robe pour ne pas se faire semer.
Il se glissa entre deux battants et la jeune femme attendit patiemment, enfin presque. Ses mains auraient eu le temps de tricoter trois pulls lorsque le garçon revint enfin et lui fit signe d'entrer. Refermant la porte derrière elle, la jeune femme laissa ses yeux s'habituer à la clarté qui régnait dans la pièce. Tous les rideaux avaient été ouverts et la pièce en semblait grandit, ses yeux s'arrêtèrent sur la silhouette souple de la Béjart et elle plia légèrement les genoux en une salutation grossière. Elle savait qu'on ne saluait pas les dames ainsi mais sa soudaine apparition l'avait pris au dépourvu, et elle s'en voulue de commencer son entrevue sur une touche aussi hésitante.
« Madame... je m'appelle Lina Romanelli et fait actuellement partie de la troupe de Mr Fiorilli, troupe du Roy, avec celle de Molière bien évidement. J'ai ... assisté à vos représentations et je les ais trouvées grandioses. J'aurais une faveur à vous demander...si vous me le permettez.» Lina aspira goulument l'air après sa tirade, ses yeux clairs d'abord hésitants se fixant avec une détermination nouvelle dans ceux de son interlocutrice.
avatar
Bas les masques !
Bas les masques !
Titre/Métier : Comédienne de la troupe des Italiens
Billets envoyés : 144

Voir le profil de l'utilisateur

Ven 31 Jan - 17:10

Le rez-de-chaussée continuait de s’agiter alors qu’elle avait en toute discrétion gravie les escaliers. Quand elle avait poussé la porte du quatrième étage quelques uns des membres en présence avaient remarqué son absence. Elle s’était assise devant le secrétaire et c’était comme si elle n’avait jamais été ailleurs qu’ici. Les discussions allaient bon train en bas de l’hôtel, les sujets changeaient à tour de bras mais passionnaient toujours, et on ne se souciait plus de savoir ce qui se passait en dehors de la pièce.
Quelques minutes auparavant, des comédiens de la troupe, entourés de quelques amis qui passaient par là et alors occupés à critiquer le dernier triomphe de l’hôtel de Bourgogne, avaient cessé court aux médisances pour se regrouper autour d’un jeune poète venu chercher Molière. Mais à défaut de le trouver il s’était heurté aux critiques acerbes mais justes des personnes en présence. Armande avait rit de lui et de ses vers trop mielleux, La Grange l’avait félicité d’avoir choisi un jour où le chef de troupe n’était pas là pour le mettre dehors à grand renfort de coup de pied, Madeleine lui avait finalement conseillé de revenir quand il aurait encore affiné sa plume. Quelque peu dépité, ce pauvre artiste en herbe était sorti sous les moqueries douces des comédiens envers ceux qui croyaient savoir jongler avec les alexandrins alors qu’ils n’étaient pas même capables de rédiger une prose correcte. Alors que les rires continuaient de fuser, Madeleine avait profité du moment pour s’éclipser. Car elle avait au fond mieux à faire que de les entendre persifler.

Désormais en pleine rédaction d’une lettre qui la faisait doucement sourire, son inspiration fut cependant rapidement troublée. Trois coups frappés contre la porte et une grimace se dessina aussitôt sur son visage. Qu’elle haïssait être dérangée alors que sa correspondance l’occupait.
Un vague son de désapprobation sortit de sa gorge alors que son nez ne décollait pas de sa lettre. La porte, qui aurait dû rester fermée, s’ouvrit sur Joseph, nouvelle recrue de la troupe certes pleine de bonne volonté mais qui n’avait visiblement pas encore compris que Madeleine détestait que vienne jusque ici quelqu’un qui ne vivait pas dans cet hôtel. Voilà pourquoi elle passait rarement plus de cinq jours consécutifs à dormir ici. Il y en avait toujours un qui, sous prétexte qu’il ne voulait pas déranger une des sœurs Béjart, finissait par gratter ici. Le diable emporte les importuns !

- Quelqu’un pour vous.
Il du attendre quelques secondes, le temps qu’elle finisse sa phrase, avant qu’elle ne lève les yeux vers lui. Aucun son ne sorti de sa bouche mais un regard accompagné d’une légère inclinaison de la tête suffisait à lui faire comprendre qu’il lui faudrait quelque chose de plus solide pour justifier le fait qu’il soit venu troubler son précieux silence.
- Une jeune dame demande à vous voir. Et elle est bien jolie, ajouta-t-il comme si cela avait de l’importance.
Nouveau silence. Mais à en croire ce haussement d’épaules, elle n’en saurait pas plus si elle gardait les lèvres de closes.
- Et peut-on savoir qui elle est, finit-elle par demander, l’air légèrement agacé par ce garçon qui serait sans doute toujours incapable d’annoncer correctement quelqu’un.
- Aucune idée. Mais je suis persuadé de l’avoir déjà vu quelque part…
Déjà vu mais il ne savait plus où. Quelle drôle de réponse pour celle qui attendait un nom. Une fleuriste, une fille de cuisine ou de joie, comment Madeleine était-elle supposée savoir où Joseph allait traîner et quelles étaient ses fréquentations ?
- Soit. J’arrive, soupira-t-elle avec lassitude. Mais à l’avenir vous ne monterez plus ici à moins d’y avoir été invité.

Ses sourcils se froncèrent en direction du jeune homme qui n’osa pas rester plus longtemps et prit soin de fermer la porte derrière lui.
Soit. Elle ferait l’effort de se rendre dans la pièce voisine, mais pas avant d’avoir fini cette lettre. Qui qu’était cette femme il lui faudrait comprendre que Madeleine Béjart n’était pas à la disposition de tout un chacun. Un paragraphe, un point final, une signature et une enveloppe cachetée plus loin et la comédienne se leva de sa chaise afin de se diriger vers le salon attenant à sa chambre. D’un pas lent et souple elle apparut dans la pièce qui fut balayée d’un regard.

Une jeune femme blonde s’y tenait au centre, maladroite dans son semblant de révérence parfaitement inadapté à la situation. Une jeune femme blonde que si Joseph n’avait pas été capable d’identifier, Madeleine, dont la mémoire lui faisait rarement défaut, resituait sans mal. Aucun prénom ne lui venait à l’esprit mais il était certain qu’elle avait là affaire à une comédienne. Et qu’il était étonnant de voir une italienne, membre d’une troupe dont on reconnaissait sans mal l’agréable spontanéité, si intimidé et peu sûre d’elle. Quand la dénommée Lina prit la parole, semblable à une enfant qui aurait mal appris son texte, Madeleine ne put s’empêcher de laisser échapper un léger rire qu’elle cacha derrière une main. Car le fond, quoique plutôt flatteur, n’avait pas capté son attention mais le débit tout aussi pressé qu’hésitant dégageait une drôle de candeur.

- Mes faveurs sont rares et se méritent, Lina Romanelli, lâcha-t-elle non sans une pointe de cynisme. Pensez-vous que l’audace dont vous avez fait preuve en montant jusqu’ici mérite que je vous les accorde ?

L’amalgame des termes était bien sûr volontaire et le ton à mi chemin entre sarcasme et enjôleuse langueur.
Un sourire amusé se dessina au coin de ses lèvres alors qu’elle détaillait sans gêne la jeune femme, de ses cheveux relevés jusqu’au bas de sa robe. Son attitude nonchalante suggérait sans mal qu’elle cherchait à la déstabiliser, à la faire se décomposer encore un peu plus, alors que l’Italienne avait trouvé la force de soutenir son regard. Madeleine avança lentement de quelques pas, fixant sans faillir les prunelles déterminées de cette inattendue visiteuse, pour venir s’arrêter à environ un mètre d’elle. Les yeux bleus qui lui faisaient face ne fuyaient pas, le port de tête restait digne et les épaules ne se rentraient pas sous la timidité. Lina Romanelli dégageait finalement une certaine assurance qu’elle ne lui aurait de premier abord pas suspecté. Etonnamment intriguée par celle qui se tenait face à elle, Madeleine fit volte-face pour venir s’asseoir dans un fauteuil. Cependant elle ne fit aucun geste qui puisse inviter la jeune femme à l’imiter. Il s’agissait de faire muettement comprendre à l’Italienne qu’il faudrait plus qu’un simple regard déterminé pour gagner le droit de ne pas se faire mettre à la porte.

- Mais pourquoi ne pas me dire de quoi cela retourne, suggéra finalement Madeleine après être lentement venu poser son menton  sur le dos de sa main.  

Lina avait gagné la curiosité, aussi fallait-elle à présent qu’elle s’efforce de ne pas perdre l’attention. L’intérêt était une chose volage et lorsqu’il s’agissait de jeunes premières, Madeleine n’avait pas de scrupule à renvoyer sans ménagement celles qui l’ennuyaient.

_________________________

QUELQUE CHOSE APPROCHANT COMME UNE TRAGÉDIE† Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.  (c) P!A
avatar
Comédienne aux 1001 masques.Comédienne aux 1001 masques.
Titre/Métier : Comédienne
Billets envoyés : 1036
Situation : Officiellement célibataire, officieusement passe un peu trop de temps chez Gabriel de La Reynie
Crédits : AvengedInChain / P!A

Voir le profil de l'utilisateur

Dim 20 Avr - 19:00

L'attente que la jeune femme avait dû supporter avant de rencontrer la fameuse comédienne avait été, au final, bénéfique. Lina en avait profité pour s'imprégner de l'aura qui émanait de l’hôtel, ses yeux clairs avaient décrypté les moulures comme autant de hiéroglyphes. Les modifications apportées au lieu par les locataires avaient particulièrement attirées son attention et lorsque la porte s'était de nouveau ouverte pour la laisser passer, elle avait presque eu l'impression d'être une tapisserie se décollant des murs pour reprendre forme humaine.

* *
*

La blonde comédienne sut qu'elle avait raté son entrée au moment même où elle ferma la bouche pour clôturer sa présentation et que La Béjart retira la main de de ses lèvres, effaçant par la même occasion le sourire qui s'y était épanouit quelques secondes auparavant. En temps qu'actrice, Lina aurait dû être habituée aux moqueries. Les débuts de sa première troupe avait été difficile et ils avaient même essuyé plus d'une fois des volées de fruits bien trop mûres pour ne pas laisser de tâches. Mais elle s'en fichait parce que ces gens étaient un public, et qu'il était dans la nature du public d'être incapable d'aimer continuellement et sans remous. Il lui fallait tester cet amour de la comédie, le brutaliser pour l'aider à avancer. Elle le savait et s'y pliait. Mais Madeleine Béjart était de l'autre côté du rideau, un lieu où les planches grincent entre elles et les masques tombent, son rire signifiait donc bien autre chose pour Lina.
Lorsque son interlocutrice s'approcha et que ses yeux d'un bleu que tout absorbe s'en prirent à elle, la jeune femme se força à ne pas détourner le regard, sentant la sourde colère de l'ego prendre le pas sur la peur. Ciel et océan se firent face, se jaugeant, et Lina sut qu'elle avait fait le bon choix en s'adressant à elle. Oui, c'était à cette femme charismatique que rien ni personne ne semblait arrêter qu'elle voulait ressembler.
Ce n'est que lorsque Madeleine Béjart se retourna brusquement que la jeune femme se permit d'expirer silencieusement. Il était clair que l'audace ne suffirait pas à faire vaciller la dame. Mais elle lui prouverait sa volonté et ses capacités bien assez tôt, enfin si elle arrivait à décrocher ce qu'elle voulait. S'asseyant dans son fauteuil, la Béjart lui demanda enfin le but de sa visite.
Posément cette fois, Lina fit quelques pas en avant, se recentrant dans la pièce avant de répondre.

« Je veux en apprendre plus. La comédie italienne m'offre beaucoup, mais elle est limitée par la nécessité de faire rire, or je pense que le théâtre est bien plus que cela... »

La jeune femme se tut. Elle savait que ses paroles s'apparentaient à celles d'une gamine effrontée, prête à dévorer un bras lorsqu'on ne lui en donnait que l'avant, mais sa soif d'apprendre était sans limite. Depuis qu'elle avait  découvert le théâtre, elle était persuadée qu'il était fait pour elle, et inversement. Aucune autre activité n'aurait comblé son âme comme le théâtre le faisait. C'était un métier qui comme un tisserand choierait ses étoffes, brodait les vies de fils d'or.

« Les larmes de joie doivent me lasser je suppose...» se surprit-elle à rajouter, alors que son regard dérivait vers la grande fenêtre à la droite de la comédienne. La vue devait être plutôt sympathique vu d'ici. Lina elle, partageait sa chambre avec deux comédiennes de sa troupe et était la plus jeune des trois, question intimité, on avait donc vu mieux, même chez elle en Italie, elle avait rapidement eu le droit à sa petite pièce à elle, étant la seule fille de la famille. Alors, posséder une chambre à coucher et un boudoir pour elle seule lui paraissait royale. Reportant rapidement son attention sur la grande comédienne elle en arriva enfin au fait.

«Vous êtes bien plus qu'une actrice de comédie, votre talent pour la tragédie est reconnu de tous et plus apprécié encore des initiés. J'ai besoin de vos lumières pour progresser, de conseils sur mon jeu, sur ma manière de m'exprimer et sur les textes dans lesquels me plonger... Je trouverais un moyen de vous dédommager... si vous acceptez bien sûr...»  

Lina savait qu'elle n'offrait pour le moment rien en échange qu'un goût commun pour le théâtre et le partage. Restait à savoir si cela suffirait à convaincre Madeleine Béjart.
avatar
Bas les masques !
Bas les masques !
Titre/Métier : Comédienne de la troupe des Italiens
Billets envoyés : 144

Voir le profil de l'utilisateur

Lun 28 Avr - 22:13

Etonnée par ce qui venait de sortir de la bouche de la jeune femme, elle fronça légèrement les sourcils avant de hausser les épaules.

- Une Italienne souhaitant s’essayer à la tragédie, voilà qui ne manque pas de comique.

Si Madeleine se montrait piquante pour autant elle n’était pas bien méchante, un brin cynique mais pas désireuse de causer le moindre mal. Du moins pas dans le cas présent. Sans l’interrompre elle laissa Lina continuer sur sa lancée, lui expliquer, cette fois sans bégaiement ni hésitation le pourquoi du comment elle avait besoin de la Béjart. Finalement, l’Italienne se tut et Madeleine ne renchérit pas de suite, laissant au temps le soin d’installer entre elles un silence auquel elle ne prêtait pas la moindre attention. Car trop occupée à fixer Lina et à se plonger dans une relativement courte mais intense réflexion.
Sa première pensée fut extrêmement pragmatique. Elle songea en effet que la visiteuse avait vraisemblablement plus du physique de l’ingénue que de la princesse antique, le visage pétillant de la jeune amoureuse et non les yeux pleins de tristesse de l’amante éplorée. Elle avait la voix chantante et le débit rapide typique de l’Italie, pas le timbre grave et profond de la noble tragédie. Il lui faudrait travailler sur cela, se débarrasser de l’accentuation légèrement exagérée des avant-dernières syllabes pour se concentrer sur des « r » roulés avec application ; garder dans son joli regard la détermination et bannir la crainte qu’elle avait malencontreusement laissée paraître en rentrant. Mais au fond le théâtre était question de dépasser sa propre personne pour se grimer en une autre et il aurait ainsi été bien sot de juger si sévèrement les apparences. D’autant que quand on pouvait éventuellement reprocher à Lina ce que Madeleine percevait comme une certaine candeur, pour autant on ne pouvait retirer à la jeune femme une beauté atypique qui ne pouvait que plaire au spectateur. Assurément un bon point.
Alors après une critique d’une forme à travailler mais non dénuée de potentiel, la Béjart se pencha plus particulièrement, et toujours silencieusement, sur le fond.
Elle ne pouvait décemment pas réfuter le vide immense que procuraient les uniques rires. Car y avait dans les soupirs et les sanglots étouffés qui naissaient dans le public lors d’une tirade prononcée avec justesse et cœur une beauté immense. Une beauté tant unique que merveilleuse, qui faisait grandir chez les comédiens un sentiment de plénitude qu’elle souhaitait à chacun de connaître un jour. La tragédie demandait talent et travail continuel, supposait de vivre avec son personnage chaque douleur comme s’il s’agissait de la sienne. La tragédie était une chose si difficile mais qui valait tous les sacrifices au nom de ces quelques secondes de communion avec une salle retenant son souffle. La chose était courte mais intense, paraissait si peu mais valait si cher. Qu’il aurait fallu être cruelle pour ne pas désirer que cette jeune femme si curieuse et volontaire ait un jour le plaisir si singulier de devenir, de se sentir, d’être Cléopâtre, Livie ou Laocide.

Pour autant Madeleine hésitait encore. Sans avoir quitté son siège, tapotant du bout de l’index ses lèvres, la comédienne avait l’esprit chancelant. Accéder à la demande de Lina lui demanderait du temps, de l’implication, et rien ne garantissait qu’à terme la jeune femme ne se détourne pas du Palais-Royal et des Italiens pour aller se perdre chez le malaimé hôtel de Bourgogne, par exemple… Et il n’y avait rien que Madeleine supportait moins que la trahison. Elle haïssait, maudissait de tout son être ces ingrats qui une fois que vous leur aviez tout appris filaient dans votre dos.  
Au demeurant, le passé faisait office de leçon et si elle s’y prenait convenablement, il y avait à penser que par son aide Lina pourrait devenir une comédienne complète et ayant compris que sa place n’était pas ailleurs qu’au Palais-Royal. Ainsi elle ne ferait qu’enrichir les rangs d’un théâtre à la qualité inégalable. Et du moment qu’on ne quittait pas le lieu, changer de troupe ne serait au pire pas dramatique… Pourvu que l’Italienne se révèle aussi douée que passionnée et, à terme, Madeleine entrevoyait la possibilité qu’elle puisse remplacer la peste dansante ramassée des années plus tôt à Lyon.
A présent qu’elle avait évalué la situation sous les principaux angles, elle se releva pour venir se planter face à la jolie blonde.

- Supposons, mademoiselle, que je vous trouve convaincante dans votre demande et qu’il m’intrigue de savoir si vous êtes capable de faire preuve de talent autrement que par l’improvisation.  
Car contrairement à la commedia dell’arte, il était évident que la tragédie ne laissait pas la place à l’imagination dès lors qu’on se trouvait sur scène.
- Supposons que je ne refuse pas de vous aider, alors bien évidemment les leçons à venir –appelons-les ainsi- devront se dérouler selon mes termes.
L’âge passant, Madeleine en était arrivée à se convaincre qu’aucun accord ne valait la peine d’être passé sans qu’elle y ait au préalablement posé ses conditions. Tout en faisant quelques pas, elle commença son énumération.
- Nous nous retrouverons tous deux jours, à heure fixe, tôt le matin, au Palais-Royal.
Car elle n’avait ni envie de réveiller toute la maisonnée, ni d’accueillir cette presque inconnue dans sa demeure de la rue Saint-Roch.
- La fainéantise étant une tare incompatible avec le théâtre, vous serez donc ponctuelle et ne rechignerez pas à vous lever le matin. Par ailleurs je ne serai pas là pour vous aider à apprendre vos textes ou vous sermonner si vous ne l’avez pas fait correctement, mais uniquement pour vous permettre d’améliorer votre jeu. En outre vous acceptez bien sûr la critique et ne devenez pas de ces jeunes premières qui se croient au-dessus de tout, car j’ai, vous vous en doutez, une sainte horreur de cela.
Un point qui paraissait aller de soi, mais mieux valait tout de même le préciser de manière à ce que Lina sache à quoi s’attendre s’il lui venait la saugrenue idée de prendre Madeleine de haut.
- Dernière chose, reprit-elle pour conclure, ceci ne m’engage à rien et si j'en viens à considérer que je perds mon temps : les leçons prennent fin.

La Béjart avait ainsi été convaincue plutôt facilement par la bonne volonté que dégageait Lina, semblait faire preuve d’une certaine générosité, mais pour autant se laissait une porte de sortie. Elle se montrait volontairement exigeante afin de faire comprendre à l’Italienne qu’elle prenait le théâtre particulièrement au sérieux et qu’elle ne gaspillerait pas des heures avec une capricieuse refusant de travailler.
Elle s'arrêta net dans sa lente marche afin de poser de nouveau un regard quelque peu froid sur sa future élève.

- Cela vous convient-il ?

A son ton on comprenait aisément qu’aucune de ces clauses n’était négociable. L’offre était à prendre ou à laisser.

_________________________

QUELQUE CHOSE APPROCHANT COMME UNE TRAGÉDIE† Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.  (c) P!A
avatar
Comédienne aux 1001 masques.Comédienne aux 1001 masques.
Titre/Métier : Comédienne
Billets envoyés : 1036
Situation : Officiellement célibataire, officieusement passe un peu trop de temps chez Gabriel de La Reynie
Crédits : AvengedInChain / P!A

Voir le profil de l'utilisateur

Lun 2 Juin - 22:20


L'improvisation théâtrale pouvait durer des heures chez les italiens. Tenir les spectateurs en halène jusqu'à les faire boire dans la tasse vide du voisin, ou mieux encore, tenir une cuisse de poulet que ce même voisin grignoterait sans s'en rendre compte, là était un des nombreux objectifs de la troupe de Fiorelli. Capter l'attention, rester inoubliables.
Lina avait alors découvert dans la commedia dell'arte un jeu sans fin qui amusait tout autant le public que ses comédiens. Longtemps elle avait cru que c'était là, la seule forme de théâtre digne de ce nom. Quoi de mieux en effet, que de laisser libre court à son imagination. Leurs répétitions n'étaient d'ailleurs basées que sur un bref canevas sur lequel ils cousaient eux-même la broderie de leur choix. Elle la gamine d'Italie s'était épanouie au son de cette liberté, et à bien des égards elle se savait plus heureuse que les nobles qui riaient de ses pitreries. Son âme était comblée, sa curiosité n'avait pas de limite et sa vie, si elle comportait des règles, ne l'avait jamais contrainte ni soumise.
Et à présent que son amour du théâtre s'érigeait au centre de sa vie, elle voulait le comprendre entièrement.
"Une Italienne souhaitant s’essayer à la tragédie, voilà qui ne manque pas de comique". La réaction de Madeleine Béjart lui tira un léger sourire sans l’offusquer. Oui, il était vrai que peu de comédiens italiens, de son âge qui plus est, changeaient radicalement de style en empruntant le chemin de la tragédie. Cette maturité semblait sans doute soudaine et décalée par rapport à sa jeunesse, mais c'était une décision de longue date, ressassée et réfléchie.
Car oui, lorsqu'elle avait entendu parler de la tragédie, la jeune blonde, du haut de ses quinze ans, en avait ri comme on rit d'une blague d'enfant, avec une légère condescendance. La tragédie lui semblait à des milliers de kilomètres de ce que représentait le théâtre populaire. Elle se l'imaginait en vieil homme solitaire et rabougri, assis sur une chaise branlante dans une pièce poussiéreuse à débiter un monologue incompréhensible en jouant du vibrato, rien que ça. La tragédie semblait enfermer tout ceux qui s’en portait garant dans un étau dramatique. Et si pompeux qu’ils en devenaient drôles à leurs dépends. C’était l’antithèse de la comédie, le contraire de la vie et de toute son exaltation. Tout était écrit, paramétré à la minute sans liberté d’expression, collé au texte sans en comprendre un traitre mot.
Enfin c’est ce qu’avait cru Lina jusqu’à ce qu’elle voit jouer la Béjart, chose qu’elle ne lui avouerait sans doute jamais d’ailleurs. D’abord parce qu’elle aurait montré une passion pour la reine comédienne bien trop grande pour paraître crédible, deuxièmement car elle ne voulait pas avouer à Madeleine Béjart l’ampleur de ses lacunes en matière de tragédie. Elle avait bien commencé à déchiffrer quelques pièces en français et ne s’en sortait pas trop mal, mais chaque fois qu’elle les jouait, elle sentait son esprit divaguer, improviser sur ces personnages mélancoliques, leur donnant si ce n’est de la gaieté, une pointe d’humeur assez malvenue.
Perdues dans leurs propres pensées, les deux femmes se remarquaient à peine. Madeleine pianotait ses lèvres du bout des doigts, pesant sans doute le pour et le contre. La jeune femme sentait son indécision. En effet, elle lui demandait du temps. Du temps sur sa vie, sa profession, et à leur époque comme à celles qui suivraient sans doute, le temps restait précieux.
Enfin la madone se leva pour se poster face à elle. Il était difficile de résister à un tel regard, ces deux prunelles claires semblaient vous attirer avec la même facilité qu’elles pouvaient vous rejeter par la suite. Il y avait quelque chose de terrifiant et grisant à la fois d’en être l’objet.
Une femme de caractère posait toujours ses conditions, et Lina n’en attendait pas moins de la Béjart. Elle se considérait elle-même comme une femme forte mais en cet instant elle était prête à tout accepter de la part de la comédienne, ce qu’elle insinua en hochant spontanément de la tête en murmurant un « bien sûr » convenu.
L’emploi du temps serait stricte et Lina tiqua à peine. Son enfance n’avait jamais été oisive, très jeune elle avait aidé son père soit à la l’échoppe du marché soit à l’atelier lui-même. Bien qu’elle est choisie un métier artistique, elle était persuadée que les professions manuelles forgeaient le caractère. La débrouillardise et l’organisation, ou le simple fait de se former à un métier permettait de garder un esprit vif, et en cela bénéfique au théâtre.
Un léger pli barra son front lorsque la Béjart évoqua l’irrespect des jeunes premières. Sans doute avait-elle déjà  donné ce genre de leçon, c’était certain d’ailleurs à travers la fermeté de son ton presque rébarbatif. Sans doute avait-elle alors été déçue. Au lieu de baisser la tête comme une jeune femme bien élevée cherchant une place, Lina releva un menton franc. Lorsqu’elle s’engageait dans une affaire, bonne ou mauvaise d’ailleurs, c’était à corps perdu, alors elle ferait tout pour ne pas décevoir Madeleine Béjart, aussi mince soit l’espoir placé en elle.

« Chacune de vos conditions est légitime et me convient. Je vous suis extrêmement reconnaissante et ferais tout pour ne pas vous décevoir. Merci. »

Un sourire se dessina sur son visage qu’elle tenta de réprimer sans grand succès. Son cœur s’était mis à battre plus vite. La jeune femme aimait prendre sa vie en mains, lui donner des tournants différents et celui-ci serait à n’en pas douter l’un des plus beaux. Il n’était pas dans sa nature de regretter, elle allait toujours de l’avant, se vengeait, se relevait, mais ne se lamentait jamais sur son sort. Avoir la chance de jouer sous les ordres de la grande Béjart serait un honneur et elle espérait ne pas se trahir en ouvrant des yeux ronds comme des soucoupes devant ces paroles.

« Je ne vous dérangerais pas plus longtemps. A quelle heure voulez-vous que je me présente ? Et … pour cette première leçon, puis-apporter des pièces de mon choix ? »

La jeune comédienne eut une moue contrariée. Contre elle-même cependant, elle se surprenait toujours à poser trop de questions. La spontanéité de la jeunesse dirons nous !
avatar
Bas les masques !
Bas les masques !
Titre/Métier : Comédienne de la troupe des Italiens
Billets envoyés : 144

Voir le profil de l'utilisateur

Sam 7 Juin - 21:58

Il y avait dans la spontanéité de la jeunesse quelque chose de touchant, tout autant que l’aura passionnée qui entourait la jeune femme inondait littéralement la pièce. Il aurait fallu être d’une austérité digne des plus tristes duègnes pour ne pas apprécier l’élan de jovialité qui entourait l’Italienne. Le menton haut qui accompagnait le sourire franc lui donnait une attitude pleine de bonne volonté, de sûreté des sentiments. Peut-être un léger air frondeur qui plutôt d’offusquer Madeleine lui plaisait assez. Car derrière une certaine assurance on ne décelait pas l’impertinence. Lina dégageait simplement une agréable fraicheur mélangée à l’engouement et tintée d’audace.
Au fond, quoiqu’elle jugeât qu’il était encore beaucoup trop tôt pour en être certaine, Madeleine avait le pressentiment que cette Lina Romanelli pourrait être l’élève qu’elle avait longtemps attendue. Le genre de comédienne en herbe qui cherchait à maîtriser un art avant de vouloir trouver la gloire, jeune femme pleine de curiosité intellectuelle et à qui la transmission de l’art ne serait pas une obligation mais un véritable plaisir. Plutôt que d’imaginer, Madeleine espérait surtout. Mais si elle avait longtemps été, à l’image de l’Italienne aujourd’hui, pleine de fougue et d’une sincérité jamais réfrénée, la Béjart savait depuis longtemps se contrôler et sa pensée ne fut pas trahie au-delà d’un léger rictus.
Elle réfléchit à peine lorsque Lina lui demanda une heure précise.

- La demie de sept heures me paraît appropriée ?
Il s’agissait bien sûr qu’une question purement rhétorique. Injonction plus que proposition. Ce serait donc sept heures trente ou bien ce ne serait pas. Ainsi elles auraient plusieurs heures à leur disposition avant que leurs troupes respectives n’exigent leur présence pour des répétitions plus officielles.
- Et apportez donc ce que vous voulez, comme cela je jugerai de votre goût autant que de votre talent.  

La chose était dite : il fallait s’attendre à ce que rien n’échappe à la critique. Madeleine ayant jeté les bases et promis de ne pas mâcher ses mots –mais quand on la connaissait on savait qu’elle ne censurait jamais ses jugements-, Lina ne pourrait pas dire qu’elle ne s’y attendait pas. Mais au fond, ce jugement artistique et l’appui sans grand ménagement sur les points névralgiques étaient ce qu’elle avait souhaité trouver.
Ne restait qu’à espérer que les deux partis ne soient pas déçus.

Les choses étant fixées elle claqua dans ses mains comme pour signifier que la discussion était close. Les épanchements de gratitudes étaient inutiles, le simple « merci » empreint de sincérité suffisant amplement. Plutôt que de perdre son temps ici, Lina ferait en effet beaucoup mieux de filer chez elle apprendre quelques tirades afin de ne pas lire dès le lendemain la déception dans le regard de Madeleine.  

- Puisque tout est réglé, je vous dis à demain, mademoiselle, et vous souhaite de bien vous reposer. Vous en aurez besoin.

Car il était hors de question de la ménager. Pas plus que de la laisser prendre ses marques et tenter de s'adapter à la personnalité de Madeleine. Bien au contraire, dès le lendemain matin il devait être question de tester Lina et ses limites. La première opinion étant rarement la mauvaise, ce serait l’occasion ou jamais de montrer de quoi elle était capable.
Décidée à ne prendre sous son aile que la perle du théâtre, il faudrait que Madeleine se construire un avis définitif le plus tôt possible. Et pour se faire une idée du talent et du caractère avant de se lancer à corps perdu dans le travail, il fallait compter sur la fermeté, pour ne pas dire la froideur. Demain il ne serait pas question de traiter avec Madeleine, femme enjouée et de bonne compagnie, mais plutôt avec mademoiselle Béjart, tragédienne intransigeante et encline à rien sinon à la critique.
Elle s’apprêtait à tourner les talons mais se ravisa cependant lorsque ses yeux se posèrent sur un livre oublié sur la commode. Pointant du doigt Médée, elle s’adressa une dernière fois à Lina.

- Tout de même, si vous ne l’avez pas déjà prenez cette pièce. Ce n’est pas la plus brillante, mais j’aime assez la tirade de l’acte I, scène 4.

Une demande à peine voilée concernant ce long monologue. L’apprendre serait donc marquer quelques points.
Et sans s’embarrasser de plus de cérémonial –ailleurs que sur les planches le grandiloquent ne lui avait jamais réussi-, elle adressa un sourire poli à l’italienne et retourna à sa correspondance, refermant soigneusement la porte derrière elle.  

_________________________

QUELQUE CHOSE APPROCHANT COMME UNE TRAGÉDIE† Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.  (c) P!A
avatar
Comédienne aux 1001 masques.Comédienne aux 1001 masques.
Titre/Métier : Comédienne
Billets envoyés : 1036
Situation : Officiellement célibataire, officieusement passe un peu trop de temps chez Gabriel de La Reynie
Crédits : AvengedInChain / P!A

Voir le profil de l'utilisateur


Contenu sponsorisé

Et de l'audace ... // Madeleine Béjart

Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» Et de l'audace ... // Madeleine Béjart
» Les Artistes [8/9]
» Le Duc et la Comédienne (PV Madeleine Béjart)
» La presse bling-bling rivalise d'audace
» Audace au cirque Bouglione

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vexilla Regis :: Le grand divertissement :: Anciens Rp-