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 La Religieuse et l'Excommuniée


Sam 23 Aoû - 20:32

Sous les hautes voûtes et les arcs ogivaux, sous les arcs brisés et les coupoles de pierre, les fines colonnes gothiques et les chapiteaux, éclairé par la lumière colorée que filtraient des vitraux à dominante bleu, de ce bleu qui a donné à la Cathédrale de Chartres son renom, le chœur de l’élise Saint-Germain des Prés était presque vide. Presque… Seule, une silhouette, presque une ombre dans ses discrets vêtements sombres, sans aucun artifice ni fioriture, se tenait en prière, humblement agenouillée au pied de l’autel, la tête baissée sur le velours rouge du prie-Dieu qui lui servait d’appui. Cette présence, inhabituelle peut-être au vu de l’heure assez matinale, ne troublait du reste en rien la paix du lieu consacré. Et, silencieuse et immobile, la femme agenouillée eût pu, si elle ne s’était pas tenue dans le chœur, passer pour l’une des nombreuses statues de saints et de saintes qui ornaient les murs du transept (parmi lesquelles on distinguait notamment une magnifique effigie de Jeanne d’Arc, au visage extatique et aux mains jointes par-dessus son étendard de pierre flottante, et un Saint Sébastien, appuyé à une colonne et  dont le corps de pierre était percé de nombreuses flèches de bois).

Quelques effluves de l’encens qui avait été brûlé lors du dernier office hantaient encore le transept et le chœur déserts, mais l’odeur, refroidie, était très différente de celle du parfum juste sorti de l’encensoir ; plus lourde, presque un peu écœurante, elle imprégnait le velours qui recouvrait les sièges, le  drap de l’autel, et il semblait qu’elle se serait incrustée jusque dans le sol et les colonnes si la chose eût été possible. Une odeur diffuse, ténue, fugace, mais que l’on sentait présente, et qu’on n’avait presque l’impression de pouvoir effleurer, rien qu’en tendant le bout des doigts…

Un rai de lumière traversa la verrière centrale et alla frapper l’autel. Marie-Madeleine releva les yeux.

Elle avait obtenu une permission de sortie pour aller visiter sa famille. Bien que rares, et toujours trop courtes pour lui permettre de profiter pleinement de ses parents, ces temps passés hors des murs du couvent n’en demeuraient pas moins riches spirituellement, et la jeune fille se devait d’aller prier chaque matin comme lorsqu’elle se trouvait entre les murs de l’Abbaye-aux-Bois. Elle avait, pour ses dévotions quotidiennes, jeté son dévolu sur l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, déjà parce qu’elle était très proche de l’Hôtel Mortemart, et ensuite parce que, des quelques deux ou trois églises du quartier, elle était celle dans laquelle elle se sentait le plus en paix…  Un argument qui avait pesé lors de ce choix.

Huit heures sonnèrent au clocher, le huitième et dernier coup résonna un moment sous les arcades, avant de s’évanouir doucement, comme absorbé par les pierres de l’édifice. Puis l’édifice retrouva sa quiétude précédente. Marie-Madeleine, qui avait perdu un instant le fil de ses pensées, distraite par les cloches, joignit de nouveau ses mains sur le dossier et reprit sa prière. Bientôt pourtant le bruit sourd et caractéristique de la lourde porte, qui frottait un peu au sol, vint à nouveau l’interrompre. Agacée de s’être laissée distraire, elle fronça ses sourcils et releva les yeux sur le crucifix qui surplombait l’autel. Des pas légers, amplifiés par la hauteur des voûtes et le vide de l’église, se firent ensuite entendre. Quelque dévote, sans doute… Si ce n’est qu’elle n’avait jamais, depuis qu’elle venait prier à Saint-Germain, croisé personne de si bonne heure –mis à part le sacristain qui venait parfois veiller à l’entretien de son église. Cependant elle n’y prêta pas plus d’attention, et se signa lentement, avant de se relever, dans un silence que son éducation, puis sa vie à l’Abbaye-aux-Bois, avait rendu naturel chez elle.

Elle s’inclina respectueusement devant l’autel, puis fit volte-face, et se dirigea vers la sortie. Non que la présence d’une tierce personne l’ait dérangée dans son tête-à-tête quotidien avec le Seigneur, du tout ; seulement, ne pouvant trouver la concentration nécessaire au recueillement, elle préférait ne pas faire d’un temps de rencontre une obligation qui, en le banalisant, et en lui conférant un caractère d’obligation, lui faisait perdre une grande partie de son sens… Et de sa sincérité, or l’hypocrisie, surtout en matière de dévotion, lui faisait horreur.

En redescendant l’allée centrale que remontait la nouvelle venue, elle lui adressa, machinalement, un signe de la tête pour la saluer. Mais ce visage ne lui était pas inconnu… Elle sursauta un peu en reconnaissant Madeleine Béjart. Elle avait rencontré la comédienne quelques jours seulement auparavant… Rencontre qui lui laissait un souvenir d’autant plus amer qu’elle n’aurait sans doute pas dû se faire dans de telles conditions. Car c’est au cou de son frère qu’elle avait découvert la comédienne. Elle s’était évidemment sentie affreusement gênée, pensant que jamais elle n’aurait dû se trouver là ; mais enfin, le mal était fait… Et pourtant, comment aurait-elle pu soupçonner ce qu’elle allait trouver en partant chercher Louis-Victor, dont son valet d’écurie, auprès de qui elle avait pris ses informations, lui avait assuré qu’il était simplement parti profiter du soleil du côté de la Place Royale* . Elle avait donc choisi d’aller l’y retrouver, quitte à le surprendre, puisqu’elle venait tout juste d’arriver.

En fait de surprise, c’est elle qui en avait eue une en les trouvant. Elle n’était pas sans ignorer que son frère trompait sa femme, puisque son infidélité était la cause de leur mésentente, ce dont ses sœurs n’avaient bien sûr pas manqué d’être informées. Seulement lorsque son frère avait évoqué Mademoiselle Béjart, lors de sa précédente visite à l’Abbaye-aux-Bois, il lui avait bien laissé entendre qu’il n’y avait rien de commun entre elle et ses autres conquêtes,. Mais Marie-Madeleine, qui n’aurait jamais imaginé qu’un jour elle se retrouverait face-à-face avec la maîtresse de son frère, qu’elle se sentait, de par son habit et par respect pour sa belle-sœur, obligée de dénigrer, n’avait pas su comment réagir.

Depuis, elle avait beaucoup repensé à cette rencontre inopinée. Imaginant, comme on le fait toujours dans de telles circonstances, comment auraient évoluer les choses si elle avait été capable d’autre chose que d’une retraite. Repensant à ce qu’elle aurait pu, ou dû dire. Elle avait finalement conclu cette improductive réflexion, lorsqu’elle avait fini par se persuader que jamais elle ne reverrait la comédienne.

Et voilà que, dans cette église, c’est-à-dire dans le dernier endroit où elle aurait pu imaginer croiser Mademoiselle Béjart, elle se retrouvait face à elle.

Elle aurait pu s’effacer, la laisser passer et sortir, comme elle l’aurait sans doute fait avec toute autre personne.. Mais elle avait passé tellement de temps à se représenter cette nouvelle rencontre, qu’à force de "mais"et de "si" elle avait fini par se persuader qu’elle pouvait raisonner la comédienne, au nom de sa belle-sœur… Ou au moins au nom de la décence, des bonnes mœurs et de l’honneur, si le cœur brisé d’Antoinette ne suffisait pas.  Elle inspira profondément, puis c’est d’une voix posée qu’elle s’adressa à Madeleine.

« Mademoiselle, pourrais-je vous prendre quelques minutes de votre temps ?.. J’ai à vous parler de choses importantes . »
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Lun 25 Aoû - 18:54

L’Eglise et le théâtre n’avaient jamais fait bon ménage. Ils avaient beau combattre cette croyance populaire de l’impiété, se rendre régulièrement à la messe, donner aux pauvres, ils n’en restaient pas moins des parias. Pour autant elle s’obstinait à une certaine assiduité religieuse. Au-delà des critiques d’une institution hors d’âge qu’elle ne rechignait pas à formuler, Madeleine n’en restait pas moins bonne chrétienne. Car si les erreurs de vivantes avaient été –et sans doute étaient encore- nombreuses, elle conservait l’espoir qu’elles lui seraient pardonnées lors du grand voyage.
Sans être quotidiens, les rendez-vous avec Dieu étaient donc réguliers. Jamais très longs. Jamais forcés. Mais désormais presque toujours aux heures les plus creuses de la journée. Là où elle ne sentirait pas les regards s’attarder sur elles. Où le soupir d’un prêtre, qui au demeurant était assez ouvert d’esprit pour ne pas la détester, lui faisait comprendre que le moment n’était pas adéquat. Où les mères de famille respectables ne tiendraient pas fermement leurs enfants près d’elles, comme si la simple vue d’une femme ainsi reniée du catholicisme pouvait suffire à leur insuffler une vocation démoniaque. Alors entre deux offices elle pénétra dans l’église, humble croyante dans cette cabalistique maison du Seigneur. Machinalement elle se signa une fois les portes franchies, mais plutôt que de se rendre directement dans la chapelle latérale, elle leva comme souvent les yeux et prit une profonde inspiration. Geste presque machinal, comme s’il s’agissait de s’imprégner de la sacralité du lieu.

Le caractère sibyllin de l’endroit était d’autant plus accentué qu’il était quasi désert. L’aura secrète rayonnait jusqu’au moindre recoin, enveloppait l’abside, s’engouffrait jusqu’aux bas-côtés et filait du chœur au narthex. Colorés, peu intenses mais pleins de grâce, les rayons de lumière baignaient la nef d’une chaleur étrange. Agréable, mais étrange.
Pour autant Madeleine ne se sentait ici jamais parfaitement en paix. Alors elle se contentait d’apprendre, le temps passant, à apprécier chaque fois un peu plus la quiétude. A noter le silence, qui au contraire de pesant paraissait extraordinairement léger, presque cristallin. Peut-être les bruits des âmes qui s’élevaient. Elle oubliait peu à peu les instants douloureux dont les murs avaient été témoins. Se refusait un peu plus chaque fois à se souvenir de ce mariage, contrainte d’accepter mais qui lui avait fait perdre tant le compagnon d’une vie qu’une fille. Alors qu’elle s’était longtemps infligé un mal en s’obstinant à côtoyer cette église et pas une autre, comme pour s’accrocher à une vieille douleur, Madeleine s’était résolue à accepter le passé pour se tourner vers le présent, pour apprécier ce décor qu’elle avait longtemps pris comme toile de fond d’une tragédie quotidienne.

Ainsi pleine d’un sentiment qui se rapprochait de la sérénité, elle s’avança dans l’église, sans vouloir prêter attention à la religieuse qui remontait l’allée. Malheureusement cette dernière ne semblait pas particulièrement attachée à son vœux de silence. Interpellée, la comédienne se retourna et eut instantanément le déplaisir deux yeux étonnés sur un visage familier. Ou vaguement connu, le terme serait plus juste.
Car la jeune femme avait été simplement aperçue, quelques jours plus tôt, tout au plus une vingtaine de secondes avant que, sans doute affreusement gênée par les circonstances, elle ne fasse demi-tour. Le reflexe de la fuite paraissait en effet presque normal lorsque l’on croisait son frère bien trop proche d’une femme pour qu’on puisse croire à une simple galanterie. Intriguée par cette nonne au comportement pour le moins étrange, Madeleine avait dans la foulée apprit qu’il s’agissait d’une des sœurs Mortemart. Révélation qui lui avait tout au plus fait hausser les épaules, de toute évidence beaucoup moins embarrassée par la situation que la cadette.                                
Si la rencontre l’avait laissé relativement indifférente, pour autant le fait de recroiser la jeune femme ne l’enchantait guère. D’autant plus qu’aujourd’hui la Mortemart paraissait d’humeur plus tenace. Ou tout du moins pas assez invisible pour que Madeleine puisse se contenter de ne pas lui prêter attention. La chose était fâcheuse. Absolument, parfaitement déplaisante.
Enfin. Cela lui servirait de leçon. A l’avenir elle se garderait bien de rencontrer un amant ailleurs que dans un endroit parfaitement clos.  

A la question elle ne répondit pas immédiatement. Laissant un ange passer, au fond dans l’esprit du lieu, la Béjart se contenta dans un premier temps de fixer la nonne  impassiblement. Non. Bien évidemment elle n’avait aucune envie de converser avec une femme qui, en plus de venir troubler son prélude à la spiritualité, allait de toute évidence évoquer l’épisode de la fin de semaine dernière. Perspective qui lui faisait aussi envie que de devoir supporter Molière dans un rôle tragique. Voilà donc pourquoi il ne fallait, ô Grand Dieu jamais, que la famille d’un homme marié se retrouve nez à nez avec une maîtresse. Cela ne pouvait, par définition, pas mener sur de la simple courtoisie.
Mais au fond que répondre ? Qu’elle n’en avait pas envie ? Qu’au nom de la quiétude venue chercher ici elle préférait décliner ? Cela semblait déplacé. Pour autant la réponse fut loin de briller par son amabilité.  

- Le temps m’est précieux et quoique vous ayez à me dire je crains que cela implique non pas que vous le preniez mais plutôt que vous le gaspilliez.
Le fond était âpre mais le ton doux, sans pour autant tomber dans le mielleux. Afin d’appuyer cette intonation calme elle sourit, gentiment, comme pour rendre le plus simplement du monde une politesse.
- Sans vouloir vous offenser, bien évidemment.
De nouveau Madeleine se tut un instant, laissant les mots se perdre et résonner dans les hauteurs de la nef. Le regard se détourna pour s’attarder quelques secondes
- On accentue simplement trop souvent le caractère important des choses, ne pensez-vous pas ?
Question purement rhétorique. Affirmation sincère, mais également, peut-être, visant à accentuer le malaise que sa profane présence était susceptible de faire naître.
- Mais je vous en prie, ma sœur, dites-moi ce qui sont selon mérite d’être qualifié de crucial. Car au fond qui suis-je pour refuser la parole d’une personne de votre qualité ?

Le sourire s’était peu à peu estompé pour ne laisser qu’une expression neutre. Quoique la couleur de la voix s’était muée vers plus de froideur, laissant ainsi à penser que la présence de la nonne ne la réjouissait pas.

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Jeu 28 Aoû - 14:56


Leur première rencontre avait été si brève. Quelques secondes tout au plus avant que Marie-Madeleine, les joues en feu, gênée, embarrassée comme rarement elle l’avait été jusqu’à ce jour, ne tourne les talons et ne s’enfuie. Elle avait marché rapidement, jusqu’à l’Hôtel familial. Sans se retourner, en sachant très bien qu’elle s’était trouvée à un endroit où elle n’aurait pas dû être, qu’elle avait vu des choses qu’elle n’aurait jamais dû voir. Qu’elle avait fait une intrusion dans la vie privée de son frère. Ne lui était restée de cette rapide première approche qu’une image, entêtante, obsédante. Mais une image qui au fil des jours s’était brouillée… Et dès le premier jour , le visage de la comédienne, entraperçu plutôt que vu, avait pris les contours flous d’un souvenir très lointain et incertain.

Mais aujourd’hui, elle avait l’occasion de détailler plus avant les traits de son interlocutrice. Elle lui parut plus âgée que dans son souvenir… Son œil, peu indulgent, au vu de ce qu’elle savait de la femme qui lui faisait face, décelait la moindre imperfection dans le grain de la peau si parfaitement pâle, si parfaitement en accord avec ce que la mode exigeait d’une femme ; la moindre ride autour des yeux qu’elle ne pouvait juger qu’à leur valeur, c’est à dire magnifiques, et si expressifs… Oui, tellement expressifs, et en cet instant même, ce n’était pas de la joie qu’elle y décelait. Elle paraissait ennuyée de cette rencontre (le contraire eût d’ailleurs été étonnant), mais parvint tout de même à lui répondre d’un ton aimable.

Un ton aimable, certes. Mais si la forme était soignée, le fond restait d’une dureté rare… Marie-Madeleine admira le calme de la comédienne (mais après tout, sa profession n’impliquait-elle pas de savoir maîtriser ses émotions et en simuler d’autres ? et Madeleine Béjart n’était-elle pas réputée pour son brio sur les planches ?) mais gpûta fort peu ce qui pouvait être considéré comme une insulte. Et le sourire, et les paroles aimables qui suivirent ne suffirent aucunement à atténuer la désastreuse impression première qu’avait produite la comédienne sur la religieuse.. Cette dernière avait de longue date appris à refouler les émotions néfastes ou trop violentes… Ou en tous cas, elle faisait de son mieux, et c’est donc d’une voix douce et parfaitement contrôlée qu’elle répondit.

« Je ne sais pas, Mademoiselle. Il me semble, à moi, que certaines choses méritent qu’on s’y arrête. Celles-ci sont importantes pour moi, mais vous comprendrez bien que n’étant pas la seule concernée, je ne peux pas m’incliner… Aussi je suis vraiment désolée de vous prendre de votre si précieux temps, mais je me permet d’insister. »


Le dialogue était surréaliste, vraiment. Les deux femmes se considéraient, toutes deux s’exprimaient sur un ton détaché, plaisant. Et pourtant il y avait comme une tension entre elles deux… Au fond, Marie-Madeleine n’avait pas particulièrement envie de s’immiscer dans les affaires de son frère. Seulement elle se sentait obligée d’intervenir en faveur d’Antoinette. Et elle ne se sentait pas prête à ignorer Madeleine. Faire comme si elle n’existait pas, comme si elle ne l’avait jamais vue ? Non, merci !

Du reste, ces premières formalités échangées, les « hostilités » s’engagèrent. La voix de Madeleine s’était faite plus dure, plus froides, et son sourire avait progressivement fait place à une absence d’émotions significatives, et pourtant, elle acceptait.  Même si la manière dont elle l’avait appelée « une personne de qualité telle que vous » lui déplut… Mais ne leur enseignait-on pas le pardon, l’indulgence, à ignorer les vexations et à les souffrir en silence ? Comme cela paraissait simple, ainsi dit !

« Oh, allons Mademoiselle, je suis certaine que vous devinerez sans trop de peine le seul sujet qui puisse m’amener à troubler votre paix… Le seul qui puisse justifier ma requête. Je veux parler de mon frère. »


Elle se tut un court instant. Préambule inutile, bien sûr : toutes deux savaient très bien qu’elles en arriveraient là. Maintenant, la question était de savoir si Madeleine l’écouterait…  Marie-Madeleine gardait cependant présentes à l’esprit les paroles de son frère, quelques semaines plus tôt.

« Je vous assure que je regrette bien les évènements de la semaine passée. J’aurais infiniment préféré ne pas troubler ce moment. Cependant, Mademoiselle, vous comprendrez bien que je ne peux pas vous laisser ainsi briser un mariage passé devant Dieu et les hommes… Ne serait-ce que par égards pour ma belle-sœur. Madame de Mesmes est délaissée, insultée, et la liaison que vous entretenez avec mon frère ne peut que nuire à son honneur et à sa réputation. Et toutes ces considérations ne représentent encore rien face à la douleur qu’elle a pu retirer de ses infidélités…. Mademoiselle, vous direz sans doute, et peut-être à raison, que j’outrepasse mes droits et que je m’occupe là d’affaires qui ne me concernent en rien, mais j’essaie simplement de faire ce qui est en mon pouvoir pour la réconciliation de mon frère et de sa femme, et pour la sauvegarde de l’honneur de Madame de Mesmes… Et je vous assure que mon but n’est ni d’être insultante, ni de m’en prendre à vous tout particulièrement. »

Au fur et à mesure de l’avancée de son discours, la voix de la jeune femme, d’abord un peu hésitante, s’était raffermie et c’est avec conviction –et toujours douceur- qu’elle acheva cette tirade. Elle avait été sincère en tout, et même pour les derniers mots (mais cela, Madeleine ne le croirait sans doute pas) et n’espérait plus maintenant qu’une chose, c’est à dire de ramener la comédienne à la raison… même si elle n'était pas assez naïve pour penser que si peu y suffirait.
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Sam 13 Sep - 14:17

On pouvait au moins reconnaître à Marie-Madeleine la décence d’en venir immédiatement aux faits.
Vivonne. Evidemment. Madeleine s’y attendait bien évidemment, mais n’émit aucune réaction, sinon un léger hochement de tête. Plutôt que de prendre la parole pour se défendre, pour démentir ou simplement demander à Marie-Madeleine de ne pas aller plus loin, elle resta muette, stoïque, et sans ciller écouta la tirade qui suivit. Pas d’étonnement dans son attitude, une simple forme de passivité.
Que cette jeune femme avait de bons sentiments. Reconstruire un mariage, éloigner les éléments parasites, que de nobles envies. Peut-être la volonté divine qui voulait s’exprimer à travers elle. Pour autant la comédienne n’en fut pas émue. Tout au contraire. Plus que la volonté elle percevait l’intrusion.
Enfin la religieuse se tut. Mais Madeleine, qui affichait encore un calme physique qui seyait à l’endroit, ne s’empressa pas de prendre la parole. Ses yeux s’éloignèrent de son interlocutrice, glissèrent lentement de droite à gauche. Son corps ondula légèrement, comme si plutôt que glacé par les paroles acides ces dernières s’étaient perdues en l’air pour laisser la comédienne posée, presque légère dans ce lieu qui pourtant reflétait le poids des siècles.

- Ecoutez.
Ses lèvres cessèrent de bouger et ses paupières s’abaissèrent, laissant le temps au sourire de s’inscrire sur ses lèvres. Une profonde inspiration, comme pour s’emplir d’un sentiment de béatitude.
- Comme c’est agréable, ce silence.
Le temps que sa voix retombe et l’église était de nouveau plongée dans une belle quiétude. Et derrière cette figure calme, ce désir d’apprécier le doux, se trouvait à peine voilé le reproche. Plutôt que de répondre aux accusations elle faisait mine d’ignorer, presque de mépriser quitte à insulter au passage.
Cependant Madeleine n’ignora que peu de temps. Soudain le rictus s’effaça et deux prunelles dures vinrent se planter sur Marie-Madeleine, alors que le ton changeait du tout au tout. Plus de voix suave, les syllabes étaient à présent frappées avec amertume.  

- Insultante vous l’êtes.
Puisque la jeune femme prétendait vouloir se montrer sincère sans doute la Béjart pouvait-elle se permettre d’en faire autant. Faisant abstraction de l’amabilité de façade de la religieuse, Madeleine avait en effet vu dans ses propos une suite de reproches, de critiques, qui, supposons même qu’ils s’approchaient de la réalité, n’avait en aucun cas à sortir de la bouche de Marie-Madeleine. Car oui, la comédienne était en effet persuadée qu’elle mettait le nez dans ce qui ne la regardait pas.
- Quant à s’en prendre à moi n’ayez pas la mauvaise foi –vous reconnaîtrez sans mal que cela ne sied pas à celles qui portent le voile- de prétendre que vous ne le faites pas.

Après tout la jeune femme ne s’embarrassait pas de suppositions, avait rapidement identifié victime et bourreau, et sans retenue accusait. Cela en était blessant.
La comédienne ne laissa pas à Marie-Madeleine le temps de répondre. Ou quand bien même cette dernière voulut le faire, elle ne l’écouta simplement pas. Car déjà elle lui faisait déjà dos et commençait à remonter la nef. Pour autant elle ne s’enfuyait pas, bien au contraire. Les pas étaient trop lents, laissaient sans problème la possibilité à la Mortemart de la rattraper.

- Cependant vous avez une fois parlé au pluriel et en cela vous avez raison. Les (elle insista fortement sur le mot) infidélités de votre frère. Votre raisonnement est dès lors plein de contradictions.

Elle fit volte-face afin de poser de nouveau les yeux sur Marie-Madeleine. Jolie, douce et détestable Marie-Madeleine. Qui vraisemblablement était doté de cette pugnacité Mortemart, que la Béjart appréciait chez le frère et l’une des sœurs, mais qu’elle jugeait ici non plus qualité mais détestable défaut.

- Vous voudriez me faire endosser la responsabilité du malheur de l’épouse quand vous semblez au courant que je ne suis qu’une maîtresse parmi d’autres ? Loin d’être irremplaçable, ou même de revêtir aux yeux de votre frère une importance plus grande que les autres pécheresses de sa connaissance, je ne puis pas me targuer d’être responsable de tous les malheurs de son couple.

Il y avait dans ces mots une certaine bonne foi. Quoique veuille croire Marie-Madeleine, quoique tentait de lui faire penser Louis-Victor quand il la jugeait plus importante que les autres, Madeleine restait intimement persuadée de son absence de responsabilité. Si ce n’avait pas été elle, cela aurait été une autre. En cela le blâme lui semblait infondé. Facile. Puisque Marie-Madeleine s’abattait au fond sur la seule femme qu’elle connaissait et lui donnait plus d’influence nocive que cette dernière ne voulait bien se reconnaître.  

- Alors non, je ne comprends pas cette soudaine croisade que vous lancez contre moi. Car il me semble que vous avez au fond conscience que les éclats de ce mariage ne volent pas par ma faute.

Un léger rictus fut lancé. Et de nouveau elle reprenait une attitude mielleuse.

- Quoi qu’il en soit je vous accorde d’avoir vu juste ailleurs : vous vous occupez de ce qui ne vous concerne pas.

Qu’elle rentre donc au couvent et prie pour l’âme de son frère. Il n’y aurait peut-être qu’ainsi qu’elle se montrerait d’une utilité certaine. Car l’influence qu’elle possédait sur les hommes, et ici la femme, était bien maigre, pour ne pas dire inexistante.  

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Dim 14 Sep - 20:34

Madeleine l’avait laissée parler sans l’interrompre une seule fois, sans même tenter de la couper. En fait, elle ne cilla même pas. Les paroles de la religieuse semblaient glisser sur sa conscience comme de l’eau sur un rocher. N’y prêtait-elle donc aucune attention ? Etait-il seulement possible de rester ainsi insensible face à de telles paroles ? Marie-Madeleine sentait monter l’agacement. Elle ne l’écoutait pas, elle n’avait pas envie d’entendre ce qu’elle avait à lui dire, quand cela était si important !  Cette froideur affectée lui semblait presque méprisante, et une bouffée d’orgueil, bien mal venue eût égard à ses vœux, lui fit relever le menton. Comment cette femme, cette comédienne, osait-elle ainsi faire fi de ce qu’elle avait à lui exposer ? Elle qui ne demandait pourtant qu’un peu de compréhension,  de compassion à l’endroit de sa belle-sœur !

Calme, extrêmement calme, Madeleine attira alors son attention sur le silence du lieu. « Comme c’est agréable »… Espérait-elle la faire culpabiliser en lui reprochant de ne pas respecter le caractère sacré de l’endroit ? Marie-Madeleine, un peu pâlie par ce qu’elle ne pouvait s’empêcher de considérer comme une insulte, retint un sourire ironique. Convaincue qu’elle était d’être, non seulement dans son bon droit, mais encore d’œuvrer pour le bien de ses proches, elle jugeait la manœuvre vulgaire et maladroite.

La comédienne semblait s’appliquer à capter l’essence du lieu, à tenter de s’en imprégner. Elle prit une inspiration, lente, profonde, et son expression reflétait une sérénité que son interlocutrice jugea du plus mauvais goût même si, il faut bien l’avouer, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer le flegme à toute épreuve de la maîtresse de son frère. Mais lorsqu’elle rouvrit les yeux, toute douceur disparut de ses traits, et Marie-Madeleine perçut très nettement l’hostilité qui en émanait. La vois n’avait plus sa douceur caressante qui avait caractérisé le début de leur entretien, au contraire : durement, elle articulait exagérément chacune des syllabes qu’elle prononçait, comme si elle avait voulu les graver dans l’esprit de la jeune femme. Face à son amertume, Marie-Madeleine sentit sa conviction vaciller, et la situation lui échapper.

Car, et aussi paradoxal et curieux que cela puisse sembler, elle avait espéré que la comédienne comprendrait son point de vue, qu’elle le rejoindrait et qu’elle s’inclinerait. Qu’elles auraient pu, toutes deux, non pas en arriver à de bonnes relations, mais au moins trouver un consensus. Mais elle voyait bien, elle voyait enfin ce qui aurait dû lui apparaître dès le début comme une évidence…. Au point qu’elle se demandait à présent comment elle avait pu se bercer à ce point d’illusions. Baissant la tête, sous les reproches de Madeleine, elle commença à regretter de n’avoir pas passé son chemin, tout simplement, quitte à feindre de ne pas l’avoir reconnue. Cependant l’accusation de Madeleine lui fit redresser la tête : de la mauvaise foi ? Elle s’était montrée sincère ! Mais elle n’eut que le temps de prendre une inspiration avant que la comédienne ne tourne les talons, visiblement décidée à clôturer ainsi la discussion –somme toute, la jeune femme n’avait fait qu’empirer la situation.

Saisie, elle demeura immobile au milieu de l’allée tandis que Madeleine remontait à pas lents l’église, longeant les bancs vides. Elle aurait pu la suivre, la rattraper, mais elle ne le fit pas, se contentant de la fixer du regard. Mais Madeleine n’alla pas bien loin, quelques pas à peine, avant de se retourner, pour pointer du doigt ce qu’elle considérait comme les insuffisances de son raisonnement. A nouveau, Marie-Madeleine tenta de prendre la parole, mais dut la céder à son interlocutrice, et subit, à son tour, sans ciller, ou du moins le moins possible, la tirade de la comédienne. Un discours qui, asséné d’une voix froide, tranchante, s’acheva pourtant par un retour de ces intonations chaudes et douces qu’elle avait affecté au début de leur conversation. Madeleine Béjart était une excellente représentante de sa profession…

Mais Marie-Madeleine de Mortemart, si elle n’avait pas la ténacité presque obstinée de Madame de Thianges ou de la belle marquise de Montespan, n’en était pas moins leur digne sœur. Elle ne comptait pas s’incliner pour si peu. Mademoiselle Béjart avançait des raisons plus que pertinentes, et d’ailleurs, elle avait sans doute raison sur plus d’un point, mais il fallait tenter de limiter les dégâts… Avançant la main vers son interlocutrice, comme pour prévenir son départ, la religieuse reprit la parole.

« Je vous prie humblement –et elle insista bien sur ce mot- de m’excuser, mais je crois que nous ne nous sommes pas bien comprises. Comme je vous l’ai dit, mon but n’est pas de vous blâmer vous en particulier au nom des autres. Mais… »

Elle s’interrompit, troublée. Son frère lui avait bien avoué avoir donné sa préférence à Madeleine, mais, avait-elle le droit de le répéter, sachant qu’il lui en avait fait part sous le sceau du secret de la confession ? Après tout, la Béjart devait bien le savoir, mais… Oui, il y avait toujours ce mais. Elle résolut ce problème en faisant l’impasse sur sa phrase.

« Je ne crois pas que le fait d’être une parmi les autres change quoi que ce soit à la donne. Et je ne veux pas… Non, je ne veux pas vous accuser. Pas vous en particulier. Vous pensez sans doute qu'il m'est aisé de m'en prendre à vous, à cause de ce qui s'est passé... Eh bien, moi, je pense qu'il vous est tout aussi facile de vous abriter derrière les spectres brandis de ces hypothétiques autres maîtresses, que je ne connais pas, mais que vous ne connaissez sans doute pas plus que moi, bien que nous sachions toutes deux qu'elles existent. Maintenant, écoutez. Tout ce que je vous ai dit, et quoi que vous puissiez en penser, était dit de bonne foi. Je n’ai ni menti, ni dissimulé. »

Elle laissa planer un court silence, dans l’espoir illusoire de donner un peu de poids à ses paroles, qui pourtant, étaient tout ce qu’il y a de plus sincère.

« Cependant je comprends que vous puissiez prendre cette intervention comme indiscrète et même illégitime. Je ne reviendrai pas sur mes raisons, elles n’ont pas changé, et vous ne semblez pas vouloir les recevoir. Mais je voudrais tout de même que vous soyez consciente de la situation. Ceci étant dit, et puisque sans doute je n’ai que trop abusé de votre précieux temps, je me permettrai de prendre congé. Je ne dirais pas, Mademoiselle, que j’aurais plaisir à vous revoir, je n’aime guère les mensonges, en revanche, je vous invite à repenser quelquefois à ce que je vous ai exposé.»

Elle dévisagea la comédienne. En apparence, la religieuse avait dû s’incliner. Ses raisons avaient été les plus faibles, son argumentation n’avait pas porté… Cependant elle jugeait qu’il n’était pas impossible que le coup fit mouche, un peu plus tard. Peut-être que Madeleine Béjart n’oublierait pas son intervention. Et peut-être cela pourrait s’avérer être un facteur d’évolution… D’un rapide geste du menton, elle salua son interlocutrice et, la dépassant à son tour, commença de remonter l’allée.
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Lun 6 Oct - 10:34

Les pas d’une tierce personne résonnèrent dans l’église. Une simple paroissienne, vieille femme aigrie par la vie et qui, comme toujours, lança à la pécheresse de comédienne un regard plein de jugements. Habituée et à présent plus tout à fait blessée par de simples prunelles dures, Madeleine sourit en retour, avec cette expression de sincère bienveillance dont elle avait un peu plus tôt gratifié –faussement mais avec une théâtrale justesse dans l’attitude- la religieuse. Une fois que l’intruse fut passée du haut de son air pincé, la Béjart s’assit, continuant d’écouter Marie-Madeleine sans pour autant se tourner vers elle. Elle ne leva les yeux que pour souligner l’hésitation de la jeune femme.

- … Mais ?

La demoiselle de Mortemart ignora, préférant vraisemblablement continuer sur un terrain un peu moins glissant. Et si elle n’insista pas Madeleine retint le manque de réponse. Peut-être un simple flottement, comme il en venait naturellement dans toute conversation, mais elle nota tout de même.  
De nouveau elle était statue silencieuse, froide représentation de toute ce que l’Eglise détestait et que Marie-Madeleine voulait visiblement combattre. Cependant, quoique cette dernière semblât baisser les armes, pour autant elle ne se montrait que plus désagréable à chaque seconde. Détestable Antigone, pleine d’un odieux idéalisme. En proie à une sorte de fierté orgueilleuse qui peut-être la poussait à se complaindre dans cette conviction de faire le bien. Mais Marie-Madeleine devrait tenir compte de la leçon poétique pour en venir à considérer qu’il fallait accepter ce qui la dépassait. La fatalité du malheur d’autrui. La chose était triste mais écrite. Non, Madeleine refusait de voir en son interlocutrice la sœur inquiète mais encore mesurée, sûre d’elle mais pas totalement butée. Pas d’Ismène, pas de sagesse. Mais la simple vanité qui la poussait à se croire dans son bon droit.
Pour autant la comédienne ne se voyait pas victime. Loin de donner à son rôle un aspect pathétique, elle se reconnaissait une certaine obstination qui, face à celle de Marie-Madeleine –qu’elle ne cherche pas à la berner, derrière la prétendue défaite se sentait l’amertume et l’éternel jugement- ne présageait aucune issue tempérée.
Le discours moraliste semblait donc toucher à sa fin. Doux soulagement qui dans un premier temps tira à Madeleine un soupir d’aise. Puis une légère grimace. Car cette fin avait un goût de trop peu, une conclusion qui ne mettait pas de point final. Le tout méritait une réponse, quelques dernières phrases comme pour s’assurer qu’elles s’étaient bien, parfaitement comprises. Elle n’accepta donc pas le semblant de repos spirituel que Marie-Madeleine prétendait daigner lui accorder. La Mortemart avait définitivement troublé l’apaisement et s’était agrippée au temps avec une telle force que Madeleine exigeait à présent qu’elle s’attarde un instant encore.

- Me croyez-vous assez sotte pour ne pas avoir « conscience de la situation » ?
Sans doute n’était-il pas nécessaire de mettre en avant le caractère purement rhétorique de la question.
- C’est me donner bien peu de crédit.

La voix s’éleva plus que de besoin, pour s’assurer de regagner l’attention de Marie-Madeleine. Pauvre jeune femme, elle avait trouvé le moyen de gagner l’intérêt de l’actrice et à présent devrait faire face aux conséquences. Car la réplique était de mise. L’ego de la comédienne, au fond vexé d’être ainsi prise à partie par une simple inconnue qui définitivement se mêlait de ce qui ne la regardait pas, la poussait à ne pas vouloir se contenter de silencieux au revoir.

- Derrière chaque homme se trouve une femme et dans l’ombre de celle-ci au moins une maîtresse. Le schéma est universel et d’une déconcertante banalité.
Elle se remit sur pieds et en quelques pas remonta à la hauteur de la religieuse.
- Croyez-moi, j’ai assez vécu pour attester de la réalité.
Le rictus moqueur, à défaut de l’œil doux et nostalgique que les vieilles générations arboraient parfois.
- Vous me direz alors, belle et charitable âme que vous êtes, que je me cache derrière la prétendue normalité quand pourtant la situation est insoutenable dans toute son immoralité.
Bien sûr, cela était devenu la norme dans cette conversation, Madeleine ne laissa pas le temps de confirmer ou contredire. C’était ainsi qu’elle voyait la chose, et quand bien même Marie-Madeleine était en droit de démentir, celle-ci devrait écouter.
- Eh bien je vous répondrais que je m’en soucie peu. Car sans être d’un égoïsme sans borne je n’ai pas le cœur assez grand pour me soucier d’une femme que je ne connais pas et dont le bonheur ne dépend pas de moi.

La chose était dite. En plus de se considérer comme irresponsable, le problème ne l’intéressait même pas. Il était là, devant elle, incapable d’être ignoré tant Marie-Madeleine mettait de bonne volonté à l’imposer, mais elle n’en avait que faire. Elle le voyait très clairement, n’avait jamais eu la mauvaise foi de prétendre ne pas en avoir conscience, mais ne voulait simplement pas s’en soucier.

- Alors puisque vous jugez la situation peu propice au mensonge laissez-moi vous avouer qu’à vos mots je ne repenserai sans doute pas. J’ai passé l’âge de méditer les trop idéalistes paroles. Contrairement à vous il faut croire que je suis incapable de voir au delà de mes intérêts quotidiens. Je ne démentirai même pas ma bien trop terrienne tendance à apprécier de la plus simple manière les bonheurs quotidiens.

L’ironie était palpable dans l’auto critique. La moue honteuse était exagérée à en devenir volontairement ridicule. Mais bientôt elle fut balayée au profit d’une expression tintée de satisfaction, accompagnée d’un haussement d’épaules nonchalant. Soudain la belle langueur retrouvée, ondulation presque insultante, mesurée pour déplaire.  

- Le très condamnable plaisir charnel en faisant partie.

La provocation ne seyait ni à l’endroit, ni à l’interlocutrice. Madeleine en avait pleinement, presque trop conscience, mais pour autant n’avait pas cherché à s’empêcher. Elle s’en s’excuserait à Dieu plus tard.
On la disait galante mais elle badinait ici avec la vulgarité, endossant volontairement l’habit de diablesse qu’on lui tendait trop souvent. Et puisqu’elle ne laisserait pas un souvenir agréable, autant se laisser aller et incruster profondément dans l’esprit de Marie-Madeleine l’image d’une femme dont elle pourrait détester toutes les facettes qu’elle avait bien voulu montrer.

- Mais si tout cela je ne l’ai pas apprécié, vous pouvez toutefois vous trouver du mérite.
Cette étrange habitude qu’elle avait de souffler le chaud et le froid.
- Tenter de faire ce que vous croyez juste est une chose louable. Ici inutile, mais louable.

Et la jeune femme avait également fait intégrer à Madeleine l’idée qu’il lui faudrait à l’occasion avoir une discussion sérieuse avec Louis-Victor. Si leur manque de discrétion de l’autre jour était une faute partagée, il ne manquerait pas d’être blâmé pour ne pas avoir su contenir sa sœur. Car si la comédienne se trouvait capable de répondre aux accusations avec un splendide mépris, pour autant elle jugeait plutôt inacceptable d’avoir à y faire face.

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QUELQUE CHOSE APPROCHANT COMME UNE TRAGÉDIE† Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J’attendrai là-dessus que le diable m’éveille.  (c) P!A
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Dim 19 Oct - 19:26

Marie-Madeleine fit cinq pas, six peut-être, avant que derrière la voix de la comédienne ne s’élève derrière elle. Evidemment. Comment avait-elle pu seulement croire que la Béjart lui laisserait le dernier mot ? La religieuse se figea et tourna lentement, sur un pied, raide, tendue, de manière à se trouver de nouveau face à son antagoniste. Et pourtant, si au début de la conversation Madeleine avait fait preuve d’agacement et manifesté un vif désir de ne pas s’éterniser sous les voûtes sombres, c’était maintenant la Mortemart qui aurait trouvé plaisir à abréger la confrontation. Elle avait dit tout ce qu’elle avait à dire, elle n’avait pas envie de s’enfoncer dans un débat qu’elle n’arriverait pas, elle le sentait, à emporter. Cette impatience se ressentit peut-être sur son visage, dont l’expression se durcit au fur et à mesure que sa patience l’abandonnait.

Elle écouta, muette et figée, Madeleine lui donner une leçon de vie, en essayant de s’agripper aux convictions qu’on avait toujours entretenu chez elle. En se remémorant tout ce qu’on lui avait toujours dit sur l’adultère, et combien ce péché, si répandu, était terrible. En pensant à sa belle-sœur. Car si elle était loin d’être naïve, Marie-Madeleine refusait d’accepter le schéma proposé par la comédienne comme une évidence ; et comment Madeleine pouvait-elle d’ailleurs elle-même le considérer comme tel ? Par l’expérience, disait-elle. L’expérience !

« Je ne doute pas, s’exclama Marie-Madeleine d’une voix altérée, saisissant l’allusion au bond, que votre âge vénérable vous donne sur moi un avantage pour ce qui est de l’expérience ; mais vous et moi n’avons peut-être pas l’expérience du même monde, Madame –ou dois-je dire Mademoiselle ? C’est votre privilège, après tout, le seul, alors peut-être apprécierez-vous que je le respecte… Peut-être que dans votre milieu l’adultère est considéré comme la norme, mais j’ose croire qu’il n’en est pas de même partout. Ne mélangeons donc pas tout. »

La pique était facile, et qui pire est, basse. Excédée, elle n'y faisait pourtant aucune attention. La comédienne était en train de réduire à néant -ou au moins d'essayer- toutes ces conceptions et ses idéaux ; et cela, il n'en était pas question.

Mais, et comme elle aurait du s’y attendre, Madeleine ne faisait pas grand cas de son argumentation, qu’elle semblait considérer avec moquerie, peut-être même avec mépris, ce qui faisait enrager la jeune femme, qui ne savait plus quelle attitude adopter pour s’imposer. Une ironie qu’elle ne sentait pas seulement dans les paroles de la comédienne, mais aussi dans toute son attitude, dans son épanouissement, sa beauté, son aisance qui semblaient ignorer les années pour mieux la narguer, lui faire sentir combien elle se servait de tous les préjugés et de toutes les accusations qui pesaient sur elle pour mieux la battre. Avec une adresse qu’elle ne pouvait s’empêcher d’admirer, Marie-Madeleine la voyait ainsi s’approprier tout ce qui aurait pu constituer un reproche, et le lui retourner, dans une insupportable provocation.

Et, cerise sur la gâteau, ultime pique, Madeleine, qui s’était offert le luxe de revendiquer un par un tous les péchés qu’on lui attribuait, se permit encore de louer son geste. Ce que la jeune religieuse ne ressentit pas du tout comme un compliment mais plutôt comme un moyen de souligner encore combien elle avait trouvé sa démarche indiscrète, déplacée, hors de propos –et de la rabaisser, en en montrant toute l’inutilité.

Mais comment savoir ? Depuis le début elle ne savait que penser des paroles de la comédienne, qui lui paraissaient toujours à double tranchant. De bout en bout, elle le sentait bien, c’était la Béjart qui avait dominé la conversation. Marie-Madeleine ne savait pas, comme elle, jouer sur les mots, les attitudes, et  trouver, apparemment sans effort, le mot juste pour battre en brèche tout un exposé. Madeleine possédait au plus haut degré cet art de la rhétorique. Un rien désorientée, tâchant toujours de démêler la part du jeu et le vrai du faux dans son interlocutrice, la religieuse s’appuya lentement contre le dossier lisse d’un des bancs.

« Peu m’importe votre jugement et vos appréciations. Puisque apparemment il n’y a pas de consensus possible, et que toutes mes tentatives de vous faire entendre ce que je continue d’appeler raison sont destinées à être vaines, mieux vaut que nous en restions là. »

Elle se redressa lentement, posa un dernier regard sur la Béjart et fit, à nouveau, volte-face. Dans le fond de l’église, derrière les derniers bancs, près des bénitiers en forme de coquillages, la porte formait une tache aveuglante. Loin de la lumière bleue et tamisée dispensée par les vitraux, celle du soleil, blanche et crue, blessait les pupilles. D’une certaine manière, cette première convenait bien à Marie-Madeleine, qui considérait le monde au travers du prisme de son éducation religieuse et de ce qu’on avait bien voulu lui laisser voir de la vie (c’est à dire bien peu ; entrée au couvent avant même sa vingtième année, comment aurait-il pu en être autrement ?), alors que la seconde s’appliquait mieux à la comédienne. Madeleine elle parlait de ce qu’elle connaissait, sans s’abriter derrière les entendus et les convenances. Et ces deux visions ne semblaient pas pouvoir cohabiter : la lumière blanche, dans son intensité, son éclat, brisant la lumière tamisée et bleutée.

Marie-Madeleine passa le seuil, un peu aveuglée. Sans en avoir pris conscience, elle avait passé une bonne heure au moins dans l’édifice, et pendant ce temps, le parvis s’était bien animé. Ce brusque passage de la quiétude du lieu saint à l’agitation de la place lui causa, comme à chaque fois, un petit choc. Mais elle n’attendit pas –elle n’avait pas envie de retrouver Madeleine.

D’autre part, elle avait hâte maintenant de rentrer à l’Hôtel Mortemart. Peut-être, puisqu’elle n’avait pas pu toucher Madeleine, aurait-elle plus de succès en allant trouver Louis-Victor ? En tous les cas, elle avait besoin de penser, de se retrouver un peu seule. Aborder cet épineux sujet avec son frère, pour elle surtout, si prude et naïve, ne serait pas facile, et nécessiterait sans doute un peu de préparation. D’autant qu’elle n’était pas sûre encore que cela soit une si bonne idée. Ni d’avoir le courage de la mener à son terme.

Et après tout, si Madeleine avait eu raison ? Peut-être aurait-t-il mieux valu qu’elle ne l’aborde pas, qu’elle l’ignore, et qu’à défaut elle cesse de jouer à Don Quichotte et de partir en guerre contre les moulins. Au fond, est-ce qu’elle avait le droit de faire ce qu’elle avait fait ? La morale le lui donnait. Mais la morale devait-elle toujours se prendre au premier degré ? La pensée que, sans doute, Madeleine ne se posait pas tant de questions l’agaça encore un peu plus. Finalement, il serait sans doute plus sage de s’arrêter là. Il était encore assez tôt pour que sa démarche n’ait aucune conséquence.
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