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 Dieu et nous seuls pouvons.... [pv : La Reynie]


Dim 6 Avr - 11:34

    Rarement telle foule se déplaçait. La place toute entière en semblait noircie d'une multitude mouvante et bruissante, marée humaine bleutée dans des ombres matinales encore longues, encerclant l'échafaud et donnant quelque mal aux soldats de la maréchaussée à maintenir l'espace nécessaire à l'amenée des prisonniers. Prisonniers encore absents. Mais les deux grandes roues étaient déjà là, propres et dûment cirées comme si elles étaient quelque œuvre d'art, quelque merveilleux outil d'un artisan amoureux de son travail. Peut-être était-ce ainsi que le bourreau pensait à elles. Et il était déjà là le redoutable personnage, calmement campé sur ses jambes, les bras croisés et l'air le plus serein de toute la place.
    L'air était encore très frais ce matin-là, le vent jouant d'alternances de brises et de bourrasques soudaines qui vous obligeait souvent à retenir votre chapeau, mais le soleil, brillant fort, n'avait à craindre que quelques paresseux voiles blancs sans épaisseur. Le printemps était là. On allait le fêter dignement.
    L'atmosphère était bien celle d'une fête à entendre le brouhaha joyeux qui agitait toutes ces têtes comme un champs de blé. Hommes, femmes, vieux et enfants, de toutes extractions. Ca parlait fort, riait ici et là, on en entendait même quelques-uns entonner des chansons. Une fête. Si l'on exceptait cette tension latente qui préside à tous les bains de sang. Quand on rassemblait tant d'assoiffés de violence, c'était toujours un risque et tous pouvaient bien porter leur croix au cou ce n'était rien d'autre que cette mauvaise soif qui les avait faits se rassembler tous sur cette place à ce moment. Oh l'exécution pouvait très bien se passer. Après le supplice, la foule serait repue, malgré l'évanouissement de quelques âmes plus sensibles que les autres et tout le monde irait ensuite se remplir joyeusement la panse, avec d'autant plus d'entrain que le fait d'avoir assister à une aussi spectaculaire mise à mort les ferait se sentir plus vivants. Mais l'inverse était possible aussi. Tout pouvait déraper. Pour rien. C'était vrai de la plupart des spectateurs des exécutions les plus raffinées. C'était pire à Paris, ville maillottinière et violente par nature. La foule présente était un tonneau de poudre qu'il fallait maintenir loin des étincelles. Aucun soldat ne semblait de trop ce matin-là.
    La lumière montante commença de baigner les roues de sa chaleur, faisant se porter, sinistres, leurs ombres sur la foule.

    Lorraine n'avait pas pris place sur la petite estrade destinée à l'aristocratie, déjà pleine. La situation ne lui avait pas plu : trop loin de l'échafaud pour commencer, et il voulait boire la scène de ce matin-là jusqu'à la lie. Mal orientée également. Le vent porterait aux dames toutes les merveilleuses odeurs du spectacle. Et puis... Si "lui" décidait de venir finalement, la place la plus innocente était parmi ses pairs et la meilleure manière de le constater était de se trouver face à "lui" et non parmi eux. De plus c'était un lieu pour être vu et ce n'était pas dans l'intérêt du Chevalier ce jour-ci. Enfin pour Lorraine le meilleur point-de-vue devait inclure dans son champ de vision aussi bien l'échafaud, la foule que la fameuse estrade des nobles. Or il n'y avait pas que lui qui estimât devoir tenir ces deux spectacles dans un même champ de vision.
    Il se trouvait donc au côté de cette deuxième et plus petite plate-forme, presque adossée au bâtiment fermant la place, où se trouvaient quelques sièges destinés au nouveau lieutenant de police, ses aides, le juge et le prêtre chargé des derniers sacrements. Ce n'était pas exactement une place autorisée pour les spectateurs mais il était commun qu'on y autorisât quelques nobles pourvus que leurs propres hommes d'armes prêtassent la main au maintien de la foule, et qu'on ne les soupçonnât pas d'avoir le moindre lien avec les condamnés naturellement.
    Le jeune homme doublait déjà d'une bonne tête la majorité de la foule, mais du haut de sa monture, dominant la populace, il fut l'un des premiers à percevoir les mouvements parmi hommes et femmes qui annonçaient l'arrivée imminentes des principaux protagonistes de la pièce mortelle qui se jouerait dans quelques minutes.

    Il fit avancer de quelques pas son cheval ce qui, loin de provoquer le mécontentement des quelques gens d'arme devant lui, provoqua leur soulagement. La pression de la foule avait soudainement augmenté et les puissants poitrails des animaux derrière eux les empêchaient d'être emportés, de rompre le rang qui protégeait la plate-forme dévolue au lieutenant de police. Ces mêmes rangs qui se trouvaient renforcés par les soldats à pied de Lorraine qui encadrèrent immédiatement le cheval sitôt qu'il s'était rapproché de la foule, avec une discipline efficace et remarquable vu le peu de marge de manœuvre que leur laissait la presse. Cette avancée mit également un terme à la conversation qu'il avait échangée avec ses compagnons pour passer le temps, ne leur accordant plus la moindre attention, celle-ci désormais prise par les cavaliers qui traversaient la foule par ce précaire et étroit couloir maintenu par la soldatesque, et le chariot derrière avec ses condamnés hués et conspués par ceux-là même qui n'auraient pas osé leur tenir tête s'ils n'avaient été pieds et poings liés.
    La pièce commençait. Les rideaux s'ouvraient sur le prologue.
    On n'était pas venu si nombreux seulement pour ce spectacle qui promettait d'être exceptionnel, même si la punition choisie pour l'assassinat du précédent lieutenant de police ne pouvait être qu'exemplaire. On était venu aussi pour prendre la mesure du nouveau lieutenant. La manière dont se déroulerait l'exécution serait cruciale et il aurait été naïf de croire que parmi le parterre de spectateurs avides, ne se trouvaient pas un certain nombre de ces truands que La Reynie avait juré de mettre au pas pour nettoyer les rues parisiennes, venus là prendre l'aune de ce qu'ils risquaient à poursuivre leurs activités.

    Lorraine jeta un œil par-dessus son épaule pour croiser le regard de son plus jeune frère, lequel acquiesça imperceptiblement avant de reporter son regard sur la foule. De l'autre côté, au milieu de leurs aristocrates congénères, se trouvait également Raymond qui semblait n'écouter que d'une oreille ce que son voisin lui racontait, plus occupé à porter un regard perçant et scrutateur sur les occupants de son estrade comme sur l'ensemble de la place. S'"il" venait, ils le sauraient. Et sauraient tirer parti de cette erreur.

    Miraculeusement, le petit convoi ne mit pas trop de temps à parcourir le chemin qui menait à l'échafaud et la foule se referma dessus tandis que les soldats entouraient désormais en rang serré le lieu du drame, les mains fermement refermées sur leurs armes et l'œil alerte. Mais aucun d'entre eux ne les pointaient sur les spectateurs. Des ordres fort sages avaient dû être donnés, visiblement.
    Les deux prisonniers, dans un cliquetis de chaînes lourdes, quittèrent le chariot et grimpèrent les quelques marches les menant sur la grande estrade auprès des roues rutilantes. L'un des deux étaient déjà pâle comme la mort, le teint cireux et l'œil hagard. L'autre jetait des regards éperdus autour de lui comme espérant trouver une ultime échappatoire ; sa poitrine se soulevait et s'abaissait profondément comme si respirer plus fort le sauverait de son sort. Lorraine s'autorisa un bref regard vers deux de ses propres hommes auprès de son cheval. Significatif : les deux paires d'yeux étaient rivées sur les condamnés, luisant d'une violente détestation et d'un appétit non moins violent à assister à la prochaine mise à mort. L'un des deux ne pouvaient même retenir un sourire mauvais et satisfait. Quand les maîtres ont des intérêts contradictoires, leurs serviteurs, à plus forte raison leurs hommes d'arme, connaissent inévitablement de violentes altercations. Quand il ne s'agit que d'affaires officieuses, ces altercations n'ont jamais rien de franc, rien d'aussi net que sur les champs de bataille. Elles suintent un poison tout particulier. Et elles n'avaient pas manqué au cours de l'année écoulée. Les rancœurs s'étaient faites si vives qu'ils auraient prêté la main à toute action visant à nuire au camp adverse sans même demander le moindre salaire en échange. Le jeune homme releva les yeux comme le silence s'imposait religieusement.
    C'était l'heure.



[HRP : Désolée pour les petites maladresses qui ont pu se glisser ici ou là : je ne savais pas quand j'aurais eu le temps de faire le post dans les jours à venir alors j'ai essayé de le finir ce matin. J'espère que ça te conviendra quand même ^^''']
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Mer 4 Juin - 14:18

L’inconvénient des robes de magistrats c’était qu’elles ne se prêtaient pas vraiment à la monte. Elles ne se prêtaient d’ailleurs à aucune activité autre que le jugement. Trop chaudes en été, pas assez en hivers elles prenaient en outre facilement l’humidité et créaient un poids permanent sur les épaules de ceux qui les endossaients. Heureusement, il y a maintenant un siècle on avait décidé que les hommes de lois ne les porteraient plus que dans le cadre de leur office et pas ailleurs. Heureusement bis, dans le cadre de leur office on mettait des voitures à la disposition de la plupart des hommes de lois importants. Heureusement ter comme Gabriel officiait en temps que lieutenant de police et non pas comme magistrat. Il était donc libre de porter une tenue adapté lui permettant de monter.

Ce choix lui épargnait de devoir partager la voiture avec le juge Corbier et en plus lui permettait de jauger la foule comme elle le jaugeait. Il sentait les regards sceptiques sur ses épaules alors qu’il évoluait vers l’estrade. Un nouveau lieutenant, qu’il soit civil ou criminel, promettait toujours un spectacle intéressant. Paris avait encore en tête ce lieutenant qui, il y a de ça trente ans, avait rendu ses tripes face à une exécution un peu trop violente pour sa nature délicate. Le pauvre garçon avait hérité d’une charge qu’il ne méritait pas et avait dès lors perdu toute crédibilité. Finalement, cette histoire remontait un peu le moral de Gabriel. Il serait difficile de faire pire que ça. Surtout que ce supplice il le connaissait. Assez horrible, mais finalement moins que la question. Sans doute parce qu’on était en plein air et que les odeurs ne vous frappaient pas de pleins fouet, sans compter que les cris ne résonnaient pas contre les murs jusqu’à vous rendre sourd.

S’il n’avait donc que peu d’inquiétudes vis-à-vis de sa propre performance d’autres soucis creusaient une ride entre ses sourcils. Quoique… On murmurait dans les couloirs de la police qu’il était né avec cette ride et qu’il ne fallait pas en tenir compte.
Quoiqu’il en soit, il ne s’inquiétait pas pour le bourreau. Monsieur Paris n’était plus de la première jeunesse, il connaissait son travail et l’effectuait consenscieusement sans excès de zèle mais avec une méthode appréciable.
De même le juge ferait bien son travail, Corbier était très vieux. Mais à la façon d’un chêne totalement inébranlable. Et les parisiens l’aimait bien.
Mais les coupables… Un tic nerveux agita la bouche de Gabriel pendant que les sabots de son cheval battait le sol parisien. Les coupables c’étaient une autre histoire. Certes on ne leur en demandait pas beaucoup. Quelques cris, beaucoup de sang et des larmes. Une prestation assez facile avec des accessoires plus que convaincants. Non sur cette prestation, ils seront bons. Excellents même. Mais quand même. Quelque chose agaçait Gabriel et ne pas parvenir à mettre la main dessus achevait sa patience. Il fit glisser le cuir des sangles entre ses doigts gantés, pour réfléchir, faisant attention à ce que sa monture ne se méprenne pas sur ses attentions.

Il y avait quelque chose qui le dérangeait dans cette affaire. Il aurait volontiers retardé l’exécution de quelques semaines pour avoir le fin mot de l’histoire. Mais le roi c’était montrer inflexible. Il fallait faire un exemple, un exemple marquant. La vérité pouvait bien attendre. Gabriel comprenait ses raisons. Il fallait que la populace comprenne les risques qu’elle courait en s’en prenant aux forces de l’ordre. Et décourager les gens de venir l’égorger dans son sommeil n’était pas pour déplaire à Gabriel. Il aimait bien sa gorge intact. Mais malgré le gain en crédibilité qu’allait apporter cette exécution, il ne supportait pas l’idée de rendre un travail bâclé. Déjà à l’université ses amis se moquaient de son perfectionnisme.

Mais là ça n’avait rien à voir avec une dissertation ou une version. Il s’agissait d’un crime. Et en interrogeant les criminels, il n’avait pas put se sortir de la tête qu’il y avait quelque chose de plus gros derrière leur histoire. Quelque chose de plus gros et avec du sang bleu. C’était ce que hurlait l’instinct de Gabriel lorsqu’il conduisait les interrogatoire veillant à ce que la question se passe dans les règles de l’art et surtout à ce que, conformément aux royales instructions, elle ne laisse pas trop de sévices pour que le supplice demeure mémorable. Les brigands paraissaient sonnés, comme surpris de s’être fait prendre. Ce qui était étrange. Après un crime pareil, on savait que la police ne lâcherait pas le morceau. On venait de la frapper au coeur et violemment. Alors pourquoi? Pourquoi ces gens semblaient surpris de voir les forces de l’ordre leur tomber dessus? Comme s’ils s’étaient attendus à recevoir une protection. Peut être pas divine mais sacrément importante. Et puis le mobile semblait bien faible pour un crime de cette ampleur.

Un plissement de paupière machinale plus loin, Gabriel se détourna de ses pensées pour se concentrer sur la foule. Cette dernière présentait un problème bien plus important et bien plus immédiat. On ne savait jamais comment elle allait réagir et le scénario satisfaisant ne se produisait que rarement. Il y avait tellement de danger, tellement d’embûches…. Et on ne parlait pas uniquement des dames de la noblesse au corset trop serré. Ces dernières s’évanouissaient à la première goutte de sang et après c’était toute une histoire. Il fallait les ranimer avec des sels et une fois sur deux cela finissait en scandale. Heureusement pour lui Gabriel se trouvait en face et il se contenterait de voir la péronnelle s’effondrer. Après il s’en lavait les mains. Si on ne tenait pas face à ce genre de chose on ne venait pas.

Mais la noblesse ne devrait pas poser trop de problème, sauf les caprices et une version amélioré de la querelle des tabourets.

Par contre le peuple… Le peuple c’était une autre histoire. On allait regarder ne exécution comme on regardait un spectacle de rue. Sauf que quand un spectacle de rue était mauvais, on se contentait de balancer des tomates pourries ou des trucs du genre. Quand une exécution se passait mal… On pouvait avoir une émeutes, des gens qui s’évanouissait, des querelles et parfois des ravages dans la place ou un début d’incendie. Et même si techniquement la condamnation se passait bien les dangers demeuraient. Abrutis par la chaleur, enivrés et enthousiastes à la vue du sang la lie parisienne tendait à devenir violente. Les soldats, dans le même états ne nous faisons pas d’illusion, répondez avec la même violence et la fête devenait un carnage. Donc, tout en avançant Gabriel passa en revue le peuple et ses hommes. Il cherchait dans les deux groupes des fauteurs de trouble potentiels. Il en vit assez peu ce qui ne l’apaisa pas vraiment.

Ce qui lui mit un peu de baume au coeur fut de voir que ses instructions avait été scrupuleusement respectés et que les hommes ne pointaient pas leurs armes vers la foule. Une attitude méfiante mais pas agressive. Il avait craint un moment que personne n’écoute ses instructions et que la journée ne finisse en carnage. Bon rien n’assurait qu’avec ses instructions ça ne tourne pas au carnage, mais au moins il pouvait se permettre de positiver pour quelques instants.

Il se reprit et se força à rester concentré sur les moindres variations de la foule, guettant les prémisses de ce qui pouvait conduire à une catastrophe.

Finalement son cheval atteignit l’estrade et il mit pieds à terre avec souplesse tandis qu’un garçon se précipitait pour reprendre les rênes. Gabriel lui jeta un coup d’oeil rapide pour retenir les traits de sin visage puis il entreprit de monter pour surmonter la foule et avoir une vue inégalable sur le supplice approchant. Il retira ses gants et les glissa à l’intérieur de sa ceinture tout en observant ceux qui occupaient plus ou moins la même place que lui. Monsieur Paris bien sûr. Le bourreau inclina la nuque avec servilité dans sa direction et Gabriel lui répondit pas un imperceptible mouvement de la tête; Les rapports avec les hommes effectuant une profession pareille étaient toujours difficile. Mais de toute façon aujourd’hui l’homme d’art se concentrait sur la démonstration de savoir faire qu’il allait effectuer plus tard.

Un noble se tenait aussi à sa place. Gabriel eut une moue en reconnaissant la chevelure bouclée et la mine angélique de Philippe de Lorraine. L’archimignon n’était pas au nombre de ses amis, loin de là. Bien sûr le prince ne lui avait rien fait. Mais à chaque fois qu’il pensait cette phrase le lieutenant de police ajoutait « pour l’instant ». IL se méfiait de ce garçon comme de la peste. La plupart des mignons étaient futiles, un peu cruel et n’avaient aucune limite (comme si la faveur de Monsieur les protégeait de tout). Philippe de Lorraine était tout cela, mais en plus il était puissant et redoutablement intelligent. Une combinaison qui allait mal avec l’absence de tout sens moral.

Actuellement le jeune homme semblait absorbé par quelque chose au delà de l’exécution. Il ne regardait ni les instruments, ni le bourreau, ni les condamnés qui suivaient de peu Gabriel. Son regard allait de point en point dans la foule et sur l’estrade des nobles. On pourrait prendre cela pour de la rêveries. Mais les yeux brillaient trop, se montraient trop précis. Il y avait quelque chose de joyeux et de malsain autour du lorrain. Gabriel sentit ses doutes le reprendre et il choisit de prendre sa place à la gauche du jeune homme.

Le juge Corbier montait péniblement les marches pendant que ‘l'huissier lui tenait le bras. Pendant ce petit intermède Gabriel demanda l’air de rien, surveillant la foule mais aussi son interlocuteur.



- Monsieur de Lorraine. Comment vous portez vous?



Il marqua un silence avant d’ajouter



-Vos hommes sont sobres? Ils me semblent bien réjouis…



Il ne manquerait plus que la milice prêtée à la police, problème de moyen, ne provoque plus de trouble qu’elle n’en résolve.

De son côté Corbier leva une main couverte de tâche de vieillesse et commença à parler…



- Nous sommes ici pour assister aux châtiments de deux hommes ayant commit un des crimes les plus atroces imaginables. Ces gens ayant bafoué nos lois de la plus vils des façons seront punis en conséquence. Que Dieu ait leur âme en pitié.



La foule applaudit ce discours. La voix de stentor et le style concis du magistrat faisait toujours merveille, surtout que cela ne retardait pas trop le spectacle.

Le confesseur en ayant finit avec les deux hommes, ils s’avancèrent.
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Lun 9 Juin - 13:12


    -Fort bien. Merci de vous en soucier.

    Il y avait mis des accents à la fois caressants et ironiques, de ces tonalités dont il savait parfaitement l'ambiguïté. C'était une manière commune de répondre à la courtoisie obligée de ceux qui se seraient bien gardés du moindre signe de respect à son égard s'il n'y avait eu les rangs et l'Etiquette, la crainte d'un prix à payer par l'égo, l'honneur ou la bourse. Il ne voyait rien de répréhensible dans cette hypocrisie qu'il savait partager mais, refusant d'en être dupe, refusant plus encore à ses détracteurs le confort de l'aveuglement, il aimait à provoquer en retour tout en sachant qu'on pouvait rarement se permettre de lui répondre. C'était fait avec encore plus de malice lorsqu'il sentait chez son interlocuteur la plus petite ombre d'hostilité.
    S'agissant d'ombre, le jeune Charles de La Reynie semblait vouloir s'y fondre et s'y faire oublier. Quelle manque de subtilité... Chercher à s'échapper et se dissimuler était la meilleure manière d'attirer les regards dans un monde de paons où chacun se donnait à voir. Reculer maintenant, quand toute la foule avançait vers l'estrade, poussée par sa curiosité et son excitation, attirait les regards plus sûrement que l'éclat de trop de perles. Se détournant brièvement de son inspection méthodique des spectateurs en présence, il chercha à saisir le regard fuyant et l'ayant capté, retourna de nouveau son attention vers le père. Ainsi il était désormais clair et admis que chacun savait qui était là, et le jeune La Reynie ne pouvait guère plus espérer passer inaperçu.
    Du reste, Philippe doutait sincèrement que la présence de son rejeton ait pu échapper au lieutenant de police. Plus encore que les courtisans, cet homme était fait pour sentir les velléités de fuite et de dissimulation, pour en suivre la trace sans jamais renoncer jusqu'à ce que les crocs de sa justice ne se referme sur le col du hors-la-loi. Le roi avait placé un limier à Paris pour en chasser la lie et ce n'était pas avec une stratégie de proie qu'on jouait avec cet homme-là...
    Ses yeux retournèrent à la foule, fouillant les ombres, les capuchons et les chapeaux aux bords trop larges, mais il ne manqua pas l'acidité dans la question que le lieutenant finit par poser, ni dans la remarque qui suivit. Il en sentit ses lèvres s'épanouir en un sourire qu'il retint à demi. Bien sûr qu'ils étaient réjouis. Toute sa maison avait aujourd'hui les meilleures raison de l'être.


    -Nous le sommes tous, répondit-il aimablement, du ton dont il usait pour les mondanités les plus banales pour ses interlocuteurs les moins retors. Qui ne serait pas enchanté à l'idée de voir justice faite ? Chaque coupable puni à la mesure de ses crimes...

    Il ponctua sa phrase par un bref mordillement de la lèvre, comme tentant de réprimer l'appétit qu'il ressentait à l'idée d'un tel tableau, inconscient de la férocité avide qui transparut brièvement dans ses prunelles. Tous les "coupables" n'étaient pas réunis sur l'échafaud, mais c'était un excellent début. Il y avait là un avantage à pousser plus loin. Que la police se satisfasse des sous-fifres...
    Mais justement, s'en satisfaisait-elle ? Cela correspondait peu à ce qu'il connaissait du nouveau lieutenant. Néanmoins, en "nouveau" qu'il était, La Reynie ignorait peut-être encore qu'il est des histoires qu'on ne finit jamais les mains propres et qu'une conscience tranquille doit souvent s'accommoder des fins en queue de poisson. En réalité il n'y avait jamais de fin avant que l'on ne s'éteigne soi-même pour de bon, seulement des chapitres qui s'achevaient en annonçant les suivants. Parce que mener une affaire à son terme en provoquait bien souvent une nouvelle. Hydre de conséquences. Tous les coupables ne finiraient pas sur un échafaud, mais il y avait d'autres artistiques manières de faire payer un rival de l'ombre, pour n'avoir pas su ni voulu chercher ailleurs son propre territoire de jeu.
    Naturellement, parler de "chaque" coupable devant le lieutenant de police n'avait pas été tout à fait innocent. Ou bien La Reynie y verrait une occasion pour lui-même, ou bien il estimerait les risques trop importants. Au moins Lorraine s'offrait-il le plaisir de rappeler subtilement à son aîné que ce qu'il avait attrapé là, pour l'offrir en pâture à la foule parisienne, n'était jamais que du menu fretin. Une manière comme une autre de répondre au doute portant sur la sobriété de ses propres hommes, dont il était pourtant si fier de l'efficacité. Bien sûr, même s'il n'y avait pas eu remise en doute, ses mots auraient sûrement été les mêmes. Il aurait pu pousser plus loin ses insinuations mais alors cela aurait rendu la tâche trop facile à son interlocuteur. Si le lieutenant souhaitait quelque chose alors il faudrait qu'il s'avance et quitte cette habituelle position d'observateur silencieux et en retrait que Lorraine lui connaissait. C'était un de ses plus mauvais côtés, et quand bien même il en était conscient, le jeune homme ne pouvait y renoncer tant il s'en délectait toujours : il ne donnait rien s'il n'y avait en échange un minimum de compromission. Aucun marché franc, ils avaient tous leur part de perversité.

    Corbier finit son discours et comme nombre des présents, Lorraine effectua le signe de croix. Le fait était qu'en réalité, personne ne voulait de Dieu et de Son amour en cette place et à cet instant. Ou seulement une fois le spectacle achevé. Toutefois, mieux valait éviter de vexer le Juge suprême : qui savait s'Il ne Lui prendrait pas l'envie de revenir aux mesures expéditives de l'Ancien Testament ? Alors chacun restait poli et courtois et se signait à défaut de courbette.


    -Ne vous inquiétez pas pour mes hommes, Monsieur. Ils connaissent leur métier.

    Sur ce point-là, il leur faisait une confiance aveugle. Tout le plaisir qu'ils tireraient du supplice à venir ne saurait effacer des années d'expériences et de réflexes, ni cet instinct particulièrement développé qu'ont les vétérans des batailles les plus mortelles et vicieuses. Aucun d'entre eux n'avait envie de perdre la vie ou même la moindre goutte de sang en péchant par inattention.
    Quant à lui, ce n'était pas tant le sort des prisonniers qui risquait de le détourner des mouvements de foule. Il visait plus haut. S'il observa les deux hommes alors qu'on les liaient à l'instrument de leur supplice, ce fut plutôt pour s'assurer que les condamnés ne cherchaient pas eux-mêmes leur salut par "sa" présence, qu'ils auraient pu interpréter comme la promesse d'une mort rapide, à défaut d'une échappatoire plus appréciable. Aucune chance de s'enfuir ici. Mais il arrivait parfois que les exécutions soient gâchées par une flèche ou un carreau en plein cœur ou en pleine tête, écourtant souffrances et réjouissances d'un même coup : certains y voyaient une manière de remercier leurs anciens employés pour leurs bons services.
    Le premier des deux, le plus vif, se mit soudainement à hurler. Une pluie d’obscénités lancées à la face de ses spectateurs, lesquels, ravis sans l'admettre, réagirent en cris outrés et insultes en retour. Ce n'était rien qu'une expression de sa panique, mais le prisonnier réussissait ainsi à mettre en péril la bonne organisation de la matinée, petite vengeance prise sur sa condamnation. La foule semblait électrisée par ces provocations. Quelques projectiles volaient déjà, bien qu'ils fussent tous orientés vers les condamnés. La tension monta brutalement, brûlant les têtes, fouettant les cœurs et tordant les tripes. Tous les soldats de la place raffermirent leur prise sur leurs armes, une expression commune au visages, mâchoires crispées et sourcils froncés. Sans même y avoir pensé, Lorraine avait déjà porté sa main sur la poignée d'une épée qui n'avait d'apparat que son fourreau et abandonna temporairement ses propres machinations par ses réflexes bien implantés, jaugeant les mouvements du peuple, y cherchant les éléments dangereux, les armes, estimant les premières mesures à ordonner si...
    Le bourreau assena un coup sec dans la mâchoire du provocateur qui se tût, sonné.
    Le calme retomba progressivement, presque joyeusement. Certains rirent de cette interruptions, d'autres applaudirent le joli coup de l'exécuteur. Ce qui aurait pu mal tourner donnait finalement du plaisir au parterre de spectateurs, enchanté de cette mise-en-bouche et de cette petite excitation préliminaire. En face, nombre de dames agitaient précipitamment leurs éventails en commentant allègrement. Philippe finit par quitter la foule des yeux pour observer le second prisonnier. Indifférent à ce qui l'entourait, ses yeux perdus dans le ciel, il ouvrait et fermait mollement la bouche.
    Comme un poisson hors de l'eau. Était-ce des prières qu'il récitait là, des suppliques ou des comptines longtemps oubliées, derniers mots qu'il était capable de prononcer ? Lorraine savait que ça n'avait aucune importance. Il avait vu ces deux comportements sur les champs de bataille avant même d'en voir le spectacle en place publique. Deux possibilités parmi une foule de réactions terribles face à la peur et à la douleur.
    L'une et l'autre étaient des façons d'essayer de s'échapper d'un corps qui souffrait et souffrirait plus encore bientôt. Toutes deux étaient vaines. Il le savait, comme beaucoup d'autres sur la place d'ailleurs. Une fois que le bourreau commencerait son office, les deux hommes seraient immédiatement rappelés à leur condition et on ne leur accorderait aucun moyen d'alléger les peines qu'on avait prévues pour eux, ni par l'évanouissement ni par la folie. Leur crime était trop grand et la foule trop gourmande.
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Dim 6 Juil - 23:33

La voix de Philippe de Lorraine possédait indéniablement un fond mielleux et sirupeux qui rendait Gabriel malade. Quelque chose qui se rapprochait fortement de l’abus de sucrerie et de vin fin et qui finissait par soulevait le coeur comme après une indigestion. Mais à cet arôme sucré et écoeurant on pouvait ajouter une note acide. Quelque chose de plus métallique et moqueur qu’il ne manquait jamais de glisser dans ses phrases lorsqu’il s’adressait aux gens qu’il souhaitait humilier et vexer. Et ces gens étaient nombreux, sans parler de ceux dont il se moquait plus ou moins ouvertement.
Seulement Gabriel avait servi des hommes durs, capricieux et humiliants des années durant et il faudrait plus que la moquerie d’un prince étranger pour lui faire perdre son calme. Tout deux en avait conscience, la réponse marquait juste le début de la conversation et son intonation donnait une impulsion presque machinale à leur discussion sans que l’on n’ait besoin de s’y arrêter.

Tout en écoutant la réponse; Gabriel suivait les mouvements de la foule attentif aux mouvements et aux humeurs qui s’en dégageait. De toute façon les deux suppliciés ne l’intéressaient que très médiocrement. Bien entendu le mouvement de recul de son fils ne lui échappa pas. Leurs yeux se croisèrent. Implacables ceux du père forcèrent le fils à baisser les siens. Et dans le regard si froids on voyait un mélange de colère et d’inquiétude mais aussi une touche de mépris pour ce garçon qui à quinze ans se terrait pour tenter d’échapper à l’ire paternel au lieu de s’assumer et de faire face. Mais Charles avait toujours fait preuve d’une certaine mollesse qui le poussait à refléter son entourage et l’empêcher d’assumer pleinement et complètement ses actions les plus stupides et les plus irréfléchis.

Gabriel se détourna de son fils, qu’il se terre ou qu’il assume. Il avait d’autres problèmes à régler. Cependant il prit en note qu’il faudrait qu’il ait une discussion avec son fils le plus tôt possible avant de songer à un moyen plus radicale de l’empêcher de s’enfoncer plus profondément dans la nasse qui accompagnait la famille Lorraine partout où elle allait. 

Finalement il croisa une fois de plus le regard du chevalier de Lorraine qui n’avait rien perdu de la scène et l’observait avec un sourire de chat gourmand. Le regard de l’homme, à peine plus âgé que son fils, possédait un éclat différent. On y lisait un appétit cruel qui n’avait pour l’instant que peu de limite. Il s’amusait follement et l’exécution sanguinaire qui allait se dérouler n’était pas la seule raison du bonheur du prince.

Sa réponse heurta Gabriel. Car même sans être un excellent grammairien, ses années d’études étant loin derrière, il comprenait parfaitement le sous-entendu. Et alors que lui même ne parvenait que difficilement à se remettre de ce semi-échec, on se permettait de lui jetait à la figure comme une moquerie supplémentaire. Moquerie accentuée par les intonations si particulières du chevalier. Trop expérimenté et calme pour se laisser aller à la colère, Gabriel se contenta de arquer un sourcil. Bien sur qu’un homme comme Philippe de Lorraine en savait long sur cet affaire. Mais il était surprenant qu’il le montre aussi clairement. Une fois le choc de l’humiliation (somme toute minime) passé, Gabriel réfléchit plus posément et à toute allure. Lorraine en savait plus que lui, c’était vexant mais pas surprenant. Ce qui l’était plus c’était qu’il glisse un sous-entendu aussi évident pour les hommes de cours qu’ils étaient. Ce n’était pas vraiment son genre. Plus qu’une moquerie il s’agissait là d’une main tendue. Pas par amitié ou par respect de la police, c’était un engagement. Quelque chose qui se situait à mi-chemin entre le contrat et le défi. Lorraine voulait voir jusqu’où il pourrait aller par gout de la justice. Est ce que pour appliquer la loi, il accepterait de se mouiller lui-même. C’était une question que Gabriel s’était plus d’une fois posé. Et il connaissait la réponse, il s’agissait d’un oui. L’une des raisons pour laquelle le roi l’avait choisit c’était parce que pour exterminer la vermine le lieutenant n’hésitait pas à devenir aussi retorse et sanguinaire qu’elle.

Mais même avec cette inflexibilité et cette capacité à se salir les mains, Gabriel se demandait si le jeu en valait la chandelle. Car pour que le chevalier porte un intérêt personnel à l’affaire il fallait que celle-ci soit d’une complexité et d’une fourberie toute particulière. Et elle impliquait aussi bien le sang le plus crasseux que le sang le plus bleu. Pour l’instant seule la crasse avait prit des coups tandis qu’on tentait de laver à grande eaux Paris. Et Gabriel savait que s’attaquer à l’or mat des courtisants demanderaient plus de fermeté et de diplomatie qu’il ne l’imaginait. Donc s’engager dans cette affaire risquait de le plonger dans une eau saumâtre dans laquelle il ne pourrait que très difficilement nager.

La fin du discours lui épargna de répondre et en un sens il en fut soulager. L’expérience lui avait apprit qu’on ne gagnait rien de bon dans les décisions attiges. Le temps devait lui permettre de peser le pour et le contre. Et le temps, l’exécution lui en offrirait. La tension dans la foule montait et descendait comme une houle marine. Pour ne pas se trouver mal le lieutenant devait donc s’ajuster en permanence ce qui ne permettait pas une conversation soutenu et lui offrait ainsi une excuse pour ses réflexions qu’il dissimulait en surveillant la populace du coin d’un oeil et la noblesse de l’autre. Il prit cependant le temps de répondre à Lorraine

- On connait tous votre goût pour les spécialistes… Espérons qu’ils ne confondent pas cette place et un champ de bataille.



D’excellents combattant pouvait faire de piètre gardiens de paix. Sang trop chauds, colère trop soudaine, mépris pour le peuple trop marquant, autant de raisons qui pouvaient tout faire dégénérer. Mais il était vrai que les hommes de mains du prince s’était mit au diapason des policiers de Gabriel avec efficacité et copiaient sans peine l’attitude stoïque que le lieutenant de police avait exigé.

Puis le commencement d’un drame se noua. Corbier fut le plus prompt à réagir et il fit un pas en arrière pour échapper à l’agitation. On ne pouvait pas vraiment en vouloir au vieil homme pour sa prudence, mais ça en disait long sur la situation. Les obscénités ne firent pas ciller Gabriel qui se tendit nettement plus en voyant la réaction de la foule. S’interdisant de porter la main à la garde de son épée, il leva deux doigts en direction de ses lieutenant. Ces derniers transmirent les ordres « on restait en place, ferme mais d’agressivité ». Un soldat se prit un oeuf pourri sur le crâne et son expression choquée et furieuse fut sa seule réaction quand un de ses supérieur lui appuya fortement sur l’épaule. L’atmosphère moite des orages approchant fut remplacé par le grondement du tonnerre mais la pluie de sang et de violence ne tombait pas encore sur la place. Gabriel se redressa et par dessus les cris hurla

- Jouenne !

La voix du lieutenant se perdit presque parmi les obscénités et les insultes de la foule mais monsieur Paris, aussi prompts et attentif que toujours bondit sur ses pieds et d’un vigoureux coups dans la mâchoire fit taire le supplicié. Les deux hommes échangèrent un signe de tête, remercie pour l’un, compréhension pour l’autre. On changea le soldat s’étant prit un projectile et lentement la foule se calma. Mais les applaudissements ne rassérènent pas les soldats, surtout pas les nouvelles recrues qui réalisaient choqués que la fête pouvait devenir plus mortelle qu’un festin funèbre en une poignée de secondes.
Heureusement, apathique le second condamné ne devrait pas poser de problèmes. Il y avait quelque chose de méprisable dans son comportement.

Gabriel eut un geste de la main en direction du bourreau qui s’approchait du plus calme des deux. Un coup méthodique brisa les premiers os, le craquement fut perceptible et bientôt suivit par un cri de douleur pur. Pas d’insulte, pas de rage, juste la douleur qui submergeait l’homme le rendant plus animal que jamais. Le cri monta un peu plus dans les aigus quand un deuxième coup entraina une deuxième rupture. Gabriel retint une grimace, sa position avantageuse mettant ses oreilles tout particulièrement en danger. Pourtant on guettait la moindre expression de faiblesse sur son visage. Et pas plus que le bourreau il ne pouvait reculer devant la douleur. Les coups se succèdent avec vitesse et méthode. L’homme connaissait son travail et savait que les hésitations et les maladresses étaient autant de cruauté vis-à-vis du condamné. Quelques minutes plus tard, il asséna deux coups violent sur l’abdomen du condamnée, sa peau prenant une teinte écarlate sous la violence. L’air fut expulsé des poumons silencieusement cette fois et l’homme s’effondra sans souffle contre le bois.

Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir perdu son souffle. Quelques nobles personnages ne purent supporter cela et une ou deux femmes exigèrent d’une voix mourante que leur servantes soit autorisés à aller chercher des sels. Phénomène plus amusant un ou deux mignons, ayant le coeur moins accrochés que les femmes, s’étaient eux-même pâmer sous les moqueries et les lazzis des roturiers les plus proches.



- Il semblerait que tout vos amis ne goutent pas le spectacle. glissa l’air de rien Gabriel, profitant de l’accalmie alors que le bourreau avançait vers le second supplicié.



Pendant un long moment, qui ne devait pas excéder les deux minutes, on n’entendit plus que la plainte stridente de l’homme à la mâchoire démise. Malgré son handicape il se révéla avoir une capacité respiratoire largement supérieur à celle de son co-supplicié. Pourtant la plainte stridente qu’il émit avait quelque chose de sinusoïdale, car le visage déboité ne lui offrait pas la bonne prise pour tout cela. Moins tendre qu’avec l’autre le bourreau frappa plus violemment sur le ventre et visa si haut que quelques côtes se cassèrent. Enfin, l’homme allait trépasser dans quelques instants qui se soucier de compter les os brisés. Dès que le silence revint et avant que les instruments de bois ne commence à tourner Gabriel ajouta tout en surveillant la foule l’air de rien.




- Certains trouve la justice si peu à leur goût qu’ils ne sont pas venus, visiblement.

Sous-entendu d’une banalité grossière. Ce n’était pas le genre de chose que Gabriel aimait en temps normal. Il appréciait les confrontations directs mais ne s’opposait pas aux sous-entendus. Juste lancer une phrase aussi grossière et malhabile ne lui ressemblait pas. Seulement face à un homme comme Lorraine semblait plus provincial et grossier qu’on ne l’était pouvait s’avérait efficace. Parce qu’être trop subtil risquait de l’entrainait trop loin pour l’instant. Mieux valait disposer ses pions prudemment en attendant de voir ce qui aller advenir. L’exécution promettait d’être longue, il valait mieux ne pas se presser et se cantonner à des ouvertures banales et grossières. Ce genre de discussion ne prenait pas fin avec un simple coup de jarnac. Au contraire, une botte foudroyante n’ouvrirait que des ennuis. Donc on s’en tenait à l’escrime allemande, des attaques grossières qui aiguisait l’appétit. Et puis quoi de plus approprier pour traiter avec un prince de la maison de Lorraine?

Le bourreau posa la barre de fer à sa place avant de tendre et de détendre les doigts. Le supplice allait continuait dans quelque instant tandis qu’un silence bourdonnant s’installait au sein de la foule encore choquée par les cris. Gabriel vérifia la bonne tenue des agitateurs et l’air de rien regarda Charles. Un peu pâle et le regard vitreux, son fils se tenait droit et raide. Ses yeux bruns s’attardaient sur les zébrures qui marquaient les corps des hommes. Pourtant, il trouvait la force de répondre machinalement aux propos du noble le plus proche. Gabriel sentit un vague réconfort qu’il chassa. L’émotion était des plus importune dans ce moment et il ne pouvait pas s’offrir le moindre relâchement tant que la masse serait là. Les mouvements de marées ondulants sous l’estrade et ses pieds pouvaient encore le faire vaciller, il risquait alors de perdre pieds. Alors il boirais les tasse et l’archimignon aurait eut raison de rire.

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Dim 20 Juil - 15:06

    Il y avait quelque chose de presque trop propre dans ces exécutions, de trop net, d'attendu. Quelque chose du ballet et du concert. Chaque homme hurlait à son tour, sans mêler ensemble leur terreur dans des dissonances insupportables. Plus, le bourreau officiait avec une netteté de boucher, chacun maître en son art et ne gâchant pas le sang à faire couler, sachant où et comment frapper. Oui c'était propre en quelque sorte, mais précisément parce que c'était un spectacle. Voilà pourquoi tous regardaient et si peu vacillaient.
    Il en allait tout autrement loin des spectateurs. Les escarmouches des ruelles vous donnaient un avant-goût des extrémités auxquelles on pouvait se livrer, de la fragilité des corps, mais elles respectaient encore quelques règles. La guerre, elle, ne s'embarrassait pas de canons, de rythme, d'élégance. Qui avait goûté à ses chaos, multiples et absurdes, ne pouvaient se sentir tant mal face au supplice de la roue. Ne serait-ce que parce qu'il n'y avait aucun risque que vous ayez à subir les mêmes souffrances. Tandis qu'une bataille vous montrait tous les sorts que la Mort avait en boutique pour vous, sans qu'aucun ne vous semble jamais enviable.
    Lorraine aurait probablement réagi par l'indifférence au spectacle du jour s'il ne s'était agi des affidés de son rival de l'ombre. Au lieu de quoi, il buvait chaque cri, savourait chaque os brisé. Pourvu, oh oui pourvu qu'Il fût là...

    Sans doute agacé par les précédents sous-entendus du Chevalier, La Reynie moqua les pauvres âmes que le spectacle choquait. La remarque tira un sourire en coin au jeune homme qui se garda bien de répondre. Il aurait pu pourtant disserter sur ses "amis", comme sur leur réaction. Cela serait pourtant revenu à offrir un changement de sujet à son interlocuteur, lequel, visiblement il n'avait pas su hameçonner assez solidement. On aurait sans doute pu s'y attendre. Le lieutenant était plus fin que nombre de ses congénères attachés aux principes traditionnels et au strict respect des lois. Au point que Philippe le croyait encore capable de jouer avec la frontière trouble qui sépare le légal et l'interdit. Qu'à cela ne tienne, la pêche est un jeu de longue haleine.
    La phrase suivante fut d'ailleurs fort décevante quant aux succès attendus. Sous-entendu il y avait, oui, preuve s'il en fallait que La Reynie avait bien compris l'offre que Lorraine lui avait faite. Seulement la réponse, outre sa grossièreté, manquait cruellement d'avance, restait frileusement sur le bord sans oser se mouiller le moins du monde. Ah... Se pouvait-il que le lieutenant hésitât ? Etait-il donc moins mordant et tenace qu'on se plaisait à le portraiturer ? Serait-il en fin de compte plus procédurier que perfectionniste ? Quelle déception...
    Bien entendu la réaction du jeune homme fut toute inverse à ce qui aurait été attendu d'un si triste tour de la conversation. Si le dialogue devait être celui de naïfs balourds, alors ainsi serait-il.


    -Vraiment ? Qui donc ?

    Le rire retenu se sentait dans la moindre syllabe, tandis qu'il prenait brièvement une mine contrite destinée à se rendre plus encore insupportable de fausse naïveté. Le lieutenant de police ne souhaitait pas entrer dans son jeu ? Fort bien ! Lorraine comptait bien s'amuser autrement.


    -Pour dire le vrai, Monsieur, poursuivit-il sur le ton de la badinerie creuse, j'aurais tendance à croire que vous brossez un portrait trop noir de ces pauvres absents. Comme vous l'avez constaté tantôt... Certains sont plus sensibles que d'autres.

    Il se retourna vers le jeune fils du lieutenant, plus pâle que son voisin pourtant fort – trop ? - poudré. A dessein, Lorraine lui épargna la remarque qui n'aurait pas manqué l'humilier devant de tels spectateurs – ce qui aurait été une erreur stratégique grossière – et se contenta d'un sourire complice. En revanche, un peu plus loin :

    -Eh là, Biron, vous êtes bien pâle pour une si jolie fête... Vous en gâchez le plaisir de notre cher lieutenant de police.
    -J'en suis navré. Ce n'est point le spectacle qui m'incommode pourtant mais plutôt les remugles de la foule. A croire que cela s'élève plus vite que les manières...


    Lorraine n'était sans doute pas le seul à ne pas croire l'excuse de Biron. Mais chacun fit mine d'être dupe en guise de félicitation pour sa plaisanterie lancée en dépit de son malaise. Biron était par ailleurs assez apprécié pour qu'on lui passât aimablement cette faiblesse. Le sourire du Chevalier était pourtant curieusement bien plus appréciateur que nécessaire or, comme l'effet de groupe était ce qu'il était, il ne fut pas question de laisser le jeune Biron seul porteur des lauriers et tous se firent un point d'honneur à surpasser ses voisins dans les jeux de mots les plus recherchés. La mèche avait été allumée, il n'y avait plus qu'à laisser faire. Croisant le regard de son frère, et comme se sentant ainsi pris sur le fait, le jeune homme sentit son air innocent faillir brièvement et son sourire faux s'élargir malgré lui.

    Voilà ce qu'il s'apprêtait à offrir à leur "cher lieutenant de police" pour n'avoir pas voulu entrer de plain-pied dans ses machinations : la compagnie bruyante et superficielle de courtisans frivoles, de mignons pervers, d'arrogants militaires et d'aristocrates exaspérants de préciosité. Le tout subtilement partagé entre ceux qui l'étaient tout naturellement et ceux qui jouaient leur rôle avec plus ou moins de bonheur. Chacun d'ailleurs s'était mis à commenter les derniers mots en prononçant fort les phrases les mieux tournées, gloussant fièrement d'un succès, moquant à l'envi un raté, pariant légèrement sur la durée de vie des deux condamnés et celles des plus tremblants des spectateurs de l'estrade. Ce que nombre sur la place faisaient tout autant d'ailleurs, alors que le bourreau commençait de faire tourner les roues. De fait, en dépit de la reprise des hurlements, la bonne humeur du petit groupe semblait communicative et ce qu'il y avait du peuple le plus proche tendait l'oreille pour entendre les plaisanteries fortement échangées, les répéter puis en faire de nouvelles. Quant à Lorraine – ignorant avec une superbe insolente le regard agacé que leur lança le juge, visiblement contrarié de voir la solennité du moment si bafouée, la souffrance des deux coupables si absolument ignorée – , il s'apprêtait à se présenter sous son jour le plus irritant et jouer aisément les paons sans cervelle et au débit aussi insupportable qu'intarissable.
    Et il aurait été tellement malséant que le Lieutenant de Paris désertât sa place officielle avant la fin de l'exécution...
    Personne n'aurait aimé prendre la place des deux suppliciés mais il gageait que Gabriel de La Reynie pourrait s'estimer tourmenté lui aussi à sa manière. D'autant que le jeune homme gardait quelques atouts dans sa manche au cas où son interlocuteur persistait dans son attitude chagrine.
    Contrairement à ce que prétendaient les mauvaises langues néanmoins, Lorraine n'était pas mauvais joueur et pouvait même s'avérer généreux. Et c'était précisément pour cette raison qu'il offrit une seconde et dernière chance à La Reynie d'échapper au triste sort qu'on lui réservait, de pouvoir faire regretter son dernier crime au commanditaire du meurtre de son prédécesseur... et accessoirement faciliter les affaires d'un certain Chevalier.


    -Quelle triste mine Monsieur... C'est pourtant une belle prise que vous avez faite là et si joliment jugée ! On vous aura tous beaucoup de gratitude pour le spectacle d'aujourd'hui. Ah certes ! On aurait assurément pu rêver fin plus brillante, mais bah ! C'est déjà une bonne chose. Et puis c'est le lot de tout honnête homme : se contenter des bienfaits que Dieu veut bien lui accorder.

    Quand le blasphème se loge dans le sous-entendu... Ajoutez-y la moquerie dédaigneuse et à peine voilée, vous obtiendrez le genre de provocation typique de sa charmante famille.
    Seulement Lorraine lui ne comptait pas attendre que les bienfaits tombassent du Ciel et pour s'assurer seul les plus grandes réussites, il fallait rester attentif et ne pas perdre une occasion. En fait, il avait mis tant d'espoirs dans "celle-là", tant anticipé le plaisir qu'il en tirerait qu'il commençait de s'agacer de ne pas avoir déjà repéré sa cible. Capricieux frustré de n'avoir ce dont il pouvait pourtant se passer.
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Ven 26 Sep - 14:15

La cacophonie qui régnait sur la place s’ajoutait à une chaleur moite insupportable. Plusieurs personnes dans la foule commençaient d’ailleurs à montrer des signes de fatigues. Ce n’était pas le cas sur l’estrade qui accueillait les représentant de la justice du roi et leur si gênant invité. Le juge malgré le poids des années supportait la longueur de l’exécution et la chaleur du jour avec dignité; Il avait plus de mal à accepter la présence du chevalier de Lorraine qu’il foudroyait régulièrement du regard. Qu’un mignon quitte ses rubans et ses parfums pour se mêler des affaires de la justice l’outrait personnellement et le vieil homme avait failli refuser tout net, au mépris de tout bon sens politique la présence du prince étranger. Après tout il était trop proche de la tombe pour se soucier des vexations qu’il pouvait infliger à un petit arrogant. Malheureusement, il n’avait pas exprimé son refus et devais présenter la présence nocive du jeune homme. Et le béjaune semblait incapable de réfréner son mauvais esprit et de garder le silence. 
 Et voilà que maintenant, il interpellait ses semblables. Ciel comme si un seul caquètement n’était pas suffisant on en ajoutait d’autre. De méchante humeur le juge se détourna et fit signe à monsieur Paris d’accélérer les choses. Il ne subirait pas le chevalier plus longtemps que nécessaire. Alors que d’un geste de la main il faisait signe au bourreau, le juge songea avec rancune que le lieutenant de police était le seul responsable de son inconfort. Il devinait pourquoi le chevalier jouait avec les nerfs de Gabriel et aurait préféré que son collègue ait un mouvement d’humeur au lieu de supporter cela sans mot dire. Et ce d’autant plus que la tiédeur du lieutenant vis-à-vis des sous-entendu du lorrain semblait exciter l’esprit combattif de ce dernier qui redoublait alors de fourberie et de préciosité pour excéder sa proie et le mener à faire un faux pas fatal. Le juge retint un sourire, à son humble avis il fallait plus que quelque jeux de mots stupides pour faire perdre son calme à un homme ayant servit le duc d’Epernon.
Gabriel de la Reynie n’était guère connu pour son caractère complaisant. Lorsqu’il le pouvait, il mettait fin à une situation gênante avec quelques phrases aussi courtes que bien sentis. Mais avec les puissants, tout exaspérants qu’ils soient, on ne se contentait pas d’exiger le silence comme on pouvait le faire face à un tribunal indiscipliné. Mais s’il ne pouvait pas user d’un appel au calme impérieux comme dans une cour de justice nauséabonde, il pouvait user et abuser de la patience qu’il avait gagné la-bas. Les malfrats se montraient aussi bruyant que les mignons, juste plus vulgaires et il avait, dans sa vie, subit suffisamment de minauderie pour en supporter quelques unes de plus. Que ce soit en rendant la justice ou en oeuvrant pour un vieux duc orgueilleux et son précieux de fils, il avait appris à se contenir. Donc certes il aurait aimer exiger d’une voix ferme que ces abrutis se taisent ou encore mieux il rêvait de quitter les lieux voir même de frapper le chevalier pour le plaisir d’entendre le cartilage de son nez se briser, mais il se contenait. Son supplice finirait bien par toucher à sa fin et il avait trop d’orgueil. Cet orgueil, aujourd’hui plus que jamais lui asséchait la bouche et laissait un goût âcre sur le bout de sa langue alors qu’il contemplait cette victoire qui sonnait plus comme une défaite. Mais cet orgueil qui lui nouait les tripes alors qu’il contemplait ce travail mal fait, lui permit aussi de se tourner vers le chevalier alors qu’une plaisanterie était coupée nette par un cri un peu plus fort que les autres et un membre qui commençait à se détacher. Il se tourna vers le chevalier et lui sourit lui aussi. Un sourire aimable dans lequel on sentait aussi une pointe de dédain. Un sourire de précepteur face à la bêtise plus provocante qu’importante de son élève. Ce sourire semblait signifiait « eh quoi monsieur! Vous n’avez rien de mieux? »
Il se tourna de nouveau vers les supplicié dont les cris avaient cessé pour ne devenir plus que des plaintes faiblardes qui pourtant déchiraient leurs oreilles aussi sûrement que les cris. Il y avait quelque chose d’humiliant dans ces gémissements aiguës, mais au moins on pouvait s’entendre, si on passait outre les commentaires de la foule et les agaçantes plaisanteries des mignons qui ne semblaient pas vouloir se taire. Quoique, les plaintes avaient, comme souvent, cet effet de ralentir les jeux de mots. Sans doute les gémissements de suppliciés présentaient un caractère encore moins supportable que les cris. Furtivement Gabriel se demanda comment le bourreau, le plus proche des deux condamnés, pouvait supporter sans broncher ce son qui instinctivement le faisait se crisper, un peu comme des ongles griffant un tableau.
Le commentaire de Lorraine ne lui tira au début pas la moindre réaction, on aurait put douter qu’il ait même entendu la moquerie du chevalier. Mais il ne l’entendait que trop. Il avait parfaitement conscience du dédain de Lorraine qui se régalait de ce qu’il considérait comme un échec cuisant. Enfant cet homme devait mettre du sels sur les escargots pour se gorger de leur agonie. Maintenant le sel il le dispensait librement sur les plaies de ses semblables qu’elles soient physique ou simplement morale, dût à un excès d’orgueil comme chez lui. Il retenait son grincement de dents en l’entendant le moquer ainsi tandis que ses pensées filaient à une vitesse démesurée et qu’il se forçait à faire la part des choses. Le chevalier faisait naitre chez lui une exaspération qui tenait plus de la réaction physique instinctive que de la pensée rationnelle. Plus que quiconque il avait conscience des vices de cet homme et de la dangerosité illégale de ses affaires. Donc son instinct premier serait de saisir le chevalier par le col, de le foutre dans une geôle, de lui donner une bonne correction, de le condamner ou de le faire disparaitre de sa vie, définitivement. Autant de rêves qu’il ne réaliserait jamais, alors même que l’envie de ne lui en manquait pas. Parce que dans ce triste monde qui était le sien, il savait sa position plus faible que celle du chevalier et donc incapable de faire quoique ce soit pour lui nuire. Il y a des nuisances qu’on ne peut faire disparaitre et Gabriel avait apprit à s’en accommoder sans mal et quelque fois à en tirer profit. Mais pouvait on vraiment tirer profit d’un homme comme le lorrain? Il y avait quelque chose de dangereux chez cet homme. Lorsque l’on croyait l’utiliser on se rendait facilement compte qu’on n’était qu’un vague pion que le jeune homme déplaçait d’une main dédaigneuse. Et Gabriel n’avait aucune envie d’être utilisé par un homme comme lui. Mais en même temps, l’idée de laisser les choses ainsi inachevées, de se contenter d’une victoire maussade, ne lui plaisait pas du tout. Et subtil comme il l’était le chevalier l’avait bien comprit, il suffisait de voir la façon dont il se moquait de lui avec ses intonations doucereuses.


Monsieur l’abbé, votre pratique des textes laisse un peu à désirer, ironisa-t-il. Se contenter de ce que le ciel n’apporte guère plus que l’honnête et encore. Enfin, il est vrai que certains n’ont guère besoin d’avoir plus que ce que le ciel leur apporte.

Le juge Corbier se tourna vers les deux bavards qui discutait sur son estrade alors que son châtiment se déroulait et siffla d’une voix basse.


Ce n’est point fini.

Gabriel eut un mouvement aimable de la tête en approuvant


En effet, ce n’est point fini.



Il se détourna cependant de l’exécution, un démembrement aussi lent ne présentait guère d’intérêt et recommença à surveiller la foule demandant par un geste de la main à ses hommes de resserrer les rangs à mesure que la populace échauffée autant par la chaleur que par le spectacle ne semblait s’échauffer. Il restait à peine dix minutes de supplice, après les hommes seraient mort. Corbier ferait un nouveau sermon et il retournerait s’occuper des fondements de cette affaire. Avec ou sans le chevalier c’était une question que sa conscience et son besoin maladif de respecter les règles n’avaient pas encore déterminé. Mais au fond de lui sans doute savait il que son besoin implacable de justice allait le pousser à faire quelques entorses à la justice du roi…

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Lun 6 Oct - 19:19

    -J'ignorais que les hommes de loi avaient à ce point le sens du pléonasme... Deux hommes de main exécutés pour l'exemple. En échange de l'assassinat d'un lieutenant de police, de sa famille et de leur honneur... "Point fini"...

    Et cette fois-ci il ne cacha pas le rictus dédaigneux que la phrase lui avait évoqué.

    -Si nous faisions la guerre comme vous rendez la justice..., siffla-t-il à l'adresse de Corbier tout aussi bas qu'on lui avait adressé la remarque mais infiniment plus venimeusement.

    Touché cette fois. Il n'était même pas nécessaire de finir la phrase. D'ailleurs tout était dans le non-dit. Des deux côtés, les regards valaient bien des lames chauffées à blanc s'entrechoquant dans des gerbes d'étincelles furieuses. Ce n'était pas qu'une pique en l'air : pour une fois il pensait vraiment ce qu'il disait. Mais ce que revendiquaient les yeux, le reste du visage le contredisait. Un contraste parfait avec le sourire aimable que Lorraine affichait de nouveau. Ce sourire auquel la majorité s'arrêtait.
    Quand on menait des affaires souterraines, ou quand on jouait aux échecs à taille humaine, l'une des erreurs les plus communes étaient de l'afficher. Soit par la vanité, soit par l'attitude. Souvent les deux. Se montrer frivole était une excellente couverture en revanche. Tout comme l'était la réputation généreuse qu'on pouvait s'octroyer auprès du petit peuple. Peu imaginait qu'on puisse distribuer tant l'aumône de la main droite, alors que la gauche était occupée à couper le fil d'une vie dérangeante. Il fallait toujours saupoudrer le tout de défauts que chacun trouvait sans gravité et au contraire, finalement assez sympathiques. Un peu de ridicule et de mépris suggéré ne tuait pas et correctement dosé pouvait permettre une attaque dans le dos parfaitement menée, une sape sans bavure, une prise avant l'alarme. Dans tous les cas, il ne fallait jamais, ô grand jamais, laisser percevoir l'ampleur de vos capacités, les défauts de votre défense, votre rapidité de réaction, votre allonge véritable. Aussi souvent que possible, il valait mieux toujours donner un peu moins bien que ce que l'on pouvait offrir, de manière à se garder une marge de manœuvre appréciable et fausser les calculs de ceux qui pourraient vouloir vous damer le pion. Parfois même, mettre en scène une défaite pouvait s'avérer un investissement très lucratif. Quand on ne pouvait la mettre en scène et qu'elle vous tombait, douloureusement, dessus à l'improviste, alors la meilleure réaction était encore d'en faire un avantage, une façon de rebondir finalement. Encore que ce précepte-là était l'un des plus difficiles à suivre, tant sa fierté lui donnait bien des difficultés à digérer un échec. Il était bien conscient de l'intérêt de suivre cette règle, mais il avait encore beaucoup de mal à s'y plier.

    Las. Corbier ne pouvait faire un esclandre. Pas devant toute la place et au beau milieu d'un supplice. Pas face à un "mignon". C'en serait fini de la dignité respectable du juge, mais surtout, cela porterait un coup vicieux à la réputation de la Justice de Paris. Lorraine n'avait à craindre que des remontrances, une passagère baisse en grâce. Chacun s'attendait déjà à ce qu'il provoque son entourage. C'était de notoriété commune et allait de soi. Lui demander d'être parfaitement sage, pour beaucoup revenait à demander au soleil de se lever à l'ouest. Et chacun s'attendait donc à ce que le juge n'y réponde que par la froide indifférence appropriée, la dignité en parade à la provocation. Chacun son rôle en somme. Mais si le juge réagissait trop fort, cela se verrait. Qu'on entende ou pas serait secondaire parce qu'on aurait tôt fait d'inventer les réparties les plus croustillantes. Il y avait déjà trop de ce petit peuple qui les regardaient, la raison principale en étant l'agitation incessante des aristocrates plus ou moins mignons, au sens propre s'entend. Paris, ville et capitale la plus insolente qui soit, n'attendait qu'un prétexte pour moquer l'autorité. Sans compter que si Corbier perdait ses nerfs... Alors c'est sur un tout autre terrain qu'ils allaient jouer, un terrain qu'un certain Chevalier connaissait sur le bout des doigts et où il savait pouvoir faire danser n'importe qui à son rythme.

    Corbier n'était pas sa cible. Aussi le jeune homme lui épargna-t-il le dilemme d'avoir à choisir une réponse appropriée, digne, prononçable en peu de temps et ne risquant pas d'enclencher de surenchères incontrôlables. Il leva donc une main comme pour chasser une mouche comme il se détournait du vieillard constipé de s'être trop crispé toute sa vie. Ca n'en valait de toute façon pas la peine.


    -Mais après tout qu'est-ce que la justice si ce n'est le moyen de maintenir l'ordre des choses ?, demanda-t-il en reportant son regard sur la foule. Et voilà le peuple.. rassuré quant aux grandes capacités de nos limiers, au fin jugement de nos tribunaux, sa soif de revanche tarie dans le sang. Le spectacle du Juste triomphant contre les Mauvais satisfait la lame et la soutane. Le bouc émissaire est envoyé au diable, les rangs sont maintenus et chacun reste à sa place. Que demander de plus...

    Le vent avait tourné. En face sur la tribune, comtes et marquises s'agitaient avec malaise sous les effluves désagréables qui venaient embaumer leurs rangs. Rangs qui ne comptaient plus l'un de ses frère... Si Raymond était parti alors cela ne pouvait vouloir dire qu'une chose. Même s'il l'avait voulu il n'aurait pas pu masquer l'éclat d'avidité violente et ravie qui lui vrilla les prunelles tandis que son sourire s'accentuait très nettement. S'en rendant compte, il ne l'atténua que ce qu'il était nécessaire à la conversation sans se donner la peine de lui chercher une excuse. La Reynie n'avait pas voulu rentrer dans le jeu : tant pis pour lui ! Il serait spectateur lointain et mal logé. En plus d'être utilisé de toute façon. Ce serait juste moins intéressant.

    -J'avoue cependant, poursuivit-il toujours sur le ton le plus léger qui soit, ignorant sans battre d'un cil un nouveau hurlement, et vous me pardonnerez sûrement ce petit blasphème, préférer la Comédie. Au moins il y a des surprises.

    Un théâtre est un théâtre, mais parfois les acteurs refusent de reconnaître qu'ils n'offrent guère plus qu'un spectacle.
    De toute évidence Lorraine était parfaitement insensible aux souffrances des deux hommes sur l'estrade. Du reste, depuis qu'il s'était aperçu de l'absence de son frère sur l'estrade, il piaffait intérieurement à l'idée de la présence de son rival et de la possibilité d'en profiter grandement. A condition de savoir où précisément il se trouvait. Autant dire que le reste était devenu le cadet de ses soucis : insupporter son voisinage proche n'était devenu qu'une manière de passer le temps.

    Il coupa la parole à Corbier dès qu'il le vit ouvrir la bouche :


    -Sans compter que personne ne s'entre-tue à l'issue d'une Comédie. … Sans doute parce qu'on s'y ennuie moins.

    Puis après une inspiration qui valait le soupir le plus dédaigneux qui soit.


    -C'est interminable et sans originalité.
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Jeu 30 Oct - 20:41

Corbier semblait proche de l’implosion. Pauvre homme, il évoluait dans un monde totalement différent de celui auquel le chevalier de Lorraine le confrontait désormais. Les hommes de l’âge du prince étranger lui servait habituellement de clercs ou d’étudiants en fin d’études. Même lorsque ses derniers disposaient dans une moindre mesure de l’esprit et de la tendance à l’insolence et aux persifflages de Lorraine, jamais ils n’exerçaient leur modeste talent contre le vieux juge. Face à lui ce n’était que silences respectueux et nuques courbées. De temps en temps quelque chose déplaisait au vieux magistrat, il pouvait alors tonner ou maugréer selon son humeur. Alors le palais de justice et le parlement se pliaient une nouvelle fois aux humeurs de cette homme si soucieux des bonnes moeurs, des usages et du respect que l’on devait à sa robe et à son grand âge.
Mais le respect, Philippe de Lorraine ne le dispensait qu’avec une parcimonie ne correspondant guère au caractère dépensier du prince. Quand aux robes qu’elles représentent un sexe, un ecclésiastique ou un homme de loi… les robes ne l’intéressait que s’il pouvait les retrousser pour y trouver quelque chose à son goût. Le magistrat devait donc ravaler reproches amers et répliques qui à défaut d’être mordantes se révélaient généralement tonnantes. Il tentait de supporter avec dignité les persifflages et les sifflements de l’homme mais cette couleuvre se révélait bien dur à avaler. Le juge se tourna vers Gabriel en se disant qu’un homme avec une ascension aussi prometteuse et connu pour son respect des manières pouvait l’aider. Mais le lieutenant civil ne lui dédia pas un regard.

La conversation avec Philippe de Lorraine ressemblait à s’y méprendre à un numéro de funambule. À chaque pas, on devait ajuster les poids au bout de la perche si on ne souhaitait pas basculer dans le vide et tomber dans un abysses de moqueries, de bon mots et de persifflages mêlant élégamment subtilité et amertume. Gabriel avait conscience de manquer de pratique dans cet exercice et il se demandait s’il n’avait pas eut la malchance de chuter. Dans ce cas, il allait subir dix très longues minutes avant de pouvoir enfin se débarrasser de l’importun et encore. Le prince pouvait prolonger la torture comme lui seul savait le faire. Alors qu’il regardait les pantins se faire démembrer, une fois de plus son esprit orienté par les persifflages du jeune homme se tourna vers le marionnettiste. Quelle tristesse dans ce spectacle. On coupe les fils mais on ne peut punir l’artiste. Son aigreur se trouvait ravivé à chaque mot que son interlocuteur prononcé et la moquerie des propos ne lui échappait pas. Une fois de plus, il eut envie de se tourner vers lui pour lui demander de se taire. Mais il n’allait pas lui offrir le ridicule d’invoquer son seul argument. La solennité demandée par un tel jugement. Nul doute qu’une telle demande sonnerait la curée. Il imaginait sans peine le sourire de chat qu’aurait le prince en l’entendant et la simple pensée des traits qu’il enchainerait avec délectation à ce propos. Aussi il s’interdit de serrer le poing et reporta son regard sur la foule. Ce qu’il vit lui tira un froncement de sourcil mécontent. L’agitation augmentait avec une régularité qui commençait à l’inquiétait. Ce qui lui fit d’ailleurs légèrement perdre le fil des persifflages de Lorraine, un mal pour bien on pourrait dire. Même si ne pas prêter une pleine et entière attention à une personnage aussi capricieux, puéril et en besoin perpétuel d’attention et de reconnaissance pouvait s’avérer dangereux. Des fois qu’il décide subitement de vous suriner une fois de plus et avec plus de hargne pour vous faire payer votre manque d’attention. Mais pour l’instant la foule s’agitait comme sous l’effet d’une houle qu’il ne percevait pas et cela l’inquiétait. Il fit signe à un de ses sous-fifres de renforcer l’attention, à un autre d’exiger plus de calme des hommes d’armes dont certains s’échauffer sous le spectacle et à un troisième à inspecter la place rapidement avant de lui donner un rapport. Parallèlement, il nota comme un ralentissement dans le débit du prince. 

Surprit, il lui accorda un regard pour la première fois. Les yeux du Chevalier brillait bien plus qu’au début de l’exécution et ce qu’on lisait dans ses prunelles était très différent. Ce n’était plus l’amusement cruel de l’enfant qui arrache les pattes d’un scarabée, ce qui caractérisait généralement le regard du chevalier quand il s’acharnait verbalement contre une victime choisit arbitrairement. Non, dans le regard du jeune homme on lisait une joie féroce. La joie d’Achille qui regarde le corps d’Hector être trainé dans la boue à la suite de son char. Seul un grand accomplissement pouvait faire naitre une telle expression réjouie et Gabriel savait que ce n’était pas son tourment ou celui tellement plus évident du juge Corbier qui faisait exulter le chevalier. Il arqua donc un sourcil avant de machinalement suivre le regard du jeune homme. Bizarrement ce dernier se contentait d’observer l’estrade où le reste de la noblesse se trouvait et où il aurait dût rester pour la paix de tous. Le lieutenant civil fronça le sourcil qu’il avait précédemment levé et observa les nobles. Ils s’agitaient, trouvaient les effluves ou le bruit plus ou moins supportable selon les caractères. Jusque là, on ne voyait pas grand chose d’extraordinaire. Peut être l’inconfort visible de quelques dames et des disparitions qui s’ajoutaient aux nobles déjà absent. A propos de noble absent, outre le comte de Lauzun (qui n’était pas capable de rester concentré plus de cinq minutes même sur une exécution), Raymond de Lorraine brillait désormais par son absence. Gabriel pinça les lèvres. Certes l’ecclésiastique n’avait pas les nerfs de ses guerriers de frère, mais il était peu probable que l’exécution le mette à ce point mal à l’aise. Et encore moins pertinent de penser que le départ de son petit frère réjouisse Philippe. Bien au contraire. Le lieutenant eut une expression concernée alors que quelque chose en lui, lui disait que ce qui se déroulait était plus grave que ça.

Bon sang ! Mais ces gens ne pouvaient ils pas mourir plus vite ? N’en déplaise à Lorraine, cette exécution avait tout d’une sinistre farces aux yeux du lieutenant. Une de ces scènettes d’exécution si grossière que cela ne faisait pas naitre le moindre sourire juste un sentiment d’irritabilité. Même si contrairement à certains, il ne prévoyait pas un massacre pour compenser le pathétisme exaspérant du spectacle. Au contraire, limiter les massacre serait déjà bien assez dur. D’ailleurs, un de ses adjoints grimpa l’estrade avec empressement. Il hésita puis passa entre le lorrain et le juge pour atteindre son supérieur à qui il souffla à voix basse.


- Il y a des troubles monsieur.

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Dim 30 Nov - 16:52

    Dans les circonstances, la discrétion s'imposait. Aussi avait-il décidé de rejoindre la place du côté où devait se trouver l'estrade du juge. Surtout parce qu'orientée à l'est, qui vous regardait se trouvait ébloui par le soleil montant... Et qu'en lisière du spectacle comme il l'était, juste derrière les lignes de soldats, lui et ses hommes restaient dans l'ombre portée de l'immeuble dans leur dos. Lorsque le chariot des condamnés était passé, ils s'étaient coulés dans l'ombre plus encore. Il n'aurait plus manqué que les deux canailles le reconnaissent... Ce risque passé, restait à s'assurer qu'ils tiendraient jusqu'au bout leur langue. Et comprendre ce que mijotait le Chevalier de Lorraine. Bien sûr, il s'était attendu à le voir assister au "spectacle". Ce vilain sujet, ce monstre pervers et arrogant, ne pouvait que s'en délecter. Mais le trouver si près du juge et du nouveau lieutenant-général de police.... Fallait-il y voir un signe ? On distinguait mal les traits des protagonistes qui n'offraient à ses regards inquisiteurs que leurs dos. On entendait rien de leur conversation. Comment juger de leurs relations alors ? Se pouvait-il...
    Il s'était senti observé. Il avait cherché d'où provenait cette désagréable sensation et s'était senti frémir d'une nouvelle détestation lorsqu'il avait trouvé.
    Raymond de Lorraine-Elboeuf, dix-neuf ans tout juste mais des airs fiers et sévères de sénateur romain. Un visage qui portait encore fort les rondeurs de l'enfance, mais un œil de rapace au propre comme au figuré. Et dans ces yeux point de douceur. Si les regards pouvaient tuer, deux hommes seraient tombés dans l'instant tant la haine qui les animaient flamba lorsqu'ils se reconnurent. On tira des prunelles à s’entre-tuer sec et net
    On le détourna malheureusement de ce fameux duel silencieux. "Monsieur, ça commence à bigorner sous les arcades. Y sont morts ou presque, zont rien dit. On ferait p'têt' mieux d'y aller".
    Il ne répondit que par un grognement, encore trop pris par sa détestation et retournant à son objet tout aussi tôt. Sauf que l'objet en question n'était plus à sa place. Sourcils froncés il chercha le sale rejeton de cette damnée famille parmi ses pairs. Il n'avait pas pu s'en aller si vite... Rhaa ! La peste soit des Lorraine : à croire que le Diable était pour eux. Plus que les remuements de plus en plus sensibles de la foule, ce fut bien la disparition aussi soudaine que discrète de Raymond de Lorraine qui le poussa à se décider finalement pour le départ après avoir perdu un temps vain à le retrouver parmi la foule. Encore se retournait-il si souvent qu'ils ne firent pas beaucoup de chemin.
    Les hommes étaient nerveux.
    La foule aussi.
    Quelque chose de sourd, presque sous-marin les faisait frémir. Les instincts s'éveillaient agités. Inquiets ou excités. C'était diffus encore mais ça montait vite. Comme les bulles d'une eau frémissante prête à bouillir.
    Avant de quitter la scène au tournant de la rue, ses yeux se posèrent une dernière fois sur le dos du "chevalier". Il aurait suffi de sortir son mousquet, le préparer en toute discrétion et tirer pour se débarrasser définitivement de ce serpent !
    Mais autant traîner de lui-même son propre frère dans la boue : assassiner un Lorraine en plein Paris en plein jour auprès d'autant de témoins, et de gens d'armes.... Mauvaise idée. Sans compter que son aîné ne lui pardonnerait jamais de le priver de l'occasion de battre le jeune prince en duel à mort.
    Si seulement...
    Il y eut un coup de feu sur la place. Il valait mieux s'éloigner, accélérer.
    Il se détourna, maussade, mécontent, contrarié et la bile aux lèvres. Ses idées noires l'occupaient si fort qu'il buta dans l'homme de main qui le précédait lorsque celui-ci s'arrêta soudainement quelques rues plus loin. Il n'eut que le temps de lever le regard, comprit à peine les cris, saisi par la surprise de croire reconnaître les yeux du Chevalier entre un masque de tissus voilant le visage et le rebord d'un chapeau bien enfoncé - impossible ! Il venait de le laisser derrière lui auprès de La Reynie … - : les silhouettes qui leur barraient le passage ouvraient déjà le feu.



    ***


    La foule s'agitait fort maintenant. Une conscience nette y aurait vu une nouvelle preuve de l'imprévisibilité d'un peuple toujours un peu fou quand trop rassemblé au même endroit. L'ivresse de la violence vue qui aurait donné le goût de la faire après l'avoir observée.
    Mais Lorraine parvint à une conclusion toute différente. Si la foule s'agitait tant qu'on sentait désormais que les choses étaient sur le point de basculer, alors c'était que le meilleur des deux plans n'avait pu être mis en œuvre. "Il" ne s'était pas trouvé à l'endroit où on l'aurait voulu et la jolie et toute discrète machinerie qu'on avait mise en place resterait donc inusitée. Qu'à cela ne tienne on avait prévu une solution de rechange. Certes moins satisfaisante, plus risquée, moins propre, moins convenable, infiniment plus dangereuse... Mais...
    Mais quel dommage, il ne pourrait pas participer comme il l'aurait voulu. Non. A d'autre le plaisir de donner le coup de grâce. Il lui faudrait rester loin du cœur du drame et se contenter plus tard de ce qu'on lui en dirait. Lui devait continuer à jouer son rôle, mériter la caution en offrant un comportement irréprochable aux yeux des spectateurs.


    -Il y a des troubles Monsieur.

    Les hommes de La Reynie avaient décidément l'art du pléonasme...

    Comme pour ponctuer bruyamment cette information discrète, il y eut quelques cris : d'abord sur la dextre. Immédiatement après plus proche sur la senestre. Ca sentait la revendication sans qu'on sache bien quoi. Repris de place en place. On s'agitait plus fort. On voulait voir. On voulait fuir. On voulait participer. On voulait s'en aller. Quoi que ce fut. Et puis il y eut les coups de feu. Deux seulement mais...
    Le tonnerre marquait le début de l'orage.
    La foudre avait frappé de l'autre côté de la place et c'était là que tout le remuement se jouait. Mais ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne gagne le reste des présents.
    Lorraine transmis ses deux mousquets à son homme le plus proche et se retourna vers les jeunes nobles derrière lui.


    -Messieurs, élargissez la ligne.

    En dépit des apparences, la plupart avaient connu la guerre et savaient parfaitement ce qu'on attendait d'eux. Ils s'exécutèrent. Les autres étaient informés ou imitaient. Et certains préférèrent s'éclipser.... L'attroupement coloré se dilua donc progressivement en une ligne de deux rangs. Si les conversations perduraient ici ou là, elles avaient changé de ton. Certains étaient toujours détendus, mais d'autres commençaient de s'inquiéter.

    -Soldats quatre pieds en arrière. Serrez les rangs. Chargez la poudre mais le chien levé. Gardez haut les piques.

    Un peu de la pression retomba dans ce que la foule avait de plus proche : avec le recul impeccable des soldats, elle se trouvait moins serrée. Les plus proches eurent l'air un instant déstabilisés. Comme ils regardaient autour d'eux, on pouvait voir ceux qui espéraient trouver rapidement de quoi échapper aux troubles et ceux qui au contraire cherchaient à les rejoindre. Ca ne valait que pour la section la plus proche que commandait Lorraine. Même si ici ou là, ailleurs, on reproduisait la même manœuvre, si rien n'était fait rapidement autour du reste de la place, qui pouvait dire ce qu'il adviendrait...
    A la légèreté du ton qu'il employa quand il s'adressa à La Reynie, on aurait néanmoins pu croire le Chevalier de Lorraine tout à fait inconscient des enjeux :


    -C'est à vous que revient d'en décider, Monsieur le lieutenant général. Mais il semblerait opportun d'évacuer la place. Je doute qu'ils aient la patience pour un nouveau discours.

    Derrière eux, un jeune courtisan s'inquiéta bêtement de savoir s'il y avait vraiment des risques que le sang coulât... Personne ne prit la peine de lui répondre.
    Devant, presque en même temps, un soldat lâcha qu'on aurait bien dit que les garçons bouchers s'étaient finalement décidés à se venger des apprentis tanneurs et de leurs mauvais tours de la Saint-Jean. Vu de plus haut cela semblait une bonne intuition si l'on se fiait au peu que l'on pouvait voir, au plus qu'on pouvait entendre. Quel meilleur endroit pour les uns de se venger des autres ? Les représentants de l'ordre auraient trop à faire avec la foule devenue folle pour pouvoir arrêter les véritables faiseurs de troubles.
    Un nouveau coup de feu. Un hurlement. Digne de l'échafaud mais qui venait d'ailleurs. Lui succéda un silence de mort puis le brouhaha éclata et entama sa longue mais inexorable montée.
    Le tout n'avait pas duré plus de quelques secondes.
    Lorraine leva un sourcil interrogateur comme s'il n'attendait autre chose de La Reynie qu'une suggestion pour une promenade.
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Mar 6 Jan - 20:00

Jean avait toujours vécu dans l’ombre. La cour des miracles n’était pas réellement un endroit lumineux lorsqu’on y songeait. De plus il était le frère d’un mercenaire bien plus talentueux que lui, une seconde main dont on ne se servait qu’en cas de grande nécessitait. Il avait crut enfin pouvoir atteindre la renommée en tuant le lieutenant criminel. Un coup d’éclat dont il n’était pas l’orfèvre bien entendu mais dont il porterait sans honte l’arrogante marque. Enfin, il aurait une réputation des plus noirs on tremblerait sur son passage et on murmurait son nom avec crainte. Bien entendu son euphorie et le délice de son triomphe avait prit fin lorsque les hommes de la Reynie avaient mit la main sur lui, trop heureux de lui faire payer la mort de leur ancien chef. La célébrité avait alors prit un goût plus métallique comme le sang qui remplissait sa bouche quand on le passait à la question. Puis quelque chose avait changé dans le regard du lieutenant criminel alors qu’il l’intéressait. L’intérêt et la colère avait disparut pour être remplacé par un mépris souverain. Jean était retourné dans l’ombre. Il n’existait plus pour la police n’étant que l’émanation de quelque chose de plus grands. Son existence n’avait pas d’importance en soit, au contraire elle devenait malodorante et encombrante. Son exécution lui fut annoncé avec une indifférence encore plus violente et humiliante que la joie féroce qui aurait dût la précéder. Puis le jour même… Il souffrit devant un immense public qui but son supplice jusqu’à la lie mais décéda dans une indifférence généralisé tant la foule se souciait juste de l’émeute qui grondait.

Même le bourreau qui avait pour tâche de s’occuper de lui, se contenta de vérifier d’un coup d’oeil qu’il avait trépassé avant de se tourner vers le lieutenant de police en quête d’une vague sécurité et d’instruction.

Ce dernier ne regarda pas l’exécuteur, trop concentré sur les mouvements de la foule. On distinguait les passants innocents, qui étaient en nets minorités, ils s’agitaient et tentaient d’échapper à ceux qui dans un mouvement grégaire allaient les écraser. Ensuite on distinguait les curieux, pas particulièrement agressifs, ils se rendaient au plus proche du danger pour bénéficier d’un spectacle plus vivant que l’exécution. Puis, il restait les agités, les brutaux, les sanguins. Ceux dont les appétits bestiaux avaient été éveillés par l’exécution. L’excitation rendue plus importante par la foule qui les pressait, les écrasait et les encourageait ils se laissaient aller à des mouvements de plus en plus violents. Des cris, des bousculades et bientôt une véritable violence. Si actuellement, elle prétendait encore avoir une cause et une cible plausible on sentait que cela n’allait pas durer. Les garçons de bouchers et les apprentis tanneurs seraient bientôt surpassé en nombre par ceux qui ne voyait dans cette rixe que le moyen de se battre.

Gabriel fronça un sourcil, son regard volant d’un point de la foule à l’autre. En plus de la plèbe, il devait prendre en compte la réaction de la noblesse. Quid des paniques des dames? Des mouvements d’orgueils des comtes et autres marquis ? Et surtout des actions de leurs gardes personnels. Il lui fallait appréhender l’humeur de ses hommes et de ceux des ordres, prendre en compte des initiatives personnelles certaines bienvenues, d’autres opportunistes et stupides.

En matière d’initiatives le chevalier de Lorraine n’était pas en manque. Mais même si cela devait lui faire grincer des dents à s’en donner la migraine Gabriel se devait de reconnaitre que le prince connaissait son affaire. Les décisions prises rapidement remirent de l’ordre parmi les hommes en armes qui s’agitaient et les autres nobles, donnant une marche à suivre à ceux qui n’avait jamais risquer leurs pieds délicats sur un champ de bataille. Oui finalement les ordres on ne pouvait rien leur reprocher si on faisait preuve d’objectivité. L’attitude c’était autre chose. Déjà, il aurait pût arrêter de sourire cela aurait été hautement appréciable. Il semblait commenter une des comédies qu’il avait mentionné plus tôt ou proposer une partie de carte.

La suggestion faillit faire exploser Gabriel qui ne se fatigua pas à sourire de façon hypocrite ou à répondre vertement pour montrer son agacement. Pour l’instant ignorer Lorraine était la seule défense qu’il avait trouvé. On ne pouvait pas la prétendre parfaite mais au moins elle valait quelque chose. De plus dans la liste de ses soucis actuels le chevalier venait de connaitre une chute vertigineuse et ne remontrait sans doute pas avant un moment. Il ne put cependant retenir un sifflement excédé alors que ses subordonnés se rapprochaient pour prendre des instructions. Ces dernières furent données d’une voix sèches ne souffrant ni questions, ni répliques.



- Nicolas, faites respirer la foule et amorcez une évacuation de la place.




L’homme blond acquiesça en silence avant de donner d’une voix tonitruantes des instructions à ses propres hommes et aux soldats des nobles

.

 - Evacuez les dames et une partie de la noblesse.



Ce fut un homme aux cheveux châtains à la quarantaine sonnante et à l’expression paternelle qui prit en charge cette mission, comprenant qu’autant les dame il devait faire sortir les sangs bleus susceptibles de poser problème.

- Il faut également étouffer dans l’oeuf, les débordements. Et trouvez moi les responsables des coups de feu !
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